‹ Napoléon IerChapitre 23 sur 56 · LA CULTE DE L'EMPIRE · texte numérisé non relu

LA CULTE DE L'EMPIRE

tenf, car il a éclairé ma conscience, et, je vous le jure, votre maître a perdu la raison (l). » Il y avait longtemps, d’ailleurs, que ce phénomène, elTet ordinaire du césarisme, avait commencé il se manifester chez Napoléon et avait été remarqué par ses serviteurs. Dès 1809, le ministre de la marine Decrès disait à Marmont, fort étonné alors d’entendre un tel langage : « L’Kmpereur est fou, tout il fait fou... Kt tout cela finira par une épouvantable catastrophe. » On pourrait remonter plus haut encore : il vrai dire, la politique de Napoléon, celle du Consulat comme celle de rCmpire, toute celte politique, issue du 18 brumaire, fut toujours marquée au coin de la violence et de la déraison, et un esprit pénétrant aurait pu lire dans le début môme la catastrophe finale.

La politique insensée de Napoléon au congrès de Prague jeta l’Autriche dons la coalition qu’il avait déjà poussé la Prusse à former avec la Kussie cl la .Suède, pendant qu’au midi de l’Kurope l’Kspagne, aidée de l’Angleterre, tenait ses armes en échec, lüentôf, malgré la victoire qu’il avait remportée à Dresde sur les Autrichiens, après quatre batailles IKalzbach, Cross Beeren, Kulm, Dennewilz) perdues par ses lieutenants, le royaume de Westphalic s’écroula soudainement à la seule apparition d’une troupe de Cosaques, et le roi Jérôme se vit forcé d’évacuer sa capitale (1813). En môme temps la Bavière, ce royaume créé par Napoléon, adhérait à la coalition.. Enfin, sur le champ de bataille môme de Leipzig, au moment où Napoléon luttait, avec une armée réduite à cent cinquante mille hommes, contre toutes les forces réunies des coalisés au nombre de plus de trois cent mille, les soldats de la Saxe, cet autre royaume créé par .Napoléon, l’abandonnèrent tout à coup el tournèrent leurs canons contre ses troupes. Trahison indigne sans doute, mais qui était le fruit naturel do

(1) C’est dans celle entrevue que Napoléon avait prononcé les paroles suivantes, qui achèvent de faire connaître son indilTércnce pour la vie des hoinoies : « Vous n’ètes pas militaire, Monsieur, vous n’.ivez pas, comme moi, l’âme d’un soldat; vous n’avez pas vécu dans les camps; vous n’avez pas appris à mépriser la vie d’autrui et la vôtre, quand il le faut... Que »»« font, ù moi , deux cent mille hommei !... a — Ces paroles avaient profondément ému M. de Mettcrnich : « Ouvrons, s’était-il écrié, les portes el les fenêtres; que l’Europe entière vous entende, Sire, et la cause que je viens défendre auprès de vous, la cause de la paix, ii’y perdra point! u (Thiers, l. XVI, p. 69.)

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sa détestable politique. La bataille de Leipzig, perdue par Napoléon après deuxjours de combat, où périrent plus de quarante mille Français et en tout plus de cent mille hommes, fut suivie d’une débandade qui rappela celle de la campagne de Russie et accrut encore les pertes de l’armée française. Ainsi, cette bataille, qu’on a nommée justement la bataille des nations, termina par un npuveau désastre cette nouvelle campagne où Napoléon avait tenté de refaire toute sa fortune d’un seul coup. Ce lui fut le coup fatal.

Pourtant les coalisés hésitèrent un moment à franchir le Rhin et à envahir le territoire français: ils se rappelaient le soulèvement national de 1792, et, ne sachant pas encore jusqu’à quel point la France était alors épuisée et dégoûtée elle-même du régime impérial, ils craignaient que l’invasion du territoire ne suscitât un soulèvement du môme genre ; eux aussi d'ailleurs étaient en général fatigués de.la guerre et souhaitaient vivement la paix. Des propositions. en ce sens furent faites à Napoléon : on lui offrit de traiter de la paix sur la double base des frontières naturelles de la France et d’une indépendance complète pour toutes les nations (1). Mais, soit que. Comme le suppose M. Thiers, Napoléon craignît de laisser paraître sa faiblesse en se montrant accommodant, soit plutôt qu’il en coûtât trop à son orgueil de renoncer à son rêve de domination, et que, môme à ce moment, il espérât encore relever sa fortune, il répondit de manière à délourner les puissances coalisées de leurs propositions pacifiques.

