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LES CENT-JOURS

conunuti; elles se retrouvèrent aussitôt d’accord : après l’avoir mis hors la loi des nations (déclaration du 13 mars), elles signèrent (25 mars) un nouveau traité de coalition, auquel accédèrent tous les autres États de l’Europe, à l’exception de la Spède et du Portugal. Napoléon eut beau protester de ses intentions pacifiques et se déclarer prêt à ratifier le traité de Paris; qu’il avait repoussé l’année précédente ; l’Europe, plus incrédule encore à l’égard de ses offres de paix que la France à l’égard de ses offres de liberté, refusa de l’enteudre et ferma la frontière” à ses courriers. Il trouvait donc en face de lui, comme il s’y était attendu, « l’Europe Unie et implacable. » 11 nia ou dissimula aussi longtemps qu’il le put celte terrible conséquence de son retour. Il avait promis à la France, pour lui faire accepter ce retour, la paix avec la liberté ; il ne pouvait permettre à la réalité de démentir sitôt sa promesse : annonçant toujours la prochaine rentrée de l’impératrice et de son fils, qui ne devaient plus revenir, il présenta la déclaration du 13 mars comme une pièce apocryphe (l), nia l’existence du nouveau traité de coalition et l’arrestation de ses courriers à la frontière > puis quand il ne fut plus possible de nier ces actes, il en dissimula la portée. «I.a France, comme dit le colonel Charras dans %oa Histoire de la campagne de 1815 (chap. Il), la France ne devait en quelque sorte connaître tout le péril de la situation qu’au bruit du canon tiré sur sa frontière. » Mais ce système de mensonge et de dissimalalion, que Napoléon regardait comme la suprême habileté, et qui ne lui avait en effet que trop souvent réussi, n’était plus guère de mise en face d’un tel péril : il ne servit qu’à mieux assurer la catastrophe finale.

(1) M. Thiers affirme le contraire : « Napoléon, dit-il (p. 392), commença par faire publier comme officielle la déclaration du 1 3 mars, dont il n’avait été parlé que d’une manière vague et comme d’une pièce douteuse. Il la lit suivre d’une consultation du Conseil d’État, qui-était en ce moment l’autorité morale la plus haute, les Chambres étant dissoutes. Ce Corps, après avoir constaté l'autorité de la déclaration du 13 mars, soutenait que cette pièce, émanée réellement des souverains réunis* en congrès, outrageait à la fois le droit, la vérité des faits, etc. » Mais la consultation du Conseil d’État, citée par M. Tliiers, contient tout juste le contraire de ce que lui fait dire cet historien : Nous disons, déclarait le Conseil d’État, que celle pièce est l'ouvrage des plénipotentiaires français. Cette singulière erreur a été relevée par M. V. Chaufibur dans l’article de la Réforme littéraire que j’ai cité plus haut, et dans son travail sur JU. Thiers historien, p. 38.

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L’effet immédiat du retour de Napoléon avait été de soulever de nouveau contre la France l’Europe entière, au moment où celle-ci commençait à se diviser. En face du péril commun, toiitçs les causes de dissentiment s’étaient ell'acées : l’accord s’était aussitôt rétabli entre les souverains, et les peuples, oubliant leurs griefs contre leurs rois, faisaient cause commune avec eux. De la Méditerranée à la mer du Nord, la France était menacée par plus d’un million de soldats.

Que fit Napoléon pour repousser cette nouvelle et formidable • coalition ? On l’a vu, il nia ou dissimula le péril aussi longtemps qu’il put, ce qui était une singulière façon de préparer le pays à le repousser; et, d’un autre côté, par son Acte additionnel, il aliéna l’esprit public, dont l’élan eût été alors si nécessaire. C’est qu’il comptait sur une victoire foudroyante pour briser d’un coup la coalition et du môme coup rétablir son despotisme.

• Ce fut là sans doute le principal motif qui détermina son choix entre les deux plans de campagne qui se présentaient à lui.

L’un de ces plans était de se tenir sur la défensive, de laisser les coalisés s’engager sur le territoire français et de les attendre, pour les écraser, sous Paris et sogs Lyon.

