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LE DIX- HUIT BRUMAIRE

Napoléon se vantait, à Sainte-Héléne, de s’étre élevé du rang de simple particulier à la hauteur de la puissance suprême sans avoir commis de crime pour y parvenir (1). Il ne regardait pas comme un crime le coup d’État du 18 brumaire. Il est vrai qu’il avait la conscience fort large. Pour moi, je n’héaite pas à qualifier de ce nom ce coup d’État militaire contre un gouvernement constitutionnel et contre la liberté, et je pense que ce crime doit être flétri d’autant plus énergiquement qu’il a été, comme je le montrerai, le principe générateur de tous les attentats et de tous les maux qui ont suivi. C’est de là que date ce régne de la violence et de l’iniquité qui remplit l’histoire du Consulat et de l’Empire. Arrêtons-nous donc d’abord sur cet attentat primordial, source de tous les autres. Jugeons-le comme il doit être jugé, dans son but et dans ses moyens.

Ronaparte s’était déterminé à partir pourTÉgypte, parce que, d’après son propre aveu, il ne se sentait pas encore assez fort pour marcher tout seul (2), et que cette expédition lointaine, en frappant l’imagination populaire, était de nature à accroître le prestige que lui avait déjà donné la campagne d’Italie. Le 5 fructidor de l’année suivante, an VIII (22 août 1799), ayant jugé, d’après les nouvelles qu’il avait reçues de ses frères, que le moment était venu, il quitta furtivement l’Égypte, abandonnant son ar-

(1) O’Meara, Napoléon dans Vcxil. — Cf. Las Cases, Mémorial de Saillie-Hélène.

(2) Mémorial, chap. xii.

méc, que son devoir lui comnoandait de protéger, pour aller poursuivre en France le but de son ambition, c’est-à-dire le pouvoir suprême.

Au moment où il allait s’embarquer, il dit au général Menou, qui, seul des officiers laissés en Égypte, avait été initié au secret de son départ : « Mon clier, tenez-vous bien, vous autres ici; si j’ai le bonheur de mettre le pied en France, le régne du bavardage est fini (l).w Ce que Bonaparte appelait le régne du bavardage, c’était cette libre discussion des lois et du gouvernement qui faitla dignité et la garantie des citoyens, que la Révolution de ^9 avait eu pour but de fonder, et qui, après tant et de si terribles orages, commençait à s’établir et à se régulariser. Voilà le bien si chèrement acheté qu’il allait ravir à sa patrie. Arrière la liberté constitutionnelle ! Place au gouvernement militaire 1 « F.e règne du bavardage est fini », c’est-à-dire le règne du sabre va commencer.

Sans doute, le gouvernement et môme la constitution que Bonaparte allait renverser laissaient beaucoup à désirer. Bien que je sois loin d’admettre toutes les accusations dirigées contre le Directoire par l’auteur et les complices du 18 brumaire, trop intéressés à le calomnier, je ne dissimule nullement ses fautes ou ses faiblesses, non plus que les défauts de la constitution alors en vigueur; mais, tel qu’il était, ce gouvernement était un gouvernement constitutionnel sous la forme la plus régulière et la plus modérée qui eût encore été tentée du système républicain ; et si Bonaparte avait été animé d’un véritàble patriotisme, parlons nettement, s’il avait été un honnête homme,— je sais bien que ce que je vais dire là n’était pour lui qu’une bêtise vulgaire (2), mais je ne le dirai pas moins, — au lieu dedétruire le gouvernement directorial par la violence de ses armes et de fouler aux pieds la constitution établie, il eût employé son génie et sa puissance à consolider et à améliorer les institutions républicaines que la Révolution avait conquises. La chose ne lui eût pas été impossible, quoi qu’il en ait dit; mais elle ne faisait pas son compte : il nevoulait pas être un Washington, pouvant être un César. C’était le pouvoir absolu que convoitait son ambition ; il ne fallait rien moins à ce

(!)■ Mémorial, 29 et 30 août 1816.

(2) Mémorial, 29 et 30 novembre 1815.

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LE DIX-HÜIT BRÜMAIRE. ï

soldat parvenu que do pouvoir dire, comme autrefois Louis XIV ; l’État c’est moit

Le jour môme oii Bonaparte avait débarqué à Fréjus, le 17 vendémiaire an VIII (9 octobre 1799), il voulut monter en voiture pour se rendre Paris : il lui tardait de mettre à exécution les dcsseinsliborlicides qui l’avaient rappelé en France. Deux heures après son arrivée à Paris, le 2Zi vendéûiiaire (16 octobre), il courait chez le président du Directoire, Gohier. La relation que celui-ci a donnée de cette entrevue dans ses Mémoires (t. I, p. 199) mérite d’ôtre rapportée: «Monge, raconte-t-il, l’accompagnait. Que je suis aise, mon cher président, me dit Monge, de trouver la République triomphante à notre arrivée 1... Je m’en réjouis également, dit Bonaparte d’un air un peu embarrassé. Les nouvelles qui nous sont parvenues en Égypte étaient tellement alarmantes, que je n’ai pas balancé i quitter mon armée pour venir partager vos périls. » Le lendemain, devant le Directoire, Bonaparte déclara qu’il se réjouissait de voir la République, qu’il avait cru perdue, sauvée par les exploits do ses frères d’armes, et . il ajouta, en mettant la main sur le pommeau de son épée, que jamais il no la tirerait que pour la défestse 'de cette République et celle de son gouvernement. » (Gohier, ibid.)