Le mois suivant (décembre 1813), la France était envahie par les armées alliées.

• En vain Napoléon déploya, pour repousser cette invasion, toutes les ressources de son génie militaire; en vain, se plaçant adroitement entre les Prussiens et les Autrichiens, il remporta plusieurs victoires sur les uns et sur les autres ; il ne put parvenir à délivrer la France du fléau qu’il avait attiré sur elle. C’est que, pour repousser une aussi formidable invasion, le génie militaire de Napoléon et la valeur de ce qui lui restait de soldats ne suffisaient point; il eût fallu pour cela l’élan de la nation tout entière, et ce n’était pas son régime qui pouvait susciter cet élan. 11 ne se faisait pas lui-môme tout à fait illusion sur ce point. « Sur le ter-

(1) Thiers, t. XVH, p. 31.

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LA CHUTE DE L’eMPIRE,

rain mOme d’Arcis-sur-Aube et au milieu du feu, raconte M, Thiers (t. XVll, p. 533), s'entretenant familièrement avec le général Sébastiani: — Eli bien général, lui demauda-t-il, que dites-vous de ce que vous voyez ? — Je dis, répondit le général, que Votre Majesté a sans doute d’autres ressources que nous ne connaissons pas,

— Celles que vous avez sous les yeux, reprit Napoléon, et pas

d’autres. — Mais alors, comment Votre Majesté ne songe-t-elle pas à soulever la nation? — Chimères, répliqua Napoléon, chimères empruntées au souvenir de l’Espagne et de la Révolution française ! Soulever la nation dans un pays où la Révolution a détruit les nobles et les prêtres et où j'ai moi-même détruit la Révolution »

— Voilà un aveu précieux à recueillir: il confirme ce que j’ai essayé d’établir dans toute la suite de ce travail en présentant Napoléon comme le destructeur de l’esprit et de tous les grands résultats delà Révolution ; et il contient en même temps l’expli-, cation de l’impuissance où l’Empereur se trouva réduit à l’heure suprême. II subissait ici, de son propre aveu, les conséquences de sa désastreuse politique.

Malheureusement la France les subissait avec lui. Grâce à Napoléon, elle se trouvait incapable de repousser l’invasion étranéère ; elle ne pouvait même empêcher les souverains alliés et leurs soldats d’entrer en vainqueurs dans les murs de sa capitale, et elle perdait, je ne dis pas les folles conquêtes du Consulat et de l’Empire, mais celles mômes de la Révolution, c’est-à-dire ses frontières naturelles. Dure, mais trop juste expiation de la faute qu’elle avait commise en se laissant ravir ses libertés et en secondant le despote qui la dominait dans tousses attentats contre l’indépendance des peuples. Mais c’est sur le châtiment dû despote qu’il convient d’insister ici. Pour que l’expiation fût complète, ce fut le Sénat qui, sous l’influence de M. de Talleyrand (l’ua des principaux compHces de Bonaparte au 18 brumaire), prononça la déchéance de Napoléon et de sa famille (2 avril 181Ù). J’ajoute, pour la moralité de l’histoire, que ce même Sénat ne tarda pas à disparaître à son tour, après avoir soulevé le mépris universel en spécifiant le maintien de sa dotation dans la nouvelle constitution qu’il s’était chargé de rédiger.

La scène militaire, racontée par M. Thiers, d’après la relation de témoins oculaires dignes de foi (pages 703 705), forme aussi un trait caractéristique dans le tableau de la chute du moderne