L’autre était de les attaquer au dehors avant qu’ils eussent pu réunir leurs forces, de surprendre les armées anglo-hollandaisè et prussienne, qui occupaient en ce moment la Belgique, et, après les avoir battues et dispersées, de voler au-devant des Russes et des Autrichiens pour les battre et les disperser à leur tour.

Le premier de ces t>lans exigeait, pour réussir, la levée en

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masse du pays ; mais c’était là un moyen qui répugnait à Napoléon, parce qu’il faisait à la nation une trop large part dans l’œuvre de , son salut, et qu’en lasauvantsûrement,ileûtpu tourner contrelui.

Le second plan avait aux yeux de Napoléon l’avantage de faire tranchet,la question exclusivement par l’armée, c’est-à-dire par lui-même, et de lui permettre ainsi, en cas de succès, de relever, avec son prestige, sa domination tout entière. C’était, il est vrai, jouer encore une fois la fortune de la Krance avec la sienne sur un coup de dé ; mais Napoléon n’était-il pas accoutumé à risquer la fortune de la France pour satisfaire son ambition 7 11 devait donc se décider pour ce dernier plan.

M..Thiers convient (t. XX, p. 296) que «c’était une extrême témérité que de se battre avec cent vingt mille hommes contre deux cent vingt mille, formés en partie des premiers soldats de l’Europe, commandés par des généraux exaspérés, résolus à vaincre ou à mourir (Wellington et Bliicber) »;• mais il ajoute que « cette témérité si grande était presque de la sagesse dans la situation où Napoléon se trouvait ». Singulière sagesse, en vérité, que celle qui exposait la France au désastre de Waterloo I « Ce n’était qu’à cette condition, affirme M. Thiers, qu’il pouvait gagner cette prodigieuse gageure de vaincre l’Europe exaspérée avec les forces détruites de la France. » Celte assertion est au moins douteuse : n’y avait-il pas un moyen moins téméraire de tenter de vaincre la coalition, et le premier plan n’offrait-il pas ce moyetî? Ce qui est plus sûr, c’est que Napoléon avait besoin^ d’une victoire foudroyante pour dompter de nouveau la France en même temps que l’Europe, que ce n’était qu'à celte condition qu’il pouvait reconquérir son pouvoir, et que ce fut là le principal motif de cette extrême témérité dont M. Tfiiers lui fait un mérite. Comme le dit très-bien le colonel Charras (p. 59), « toute liberté minait les assises de sa puissance. Tout délai était un péril de plus. Pour rétablir son despotisme, il fallait au vaincu de 1814 le prestige de la victoire. Il crut le trouver en Belgique : il y courut. »

Mais, au lieu de la victoire sur laquelle il comptait pour ressaisir tout son pouvoir, c’était un immense désastre qu’il allait rencontrer dans les plaines de la Belgique, un désastre qui devait consommer sa ruine et pour la seconde fois livrer la France à la coalition européenpe.

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Quelles furent les causes de ce désastre?

Napoléon, qui a écrit à Sainte-Hélène deux relations de la campagne de 1815, n’a pas manqué d’y faire sa propre apologie, et de rejeter sur ses lieutenants, particulièrement sur le maréchal Grouchy, la catastrophe de Waterloo. A l’entendre, « tout ce qui tenait à l’habileté (ce sont ses propres paroles), il l’avait accompli » ; scs lieutenants seuls ont commis des fautes, et c’est 5 eux seuls qu’il faut attribuer la perte de la bataille.

Celte apologie de Napoléon par lui-même aurait dû, ce semble, mettre en défiance le public et surtout les historiens ; c’est le contraire qui est arrivé : la version de Sainte-Hélène est devenue une sorte de lieu commun historique que les écrivains français ont reproduit à l’envi, et que tout le monde s’est plu à répéter comme une vérité incontestable.

