‹ Napoléon Ier [microforme]Chapitre 3 sur 6 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

entrer ici en concurrence avec des ministres, un premier ministre, même.

J'ai plutôt cherché à me mettre le plus possible à portée du public, à me faciliter l'accès auprès de lui, tenant à avoir auant d’auditeurs et d'amis que je pourrais.

Je me flatte d’avoir assez bien réussi et c’est en toute confiance que je soumets à votre appréciation cet humble travail dont la sincérité et la conscience constituent réellement la seule valeur.

Je ne veux pas poser au maitre ni au professeur ; je ne possède d’ailleurs ni les connaissances ni l'autorité qu'exige pareille attitude. Et puis, je le sais, c'est très ennuyeux d'être trop savant, de le vouloir trop paraitre et surtout de ne songer qu'à le paraitre en tout et partout.

Bonaparte était l’homme le plus COnCIs du monde et il avait horreur de tout ce qui était filandreux et prétentieux.

Un jour que Cuvier, le fameux savant, se trouvant faire partie d’une députation de l'Institut, était venu à Saint-Cloud pour complimenter l'Empereur, à peine celui-ci

l'eut-il aperçu qu'il alla droit à lui : ‘“ Bon-

s mi- 1ême.

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INTRODUCTION xi

Jour, monsieur Cuvier, lui dit-il, du ton le plus gracieux, je suis bien aise de vous voir. Qu'avez-vous fait la semaine dernière à l’Institut ?

—Sire, nous nous sommes beaucoup occupés du sucre de betterave.

— Ab, c'est bien! Et l'Institut penset-il que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave ?

Pour répondre à cette question aussi simple que nettement posée, Cuvier, en véritable savant, entama une dissertation géologique sur le sol, puis passa à l’histoire naturelle de la betterave ; et, quand ilen vint à ses conclusions, l'Empereur n'écoutait plus depuis longtemps. Le silence seul du professeur avertit l'Empereur de sa distraction : ‘C’est à merveille, monsieur Cuvier, lui dit-il, mais l’Institut pense-t-il que le sol de la l'rance soit propre à la culture de la betterave ?”

Le savant, jugeant qu'une préoccupation quelconque avait distrait l'attention de l'Empereur, reprit sa dissertation dès le commencement et la conduisit jusqu’au bout. Napoléon, qui n'en demandait pas

xii INTRODUCTION

si long, se mit à penser à autre chose ; puis, quand Cuvier eut achevé de parler, il le salua avec ces mots: “ Je vous remercie beaucoup, monsieur Cuvier ; la première fois que je verrai votre collègue Bertholet, je lui demanderai si ces messieurs de l'Institut pensent que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave !?

Je ne veux certainement pas, mesdames et messieurs, m’exposer à une déconvenue du genre de celle qu'éprouva le pauvre savant : aussi ai-je adopté pour cette conférence un ordre d'idées spécial qui me permette de vous faire connaître de mon mieux cet homme d'un envergure telle qu'il domine tout le siècle, sans avoir besoin de recourir aux dates et à la chronologie, en un mot sans n’aventurer sur le terrain de l’histoire proprement dite.

J'entends faire œuvre de chroniqueur, d’anecdotier.

On a tout écrit sur Napoléon, et pourtant tout reste à écrire ; On à tout. dit, et pourtant, des bribes qui restent encore à

dire, j'ai essayé de vous composer un

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INTRODUCTION xili

menu assez présentable que je vais vous offrir, en le divisant en plusieurs services comme tout bon menu français doit l’être.

D'abord, Vapoléon, l'homme, le soldat, l'époux, le vaincu ; puis, après quelques minutes de repos, pour vous et pour moi, mesdames et messieurs : Les généraux et les femmes de l'épopée impériale.

pa

NAPOLEHON

Monsieur Taine à dit de Napoléon :

“ Jamais caractère individuel n’a si profondément imprimé sa marque sur une œuvre collective, en sorte que, pour comprendre l'œuvre, c’est le caractère qu'il faut d'abord observer.”

Donc, voyons au juste ce qu'était l’homme.

L'officier, jusqu'au consulat, est chétif, d'une maigreur dite aristocratique, mais qui porte avec elle le cachet de cette misère honteuse qui atrophie tous les organes. Tel il demeure tant qu’il poursuit périblement son chemin, perdu dans les rangs des officiers plus où moins nobles comme lui.