César. Comme Napoléon, retire à Fontainebleau, songerait! aticor(», après la capitulation de J’aris, à livrer une d'erniére hataille aux. coalisés, au risque de s’ensevelir avec eux sous les décombres delà capitale, au moment où il venait de haranguer les troupes; réunies autour de lui, un cri de colère éclata dans les états-majors. Tous étaient d’avis qu’il fallait empêcher un pareil aete dedémence; «mais, ajoute M. Thiers, c’était à qui ne dirait pas les-premiers mots. Les aides de camp entourèrent les généraux, les^ généraux les maréchaux, et s’excitant les uns les autres, ils demandèrent bientôt que leurs chefs refusassent l’obéissance... On était arrivé ainsi jusqu’il la porte du cabinet do Napoléon,- et l’on s’anima jusqu’à ne plus vouloir quitter l’antichambre, dans l’intention de veiller sur les maréchaux et de les défendre si, à la suite delà scène qui se préparait, l’Empereur voulait les faire arrêter. Il y eut même dans cette espèce d’émeute quelques officiera assez égarés pour s’écrier qu’au besoin il fallait se débarrasser de la personne de Napoléon. En un mot, c’était le spectacle d'unede ces révoltes de la soldatesque dont l’empire romain avai,l' fourni autrefois de si odieux exemples, et c’était bien, il faotlcreconnaîlre, une digne fin de ce règne si déplorablement guerrier, que de s’achever au milieu d’une sédition militaire. » Forï bien, mais quel était le point de départ dé ce règne si déplorablemcnt guerrier, do ce gouvernement' militaire, si ce n’est le coup d’État militaire du 18 brumaire, approuvé par M. Thiers jusqu’à la fin de son ouvrage.

Pressé par ses maréchaux d’abdiquer en faveur do son fils, Napoléon signa (Zi avril 181/i) l’abdication qu’ils attendaient do lui,

, non qu’il fût résigné à se soumettre à l’acte qu’il signait, mais afin de gagner deux ou trois jours dont il croyait avoir besoin pour SC débarrasser do quelques maréchaux devenus singulièrement jncommodes. Ainsi la mauvaise foi l’accompagna jusqu’au bout. Mais, eût-elle été faite de bonne fol, cette abdication arrivait trop lard, f.a défection du corps de .Marmonl venait do lui enlever toute chance d’êlre acceptée par les alliés. Napoléon se décida à signer une aulre abdication (Il avril), par laquelle il renonçait pour lui et ses hériliers aux trônes de France et d’Italie. Après avoir accompli ce nouvel acte, cet homme que ses admirateurs nous ont ropréseulé comme une Ame religieuse, tenta de s’empoisonner : la vie n’avait plus de prix pour lui dès qu’il ne pou-=-

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LA CHUTE DE L’eMPIUE.

vait plus conserver la toute-puissance qu’il avait usurpée; et l’humiliation si bien méritée qu’il éprouvait en ce moment était une blessure trop cuisante pour son orgueil, Caton s’était suicidé pour ne pas survivre au triomphe de César; le nouveau César essaya do se suicider pour ne pas survivre à sa propre chute.

Mais il ne devait pas échapper si tôt à l’expiation. Pendant les quelques jours qu’il resta encore à Fontainebleau avant de partir pour l’île. d’Elbe, il assista en quelque sorte aux funérailles de sa puissance ; il subit le supplice de voir sesofficiers,couxqu’il avait le plus comblés de ses faveurs, l’abandonner l’un après l’autre pour courir au-devant du nouveau règne, et le vide se faire autour de lui; puis, lorsqu’il traversa la France pour gagner le port où il devait s’embarquer, si, sur quelques points, H entendit encore des cris do vive l' Empereur ! sar d’mürcs, ceux de à bas le tyran ! à mort le tyran! éclatèrent ù ses oreilles, et il fut forcé de se déguiser en courrier, puis de revêtir un uniforme étranger, afin de ne pas être massacré par les populations exaspérées (t),

(1) Un général prussien, le comte de Waldbourg Trucksee, a rédigé un récit de cette fuite de Napoléon, dont il me paraît bon de reproduire lo fragment suivant : « Dans tous les endroits que nous traversâmes, il fut reçu de la même manière. A Orgoti, la rage du peuple était à son comble. Devant l'auberge même où il devait s’arrêter, on avait élevé une potence, à laquelle était suspendu un mannequin en uniforme français, avec cette inscription ; Tel sera, tôt ou tard lo sort du tyran ! Le peuple se cramponnait à la voiture de Napoléon et cherchait à le voir pour lui adresser les plus fortes injures. L'Empereur se cachait derrière le général Bertrand le plus qu’il pouvait; il était pâle et défait, ne disant pas un mot. Le comIe de SchuwaloiT, à côté de la voiture de Bonaparte, harangua la populace en ces termes : « N’avez-vous pas honte d'insulter un malheureux sans défense? 11 est assez humilié par la triste situation où il se trouve, lui qui s'imaginait donner des lois à l'univers et qui ^e voit à la merci de votre générosité. Abandonnez-le à lui-même. Regardez-le; vous voyez que le mépris est la seule arme que vous ilevez employer contre cet homme qui a cessé d'être dangereux... » Le peuple applaudissait à ce discours, et Bonaparte, voyant l'effet qu’il produisait, faisait des signes d’approbation au comte de .Schuwaloff.

