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LE. DIX-HUIT BRUMAIRE. ' U

I.e mensonge, imaginé par Sieyès et par Bonaparte eut l’effet qu’ils s’en proposaient. Le !8 brumaire au matin, le Conseil des Anciens, qui avait été convoqué extraordinairement pour sept heures, mais dont on avait eu soin de ne pas appeler les membres qui he paraissaient pas suffisamment sûrs, décrétait, snr le rapport du président de la commission chargée de veiller à la sûreté du Corps législatif, M. Cornet .(depuis le comte de Cornet), la translation des deux Conseils de Paris à Saint-Cloud, translation que la Constitution l’autorisait à prononcer ; et, ce qui était beaucoup moins constitutionnel, il déférait au général Bonaparte le commandement de toutes les troupes et de toutes les gardes nationales de Paris et des environs.

Lorsque Bonaparte reçut ce décret, qu’il attendait, il était déjà entouré d’une foule d’officiers et de généraux en grand uniforme qu’il avait convoqués dans sa maison de la rue Ghantereine, et auxquels il représentait les prétendus dangers delà République. Après qu’il leur eut lu le décret qui lui confiait la mission de lu défendre, il leur demanda s’il pouvait compter sur leur appui. Tous répondirent, en mettant la main sur leur épée, qu’ils étaient prêts à le seconder. M. Thiers, en racontant cette scène dans son Histoire delà Révolution française, ajoute un détqil caractéristique: « Le général Lefbbvre (qui commandait la garnison de Paris), voyant les troupes en mouvement sans son ordre, avait interrogé le colonel Sébastian!, qui, sans lui répondre, lui avait enjoint d’entrer chez le général Bonaparte. Lefebvre était entré avec humeur. — Eh bien, Lefebvre, lui dit Bonaparte, vous, l’un des soutiens de la République, voulez-vous la laisser périr dans les mains de ces aoocats? Unissez-vous à moi pourm’aiderà la sauver. Tenez, ajouta Bonaparte en prenant un sabre, voilà le sabre que je portais aux Pyramides; je vous le donne comme un gage do mon estime et de ma confiance. — Oui, reprit Lefebvre tout ému, jetons les avocats à la rivière. » Pour compléter le portrait mili-, taire que nous offre cette anecdote, j’ajouterai que, la veille même, le général Lefebvre serrait Gohièr dans ses bras en lui disant que, si jamais on attaquait la République, il ferait un rempart de son corps au président du Directoire (1).

Mandé à la barre du Conseil des Anciens afin d’y prêter ser

(l) Mémoires de Gohier, t. I, p. 24‘i.

NAPOI-ÉON 1".

meni, Bonaparte monta aussitôt à cheval pour se rendre aux Tuileries, où siégeait ce Conseil. « Presque tous les généraux de la Uépubliquc, dit M. Thiers, étaient à cheval à ses côtés. Moreau, Macdonald, Rerthier, Cannes, .Murat, I.eclerc, étaient derrière lui comme ses lieutenants. Il trouva aux Tuileries les détachements du 9“', les harangua, et, après les avoir enthousiasmés, entra dans le palais. » Mais il manque ^encore un trait à ce tableau : c'est que, dans cette harangue, Bonaparte tonna contre les factieux qui voulaient perdre la République. « C’est élrc par trop impudent, dit Cohier à ce sujet (1), d’oser parler de factieux quand on n’est soi-mémc qu’un'cbef de factieux. »

Bonaparte se présenta ensuite devant les Anciens, accompagné de son état-major. On a remarqué (Thiers, ibid.) l’habileté du serment qu’il prêta devant ce Conseil : il s’y prit de façon à éviter de prêter serment à la Constitution ; mais le serment, tel qu’il le prononça, n’en reste pas moins entaché de mensonge : « Nous voulons, disait-il, la Itépublique... nous la voulons fondée sur la vraie liberté, sur le régime représentatif... Nous l’aurons, je le jure en mon nom, et au nom de mes compagnons d’armes. » Sur quoi les généraux et officiers présents à la barre répétèrent : « Nous le jurons tous. »

On vient de voir que Moreau faisait partie du cortège de Bonaparte. C'était le plus illustre des généraux qu’il avait gagnés à sa cause. Que fit Bonaparte ? Il lui donna la commission d’aller, avec cinq cents hommes, bloquer les Directeurs dans le Luxembourg, sous prétexte de veiller i leur sûreté. Moreau joignait à une grande illustration beaucoup d’ambition, et pouvait devenir un jour embarrassant pour Bonaparte ; il importait à celui-ci, nonseulement de le compromettre-plus qu’aucun autre, mais de l’avilir autant que possible dans le coup d’Élat qui s’accomplissait. C’était un coup de maître que de faire accepter à l’ancien général en chef des armées du Rhin et de la Moselle le soin de bloquer, avec cinq cents hommes, les deux Directeurs fidèles à leur devoir, Moulins et Gohier.

Ceux-ci, qui n’avaient pas su prévoir et prévenir le coup d’État, firent du moins ce qu’ils purent, quand ils le virent éclater, pour résister à l’usurpation. Mais le complot avait été organisé de

(1) Mémoires de Gohier, p. 251.

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