Bonaparte avait d’abord songé à s’introduire dans la place, je veux dire dans le Directoire, pour s’emparer plus sûrement du pouvoir. 11 avait cherché à supplanter Sieyès ; mais, ayant échoué dans cette combinaison et comprenant combien pouvait être utile à l’exécution de ses desseins çplui qu’il avait voulu évincer, il résolut d’en faire son complice. Leur première entrevue, depuis son retour d’Égypte, avait été bien curieuse. Elle avait eu lieu chez le président du Directoire, Gohier, qui la raconte ainsi dans ses Mémoires (t. I, p. 202-203) : « Quelques jours après son arrivée, Bonaparte dîna chez moi avec quelques membres de l’Institut qu’il m’avait prié d’inviter. Je crus ne pouvoir me dispenser d’inviter Sieyès, qui en était membre. «Qu’avez-vous fait? me dit madame Bonaparte en l’apercevant dans mon salon ; Sieyès est l’homme que Bonaparte déteste le plus, c’est sa bête noire l » En effet, Bonaparte ne dikpas un mot à Sieyès; il affecta même do ne pas le regarder. Sieyès, en se levant de table, sortit furieux. «Avez-vous remarqué, me dit-il, la conduite de ce petit insolent envers le membre d’une autorité qui aurait dû le faire .

fusiller?» Peu de lemps après, le 8 brumaire (29 octobre), avait lieu entre ces deux personnages, d’abord si hostiles l’un à l’autre, une nouvelle entrevue où fut scellée l’alliance qui devait assurer le succès du 18 brumaire. C’est que Bonaparte avait vu quel précieux instrument serait pour lui Sieyès, et que Sieyès, de son côté, croyait trouver dans" son alliance avec Bonaparte le meilleur moyen d’arriver enfin à réaliser la conslilution qu’il rêvait, etj en tous cas, de servir ses propres intérêts.

Sieyès était un homme qui, un esprit supérieur sans doute, mais systématique et ù certains égards chimérique, joignait un orgueil démesuré et un profond égoïsme, même une basse cupidité. C’est lui, lui l’un des promoteurs de la Révolution française, qui répondait à quelqu’un lui demandant ce qu’il avait fait pendant la Terreur, ce mot si tristement célèbre :« J’ai vécu. » Ainsi cet homme d’Élat, ce révolutionnaire, ce conventionnel, ce régicide, n’avait eu, au milieu de ces terribles événements, d’autre souci que de vivre. I.orsqu’après le 18 fructidor Rentra dans le Directoire, dont il avait d’abord refusé de faire partie, il dit à Gohier ces paroles qui ne décèlent pas moins tristement son caractère î « i^ous voilà membres d’un gouvernement qui est, nous ne pouvons nous le dissimuler, menacé de sa chute prochaine. Mais, mon cher collègue, quand la glace se rompt, des pilotes habiles savent toujours échapper à la débâcle; un gouvernement qui succombe n’entraîne pas toujours dans sa perte ceux qui se trouvent ù la tête (I). » En s’alliant à Bonaparte pour l’aider à renverser le gouvernement dont il était un des membres, et se faire, grâce à cette trahison, une place dans le nouveau, il ne faisait que pratiquer la théorie qu’il avait exposée d’avnnce. Il espérait d’ailleurs atteindre ainsi le but de son orgueil, c’est-à-dire l’adoption de la constitution issue de son cerveau; et il se flattait d’être la tête pendant que Bonaparte serait le bras. Il no connaissait guère encore Bonaparte; mais, lorsqu’il l’eut connu, lorsqu’il eut compris qu’il avait un maître, et la France avec lui, il se consola aisément de sa déconvenue et de l’échec de son système : la grosse somme d’argent qu’il s’était attribuée le lendemain de satrqjiison (2), le magnifique domaine

(1) M^m. de Gohier, l, I, p. 38.

(2) « Dès la première réunion des trois Consuls en séance, raconte le

^.E DIX-HÜIT RRÜMAIRE.

qu’il se fil donner à titre de récompense nationale, la lucraiivc sinécure d’une place de sénateur et, plus tard, le litre de comte de l’Empire, l’aidérenl à se résigner au rang subalterne qui était désormais son partage, et au despotisme auquel il avait ouvert la porte en croyant y faire passer sa constitution. Tel était Sieyès, le principal coopératour de Bonaparte dans le coup d’État du 18 brumaire.

