‹ Napoléon IerChapitre 8 sur 56 · LE DIX-HUIT BRUMAIRE · texte numérisé non relu

LE DIX-HUIT BRUMAIRE

manière à tourner conlrc eux la ConsliTulion même qu’ils voulaient défendre. Aux termes de cette Conslilulion, aucune délibération ne pouvait être prise par le Directoire, s’il n’y avait au moins, sur les cinq Directeurs, trois membres présents. Or, des cinq Directeurs, deux étaient dans le complot : Sieyès, qui l’avait concerté avec Bonaparte, y avait entraîné Roger-Ducos; tous deux remirent leur démission au moment voulu. Un troisième. Barras, séquestré de ses collègues par l’amiral Bruix et M. de Talleyrand, ministres du Directoire et complices de- Bonaparte, se laissa aisément arracher la sienne, et partit pour sa terre de Gros-Bois, escorté par un régiment de dragons. Les deux autres, les deux seuls qui fussent honnêtes et incorruptibles. Moulins et Gohier, voyaient donc leur pouvoir annulé par la Constitution ellemême, suivant le plan conçu par Bonaparte et Sieyès. Réduils A eux seuls, Moulins et Gohier ne se découragèrent pas. Ils se transportèrent aux Tuileries dans l’espoir d’agir sur Sieyès et Ducos, dont ils ignoraient encore le vrai rôle dans le Complot, et ils ne craignirent pas d’affronter Bonaparte au milieu de son étatmajor et de ses forces. Leur attitude devant l’usurpateur fut digne de leur magistrature. En vain Bonaparte voulut les pousser à donner leur démission, en leur représentant l’inutilité de la résistance à une révolution inévitable; ils répondirent énergiquement qu’ils ne déserteraient pas leur poste, et osèrent braver en face le nouveau César (1). De retour au Luxembourg, ils adressèrent un message aux Conseils des Anciens et des Cinq-Cents, mais ce message fut intercepté. Us étaient dès lors les prisonniers de Moreau par les ordres de Bonaparte.

Le Directoire était désorganisé et annihilé ; il s’agissait maintenant, pour compléter l’œuvre commencée, d’amener A composition ou de dissoudre les Conseils législatifs. C’était pour cela même qqe les auteurs du complot avaient fait rendre le décret qui transférait ces Conseils de Paris A Saint-Cloud, et remettait A Bonaparte la mission de les protéger. Ce coup décisif fut frappé le lendemain 19.

Toutes les mesures nécessaires pour en assurer le succès avaient été prises pendant la nuit. Des troupes nombreuses environnaient le château où devait siéger la représentation nationale.

(1) Mémoires de Gohier, t. I, p. 259.

elles avaient l'ordre de sabrer le premier individu qui se présenterait pour les haranguer, réprésenlant on général.

Une grande agitation régnait dans le Conseil des Anciens, . dontbeauçoup de membres n’avaient pas été convoqués la veille, et dont beaucoup aussi, même parmi ceux qui avaient contribué d rendre le décret de translation, voyaient maintenant avec regret les conséquences de ce décret,* mais, composé eu grande partie de ces hommes faibles, de ces sages selon le monde, dont la première règle est le soin de leur bien-être, ce Conseil se laissa aisément gagner par la harangue que lui adressa Bonaparte. Cette harangue était un mélange de mensonge et d’impudence terminé par une effrayante menace.