Il le remercia ensuite du service qu’il lui avait rendu. L’auteur raconte aussi que Napoléon s’est travesti en courrier, avec cocarde blanche au chapeau. Entla à la Calade, il se donna pour un colonel anglais et fit prier les commsisaires des puissances alliées de ne pas le démentir « Nous promîmes de nous conformer à ce désir, dit le comte de Waldbourg, et j'entrai le premier dans une espèce de chambre où je fus frappé de trouver le ci-devant souverain du monde plongé dans de profondes réflexions, la tète appuyée

Ainsi était cruellement, mais justement châtié celui qui avait élevé son pouvoir sur le mensonge, la violence, la corruption et la terreur, et qui, s’étant servi de la France opprimée pour opprimer l’Europe, avait fini par attirer l’étranger au sein de la France, et, après tant de conquêtes achetées au prix de tant de sang, la laissait plus petite qu’il ne l’avait trouvée. Enfin, lui dont l’Empire s’était étendu des bouches de l’Elbe à celles du Tibre, il obtenait de la pitié des souverains de l’Europe, auxquels il avait si longtemps dicté la loi, un royaume de six lieues de long. Malheureusement pour lui, mais surtout pour la France, il allait bientôt s’échapper de l’île que lui avait concédée cette imprudente pitié !

dans ses mains. Je ne le reconnus pas d'abord, et je m’approchai de lui. Il so leva en sursaut en entendant quelqu’un marcher, et me laissa voir son visage arrosé do larmes. »

LE RETOUn DE L’ILE D’ELBE ET LES CENT JOURS.

M“®de SlaCl a raconté, dans ses Considérations sur la dévolution /‘rariçaise (V“ partie, cliap. xiii),le sentiment de terreur dont elle fut frappée lorsqu’elle apprit que Napoléon, ayant quitté rile d’Elbe, avait débarqué sur les côte» de France : « J'eus le malheur, dit-elle, de prévoira l’instant les suites de cet événement, etje crus que la terre s’entr’ouvrait sous mes pas... Je dis à M. de La Valette, que je rencontrai presque à l’heure même où celte nouvelle retentissait autour de nous: «C’en est fait do » la liberté, si Bonaparte triomphe, et de l’indépendance natio- » nale, s’il est battu.» Telle était en effet la situation où le retour de Napoléon jetait la f’rance : son succès ne pouvait être que fatal à la liberté, qu’il avait renversée au 18 brumaire et à laquelle nul despote n’avait jamais porté de coups plus meurtriers; et sa défaite devait être infailliblement suivie d’une nouvelle et plus terrible atteinte à l’indépendance nationale, sur laquelle il avait déjà attiré de si humiliantes représailles. Ainsi cet homme, qui avait fait tant de mal à la France, devait, même après sa chute, lui redevenir encore une fois funeste. Le jour où il débarqua à Cannes pour reconquérir le pouvoir qu'il avait si follement perdu, après l’avoir si criminellement usurpé, ne fut pas moins néfaste que celui où il avaitdébarquéà Fréjus pour mettre fin à ce qu’il appelait «le règne du bavardage »; si l’on veut juger les choses e.xactemeni, on conviendra que le retour de File d’Elbe fut aussi coupable que celui d’Égypte.

A la vérité. Napoléon affectait de revenir converti aux idées libérales. On verra tout à l’heure ce que valait celte prétendue

conversion ; mais, quels que fussent à cet égard ses vrais sentiments, il ne pouvait se dissimuler que son retour au trône allait de nouveau soulever l’Kuropc tout entière contre la France, et que, si celle-ci était vaincue de nouveau, comme cela n’était que trop probable, elle payerait bien cher cette nouvelle aventure.

11 n’bésita point pourtant à jouer le sort de la France pour essayer de relever sa propre fortune.