C'est d’abord à Brienne où il arrive comme boursier, sachant à peine le français, affublé du nom bizarre alors de Na-

poléon, nom inconnu, dont les linguistes adulateurs ont fait plus tard des traductions grandioses, jusqu'à y trouver les termes de Zion du désert, mais qu'il prononçait alors, à la corse, Vapolioné et que ses camarades travestissaient irrévérencieusement en paille dans le nez. 1l est pauvre, bafoué, humilié, Un maitre Wd’allemand que Napoléon ne peut pas souffrir s'informe un jour de la raison de son absence au cours.

__Où donc est le jeune Napoléon, demande-t-il ?

On lui répond qu'il passe des examens d'artillerie.

__Mais, sait-il quelque chose ? réplique le professeur.

__Comment, reprennent les élèves en chœur, c’est le plus fort mathématicien de la classe.

Et le lourdaud teuton, de dire :

__Eh bien, je l'avais toujours pensé, que les mathématiques n’allaient qu'aux bêtes.

Voilà comment on traite le pauvre petit Corse qui bientôt quitte les Pères

uistes raducer Îles IL proet que véren- 1l est J’alleouffrir de son

on, decamens éplique 2ves en raticien pensé, qu'aux

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Minimes de Brienne et dit adieu à regret à son vieil aumônier, le Père Charles, dont il ne devait pas oublier les bonnes leçons, puisqu'il lui écrivait un jour, en lui faisant une pension de mille francs: “Je n'ai point oublié que c’est à votre vertueux exemple et à vos sages leçons que je dois la haute fortune à laquelle je suis arrivé. Sans la religion, il n’est point de bonheur, point d'avenir possible. Je me recommande à vos prières.”

Il arrive à Paris, à l’école militaire, où les mêmes déboires attendent sa chétive personne ; dans ce milieu doré de jeunes oisifs, il est le plus pauvre, le plus maigre. Il n’est pas jusqu’à ce nom de Napoléon qui ne lui cause encore des misères. Le jour de sa confirmation, l'archevêque fait un signe d'étonnement à l'appel de son nom.

—Mais, dit-il, il n’y a pas dans le calen drier de saint du nom de Napoléon.

—Qu'à cela ne tienne, répond l'enfant ; il y à une foule de saints et rien que trois cent soixante-cinq jours dans l’année.

Le fait est qu'il n'eut pas de fête jus-

qu'au Concordat et que ce fut une galanterie du Pape qui la fixa au 15 août, tout à la fois jour de la naissance de l’empereur et de la signature du Concordat.

Mais il n'engraisse guère, parait-il, puisque, le jour de sa nomination de souslieutenant, lorsqu'il endosse son uniforme, pauvre, modeste, dont l'élégance est exelue puisque sa position de fortune lui impose la stricte ordonnance, il se rend chez ses amis les Permon et la plus jeune des filles, Laure, qui devait épouser Junot et laisser plus tard ces fameux souvenirs qu'elle signe duchesse d’Abrantès ), nous le dépeint ainsi : “ Il avait des bottes d’une dimension si singulièrement grande que ses jambes, fort grêles, disparaissaient entièrement.” En le voyant, les deux sœurs ne purent s'empêcher de rire et le surnommèrent, en sa présence, le Chat Botté. Il ne se fâcha pas, car il apporta quelques jours après une petite calèche avec un chat botté et le conte de Perrault.

() Voir Appendice : La duchesse d’Abrantès.

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NAPOLÉON 17 p

Et sa carrière se poursuit, toujours aussi triste.

C’est le séjour à Auxonne, à Valence, c’est la Corse, c’est Toulon ; c’est le retour à Paris où il est tenu en suspicion, bafoué, trainé de bureaux en bureaux, malade au moral comme au physique. ‘“ On le rencontrait, dit un écrit du temps, dans log rues de Paris, errant d’un pas gauche, incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur les yeux et laissant échapper deux couettes mal poudrées, mal peignées et tombant sur le collet de cette redingote gris de fer devenue si célèbre ; les mains longues, maigres et noires, sans gants parce que, disait-il, c'était une dépense inutile, portant des bottes mal faites, mal’ cirées, Seuls un regard et un sourire toujours admiratifs venaient éclairer un aspect d'ensemble maladif, résultant surtout du reflet jaune de son teint que rendaient encore plus morbide les ombres projetées par ses traits décharnés, anguleux et pointus.”

