‹ Napoléon IerChapitre 21 sur 56 · LA CIIDTR DE T/EMPIRE · texte numérisé non relu

LA CIIDTR DE T/EMPIRE

se jurant uucamilié élcrnelle, et qu’ils avaient resserré leur alliance à lirfurt (ortobre 1808), au moment où Napoléon se disposait à aller prenire le commandement de l’armée d’Kspagne. Mais depuis ce temps Napoléon avait blessé sou allié en rompant brusquement un projet de mariage j^Vec la sœur d’Alexandre pour reporter son choix sur une archiduebesse d’Autriche ; il l’avait alarmé en reculant toujours davantage les limites de son Empire vers le Nord; il l’avait à la fois alarme et blessé en dépossédant violemment l’oncle même d’Alexandre, le grand-duc d’Oldenbourg, dont il avait réuni le duché à son Empire; et, au lieu de chercher il corriger ces actes par.certains ménagements, il n’avait fait que se montrer pjus exigeant envers lui au sujet du blocus continental. Malgré tout cela, Alexandre ne désirait pas la guerre; mais, s’il voulait bien concourir, dans une certaine mesure, au système continental, il ne voulait pas sacrifier tout le commerce de la Russie aux exigences de Napoléon. Il refusa donc de se soumettre ù certains sacrifices que son impérieux allié lui voulait imposer, mais en s’efforçant d’éviter une rupture ; et, dans la crainte de ne pouvoir la prévenir, il résolut de prendre quelques précautions militaires, qui n’étaient d’ailleurs nullement menaçantes. Il n’en fallut pas davantage <à Napoléon pour se décider à marcher contre Alexandre età porter laguerre au cœur de la Russie. Cette guerre lointaine ouvrait une nouvelle carrière ù son ambition, et en môme temps il croyait y voir un moyen de sortir des embarras que lui causait la guerre d’Espagne ; il ne voyait pas, ce qui n’échappait pourtant à aucun esprit clairvoyant, qu’il marchait à sa ruine.

Il réunit pour cette folle expédition une armée d’environ six cent mille hommes, qui n’était pas seulement composée de Français, mais de soldats appartenant aux nations lesplusdiverses, et dont la plupart, comme les Prussiens et en général les Allemands, détestaient ledrapeaii qu'ils étaient forcés de suivre. Pendant qu’il rassemblait et qu’il mettait en mouvementcelle armée, il employait la ruse et le mensonge pour tromper l’empereur Alexandre sur sa résolution do lui faire la guerre et l’empêcher ainsi de prendre l’initiative.

Un autre moyen que Napoléon ne rougit pas non plus d’employer, c’est la fausse monnaie : «Napoléon, dit M. Tbiers (tome XIV, page 282), avait amené ?l sa suile'un gros trésor

en numéraire, et de plus de faux roubles en papier qu’il avait sans aucun scrupule fait fabriquer à Paris, se croyant justifié par la conduite des coalisés, qui, à une autre époque, avaient rempli la France de faux assignats. »

Avant d’entrer en Itussie, Napoléon alla tenir quelque temps sa cour à Dresde, dans le palais de celui qu’il avait fait roi de Saxe; et il y reçut en roi des rois, son beau-père l’empereur ■ d’Autriche, le roi de l*russe et presque tous les souverains de l’Allemagne, accourus pour s’incliner devant sa fortune. Ce fut Ii\ que la gloire du nouveau Charlemagne, arrivée à son plus haut période, brilla de son dernier éclat. Jamais Napoléon n’avait paru plus puissant ; jamais il n’avait attiré autour de lui une telle affluence de princes et de grands personnages. « 11 fallait voir, dit un témoin oculaire, l’abbé de Pradt (1), en quel nombre et avec querte soumission craintive une foule de princes, confondus avec les courtisans, souvent à peine aperçus par eux, attendaient le moment de comparaître devant l’arbitre de leurs destinées. » Mais ces mêmes princes, si empressés à saluer le lever de l’Empereur Napoléon et à se précipiter au-devant de lui pour en obtenir une parole ou un regard, faisaient tout bas des vœux contre celui dont ils courtisaient la puissance, et ils calculaient les chances qui pouvaient, en lui rendant fatale la nouvelle guerre, les délivrer d’un joug qu’ils abhorraient.

Bientôt Napoléon jugeant que le moment d’agir était venu, et ayant imaginé un nouveau subterfuge, non plus pour endormir Alexandre, mais pour lui déclarer la guerre et en rejeter sur lui la responsabilité, ordonna à son armée de franchir le Niémen : du 2^ au2f( juin 1812, quatre cent mille hommes traversèrent ce fleuve sous ses yeux ou non loin de lui ; plus de cent mille autres allaient bientôt les rejoindre. Combien ne devaient plus repasser ces bords 1

Je ne puis suivre ici dans ses diverses péripéties cette campagne où les Français et leurs alliés n’eurent pas à lutter seulement contre des soldats courageux, mais contre la dévastation et l’incendie que le patriotisme russe semaitsur leurs pas, elcontre les rigueurs du plus âpre climat, et qui se termina, avant la fln de la môme année, par l’une des plus horribles déroutes dont l’his-

(1) Hisloire de’l'ambassadc dans le grand-ducM de Varsovie.