.Sans doute la tentation était forte; comment avait-on pu croire que celui qui avait été le maître de la France et deriiurope se contenterait de régner sur l’île d’Elbe, et qu’il ne chercherait pas à reconquérir la couronne qu’il avait été forcé d’abdiquer! Sans doute aussi les fautes des Rourbons, et en général l’aveuglement de la réaction royaliste qui suivit la chute de l’Empire, faisaient la partie belle à Napoléon ; en revenant en France pour chasser à son tour les Bourbons, il apparaissait à la foule comme le vengeur de la Révolution et de l’honneur national. Mais il n’en était paî moins coupable; car, outre qu’il violait ainsi les engagements solennels *qu’il avait signés (ce qui était pour lui la moindre des bagatelles), il ne revenait certainement pas pour relever l’œuvre de la Révolution, lui qui l’avait si radicalement détruite; il allait, au contraire, entraver l’énergique résistance que soulevait alors l’ancien régime et qui ne pouvait guère manquer de triompher; en tous cas, il précipitait la France au-devant , de nouveaux malheurs et de nouvelles humiliations trop faciles A prévoir.

l'ersonne ne voudra dire qu’en re^'enant en France, Napoléon se faisait illusion sur les conséquences de son retour. Il déclarait, il est vrai, dans les diverses villes qu’il traversait, Grenoble, à Lyon, et il continuait de déclarer à Paris même, qu’il ne doutait nullement dii maintien de fa paix, étant décidé à prendre pour base de sa politique le traité de Paris, qu’il n’aurait pas signé, mais qu’il acceptait maintenant, et assuré qu’il était du concours de son beau-père l’empereur d’Autriche, avec lequel il feignait de secrètes communications ; mais qui pourrait soutenir que cette déciaration était sincère? Pendant’ Napoléon tenait le langage que"*je “viens de ràpjililer, il disait, le 20 mars, au maréchal Davout, pour le décider <à accepter le minisière de laguerre :

« Vous êtes un homme sûr, je puis vous dire tout. Je laisse croire que je suis d’accord avee une au moins des puissances eurn-

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LES CENT JOCaS.

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péennes, et que j’ai notamment de secrètes communications avec mon beau-père, l’empereur d’Autriebe. 11 n’en est rien : je suis seul, seul, entendez-vous, en face, de l Europe. Je m'attends à la trouver unie et implacable. 11 faut donc nous balire outrance, et pour cela préparer en trois mois des moyens formidables (Thiers, t, XIX, p. 2Z|3. — Cf.p.^05). » On voit parlàquelle était la sincérité du langage de Xapoléon lorsqu’il promettait la paix. Reste à savoir s’il était plus sincère eu promettant la liberté et en se déclarant converti aux idées libérales.

On l’a soutenu. La thèse est singulière ; mais, puisqu’on l’a mise en avant, il faut la discuter.

Et d’abord, est-il vraisemblable de supposer que l’homme qui avait faille 18 brumaire, leConsulatet l’Empire, c’est-à-dire qui, après avoir renversé par un coup d’État militaire les libres institutions de son pays, avait extirpé jusqu’aux dernières racines do la liberté, et organisé, non pas une dictature passagère, comme il se plaisait maintenant à le dire, mais un véritable césarisme, un césarisme digne des empereurs de Rome ou de Constantinople; est-il vraisemblable de supposer que cet homme, recon- • quéranl son trône par une révolution militaire, y remontait franchement converti aux idées libérales? Napoléon ne pouvait sans doute rentrer en France, où ces idées avaient fermenté depuis sa chute, et se mettre à la place des Bourbons, qui avaient apporté au pays, avec la paix, un gouvernement constitutionnel, sans conformer son langage à l’esprit du temps et sans promettre à son tour la liberté, sans faire même quelque chose en ce sens ; mais évidemment ce ne pouvait être là pour lui qu’un masque dont il se couvrait pour se faire accepter de nouveau, ou, si l’on veut, qu’une nécessité qu’il subissait provisoirement; et ce masque ou cette nécessité, il ne pouvait manquer de s’en affranchir , pour rentrer dans sa vraie nature et dans son vrai rôle, une fois qu’il serait redevenu assez fort pour faire la loi.

Mais ne nous eu tenons pas à de simples conjectures, quelque • fondées qu’elles soient, et voyous les actes mêmes qui accompagnèrent ou suivirent les déclarations libérales de Napoléon.

