‹ Napoléon IerChapitre 26 sur 56 · SAINTE-HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SAINTE-HÉLÈNE

enchaîné par la jalousie des dieux de la terre. Lui-ménae d’ailleurs et. ses compagnons d’exil ne négligèrent rien pour grossir le bruit de leurs plaintes et donner le change ü l’opinion. Ainsi se forma cette légende qui, k la place d’un usurpateur, d’un despote, d’un conquérant Justement chAlié, et ne sachant pas mémo supporter dignement je malheur qui le frappait, représenta dans le captif de Sainte-Iléléne la touchante victime d’une inique persécution, le martyr héroïque du droit et de la démocratie. On sait quelle puissance a acquis cette légende; mais plus elle est puissante, plus il importe de montrer combien elle est contraire à la vérité et.à la moralité .de l’histoire.

Le monde a retenti des plaintes que proféra Napoléon au sujet de sa déportation à Sainte-Hélène. C’était, à l’entendre, un odieux attentat au droit des gens : il était venu à bord du Hellérophon librement et sous la foi des déclarations du capitaine Maitland; et l’Angleterre, en le traitant comme un prisonnier, au lieu de l’accueillir comme un hôte, avait violé en sa personne les droits les plus sacrés 1 11 est certain, au contraire, que, dans la situation où il se trouvait au moment où jl prit le parti de se livrer à l’Angleterre, Napoléon était forcé de se rendre, sinon au gouvernement anglais, du moins à l’une des puissances coalisées contre lui, et qu’il n’était alors en position de stipuler aucune condition touchant sa liberté; d’un autre côté, il n’est pas moins certain que le capitaine .Maitland lui avait déclaré qu’il n’avait point de pouvoirs pour lui accorder aucune sorte de conditions, et qu’il ne pouvait s’engager à rien moins qu’à le conduire en Angleterre, où le gouvernement agirait à son égard comme il le jugerait à propos (1). 11 n’est donc pas vrai que l’Angleterre, en agissiint comme elle le lit, ait violé le droit des gens dans la personne de Napoléon. Elle avait le droit de le traiter en prisonnier, et j’ajoute qu’elle ne pouvait faire autrement que d’user de ce droit : il eût été trop sottement imprudent de laisser la liberté à l’échappé del’ile d’idbe. Mais l’Angleterre eût-elle attenté en cfl'et au droit des gens dans ta personne de Napoléon, comme celui-ci l’en accusait si hautement, était-il fondé à protester contre la violation des droits les plus sacrés, lui qui, dans tout le cours de

(1) Histoire de la captivité de Napoléon à Sainte- Hélène, d’après les documents officiels inédits et les manuscrits do sir Hudson Lowe, 1. 1, p. 17.

sa carrière, n’avait cessé de les violer chez les autres 7 Ces droits sacrés, les avait-ils respectés dans ses concitoyens, dans ceux par- •ticulièrement qu’il avait fait déporter à Cayenne, tout en les reconnaissant innocents de l’attentat pour lequel il les condamnait ? Les avait-il respectés dans ce jeune duc d’Knghien qu’il avait fait enlever sur un sol inviolable et fusiller comme un criminel dans les fossés de Vincennes ? Les avait-il respectés dans l’honnôte libraire Palm, dans l’héroïque Hofer et dans tant d’autres malheureux, fusillés par ses ordres ? Les avait-il respectés dans ces milliers d’hommes sacrifiés à son ambition ? Com- , ment donc. pouvait-il s’étonner et osait-il se plaindre qu’on lui fit subir la loi qu’il avait faite aux autres? N’avait-il pas perdu à jamais le droit de crier à la violation du droit ?

On ’a blâmé (Thiers, t. XX, p. 563) le gouvernement anglais d’avoir refusé à son prisonnier le litre d’empereur, mais en lui infligeant cette humiliation l’Angleterre ne faisait encore à sçn égard que ce qu’il avait fait lui-méme à l’égard des autres. N’avait-il pas, en effet, après léna, affecté de qualifier uniquement du titre de général le duc de Brunswick, atteint d’une blessure mortelle et dont il allait confisquer le duché? Et n’avaitil pas agi de môme avec l’électeur de Hesse? Ici encore Napoléon n’avait pas le droit de se plaindre. S’il avait eu d’ailleurs l’ôme un peu grande, le prisonnier de Sainte-Hélène n’aurait pas revendiqué avec tant d’affectation les titres d'Empercur et de Majesté, et le refus de ces titres ne lui aurait pas causé une si vive et si constante irritation. Il est vrai que, dans cette hypothèse, Bonaparte n’aurait pas songé à salaire sire.

Un des incidents les plus dramatiques qui aient été mis en circulation au sujet de la déportation de Napoléon, est celui de son épée demandée d’une voix tremblante, au nom de l’Angleterre, par l’amiral Keith, et restant à son côté par le seul effet d’un geste terrible et d’un regard foudroyant. Cet ' incident» raconté en des termes saisissants par le général Montholon (1), a

(1) « Sa Seigneurie, raconte-t-il dans ses Récits de la captivité de l'empereur Napoléon à Sainte-Hélène, t. 1, p. 113, lui dit d’une voix assourdie par une vive émotion : l’Angleterre vous demande votre épée;. L’Empereur, par un mouvement convulsif, posa la main sur cette épée qu’un Anglais osait demander. L’expression terrible de son regard fut sa seule réponse. Jamais elle n’avait été plus puissante , plus surhumaine. Le vieil amiral se sentit

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