LA CHUTE DE L’EMPIRE
déjà de leur avilissement ; ils s’en vengeront bien mieux tout à l’heure.
Mais laissons là les gens de cour et les fonctionnaires de l’Empire, dont la fidélité à Napoléon dépendait uniquement de sa fortune, et regardons, en dehors de ce qu’on nomme le monde officiel, la nation elle-même. Quelque soin que Napoléon eût mis à détruire en elle le sentiment de la liberté politique, il n’avait pu l’étoulfer absolument dans toutes les Ames. Celles qui cultivaient encore ce sentiment ne formaient sans doute qu’une imperceptible minorité, et cette minorité étqit dépourvue de tout moyen .d'action ; mais elle entretenait un foyer d’où la flamme n’attendait pour jaillir qu'un moment favorable. Quant à la masse de la nation, si la gloire militaire la consolait plus aisément de la perte de la liberté politique, dont elle n’avait plus guère l’idée, elle sentait cependant combien cette gloire lui coûtait, et elle se fatiguait d’un régime qui lui demandait toujours de nouveaux hommes pour de nouvelles guerres, et qui, par ces guerres mêmes et toutes les entraves apportées au commerce, au lieu de la prospérité qu'il lui avait promise, lui apportait la gêne et la misère.
Les nouvelles levées que demandait Napoléon ne soulevaient jamais aucune difficulté dans le Sénat ni dans le Corps législatif, quand il lui plaisait de s’adresser aussi à ce dernier ; mais il n’en était pas de même dans le pays..
Napoléon disait un jour au Conseil d’État que la conscription est la racine éternelle, d’une nation, l’épuration de son sens moral, la véritable institution de toutes ses habitudes (t), et l’on comprend ce langage dans la bouche d’un homme pour qui la nation qu’il gouvernait, n’était qu’une armée destinée à conquérir le monde; mais la nation ne jugeait pas ainsi cette institution, déjà si violente par elle-même et dont Napoléon (hisait un si violent abus. La conscription, comme le reconnaît M. Thiers (t. .Xllf, p, H), n’étalt pas encore entrée dans nos mœurs ; et cet historien convient que la rigueur avec laquelle elle était exercée alors, et le triste sort des hommes appelés sous les armes avant l’Age viril, n'étaient pas faits pour disposer la population à s’y soumettre. Anssl, outre ceux qui se mutilaient pour n’êire pas forcés de ser-
(1) Mémorial, là novembre 1816.
vir, y avait-il un grand nombre de réfractaires, une soixantaine de mille en 1811, qui couraient les bois et les montagnes, partout favorisés par la population. Or, voici l’odieux moyen qu’employa Napoléon pour faire rentrer ces réfractaires sous les drapeaux (j’en emprunte la description à M. ïliiers lui-méme) : ayant formé pour leur donner la chasse dix ou douze colonnes mobiles composées de cavalerie et d'infanterie légère, qu’il choisit parmi les plus vieilles troupes et qu’il plaça sous les ordres de généraux dévoués, en leur adjoignant des pelotons de gendarmerie pour les guider, non-seulement il les chargea de poursuivre les réfractaires, mais il leur enjoignit de traiter mililairemeiU les provinces qu’ils allaient parcourir, et ie mettre en garnison chez les familles dont les enfants avaient manqué à l’appel, des soldats qui devaient être logés, nourris et payés par ces familles jusqu’à ce que les réfractaires eussent fait leur soumission. — C’était le système des dragonnades de Louis XIV appliqué à l’enrôlement militaire . les dragonnades s’appelaient maintenant les garnisaires, et ce nouveau nom n’était pas moins effrayant que le premier. Aussi, comme le constate M. Thiers, «leurs courses, ajoutées au déplaisir de la levée de 1811, poussèrent en diverses provinces le clia. grin de la conscription jusqu’au désespoir ».
L'n tel régime n’était pas fait pour assurer à Napoléon l’amour du peuple. Le cri des mères (celte expression n’est point ici une métaphore; elle est littéralement juste), le cri des mères commençait à s’élever de toutes parts contre lui; et si ce cri ne l’empéchait pas de leur arracher leurs enfants pour les envoyer à la boucherie, suivant la trop juste expression alors usitée, il n’en révélait pas moins une situation intolérable et qui ne pouvait durer.
Joignez à cela tous les maux que peuvent engendrer ou aggraver dans un peuple le despotisme au dedans et la guerre au dehors, et imaginez quelle devait être la disposition des esprits en France et à Paris au moment où Napoléon entreprenait la guerre de Russie, sans avoir pu terminer encore la guerre d’Espagne, et où la disette sévissait par surcroît. Telle était, en l’année 1812, la profondeur, des souffrances populaires que, -pour se dérober aux murmures de la capitale. Napoléon dut se transporter à Saint-Cloud avec toute sa cour dès le mois de mars de cette «unée. M, Thiçrs, qui rapporte ce fait (t, MU, p. fié8), re«
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LA CH13TE DE L’ëMPIRE.
marque qu’il doit paraître bien étrange au milieu de la toutepuissance de Napoléon ; mais il n’en est que plus caractéristique : l’Empereur Napoléon forcé de fuir sa capitale pour se soustraire auxraurmures du peuple, n’est-cc pas là déjà un grave symplôme?