Peu de jours après son' débarquement, par un décret daté de F.yon, il décide que les émigrés rentrés sans radiation régulière antérieure à 1814 seront tenus d’évacuer le territoire.

Un autre décret ordonne la mise en jugement, et, en atlen-

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danl, le séquestre des biens, contre treize personnes, sous le prétexte qu’elles avaient connivé avec, les envahisseurs du territoire. Sur les i/istances de Bertrand, ce dernier décret fut ajourné, mais non abandonné..

Bientôt il expulse les officiers de la maison du roi ; crée sept lieutenantsgéiiérauxdepolice avec des pouvoirspresque illimités ; établit des peines rétroactives contre les fonctionnaires qui avaient pris part à des rassemblements en faveur de la cause royale, etc. Tous ces actes, comme le dit Benjamin Constant dans ses Lettres sur les Cent Jours , étaient illégaux, arbitraires, tyranniques.

Le 20 mars, il appelle Carnot au ministère de l’intérieur ; mais il a soin de lui conférer le titre de comte. C’était pour Napoléon, a-t-on dit (Thiers, p. 240), un moyen do corriger la signification républicaine du nom de Carnot ; soit, mais cela ne me paraît pas être précisément la preuve d’un bien sincère libéralisme.

Le mois suivant (24 avril), songeant à faire rédiger une constitution qui répondît aux idées libérales avec lesquelles il se voyait forcé de compter en ce moment, Napoléon appela auprès de lui le publiciste qui représentait alors ces idées avec le plus d’éclat ; un homme qui, sous le Consulat, avait résisté à sa tyrannie ; qui, dès le 8 mars, avait publié dans le Journal de Paris un violent article où il dénonçait son retour comme une calamité pour la France, et prenait, au nom de tous ceux à qui la liberté était chère, l’engagement de repousser l’éternel ennemi de la liberté ; qui, enfin, le 19 mars suivant, la veille môme de la rentrée de l’cx-empereur à Paris, avait inséré dans le Journal des Débats un article non moins violent, où il conjurait les Français de ne point abandonner leur roi pour se prosterner aux pieds d'un homme teint de leur sang et poursuivi naguère de leurs anathèmes, et déclarait que, quant à lui, on ne le verrait pas, misérable transfuge, se traîner d’un pouvoir à un autre. Faut-il • voir dans la conduite de Napoléon conviant Benjamin Constant à la rédaction de sa future constitution, un témoignage certain de la sincérité de sa conversion aux idées libérales? Ou plutôt n’était-ce pas là de sa part un calcul destiné à la fois à faire croire à cette sincérité et à décréditer, en l’attirant auprès de lui, l’homme qui venait de l’attaquer si violemment et qui avait pris un si solennel engagement de ne point se rallier au nouveau pouvoir ?

les cent- jours.

«On se demandera, ditM. Thiers (p. 423), s’il n’entrait pas dans cette conduite plus de mépris des hommes que de vraie générosité, et on appréciera mal le sentiment qui l’animait. Ce sentiment n’était autre que la clémence tant vantée de César, c’est-àdire une connaissance approfondie des hommes, un discernement très-fin du peu de solidité de leurs passions, une grande facilité d’humeur à leur égard et un grand art de les ramener en les séduisant.» J’accorde à M. Thiers que le sentiment qui animait Napoléon n’était autre que la clémence de César; mais je ne vois pas ce qui. distingue celle clémence du mépris des hommes et ce qu elle a de commun avec la vraie générosité. Quoi qu’il en .soit sur ce point. Benjamin Constant, qui a raconté dans ses Lettres sur les Cent-Jours, sa première ' entrevue avec Napoléon et d autres entretiens qu’il eut avec lui au sujet de la nouvelle constitution, , se montre beaucoup moins affirmatif que M. Thiers à l’endroit du libéralisme de l’Empereur. «11 n’essaya point, dit-il de me tromper ni sur ses vues, ni sur l’état des choses. Il ne sé présenta point comme corrigé par les leçons de l’adversité, il ne voulut point se donner le mérite de revenir à la liberté par inclination. Il examina froidement dans son intérêt, avec une im partialité trop voisine de l’indifférence ce qui était possible et ce qui était préférable. » Et, après avoir rapporté textuellement les discours que lui tint Napoléon' dans leur première entrevue Benjamin Constant ajoute : « Il était clair que, si l’expérience' avait démontré à Napoléon que momentanément la liberté lui était nécessaire, elle ne l’avait point convaincu que cette liberté qu’il voulait bien employer comme moyen fût le but principal .. Dans tous ses discours, j’avais reconnu ce mépris pour les discussions et pour les formes délibérantes, caractère inhérent aux hommes qui ont l’instinct du pouvoir absolu... Il me rappelait le système de ce ministre de 1814 qui avait considéré la Charte comme un leurre, jeté au peuple français pour satisfaire une fantaisie d un jour, dont ce peuple se dégoûterait bientôt luiméme... Enfin je n’avais pu méconnaître des regrets étouffés et non détruits pour un régime de guerre, de conquêtes et de suprématie européenne. Qui pourrait répondre de l’effet de ces regrets trop mal déguisés, si de rapides et brillants succès rouvraient à Bonaparte une carrière aventureuse de gloire et de périls, qui avait seule des charmes pour lui 7» Il y a bien loin

