CONCLUSION
Je n’ai pas la prétenlion d’avoir traité toutes les questions historiques que soulève la vie de Napoléon. L’histoire ne nous offre guère de sujet d’étude plus extraordinaire. Où trouver en effet une destinée plus prodigieuse que celle de cet homme qui, de simple officier d’artillerie, se fit le maître absolu de la France ; remplit l'Europe de la terreur de ses armes; releva le trône qu’avaient balayé les orages de la Révolution pour s’y asseoir sous le nom d'Empereur ; distribua à ses frères ou à ses compagnons d’armes, comme à des vassaux, les dépouilles des pays conquis; tenta de réaliser, au xix' siècle, le rêve d’une monarchie universelle; succomba sous les coups de toutes les puissances européennes coalisées contre lui ; se vit contraint d’abdiquer et réduit à régner sur l’île d’Elbe, lui naguère le maître de la France et de l’Europe; s’en échappa bientôt pour reparaître un instant aux Tuileries; et, vaincu de nouveau, s’en alla mourir prisonnier sur un rocher de l'océan Atlantique, laissant un nom aussi fameux que ceux d’Alexandre et de César, un de ces noms qui, comme il le disait du sien même à Sainte-Hélène, remplissent toutes les bouches et sont dans toutes les imaginations? Pour expliquer comp'étement cette singulière fortune, il y aurait bien plus à dire que je n’ai dit; j’ai voulu seulement réfuter, au nom de la vérité et de la morale, la légende à laquelle elle a donné lieu.
Montrer, contre cette légende, que Napoléon, loin d’avoir été le continuateur de la Révolution, a été, suivant l’heureuse expression de M“« de Staél, le premier des contre-révolutionnaires ;
CONCLDSION.
que le 18 brumaire, loin d’avoir été un acte de salut, a été un malheiir pour la France et, en tous cas, un crime; qu’il n’y a pas Jieu de distinguer entre le Consulat et l'Ëmpire, mais que le premier n’a pas été moins mauvais et moins coupable que le second ; que la prétendue conversion libérale de Napoléon à son retour de l’île d’Elbe n’est qu’une nouvelle fable ajoutée à tant d’autres; qu’enfin son exil à Sainte-Hélène a été la trop juste expiation, aussi mal supportée d’ailleurs que bien méritée, de ce long attentat qui avait commencé au 18 brumaire; voilà tout ce que je me suis proposé de faire, et ce que j’espère avoir fait. Je sais bien que le succès du 18 brumaire suppose lui-mème des causes antérieures à Bonaparte , qui expliquent pourquoi ce coup d’État a été si facilement accepté et pourquoi la Révolution est venue échouer en quelque sorte au port sur l’écueil du césarisme ; mais , si ces causes servent à expliquer le triomphe du nouveau César, elles ne le justifient pas ; et le coup d’État de brumaire n'en reste pas moins, aux yeux de la morale, un crime public, et, aux yeux de l’histoire, un événement funeste. Pour le juger ainsi, il suffit, d’une part, de soumettre les actes qui ont signalé les journées du 18 et du 19 brumaire au tribunal de la conscience; et, d’autre part, de dérouler les accablantes annales du Consulat, issu de brumaire, et celles de l’Empire, issu du Consulat.
Ces conclusions ne font pas sans doute le compte de cette philosophie de l’histoire qui érige les Césars en grands hommes providentiels et des malfaiteurs en sauveurs des peuples. Aussi les adeptes de ce beau système ne manqueront-ils pas de m’accuser de n’avoir montré que le petit côté des choses et de n’avoir pas su m’éleyer aux grandes vues, à ces hauteurs d’où Napoléon apparaît, suivant l’expression de son successeur, le nouvel histo-, rien de César, comme un de ces phares lumineux qui dissipent les ténèbres de leur époque et éclairent l’avenir; mais je les renvoie eux-mèmes aux faits qu’ils dénaturent et à la conscience qu’ils outragent. Ce sont là des témoignages irrécusables et devant lesquels tombent leurs ambitieuses théories. Tant pis pour eux s’ils ne sont pas capables de les entendre I
Un historien, que j’ai dû combattre parce que, malgré des restrictions trop tardives et toujours insuffisantes, il a contribué plus que personne à propager l’idolàlrie napoléonienne.
ÇONCrtJSION.
M. Thiers résumo ainsi les prétendus mérites de Napoléon en* vers lu France : « Au lendemain des agitations de la Uévolulion française, il ne pouvait nous donner que l’ordre, et il faut lui, savoir gré do nous avoir donné avec l’ordre notre état civil et notro organisation administrative, n Je répète à mon tour que, si Napoléon avait été réellement un grand homme, au lieu do dé* truire la liberté (chose facile), il eiU travaillé ù la consolider (chose difficile sans doute, muisd’autunt plus méritoire); et je no puis, pour ma part, lui savoir aucun gré de l’espèce d’ordre qu’il a établi dans son pays, c’est-à-dire de la servitude si humiliante à la fois et si désastreuse qu’il a fait peser sur lui. Je ne saurais non plus lui savoir gré d’un état civil qui n’est pas son œuvre, mais celle de la Itévoiution ; et je puis encore moins le remercier d’une organisation administrative qui est sans doute son œuvre, mais qui, par cela mémo qu’elle est son œuvre, est celle mémo du despotisme. Je nie que Napoléon ait jeté perses lois, par celles qui lui sont propres, les bases de la société moderne, à moins que la société moderne no soit eu elTot vouée au césarisme.
