INTRODUCTION
Un homme d’cspril a publié, il y a quelques années, un petit livre intitulé Comme quoi Napoléon n’a jamais existé. Ce paradoxe, qui n’était dans la pensée de l’auleur qu’une piquante critique du système de Dupuis sur l’origine de tous les cultes, est presque une vérité. Le Napoléon que nous représentent, je ne dis pas seulen^ent l’imaginatipn populaire et les chaii.ts des poètes, mais les histoires les plus accréditées, ce Napoléon-là n’a jamais existé. L’histoire de Napoléon est celle d’hier, et cette histoire ne s’ofTre guère à nous que comme une légende. L’éclat d’-une fortune prodigieuse ; le prestige de la puissance militaire, si grand parmi les hommes, même chez ceux qui se piquent d’être le plus civilisés, mais qui sont encore si barbares; de fausses idées habilement calculées et soigneusement répandues pour faire illu^ion au peuple français et même aux autres peuples ; le mensonge des documents officiels parlant seuls au milieu du silence général; enfin l’union adultère, mais trop facilement acceptée, qui se fit sous la Hestauration entre le bonapartisme et le libéralisme; toutes ces causes ont concouru à former et à entretenir cette légende napoléonienne,- qui s’est si bien substituée à l’histoire, qu’une savante et profonde critique est aujourd’hui nécessaire pour rétablir celle-ci dans toute sa vérité, comme s’il s’agissait du douteux Romulus ou du fabuleux Hercule. Aussi le XIX" siècle ne saurait-il guère se proposer de sujet plus propre à exercer sa critique historique que l’étude, je dirais volontiers la recherche du vrai Napoléon.
Mais l’admiration irréfléchie que cet homme a su exciter de JDLES BARM. 1
INTRODUCTIOV.
son vivant, et qui s’attache encore aujourd’hui à son nom, n’a pas seulement dénaturé la vérité de l’histoire; elle a, ce qui est beaucoup plus grave encore, faussé la cbnscience de ceux dont elle s’est emparée. 11 semble qu’au regard de ses admirateurs, Napoléon soit au-dessus de la morale qui oblige tous les hommes; il est pour eux comme une idole qu’ils tiennent quitte de tous les devoirs et à laquelle ils immolent les droits les plus sacrés. De là une manière de le juger qui, en s’introduisant dans l’histoire, en corrompt la moralité et contribue à pervertir l’esprit public. Ce n’est donc pas seulement ici la vérité historique, mais la vérité morale qu’il s’agit de restaurer. Il faut, sans se laisser éblouir par l’éclat du génie, et à plus forte raison par une vaine gloire, juger Napoléon selon les imprescriptibles lois de la conscience et de la morale publique, dont il est justiciable, je ne dirai pas autant qu’un autre, mais plus que tout autre, et rétablir dans son histoire la moralité qu’on en a bannie.
Voilà ce que j’entreprends. Je ne prétends pas refaire en quelques pages. l’histoire de Napoléon, mais je voudrais, en examinant, au point de vue de la morale, les principaux actes de sa carrière, restituer à cette figure son vrai caractère, si singulièrement déguisé par ses admirateurs.
Est-ce là de ma part une entreprise téméraire ? Je ne suis pas, grâce à Dieu, le premier qui ait tenté de venger la morale publique des injures de l’idolâtrie napoléonienne. Quelques ravages que celle idolâtrie ail faits dans les âmes, elle n’a pas tellement étouffé dans le monde la moralité politique, que celle-ci n’ait pu faire entendre d’éloquentes protestations par les voies les plus autorisées. C’est, en Amérique, Channing jugeant la vie et le caractère de Napoléon lionaparte du haut de son christianisme si profondément moral et si vraiment humain (1); et c’est sur le
(1) Remarques sur la vie et le caractère de Napoléon Bonaparte, traduites par F. Van Meenen (Bruxelles, 1857). — Cette étude a été écrite, en 1827-28, à l'occasion de la Vie de Napoléon, par Walter Scott. Channing ne consacre à l’ouvrage de Walter Scott que les premières lignes de son travail. 11 reproche à l’auteur de n’y avoir pas ‘apporté toute la maturité nécessaire, et de s’ôtre laissé entraîner, soit par la crainte de paraître itijustc à l’egard de l'ennemi de son pays, soit par une admiration excessive pour les qualités brillantes de Napoléon, à pallier les crimes de ce personnage et à communiquer au lecteur des impressions plus favorables que ne
INTRObDCTION.
meme libre sol, Emerson etudiant dan# Napoléon IVfomme du monde, c’est-à-dire l’iiomme selon le cœur do ces gens du siècle qui subordonnent tout à leurs convoitises (classe d’hommes que l’humoristique écrivain appelle fort improprement le parti démocratique, mais qui occupe, il faut le reconnaître, une trop large place dans la démocratie moderne), et dénonçant l’immense égoïsme, le défaut de principe moral qui faisait le fond du caractère de ce personnage tant admiré (1). C’est, en Allemagne, le philosophe Fichte esquissant devant la jeunesse do Berlin un portrait de Napoléon qui n’est pas seulement une leçon de patriotisme indigné, mais de véritable histoire et de morale éternelle (2). C’est, en France, M“‘’'de Staël développant, dans ses Dix années d’exil et dans ses Considérations sur la Révolution française, des jugements passionnés sans doute, mais justement sévéres et qu’on ne saurait trop méditer (3). C’est encore, parmi les écrivains français, Charras refaisant l’histoire de la campagne de 1815 pour restituer aux faits, leur vérité, et montrant dans Waterloo non plus le martyre, mais le trop juste châtiment d'un grand coupable (Zi); Edgar (juinel reprenant l’hisloiro de cette même campagne pour y rétablir à son tour la vérité et la moralité étoulfées par la légende (5); Duvergier de llauranne décrivant avec 1a plus- exacte précision, dans son Histoire du gouvernement parlementaire, le despotisme inauguré par le 18 brumaire, cette
l’exige la vérité. Le fait est que l’ouvrage de Walter Scott, qu’on accuse en France de n’ôtre qu’un pamphlet contre Napoléon, lui est encore beaucoup trop favorable.
(1) M. Van Meenen a eu l’heureuse idée de joindre la traduction do cette étude d’Emerson à celle du travail de (lhanning. Elle a été de nouveau traduite, récemment, avec l’ouvrage même dont elle fait partie [Les représentants de l’humanité, par Emerson, trad. par P. de Boulogne). — Le travail d’Emerson ne me paraît pas aussi complètement satisfaisant que celui de Channing ; mais il y règne un sentiment moral très-élevé qui en corrige les défauts et en inspire la conclusion.
(2) Voy. la traduction de ce portrait la fin de mon livre ; Napoléon et son historien AI. Thiers (Paris, 1869).
(3) Voy. dans les Considérations sur les principaux événements de la Révolution française les derniers chapitres de la IIP' partie, la IV° partie tout cntièi e, et les chap. iiii, xiv et xv de la V“ partie.
(û) Histoire de lu campagne de 1815, augmentée de noies en réponse aux assertions de M. Thiers.
^}) Histoire de la campagne de I8lô.