JDLBS BARNl. .

MAPOtÉON 1".

de ce jugemeat porté sur Napoléou par Benjamin Constant à la peinture faite par M. Thiers .des nouveaux sentiments du vieux César.

On voit par là combien il est peu exact de 'représenler Benjamin Constant, ainsi que le fait M. Thiers, comme étant sorti de cette première entrevue persuadé complètement, (\\ est vrai que Tbistorien ajoute : ou à peu près), comme remerciant le sort qui l'avait rendu prisonnier d’un tel vainqueur {p. 426), enfin comme dominé par Napoléon (p. 427). Benjamin Constant affirme, au contraire, qu’il se retira sans avoir pris une résolution décisive et sans avoir contracté d’engagement, ce qu’il explique par le jugemeat que je viens de rapporter. Tout ce que l’on peut dire,* c’est qu’iL avoue que cette ‘ entrevue diminua, sous quelques rapports, sa conviction intérieure, que la puissance de Napoléon et la liberté étaient incompatibles.

Pour en revenir à la conversion libérale de Napoléon, il est juste de reconnaître qu’il se montra de facile composition à l’égard de la liberté de la presse, et que, dès le 15 mars, il abolit la 'censure, cette institution établie par lui sous le Consulat et que la Restauration avait eu le tort de lui emprunter. 11 était politique, de sa part, de paraître, sur ce point, au moins pour le moment, plus libéral que les Bourbons, qu’il venait remplacer. La liberté de la presse lui paraissait d’ailleurs nécessaire à cette époque, pour rendre quelque crédit à ses propres affirmations. « En elfet, disposant pendant son premier règne, comme le ditM. Thiers (p. 410), de tous les organes de l’opinion, il avait vu naître dans le public une telle incrédulité qu’il ne lui était plus permis de démentir uu fait faux, ni d’attester un fait vrai, à ce point que le pouvoir était pour ainsi dire sans voix, et qu’on ajoutait plus de foi aux bulletins de l’ennemi qui mentait qu!à peux du gouvernement qui disait vrai. Aussi Napoléon avait-il renoncé, en 1813 et en 1814, à publier des bulletins, et se contentait-il d’insérer au Moniteur des lettres qu’il donnait comme écrites par des officiers de l’armée à divers personnages de TÉtaL » Mais il ne suit pas de là que, comme l’affirme M. Thiers {ibid. et p. 428), Napoléon fût revenu complètement èclfiiré sur les mérites de la liberté de la presse, et qu’ii fût à cet égard pleinement converti par son expérience atUérimre ; il s’ensuit simplement que celte liberté enliviit dans sa politique du moment.