Quand Bonaparte affirme qu’il était tranquille dans sa demeure nu moment où il avait reçu le décret des Anciens, et qu’il avait alors rassemblé ses camarades pour voler au secours des représentants du peuple, il ment impudemment, puisqu’il avait luimême organisé, de concert avec Sieyès, la conspiration qu'il exécutait à cette heure, et que, lorsqu’il reçut le décret de translation, il était déjà entouré de ses camarades tout prêts à seconder ses desseins. Quand il ajoute que, sur les cinq Directeurs, quatre avaient donné leur démission, il ment encore, puisque deux. Moulins et Gohier, avaient refusé énergiquement de la donner, et qu’ils étaient, tous deux, en ce moment, prisonniers par ses ordres. Quand, avec une feinte indignation, il parle des calomnies dont on l’abreuve en l’accusant de vouloir suivre l’exemple de César ou de Cromwell, et qu’il jure qu’il n’a d’autre but que de sauver la liberté, il ment toujours, puisqu’il n’a eu effet d’autre but que de confisquer la liberté et de jouer le ' rôle d’un nouveau César. El quand, sur rintcrpellalion d’un membre républicain qui l’invite à prêter serment d’obéissance à la Constitution établie, il s’écrie, après un moment d’embarras ;

« Ca Constitution de l’an III, vous n’en avez plus, voiis l'avez violée au 18 fructidor», il montre ici une rare impudence, lui qui avait conseillé ce coup d’Cfal (1), et il feint d’ailleurs d’ou-

(1) Après avoir, par la saisie des papiers du consul d’Angleterre à Venise et par les aveux d’un des agents les plus actifs de l’émigration, le comte d’Anlr.iigiies, acquis la prouve des relations de Pichegru avec le prince de Condé, Bonaparte en avait donné avis au Directoire. De plus, afin de l’encourager à étouffer par un coup d’Étal la conspiration royaliste, il avait fait

LE DlX-HüiT BRUMAIRE.

blier la dilTérenco qui sépare le 18 fructidor du 18 brumaire, le premier destiné à sauver lu Hépublique réellement menacée par les partisans de l’ancien régime (1), le second n’ayant d'autre but que la domination d’un seul homme. Enlln, comme dernier argument, il SC déclare, d’une voix menaçante, prêt i\ en appeler à ses grenadiers dont il montre, non loin de lui, les baïonneltos, et termine sa harangue par un mot calculé pour frapper les imaginations; mais où il se peignait vraiment tout entier : «Songe/., dit-il, que je marche accompagné du dieu de la fortune et du dieu de la guerre » (2). Les Anciens n’en demandèrent pas davantage ; ils jugèrent prudent de se soumettre à un tel , homme.

Le C.onseil des Cinq-Çents, composé d'hommes plus jeunes, plus fermes et sincèrement attachés, pour la plupart, ù la République et à la liberté, ne devait pas être de si facile composition. Mais il avait le malheur d’être présidé par un frère de llonaparte, Lucien, complice lui-même de la conjuration. La veille, à Paris,

signer par ses soldats des adresses, dans lesquelles on jurait guerre implacable aux ennemis de la Conslitutiun de l’an lit, et dans sa correspondance avec les Directeurs, il avait insisté énergiquement sur le parli qu’il convenait d’en tirer. Enfin, il écrivait à la Reveillère-Lepcaux,ii Rcwbell'et à Barras :

« Vous pouvez, d’un seul coup, sauver la République, deux cent mille têtes peut-être qui sont attachées à son sort, et conclure la paix en vingt-quatre heures. Faites arrêter les émigrés, détruisez l'influença des étrangers. Si vous avez besoin de force, appelez les armées. Faites briser les presses des journaux..., » (Lanfrcy, Histoire de Napoléon t. 1“'', p. 297 et suiv.)

(1) A l’appui de celle assertion, je me bornerai à citer le passage suivant de M“'“ de Staël (Considérations sur la fiévolulion française, III" partie, chap. XXIV) : « L’opposition au Directoire ne fut pas d'abord formée par des royalistes purs; mais ils s’y mêlèrent par degrés. .On vil s’agiter de toutes parts un esprit de réaction intolérable; à Lyon, à Marseille, on assassinait des hommes, il est vrai, très-coupables, mais on les assassinait. Les journaux proclamaient chaque jour la vengeance, en s’armant de la calomnie, en annonçant ouvertement ja contre-révolution. Il y avait, dans l’intérieur des deux Conseils, comme au dehors, un parli très-décidé à ramener l’ancien régime, et le général Picliegru en était un des principaux instruments.