Elle ne pouvait pourtant, quelque accréditée et quelque répandue qu’elle fût, échapper toujours à un examen approfondi et vraiment digne de l’histoire (1). Jeté par la proscription du 2 décembre sur le théâtre même de la campagne de 1815, un officier français, doué d’autant de sagacité d’esprit et d’expérience militaire que d’indépendance de caractère, le lieutenantcolonel Charras eu t l’idée de profiter de son séjour en Belgique pour faire une nouvelle étude de cette campagne. Il avait cru jusquelà, comme tout le monde, aux récits de Napoléon, et c'est sur la foi de ce guide et ses écrits à la main qu’il entreprit cette étude nouvelle ; mais il ne tarda pas à s’apercevoir de l’iiâpossibilité de les faire concorder avec les événements étudiés sur lesjieux mêmes. «Je reconnus bientôt, dit-il (Avant-propos, p. 6), les artifices de cette narration rapide, magique, qui se joue du temps, des distances, transpose, altère , dissimulé les faits, en invente au besoin, et n’a d’autre but que l’apologie captieuse de celui-là même qui l’a composée. » Convaincu désormais que la vérité n’était point là, il la chercha résolûment et entreprit de la rétablir. De là ce grand travail critique sur la campagne de 1815, qui a pour but de restituer à l’histoire la place usurpée par l’apologie et la légende. Charras ne s’est pas borné d’ailleurs à décrire les opé-

(1) Il est juste de dire qu’elle avait déjà rencontré en France un savant contradicteur dans un écrivain militaire de grande valeur, Jomini. Mais les écrits de Jomini étaient peu connus, ou tenus pour suspects, et la version de Sainte-Hélène n’en conservait pas moins tout son prestige.

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rations mililairés qui ont anoené la catastrophe de Waterloo; mais, comprenant que des raisons de stratégie et de tactique ne suffisent pas pont expliquer un pareil désastre et les événements qui l’ont suivi, i^ s’est appliqué aussi A en rechercher et à en mettre en lumière les causes supérieures et dernières. Il n’a pas fait seulement de la campagne de 1815 une histoire militaire, il en a fait aussi une histoire véritablement philosophique.

A son tour, un écrivain illustre, jeté sur la même terre par la rnôme proscription, M. Edgar Quinet, qui avait été amené, dès 1840, à reconnaître la nécessité de reviser la version de Sainte-Hélène, et qui avait déjà lui-môme, à cette époque, ébauché quelque point de ce travail critique, reprit, à l’aide du livre de M. Charras et dans le même esprit de justice et de vérité, l’examen de la campagne de 1815; confirma par ses propres recherches les résultats de l’enquête accomplie par son compagnon d’exil; et, plus heureux que ce dernier, put faire pénétrer en France cette restauration si nécessaire de l’histoire de Waterloo (1). Dans cêt ouvrage, si éloquent à la fois et si solide, M. Edgar Quinet a nettemegt caractérisé et vigoureusement combattu cette légende napoléonienne qui a pris la place de l’histoire, non-seulement au détriment de la vérité et de la logique, mais de la dignité et de la conscience humaines; et il a joint ses efforts à" ceux de Charras pour restituer à l’hisloire et à la conscience tous leurs droits dans le récit et l’appréciation du désastre de 1815. Tâche bien digne de celui qui, du fond de son exil, venait de dénoncer avec tant de force et de justesse la méthode qui a, dans notre siècle, si profondément perverti l’histoire, particulièrement l’histoire de France (2). Il appliquait luimême la réforme dont il venait de donner le signal, à la partie de cette histoire où elle est le plus urgente , à l’histoire de Napoléon.

La conclusioji à laquelle arrivent MM. Charras et Quinet, c’est, que Napoléon a été lui-même l’auteur du désastre de Waterloo par la manière dont il a préparé et dirigé la campagne, particulièrement la terrible bataille du 18 juin, qui s’est terminée par ce désastre ; et que c’est à tort qu’il en a repoussé la responsabilité,

(1) Histoire de la campagne de 1815. (1862.)

(2) Philosophie de l'histoire de France. Parisj 1855.

soit en alléguant « un concours de fatalités inouïes », soit en rejetant sur ses lieutenants toutes les fautes commises.