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Mais il est un fait qui, comme le dit M. Ruvergier de Hauranne {Histoire du gouvernement parlementaire, t. Il, p. 500), suffit pour condamner au silence ceux qui, aujourd’hui encore, affirment que Napoléon était revenu de l’tle d’Klbe sincèrement corrigé de ses anciens penchants, et tout prêt à accepter, sans arrièrepensée, le régime constitutionnel : c’est l’invincible obstination avec laquelle il voulut, malgré l’avis unanime du Conseil d’Ktat, que la nouvelle constitution gardflt le silence sur la confiscation, ce qui était une manière sournoise de rétablir cette odieuse institution. Ce fait est assez significatif par lui-mèmo ; mais le langage que Napoléon tint à ce sujet devant le Conseil d’Iïtal fit tomber tous les voiles : on y vit reparaître tout entier l’incorrigible despote, impatient, comme dit Benjamin Constant, du frein que l’opinion lui imposait. «On me pousse, s’écria-t-il en promenant autour de lui des regards de mécontentement et d’irritation, dans une route qui ri’est pas la mienne. On m'affaiblit, on m’enchaîne. La France me cherche et ne me trouve plus. L’opinion était excellente, elle est exécrable. La Franco se demande qu’est devenu le vieux bras de l’Empereur, ce bra% dont elle a besoin pour dompter l’Europe. Que me parle-t-on de bonté, de justice abstraite, de lois naturelles? La première loi, c’est la nécessité; la première justice, c’est le salut public. On veut que les hommes que j’ai comblés de biens s’en servent pour conspirer contre moi dans l’étranger. Cela ne peut être, cela ne sera pas; chaque Français, cliaque soldat, chaque patriote aurait droit de me demander compte des richesses laissées à ses ennemis. Quand la paix sera faite, nous verrons. A chaque jour sa peine, à chaque circonstance sa loi, à chacun sa nature. La mienne n’est pas d’iMre un ange. .Messieurs, je le répète, il faut qu’on retrouve, il faut qu'on revoie le bras de l’Empereur. » Ce discours n’a pas besoin de commentaires. Mais il imporle de rappeler l’impression que produisit sur Benjamin Constant fa scène effrayante à laquelle il venait d’assister, et la conclusion qu’il en tira : « La violence que Napoléon avait apportée é maintenir la confiscation, sou appel répété au vieux bras de. l’Empereur, à ce bras qui avait si longtemps pesé sur la France, m’avaient profondément affligé. J’y voyais pour la première fois les symptômes d une révolte contre le joug constitutionnel, révolte ridicule dans un prince faible, mais terrible dans un homme doué d’un vaste génie et

HAPOLÉON 1".

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d’immenses facultés. Cette disposition était menaçante et paraissait, pour se développer, n’attendre que la victoire (1). »

11 est encore un point sur lequel Napoléon ne manifesta pas une résolution moins inébranlable et qui est bien propre aussi à montrer sous leur vrai jour ses sentiments libéraux ; jtî veux parler du titre qu’il voulut absolument donner au nouvel acte constitutionnel Si Napoléon avait en effet réellement dépouillé le vieil homme, le vieil Empereur, il n’aurait pas tenu à rattacher ce nouvel acte constitutionnel aux Constitutions de l'Empire, et à donner le titre même à’Acle additionnel à ces Constitutions, ce qui était à la fois un contre-sens et une maladresse : un contre-sens, car c’était accoler la liberté au despotisme; une maladresse, car c’était exciter la défiance générale à l’endroit de la Constitution. « Ce fut certainement une grande faute, dit Benjamin Constant, faisant ici son med culpd, que de réimprimer sur le pacte solennel qui pouvait rattacher la France à son ancien chef les stigmates de la tyrannie exercée par lui à une autre époque. > Mais ce qui mécontentait et alarmait ici les vrais amis de la liberté était justement ce qui convenait à Napoléon : la Constitution nouvelle, en se rattachant aux anciennes Constitutions impériales, se confondait avec elles dans une même origine, et, en donnant la main au despotisme jdans'le passé, lui laissait en quelque sorte la porte ouverte pour l’avenir. De môme que les anciennes Constitutions se trouvaient modifiées par la nouvelle dans le sens de la liberté, cette nouvelle Constitution , qui n’était qu’un acte additionnel aux anciennes, ne pouvait-elle pas être, à son tour, sous l’action de nouvelles circonstances, modifiée dans le sens du pouvoir absolu ? Lîn nouvel acte additionnel suffirait pour cela. Tel était certainement le fond de la pensée de Napoléon : outre que cette manière de rattacher le nouvel Empire à l’ancien sauvegardait son amour-pFopre , elle attestait son défaut de sincérité. Elle n’était pas seulement un triste fruit de l’orgueil, comme le re-

. (1) « Pendant l’allocution de Napoléon, disait peu de temps après

Benjamin Constant à M- Beugnot, sa voix était altérée, sa main se contractait et s’étendait par des mouvements convulsifs, et il me semblait voir la patte du lion qui aiguisait ses griffes. » {Mémoires du comte Beugnot , t. Il, p. 312.)

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