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loire fusse mention ; mais, pour donner une idée de l’immensité du désastre que causa cette folle entreprise, certainement, de l’aveu même de M.Thiers, Tune des plus insensées et des plusmeurtrières que jamais on ait tentées, j’emprunterai à cet liistorieu (t. XIV, p. 671) le chiffre auquel il évalue approximativement les pertes de la France et de ses alliés: « De cinq cent trente-trois mille hommes qui avaient passé le Niémen, il n’y a aucune exagération à dire que trois cent mille environ moururent par le feu, par la misère ou par le froid. » Je rappelais tout à l’heure que la guerre d’Espagne avait dévoré trois cent mille hommes en quatre années (de 1808 à 1812); la guerre de Russie en dévora le même nombre en moins de six mois, et il ne s’agit ici que des pertes éproSvées par les Français ou leurs alliés. M. Thiers no nous dit pas quelles furcni celles des Russes, qu’il faut bien pourtant mettre aussi en ligne de compte. •

Quelle fut cependant la conduite de Napoléon dans la désastreuse retraite de celte campagne et en présence des maux affreux dont n était l’unique auteur ? Au lieu de se porter à l’arriére-garde pour veiller sur les derniers débris de son armée et pour soutenir de sa présence et de son ascendant l’autorité ébranlée des généraux et le moral des soldats, « Napoléon, dit M.Tbiers (p. 510, ne quittait pas la tête de l’armée, et tantôt ;1 cheval, tantôt à pied, plus souvent en voiture, entre Berthier consterné, Murat éteint, passait des heures entières sans proférer une parole, plongé dans un abîme de réflexions désolantes dont il ne sortait que pour sé plaindre de ses lieutenants, comme s’il avait pu faire illusion à quelqu’un en bblmant d’autres que lui. » Bien plus, non content de laisser à elle-même son arrière-garde, au lieu d’aller la diriger, il faisait brûler, dans son irritation contre les Russes, tous les villages qu’il traversait, sans se soucier des nouveaux embarras qu’il lui causait ainsi. Et voilà l’homme que M. Thiers, qui rap'portc lui-même ces faits, persiste à célébrer comme le plus grand capitaine que le monde ait jamais vu. Pour ma part, peut-être par l’effet de ma profonde ignorance des choses de la guerre, j’avais toujours pensé que l’art de la guerre ne devait pas consister seulement à remporter d’éclalantes victoires, mais aussi à conduire au besoin une retraite, et .il me semblait que cette .seconde partie étant souvent plus difficile que la première, ne supposait pas un moindre mérite. Or,

MAPOLÊÜN l".

quelle retraite aecusa jamais si hautement un chef d’armée que celle de la campagne de Russie? Quel capitaine se conduisit jamais d’une manière aussi déplorable que Napoléon en cette circonstance? C’est que, quel que fût son génie militaire, chose que je ne me permets pas de discuter, l’élément moralluifaisaitcoraplétQment défaut. Le croirait-on? L’immensité même du désastre était pour lui un nouveau sujet d’orgueil : «Quand on n’a jamais eu de revers, disait-il au généralJomini, on doit les avoir grands comme sa fortune (1). » Le malheureux ne songeait point que ce désastre ne frappait pas seulement sa personne, mais des milliers, des centaines de milliers d’hommes, qui, par sa faute, enduraient les plus cruelles souffrances, périssaient sous les coups des Cosaques ou mouraient de faim ou de froid au milieu des in^es; et il ne faisait rien pour adoucir leurs maux, qu’il ne voulait pas même voir. •

Enfin, pour couronner l’œuvre, il abandonna brusquement, au milieu de la déroute, l’armée qu’il avait entraînée dans ce désastre et que son devoir le plus simple était de soutenir; désertion révoltante et qu’on ne saurait trop flétrir, mais qui ne-doit pas étonner de là part de ce monstre d’égoïsme qui s’est appelé Napoléon' 1®'. La santé de l'Empereur n'a jamais été meilleure, c’est par ces mots que se terminait le bulletin destiné à annoncer à la France le désastre de Russie.

Au moment où ce désastre commençait le châtiment et préparait la chute de Napoléon, il se passait à Raris un événement singulier, qui montrait combien, à l’intérieur même, l’établissement impérial, si solide en apparence, était en réalité fragile. Je dois dire ici un mot de cet événement, qui jette un jour si nouveau sur l’état de l’Empire à celle époque. Un général obscur, Malet, détenu depuis 1808, s’étant échappé un soir de la maison de santé où il avait été transféré en dernier lieu, se présente à une caserne, revêtu d’un habit de général et muni de faux- ordres qu’il avait fabriqués dans sa prison ; annonce au commandant que Napoléon a été tué à Moscou d’un coup de feu, et que le Sénîft, secrètement rassemblé, a décidé le rétablissement de la République ; se fait remettre la cohorte qui occupait cette easerne ; se rend, à la tête de cette cohorte, à la prison de la Force ; en fait sortir deux géné-

(l) Thieis, t. XIV, p. 596.