C’est surtout sur le maréchal Groucliy que .Napoléon et ses apologistes ont fait retomber la responsabilité de la catastrophe de Waterloo. Ce qui détermina celte catastroplffe, ce fut, comme chacun sait, rintcrvenlion inattendue de l’armée pi'ussienne tombant à revers sur l’armée française, déjà épuisée par une longue lutte contre un ennemi supérieur en nombre. Or, cette intervention. Napoléon, à l’entendre, ne pouvait la prévoir, puisqu’il devait compter que Grouchy empêcherait les Prussiens de venir en aide aux Anglais. Grouchy, en manquant à ce rôle, fut doue, selon lui, le coupable. « Sa conduite, a dit Napoléon, fut aussi imprévoyable que si, sur sa route, son armée eût éprouvé un tremblement de terre qui l’aurait engloutie. »

Cbarras reconnaît que le maréchal Grouchy commit des fautes, et entre autres celle de repousser l’avis ouvert par Gérard au bruit de' la canonnade du Mont-Saint-Jean; mais il ajoute et il s’applique à démontrer (ch. xv) que, quand même le maréchal Grouchy, exécutant la manœuvre conseillée par sou lieutenant, se serait dirigé vers le champ de talaille de Waterloo, il n’aurait pu empêcher le désastre de l’armée française (1).

Edgar Quihet (p. 297 -311) pense, au contraire, que la marche de Grouchy au canon eût pu empêcher ce désastre, mais il n’en fait pas moins remonter la responsabilité à Napoléon, en montrant dans les taules du chef les causes qui ont amené la perle de la bataille. Si le maréchal Grouchy eût été homme à prendre sur lui la résolution qu'on lui conseillait, cette résolution eût pu sauver l’armée française, mais ce n’en est pas moins Napoléon qui l’a perdue par ses propres fautes. Sur ce point. Quinet et Charras se retrouvent complètement d’accord.

Malgré le jour si nouveau que les travaux de ces deux historiens avaient jeté sur la campagne de 1815, M. Thiers, dans le chapitre de son Histoire du Consulat et de l’Empire qu’il a consacré à Waterloo, a repris la vieille thèse que la version apologétique de Sainte-Hélène a jetée dans le monde et qu’a consa-

(1) Celte opinion avait été déjà soutenue par Jomini. Elle a été reprise dans un livre publié en 1868 bous ce titre ; Le drame de M'aterloo, par Piérart.

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crée une tr<^ confiante admiration. Selon lui, Napoléon «n’avait jamais été ni plus profond, ni plus aciif, ni plus fécond eu ressources que dans celle campagne (t. XX, p. 294) : » tous ses plans furent admirablement conçus, et nulle faute ne lui' peut être imputée ; ilti’y eut de fautes commises que par ses lieutenants, Heille, d'Erlon, Ney, Grouchy, et ce fut l’aveuglement de ce dernier qui causa le désastre.

Il n’entre pas dans l’objet de ce livre de discuter la question militaire débattue entre MM. Cbarras et Quinet, d’une part, et M. Thiers, de l’autre; j’y serais d’ailleurs, je l’avoue, tout à fait incompétent. Je me bornerai à dire que M. Thiers reste ici dominé par cette admiration aveugle qui a trop souvent altéré chez lui la vérité historique, et trop souvent aussi, hélas I éclipsé la lumière morale, et que si, dans ce dernier volume de son Hisrtoire du Consulat et de l’Empire, il consent à abandonner dans Napoléon V homme d’Ètat, il ne peut se résoudre à abandonner le capitaine : il ne veut pas que celui-ci ait été faillible, et il supprime ou dénature .les faits, ou en invente au besoin, pour les accommoder à cette opinion préconçue. Mais, pour être juste envers .M. Thiers, je dois ajouter que, s’il ne veut voir de fautes militaires que dans les lieutenants de Napoléon , et s’il accuse Grouchy d’avoir été la cause du désastre de Waterloo, il reconnaît que la conduite de Grouchy en fut seulement la cause matérielle, que la cause morale en doit être cherchée dans tout le règne de Napoléon, et qu’à cette hauteur celui-ci reparaît comme le vrai coupable (p. 294). Ainsi, en définitive, de l’aveu môme de M. Thiers, c’est Napoléon qui est le véritable auteur du désastre de Waterloo, quels qu’aient été d’ailleurs les fautes ou les accidents particuliers qui le déterminèrent ; et c’est dans tout son règne, dans ce règne de quinze ans, où il avait abusé de tout, de la France, de son avenir, de son génie, qu’il en faut chercher la dernière et véritable cause. Fort bien, sur ce point M. Thiers se rapproche de MM. Charras et Quinet ; mais qu’il sache au moins être conséquent : qu’il ne s’arrête pas en si beau chemin , qu’il jemonte au principe même du règne dont Waterloo est l'effet et le châtiment, je veu-V dire au 18 brumaire.