En s’alliant avec ce personnage, Bonaparte s’assurait l’appui du Conseil des Anciens, où Sieyès avait la majorité, et il annulait le gouvernement lui-méme, dont Sieyès faisait partie. En outré, il masquait ses vrais desseins, ses projets de despotisme militaire derrière le nom d’un homme qui était alors regardé par beaucoup d’esprits libéraux et même républicains comme l’oracle de la Révolution, et qui passait pour avoir toute prèle une merveilleuse constitution. C’est ainsi qu’il parvint à faire illusion des républicains tels que Daunou, Chénier, Cabanis, et à uno

Mémorial (5 juillet 1816), et dès qu’ils furent seuls, Sieyès alla mystérieusement regarder aux portes si personne ne pouvait entendre; puis, revenant à Napoléon, il lui dit-avec complaisance et à demi voix en lui montrant une commode : « Voyez-vous ce beau meuble? Vous ne vous douiez peut-être pas de sa valeur? » Napoléon crut qu’il lui faisait considérer un meuble de la Couronne, et peut-être qui aurait servi à Louis XVI. « Ce n’est pas du tout cela, lui dit Sieyès voyant sa méprise; je vais vous mettre au fait. Il renferme 800 000 francs! ! I et ses yeux s’ouvraient tout grands. Dans notre magistrature directoriale, nous avions rélléchi qu’un Directeur sortant do place pouvait fort bien rentrer dans sa famille sans posséder un denier, ce qui n’était pas convenable. Nous avions donc imaginé celte petite caisse, de laquelle nous’ lirions une somme pour chaque membre sortant. En cet instant, plus de Directeurs ; nous voilà donc possesseurs du reste. Qu’en feronsnous? » Napoléon, qui avait prêté une grande attention et commençait à comprendre, lui répondit : « Si je le sais, la somme ira nu Trésor public ; mais si je l’ignore, et je ne le sais point encore, vous pouvez la partager, vous et Ducos, qui êtes tous deux anciens Directeurs ; seulement dépêchezvous, car demain il serait peut-être trop tard. » Les collègues ne se le firent pas dire deux fois, observait l’Empereur. Sieyès se chargea hâtivement de l’opération, et fit le partage, comme dans la fable, en lion. Il fil nombre de parts : il en prit une comme plus ancien Directeur, une autre comme ayant dè rester en charge plus longtemps que son collègue, une autre parce qu’il avait donné l’idée de cet heureux changement, etc., etc.; bref, dit l’Empereur, il s’adjugea 600 000 fr. et n’en envoya que 200 000 au pauvre Ducos.» — D’après ce que Gohier dit tenir de Ducos lui-méme (t. Il, p. 3), celui-ci n’aurait reçu que 100 000 francs.

grande partie de la nation. C’est ainsi qu’il put se couvrir sans trop d’invraisemblance du mot rndme de république pour étouffer la République.

El ici, puisque l’occasion s’en présente, relevons en passant et une fois pour toutes l’habile usage que Bonaparte lit alors et depuis de ce mot république. Comme César, Auguste jbI leurs successeurs, il savait combien il importe de conserver les mots en supprimant les choses ; et le mot république, par son étymologie latine, lui offrait une équivoque commode pour tromper les esprits. Il venait, disait-il, sauver la République ; et, tandis que l’on entendait par là le gouvernement répubiivain, il sous-entendait, lui, un autre sens: la chose publique, qu’il prétendait personnifier. La chose publique, ii’est-ce pas aussi lésons de ce mot respublica? Ce mensonge, qui assura le succès du 18 brumaire, passa dans la langue ofticielle du Consulat, et persista même quelque temps encore sous l’Empire. Vous avez pu voir quelquefois des pièces de monnaie de cette époque ayant pour evergue, d’un côté, ces mots: République française, et de l’autre, ceux-ci : Napoléon, Empereur. Mais ce mensotvge, alors vraiment trop grossier et devenu tout à fait inutile, finit par disparaître.

Une autre habile fourberie, ce fut le prétexte dont Bonaparte se servit pour accomplir son coup d’État. Il avait compté pour cela sur les désastres de la République ; mais la République était alors victorieuse sur tous les points. 11 U5i fallait donc un autre prétexte. Ce prétexte, il le chercha dans un odieux mensonge. Les Jacobins n’avaient plus alors aucune force (1); mais la peur qu’ils causaient encore était un fantôme qu’exploitaient les habiles pour effrayer les faibles. Bonaparte ne rougit pas de supposer de leur part un projet d’allentnt contre la représentaliori nationale (J) ; et, chose curieuse, ce fut ce mensonge qui lui fournit le moyen d’attenter lui-méme à cette représentation nationale qu’il accusait faussement les Jacobins de vouloir renverser pour rétablir le règne de la Terreur. C’est ainsi que, sous prétexte de sauver le pays d’un danger imaginaire, inventé par lui-même et par Sieyès, il le précipita sous un fléau trop réel : le despotisme militaire.

(1) de Staël, Considéralions sur la Révolution française, IV'*’ partie, cbap. II.

(2) Mémoires de Gohier, t. I, p. lOà.

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