Sans doute, le peuple, dont les murmures menaçaient d’éclaler en sa présence, ne songeait point à le renverser; mais viennent les grands désastres, vienne même l’invasion étrangère, et Napoléon ne trouvera pas dans ce peuple l’unanimité et l’élan nécessaires ^pour réparer ces désastres ou pour repousser cette invasion. La France pourra faire encore un instant cause commune avec lui contre l’étranger; mais l’effort de 1792, possible sous la République, ne le sera plus sous l’Empire ; et, à part l’humiliation de la défaite et la douleur de. l’invasion, elle regardera la chute du despote comme une délivrance.
Ainsi, au dedans comme au dehors, l’Empire ne devait sa durée qu’à la force qui l’avait fondé, et il était condamné à s’écrouler lorsque cette force viendrait à s’ébranler. C’est naturellement du dehors que devaient venir les premières secousses, mais celles du dedans ne pouvaient manquer de suivre et d’amener la ruine de tout l’édifice.
Ce fut, comme on l’a vu, l’Espagne qui, la première, donna l’exemple de la résistance de tout un peuple à la domination de Napoléon, et qui fit subir à ses armes leurs premiers revers (1808). Là, pour la première fois, il avait vu une nation se soulever tout entière contre lui, et il avait trouvé dans le patriotisme de celte nation un obstacle auquel il ne s’était pas attendu, mais dont il avait pu, dès le début, mesurer la puissance et qu’il ne devait pas briser. 11 avait bien pu réparer par quelques victoires les échecs de scs lieutenants, et rétablir son frère Joseph à Madrid; mais il n’avait pu désarmer la résistance dans toute la Péninsule : elle y resta en permanence et triompha de toutes les forces qu’il lui opposa. « Ce n’est point une ttffaire ordinaire que la guerre d’Espagne », — écrivait de Valladolid, en novembre 1809, an major général Bertliicr le général Kellermann (1), — « cette nation opiniâtre mine l’armée avec.sa résistance de détail. C’est en vain qu’on abat d’un côté les tètes de l’hydre, elles renaissent de l’autre, et, sans une révolution dans les esprits, vous ne par-
(1) Cité par Thiers, t. XII, p. 227.
HAPOIÉON I".
viendre* de longtemps à soumettre cette vaste Péninsule; elle absorbera la population et les trésors de la France. Elle veut gagner du temps et nous lasser par sa constance. Nous n’obtiendrons sa soumission que par lassitude et par l’anéantissement de la moitié de la population. Tel est l’esprit qui anime cette nation qu'on ne peut même s’y créer quelques partisans.» — Le général Kellermann finissait cette lettre en disant : « Quand je m’enfonce dans ces réflexions, je m’y perds et j’en reviens à dire qu’il faut la tête et le bras d’Hercule. Lui seul, par la force et l’adresse, peut terminer cette grande affaire, si elle peut être terminée. » Mai? Hercule ne daigna plus retourner en Espagne ; il se contenta d’y envoyer de nouvelles troupes, et laissa A ses capitaines le soin de poursuivre cette grande affaire. C’était sans doute que, n’ayant plus ici seulement à combattre une armée, mais tout un peuple, dispersé dans un pays montagneux, il ne pouvait se flatter de terminer la guerre par un de ces coups foudroyants qu’il avait l’iiabitude de frapper, et qu’il ne voulait pas compromettre sa renommée personnelle dans une entreprise aussi hasardeuse. Peut-être aussi était-il arrêté par cotte crainte du poignard qui lui avait fait précipiter la paix en Allemagne, et qui était beaucoup plus fondée encore en présence du fanatisme espagnol. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il laissa son armée se consumer dans une guerre atroce et interminable, où la résistance du pays était vigoureusement secondée par les soldats de l’Angleterre et leur habile général lord Wellington, lequel avait parfaitement compris tout le parti qu’on pouvait tirer de la guerre contre Napoléon : de six cent mille hommes qui avaient été envoyés en Espagne del808 à 1812, il n’en restait pas, en mai 1812, trois cent mille. Le roi Joseph avait donc eu raison d’écrire à son frère dès le début : « Sire, votre gloire échouera en Espagne. » Mais la leçon, comme la prédiction, devait être perdue pour Napoléon ; elle ne profita qu’à l’Europe.
Pendant que cette déplorable guerre dévorait plus de la moitié des soldats destinés à dompter l’Espagne, Napoléon préparait une autre campagne encore ^lus difficile et plus désastreuse, et dont l’issue, trop facile à prévoir, allait tourner contre lui tous les peuples contenus jusque-là par la terreur de ses armes.
On SC rappelle qu’à l’époque de la paix de Tilsit (1807), l’Empereur des Français et l’empereur de Russie s’étaient séparés en