Tout le monde connaît l’immense déroule par laquelle se termina la bataille de Waterloo. L'abattement et la terreur succédant tout à coup au plus prodigieux héroïsme, la confusion et le

désordre gagnant bientôt toute l'armée française, le torrent des fuyards s’écoulant par la chaussée de Charleroy, la chasse donnée aux Français, môme aux blessés, par les Prussiens, l’encombremenl du pont de Genappe, les horreurs de Charleroy, tout cela n’était pas moins que la perte môme de la bataille l’œuvre de Napoléon. Cette nouvelle déroute, conçme celle de la campagne , de Russie, comme celle de la campagne d’Allemagne , retombe tout entière à sa charge. Aucune disposition n’avait été prise pour faciliter la retraite en cas de défaite ; et , lorsque le désastre eut éclaté. Napoléon ne sut rien faire pour en atténuer la gravité.

« Rétablir un peu d’ordre dans cet immense désordre , dit Cbarras (p. 315), former seulement une arrière-garde de quelques centaines d’hommes, lui parut une œuvre impossible : il se résigna à suivre les débris de l’armée. » 11 poursuivit ainsi sa route, sans donner aucune instruction , de Genappe à Charleroy et de Charleroy à Philippeville, où il arriva presque seul, et où, se jetant sur un lit d’auberge, il laissa échapper une larme, non pas sans doute sur les milliers d’hommes qu’il venait de faire massacrer, ou qui souffraient ou mouraient en'ce moment môme à cause de lui; non pas davantage sur le triste sort de la France, qu’il livrait pour la seconde fois à la coalition triomphante, mais sur le coup porté à son orgueil et à sa puissance.

Parvenu à Laon, Napoléon manifesta la résolution de s’arrêter là pour rallier les débris de l’armée ; mais il céda sans beaucoup de peine à l’avis de ses familiers , qui lui conseillaient de se rendre à Paris pour comprimer ses ennemis par sa présence.

11 avait bien le sentiment de l’imprudence qu’il commettait, en agissant ainsi. « Puisque vous le croyez nécessaire, dit-il à ses familiers, j’irai à Paris, mais je suis persuadé que vous me faites faire une sottise ; ma vraie place est ici. » Il pressentait l’impression et les conséquences qu’allait produire son retour, et cependant il cédait à l’avis de son entourage. N’est-ce pas que, comme le dit M. Edgar Quinet (p. 32û), « sa puissance de volonté avait été brisée dans l’effort suprême du soir de Waterloo? » Mais n’est-ce pas surtout qu'il était frappé par cette parole de ses conseillers : « Votre présence à Paris est nécessaire pour comprimer vos ennemis ? »

La nouvelle du désastre de Waterloo l’avait précédé à Paris. Elle y avait produit, comme il était naturel, une émotion extra-

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ordinaire; et, comme il était naturel aussi, elle avait fait naître partout la pensée de la déchéance de Napoléon. Il avait par son retour de l’ile d’Elbe soulevé de nouvfeau l’Europe contre la France, et sa première rencontre avec la coalition venait d’aboutir à un épouvantable désastre; où était désormais son titre au pouvoir qu’il avait ressaisi? Ce n’était pas de lui qu’on attendait la liberté : on savait qu’on n’avait autre chose ù en attendre que le renouvellement du despotisme ; mais ce n’était plus de lui non plus qu’on pouvait attendre maintenant le salut de la patrie : l’honneur national, dont il s’était donné comme le vengeur, ne venait-il pas de recevoir entre ses mains un, nouvel et formidable échec? Cet échec n’avait -il pas dépouillé Napoléon de son dernier prestige? Son rôle était donc biea fini; l’Empereur n’avait plus qu’à signer de nouveau son abdication. Telle était la pensée qui s’était déjà emparée de la plupart des esprits, et en particulier des représentants du pays, lorsqu’il arriva à Paris et descendit à l’Élysée, le 21 juin au matin.