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raux prisonniers, Lalioric cl Guidai, uiuquols il communique et fait accepter la nouvelle de la mort do Napoléon et les faux décrets du Sénat; fait arrêter et conduire à la Conciergerie, par le moyen de ces deux généraux, le ministre de la police, le duc de Rovigo, et le ministre de la guerre, le duc de Feltre ; Iransmct au préfet de la Seine, Frochot, l’ordre de préparer à l’IlôteK do ville une salle pour le gouvernement provisoire ; au colonel d’un des régiments de la garnison de Paris, celui de garder par des détachements toutes les barrières de la capitale, ordres qui sont exécutés sans aucune difficulté ; et n’est enfin arrête dans le succès de son entreprise que pour s’ôtre troublé lui-même après avoir renvaesé d’un coup de pistolet le commandant de la place de Paris, Hulin.

IL faut rappeler aussi cette flèro réponse de Malet au président' ’du conseil de guerre chargé do le juger: cet officier lui ayant demandé s’il avait des complices, t toute la France, répondit Malet, et vous-même si j’avais réussi ». Il exprimait admirablement par là et la flttiguc du pays et l’avilissement des fonctionnaires. Nous trouvons une nouvelle preuve de cet avilissement dans la manière même dont les serviteurs de Napoléon qui s’étaient laissés prendre au piège, cherchèrent à racheter leur sottise auprès de leur mattre : bien qu’il n’y eût en en réalité qu’un seul conspirateur, en cinq jours, quatorze malheurcuv furent arrêtés, jugés, condamnés, cl douze exécutés (1).

Lorsque Napoléon reçut à Dorogoboiijo la nouvelle do cet étrange événement, il en fut naturellement fort surpris, et se montra particulièrement frappé de l’oubli qu'on avait fait de son fils : il put voir là le signe de la fragilité des institutions impériales. it Fh quoi, s’écria-t-il plusieurs fois avec amertume, on ne songeait donc p.as à mon fils, à ma femme, aux institutions de FFinpiic 1 »

De retour à Paris, il se servit de celle ull'airc pour détourner l’atlcnlion publique des événements de Russie, si accablants pour lui-même, et pour élouffcr le bruit de scs propres fautes sous le retentissement de celles des autres. Ce fut à cette occasion que, dans un discours au Conseil d’Illat, il fil remonter à ['idéologie la

(1) Tliiers, l. XlV, p. 53â.

cause de lous les malheurs de- la France (1). Mais l’impudence élait ici trop grossière pour être habile.

Malgré toutes les scènes qu’il joua en cette circonstance, il ne put empêcher les conséquences de la campagne de Hussie de se produire au dehors et môme à l’intérieur. « Dans les rues de Paris e, raconte M. Thiers (t. XV, p. 241), lequel déclare ne rapporter que ce qu’il a lu dans les bulletins de la police impériale, « l’audace était devenue extrême et vraiment surprenante sous un pareil régime.... I.es soldats malades qui avaient à se rendre de leurs casernes à l’hOpilal militaire situé à l’une des extrémités de Paris, étaient obligés de traverser toute la ville pour y aller, ün avait vu plus d’une fois les femmes du peuple les entourer, les plaindre, leur donner des soins, et crier que c’étaient de nouvelles victimes de Bonaparte, comme on l’appelait dès qu’on é(ait mécontent. On le refaisait ainsi d’empereur général, et on lui ôtait un sceptre dont il usait si cruellement.... Le long du Uhiii surtout, les récits des militaires revenant de Russie produisaient l’etfet le plus filcheux. On avait entendu des hommes'appartenant aux vieux cadras qui rentraient par .Mayence, dire aux conscrits en route pour rejoindre leurs corps : Où allez-vous donc? — A l’armée. — Attendez donc que l’Empereur vous y mène lui-même, et, en attendant, retournez chez vous. Allusion offensante au départ do Smorgohique beaucoup de soldats de la grande armée n’avaient pas encore pardonné à Napoléon. » Dans les pays étrangers réunis à l’Empire, comme le grand-duché de Berg, les

(1) R C'est à l'idéologie, disait Napoléon, c'est à celte ténébreuse métaphysique qui, en recherchant avec subtilité les causes premières, veut sur scs bases fonder lu religion des peuples, c’est à l’idéologie qu’il faut attribuer tous les malheurs de la France.... C’est elle qui a amené le régime des hommes de sang, qui a proclamé le principe de l’insurrection comme un devoir, qui a adulé le peuple en l’appelant à une souveraineté qu’il était incapable d'exercer; qui a détruit la sainteté et le 'respect des lois en les faisant dépendre, non des principes sacrés de la justice, mais seulement de la volonté d’une assemblée composée d’hommes étrangers à la connaissance des lois civiles, criminelles, administratives, politiques et militaires... Lorsqu’on est appelé à régénérer un État, ce sont des principes tout opposés

qu'il faut suivre.... et que le Conseil d'Étatdoitavoir constamment en vue

Il doit y joindre un courage à toute épreuve, cl, à l’exemple des présidents llai lay et Molé, être prêt à périr en défendant le souverain, le trône et les lois. ))

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