Malgré son admiration pour Napoléon, M. Thiers convient qu’il a perdu la grandeur do la France, c’est-à-dire qn’après avoir fait * verser des torrents do sang on soixante batailles (1) et fait périr près do deux millions de Français (2) (et combien d’autres hommes l) pour l’agrandir inutilement, il l’a livrée deux fois en proie à l’invasion, et tlnalement l’a laissée plus petite qu’il ne l’avait trouvée; mais l’historien ajoute qu’il lui a laissé la gloire, qui est la grandeur morale. Quelle grandeur morale que celle qui se fonde uniquement sur la gloire militaire, et quelle gloire militalro que celle qui aboutit à la honte de l’invasion et à la diminution du territoire ! Voilà pourtant co que la Franco doit à Napoléon. « Qu’avez-vous fait do la France? » disait Bonaparte au Directoire. Un membre du Directoire qui avait survécu à son règne, Gohier, lui renvoie justement cette accusation, en lui disant : « Sous uu gouvernement accusé de faiblesse, elle a repoussé tous les efforts des puissances réunies contre elle, et elle
(1) « On trouve, dit le Mémorial, 18-19 novembre 1816, que Napoléon a donné soixante batailles; ('.ésar n’en avait livré que cinquante. »
(2) Il résulte des chiffre? relevés au ministère de la guerre que les pertes
des Français, dans les guerres du Consulat et do l’Empire, se sont élevées à un million sept cent mille hommes tués, ^
COKCI.USION. 185
a 6lé envahie par cos mômes puissances sons le goLtvcrlicmcnl le plus fort (1). »
Que dire du rôle de Napoléon en Kuropc ? il l’a ravagée, conquise, asservie. Mais il y portait, dit-on, les idées de la Uévolntion française, ces idées qui devaient renverser partout l’édifice du moyen flgo. Comme si c’était par le canon, la terreur et la tyrannie, et non par leur libre expansion que les idées d’un peuple devaient se propager dans le monde moderne; et comme, si, d’ailleurs, représentées par Napoléon, les idées de la Hévolution représentaient autre chose que le césarisme, c’est-a-diro un gouvernement bien préférable h l’ancien régime 1 Ce ne fut pas seulement aux souverains, mais aux peuples que Napoléon fit la guerre. 11 ne songea môme jamais sérieusement, quelque favorables que fussent les circonstances et quelque avantage qu’il y dût trouver lui-môme, à relever la nation polonaise, qui versait son sang pour lui sur tous les champs de bataille de l’Europe (2). Aussi, à quoi en fin de compte a-t-il abouti ? A soulever tous les peuple contre la France, et il provoquer une déplorable réaction contre les idées de la Hévolution.
Aussi n’est-ce pas sortir de la vérité, mais y rentrer au contraire, que d’inscrire le noiïi de Napoléon sur la liste des hommes néfastes.
Homme néfaste, est-ce trop dire? Non, l’homme qui, pénétrant
(1) Mémoires de Gohier, 1. 1, p. 16G.
(2) Sur les vrais ecnlimenls de Napoléon à l'égard de la Pologne et des Polonais, voyez les lettres publiées par la Correspondance généra'e. — Cf. Napoléon peint par lui-même, par Baudot, p. 192-201 . J’en extrairai les deux notes suivantes qu’il me paraît curieux de rapprocher pour monlror la parfaite harmonie des dispositions du Premier Consul et de l’Empereur à l’égard de la Pologne : Au citoyen Talleyrand , Pîtris, 17 octobre 1801. (t J'ai oublié, citoyen ministre, dans la lettre que j’ai eu l’honneur de vous écrire au sujet de VAtmanaeh national, de vous parler de la Pologne dont le Premier Consul désire qu’il ne soit pas question dans l’état des puissances. Cela est d’une inutilité absolue. » — Notes sur un projet d'exposé de la situation de l'Empire (Finkenstein, 18 mai 1807) : « Ne pas parler de l’indépendance de la Pologne et supprimer lout ce qui tend à montrer l’Empereur comme le libérateur, attendu qu’il ne s’est pas expliqué ;\ ce sujet. Napoléon, n — Enfin, dans des instructions au général Be.rtrand (Eylau, 13 février 1807), on lit ; « Il (le général Bertrand) laissera entrevoir (à M. de Zartrow) que quant à la Pologne, de(iuis que l’Empereur la connaît il n’y attache plus aucune importance. »