Il apprit bientôt la vérité sur l’état de l’opinion et les dispositions des Chambres. Ayant interrogé M. de Caulaincourt : « La nouvelle de vos malheurs a déjà transpiré , lui répondit ce ministre, l’agitation est grande ; les dispositions des députés paraissent plus hostiles que jamais ; il est à craindre qu’ils ne répondent pas à votre attente. Je regrette de vous voir à Paris : il eût été préférable de ne pas vous séparer de votre armée; c’est elle qui fait votre force et votre sûreté. » Dans le conseil des ministres, qui eut lieu quelques heures après son arrivée, Napoléon ayant déclaré qu’il avait besoin d’une dictature temporaire pour sauver la patrie, qu’il pourrait s’en saisir, mais qu’il serait plus utile qu’ellé lui fût donnée par lés Chambres, un silence significatif accueillit cette déclaration ; puis, sur son interpellation, un des ministres, Regnauld de Saint-Jean d’Angély, osa lui répondre que le concours des représentants aux vues de l’Empereur n’était plus probable, qu’ils semblaient ne plus croire que ce fût sa main qui dût sauver la patrie, et que, dans cet état des esprits, il était à craindre qu’un grand sacrifice ne fût nécessaire. < Parlez net, Regnauld, dit brusquement Napoléon ; c’est une abdication qu’ils veillent, n’est-il pas vrai? » Regnauld s’inclina en signe d’assentiment; et, poussant jusqu’au bout la sincérité: « Je pense même, continua t-il, qu’il serait possible, si Votre Majesté ne se

déterminait pas à offrir son abdication, que la Chambre osât la lui demander. »

Lucien Bonaparte, qui avait si utilement servi son frère dans le coup d’État du 18 brumaire, et qui se croyait sans doute revenu à cette époque, engagea Napolépn à prononcer la dissolution des Chambres, à se déclarer sur-le-champ dictateur et à mettre la France en état de siège. Mais le temps des coups d’Élat était passé pour Napoléon. 11 le sentait bien lui-même. Aussi, tout en disant qu’il. dépendait de lui de se saisir de la dictature, qu’il ne craignait pas les députés, qu’il serait toujours, quelque chose qu’ils essayassent, l’idole du peuple et de l’armée, qu’il n’aurait qu’un mot à dire pour qu’ils fussent tous assommés, s’abstenait -il d’agir. Les rôles- étaient maintenant intervertis : c’était à la Chambre des représentants qu’il était désormais réservé de faire un coup d’État contre lui. Elfe était destinée à venger ainsi les Cinq-Cents de l’an Vlll chassés par les grenadiers de Bonaparte; et c’était Fouché, Fouché, le complice de Bonaparte au 18 brumaire, aujourd’hui encore son ministre, qui la poussait à ce coup d’État vengeur, et qui allait consommer sa ruine, comme son autre complice Talleyrand avait été en l81â le principal instrument de sa perte.

Pendant que l’on délibérait à l’Élysée, la Chambre des représentants, déjà travaillée par Fouché, et persuadée, d’après un avis perfidement transmis par ce ministre, qu’elle allait être dissoute, résolut de prévenir le décret qui devait la frapper : sur la proposition du général La Fayette, adoptée à l’unanimité, elle déclara traître à la patrie quiconque entreprendrait de la dissoudre et appela les ministres à sa barre.