Le Directoire avait de grandes raisons de se mettre en défense. » — Voyez, pour |ilu8 de détails, un remarquable travail de M. Peyrat sur le Directoire (Histoire et religion, p. 170 et suiv.),

(2) Cette belle phrase, reproduite par tous les historiens, ne se trouve point dans li version publiée par le Monilittr. Il est probable qu’elle a été fabriquée apres coup, et sans doute aussi tout ce discours de Bonaparte aux Anciens a été refait par une plume habile.

les Cinq-Cents s’étaient vus réduits au silence, par ce président conspirateur, au nom même de la Constitution, qui leur interdisait toute délibération dès qu’un décret de translation leur avait été signifié parles Anciens. Ils ne savaient pas encore au juste, d’ailleurs, de quoi il s’agissait. I.e 19 brumaire, à Saint-Cloud, ils ne pouvaient plus aVbir de doute ce sujet, et il fallut employer la force pour anéantir leur résistance. I.orsqu’ily virent Bonaparte franchir, avec les grenadiers qui lui servaient d’escorte, le seuil de l’Orangerie, où ils siégeaient, ils l’accueillirent aux cris de : Vive In Constitution ! A bas le dictateur! à bas le » tyran! Plusieurs membres se précipitèrent ù sa rencontre, l’entourèrent et le sommèrent de sortir du sanctuaire des lois. Bonaparte pâlit, recula et cria aux grenadiers qu’il avait laissés au fond de la salle : w Tirez-moi d’ici ! » Il rapporta faussement à ses •troupes qu’on avait voulu l’assassiner. « Il est possible, dit M. Thiers à ce sujet, que des poignards fussent dans plus d’une main. Des républicains qui croyaient voir un nouveau César pouvaient s'armer du Ter de Brutus sans être des assassins. 11 y a une grande faiblesse à les en justifier. » Je suis ici de l’avis deM. Thiers, et j’ajoute que ces républicains n’auraient fait en cela que suivre la règle de conduite que Lucien leur traçait, quelques jours auparavant, en disant, à propos des projets de dictature que l’on attribuait à son frère : « Est-il un seul qui ne s’armât du poignard de Brutus, et qui ne punît le lâche et ambitieux ennemi de la liberté de sa patrie (1) ?» .Mais il n’est pas vrai que la vie de Bonaparte ail été menacée (2). Quoi qu’il en soit, il se montra

(1) Mêmoires 'de Ochier, l. I, p. 133.

(2) Il est vrai qu'une pension fut accordée à un grenadier, le sieur Tliomé, pour avoir couvert Bonaparte de son corps dans la journée du 19 brumaire ; mais justice a été faite plus tard de celte jonglerie et de la fable qu’elle était destinée à accréditer. En 1819, la Chambre des députés fut appelée à délibérer sur la pension accordée par Bonaparte à son prétendu sauveur : « Bien qu 'évidemment, <lit M. Duvergier de llauranne dans son Hbloire du gouvernerticnt parlemenlaire, l. V, p. 15â, le sieur Thomé trouvât sur les bancs de la droite, aussi bien que sur ceux do la gauche, un certain nombre de partisans, il suffit, pour faire écarter sa réclamation, d'un court discours de Dupont (de l’Eure) : « Aujourd'hui, dit gravement M. Dupont (de l’Eure), le sieur Thomé, grenadier au Corps legislatif, en l’an VllI, vient nous demander le prix d’un danger qu’il n’a pas couru, et d’une mauvaise action dont il ,i consenti â devenir l'instrument. » Et il adjura ses collègues, MM. Daunou, Chabaud- Latour, Jard-Panvilliers et Girod (de l’Ain), cooime lui membres du

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