Lorsqu’il reçut communication de cet acte qui était un véritable conp d’Élat parlementaire et qui lui annonçait clairement son prochain renversement. Napoléon tressaillit, parla encore de chasser cette insolente assemblée; puis, comprenant combien une lutte avec le Parlement lui offrait peu de chances de succès (la Chambre des pairs elle-même, composée eu grande partie de ses créatures, venait d’adopter à son tour le décret de la Chambre des représentants), laissa échapper ces paroles : « Je vois que Kegnauld ne m’avait pas trompé ; eh ! bien, soit, s il le faut, j’abdiquerai»; puis, craignant d’avoir été trop vite, il s écria qu’avant de prendre un parti-, il fallait pourtant voir ce que tout cela'

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deviendrait; se borna en conséquence à envoyer Regnauld à la Chambre des représentants et Carnot A la Chambre de.s pairs, comme pour annoncer officiellement son retour, mais en réalité P .'ur reconnaître l’état des esprits, et défendit aux autres ministres de se rendre à l’appel des représentants; puis, après un nouveau message de ceux-ci et sur les rapports de ses affidés annonçant que, si les ministres n’obéissaient pas sur-le-champ à l'ordre de l’assemblée, elle prononcerait sa déchéance, se décida, pour gagner du temps, à envoyer ses ministres, en leur adjoignant, ce qui était sinon une bravade, du moins una insigne" maladresse, son frère Lucien-; puis, au retour de Lucien, qui le pressait toujours de- dissoudre la Chambre des représentants, déclara qu’il faudrait pour cela employer la force, que ce serait le signal de la guerre civile déchaînée sur Id France, « parole peu sincère, comme dit Charras (p. A17), dans la bouche de celui qui n’avait pas reculé à l’idée de l’allumer au 18 brumaire et au retour de l’ile d’Elbe, mais parole destinée à dissimuler son découragement et son impuissance »; puis, dans la nuit qui suivit cette journée où il avait montré tant d’indécision et où les événements avaient marché si vite, médita de sinistres projets, dont il a eu soin plus tard de nous instruire ftii-mème en ces termes : « Se rendre le 22 au palais de> Tuileries, y convoquer toutes les troupes de ligne qui se trouvaient dans la capitale , les six mille hommes de la garde impériale, les fédérés, la garde nationale, le Conseil d’État, les ministres, et ajourner les Chambres. Que si elles résistaient, les contraindre ; se Ih-rer, s'il le fallait, aux actes les plus terribles, gouverner au besoin par la hache des licteurs (1). »

Napoléon ne s’arrêta point sans doute à ces projets, mais il les roula dans son esprit ; et s’il les abandonna, ce n’est pas que leur nature répugnfit A sa conscience (il avait assez montré dans sa carrière qu’il était absolument exempt de pareils scrupules) : c’est que la réussite lui parpt plus que douteuse. L’échec de Waterloo avait brisé d’ailleurs sa force de volonté. L’homme de la fortune était anéanti par ce désastre. .

Pendant cette même nuit où il avait médité la dissolution des Chambres et une sanglante dictature, les événements avaient con-

(1) Cf. Histoire de la campagne de 1815, par Edgar Quinet, p. 338.

tinué de marcher. Le lendemain malin, ses conseillers, y compris Lucien, furent unanimes à lui déclarer qu’il ne lui restait plus qu’un parti à prendre, l’abdication, et que ce parti, il fallait le prendre sur-le-champ, s’il voulait éviter la déchéance. Napoléon ne se montra pas moins indécis que la veille', et, comme la veille, chercha à traîner les choses en longueur; mais la Chambre des représentants était résolue à en finir : après lui avoir accordé une heure pour déclarer son abdication, elle le somma, ce délai expiré, de l’envoyer sur-le-champ, faute dè quoi elle prononce- ,rait sa mise hors la loi. Ce fut seulement sous le coup de cette sommation et de cette menace qu’il se décida enfin à dicter à Lucien un acte qui coûtait si fort à son orgueil, mais qu’il ne pouvait plus différer. Par cet acte il déclara sa vie politique terminée, proclama son fils, sous le titre de Napoléon II, empereur des Français, et -engagea les Chambres à organiser sans délai la régence par une loi. Mais en i815, comme en ISld, l’Empereur devait emporter l’Empire avec lui. Ce ne fut pas un conseil de régence, mais un gouvernement provisoire qu’installèrent les Chambres, et ce gouvernement provisoire allait bientôt relever de nouveau le trône des Bourbons. Napoléon du moins, ne s’était guère fait d’illusions à ce sujet ; « Mon fils, mon fils, avait-il dit, en rédigeant son abdication, quelle chimère!... Non, ce n’est pas en faveur de mon fils, mais des BourGons que j’abdique... Ceux-là du moins ne sont pas prisonniers à Vienne I...» Napoléon vit ainsi, pour la seconde fois, s’écrouler son trône et la dynastie qu’il s’était flatté de fonder; et, pour la seconde fois, il assista à l’anéantissement de sa grandeur : comme à Fontainebleau, il vit ses familiers s’éloigner de lui un à un et son palais devenir désert. Une défaite avait suffi pour produire cette nouvelle catastrophe. Il n’en fallait pas plus en effet pour ruiner le pouvoir qu’avait relevé l’aventure du 20 mars. 11 n’y avait rien là que de naturel et de juste.

Mais peut-être s’étonnera-t-on davantage que lu France ait été accablée par la perte d’une seule bataille, et qu’après cette unique défaite elle ait laissé envahir son territoire et sa capitale sans opposer une sérieuse résistance? Pour s’expliquer ce phénomène, il suffit de se rappeler ce que l’Empire avait fait de la France, l’épuisement où il l’avait réduite, l’abaissement qn’il avait produit dans les caractères, l’habitude qu’il avait imprimée aux

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esprits de ne voir dans la nation qu’un hoinme, si bien que cet homme une fois vaincu et abattu, il semblait que la nation fût incapable de se sauver elle-même. Ajoutez à cela que, suivant la remarque deM. Edgar Quinet, l’invasion n’était déjà plus pour le pays un mal nouveau et inconnu. Dans ces circonstances, l’assemblée des représentants put bien renverser Napoléon, mais elle ne sut pas organiser la défense nationale et empêcher l’enpemi de pénétrer au cœur de la France. Un mot résume tout ; Fouché était maintenant le chef du gouvernement, et tenait le sort du pays suspendu au fil de ses intrigues.

JOUÉ BARHl.

SAllSiE-HÉLÉNii.

Suivons maintenant le vaincu de Waterloo à Sainte-Hélène, où se consomma pour lui l’expiation, mais où s'acheva aussi la légende qui pèse encore aujourd’hui sur l’histoire.

Telle a été la destinée de Napoléon que ses malheurs mêmes ont concouru à éblouir et il égarer les esprits. L’immensité de ses revers avait égalé celle de ses succès ; le rocher de Sainte- Hélène vint à son tour jeter un éclat d’un nouveau genre sur cette prodigieuse destinée et en consacrer la poésie dans l’imagination populaire. Je ne sais ce qui serait arrivé de la renommée de Napoléon si Blücher, exerçant les représailles qu’il avait projetées, l’avait fait exécuter dans le fossé où lui-même, quelques annéfes auparavant, avait fait fusiller le duc d’Enghien (1); mais transporté sur un rocher isolé au milieu de TOcéan, retenu captif dans cette île étroite et consumé par unü mort lente dans ce lointain exil, il apparut comme un nouveau Prométhée,

(1) « Cette résolution du vieux et farouche feld-maréchal est mise hors do doute par la récente publication des Mémoires du baron de MUdling. On y trouve, p. 27é, une note adressée à cet- officier par le général de Gneisenau, et datée du 29 juin 1815, dans laquelle il dit : « Je suis chargé par le feld-niaréchal Blücher de demander à Votre Excellence de déchirer au duc 'Wellington que c’était l’intention du maréchal de faire exécuter Bonaparte sur le terrain même où le duc d’Knghien a été fusillé; que, néanmoins, par déférence pour les désirs du duc, il s’abstiendra de cette mesure, mais que le duc' doit prendre sur lui la responsabilité de cette abstention. » {Histoire de la captivité de Napoléon à Sainte-Hélène, d’après tes documents officiels inédits et les manuscrits de sir Hudson Lowe, t. I, p. 15)-

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