Mais un tout autre homme apparait le jour où il prend la place que lui a

réservée le destin — place qui est la première à la tête de son pays, parce qu'elle est la première à la tête des travailleurs résolus de la classe moyenne, derniers détenteurs, ce n'est pas leur moindre mérite, des vertus morales délaissées par une noblesse dissolue. Ce groupe de laborieux, majorité de la nation, revendique pour prix de la Révolution son maintien dans les conseils du gouvernement. Et si Napoléon à pu se mettre en avant de cette masse importante, cest parce qu'il synthétisait en lui-même toutes les aspirations, tous les droits, toutes les capaCités de ce qu'on appelle la classe bourweoise.

Au point de vue physiologique et psychologique on peut dire qu'au moment où il dépouille le petit gentilhomme qu'il est par son origine, c’est pour entrer dans la peau du bourgeois qu'il sera désormais et dont il restera la personnification complète.

A côté de ce portrait du jeune homme étique, bouillonnant d’ambitions sans cesse abaissées, dévorant des refus et des in-

preelle eurs niers ndre s par labodique intien Et si nt de ù qu'il s aspiapacibour-

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NAPOLÉON 1er 7

sultes, voyez Napoléon arrivé tel que l'a peint Isabey et suivez la transformation de cette ossature malingre : elle s’est développée franchement comme s'épanouit au soleil un arbuste jusque-là claquemuré dans un milieu délétère. Le corps grêle, aplati est devenu bedonnant ; le visage anguleux s’est ovalisé ; plus de hachures, les lignes se sont harmonisées au contact bienfaisant de la fortune et de l'indépendance Plus de perruque énigmatique, les cheveux sont coupés court sur le front hardiment découvert, une seule mèche tirant hors du cadrela tête réfléchie, calme et sereine. Les yeux sont venus à fleur et reflètent spontanément la pensée, La bouche s’est entr'ouverte, la lèvre inférieure légèrement retombante, comme pour laisser le champ libre à la parole, prompte à s'échapper. En un mot, de toute sa personne replète se dégage une impression de rondeur imposante, mais pourtant bonne, familière.

Au moral il est aisé de reconstituer les ‘acines sur lesquelles se sont greffés successivement les traits principaux de son ca-

ans son existence première, er les exigences de ses obligations

actère. Tout, d concourt à lai inculqu la vie terre à terre avec matérielles. Quoique noble, puisqu'il lui failut faire preuve de ses titres de noblesse à Brienne, la maison est trop pauvre pour connaître l'orgueil des castes

son blason ne lui laissa

privilégiées :

qu'un peu de fierté, gardienne des lois de

l'honneur et de la probité.

L'enfant, élevé par des parents ruinés, nombreuse famille, ne peut des notions désir en l'infortune

pour entrer

chargés d'une puiser auprès d'eux que d'ordre et d'économie, avec le plus de soulager dans l'avenir des siens.

Or, culte de économie, besoin de par pas précisément les base reconnu, sinon toujours P ratiqué,

la famille, probité, ordre, venir, ne sont-ce s fondamentales

du code des classes moyennes ?

tes vertus ont été chères à Napoléon durant son existence. On peut en faire l'observation à partir du moment où la nnalité s'accuse chez l'enfant.

perso ‘ance ou protecteur

Pupille du roi de F

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des rois de l’Europe, en lui se développent et persistent les mêmes sentiments. Qu'on se rappelle, par exemple, ses rapports avec sa mère. Partout on le voit fils respectueux, perpétuellement obsédé par le souvenir des privations qu'il a coûté. Sa mère n'a jamais pu oublier les angoisses ‘ausées par le manque d'argent lorsqu'il fallut vivre à Marseille, après l'expulsion de la Corse, sur les bons de la municipalité et sur la charité publique. I] veut l'empêcher d'économiser son à sou ; mais il le fait avec une douceur que ne peuvent troubler les lamentations et les doléances de Madame Mère ®, qui s'obstine à pousser dans son jargon mi-italien des exclamations amusantes comme celle-ci :

‘“ Mon enfant, pourvu que ça doure !” ou qui se retranche en pleine splendeur impériale aerrière ce raisonnement de vieille thésauriseuse têtue : ‘ Si jamais vous me retombez sur les bras, vous me saurez gré de ce que je fais aujourd’hui ”.

A l'école militaire, maîtrisant sa propre douleur, il se fait le consolateur de la

(1) Voir Appendice : Madame Mère.

pauvre femme qui pleure son mari.

Ensuite, c’est vers le foyer maternel que s'en vont les économies du lieutenant de Valence et d'Auxonne. Plus tard, la solde du général entretient toute la famille à Marseille. C’est sa mère que vous rencontrerez en Italie auprès du général triomphant ; c’est elle qui est assise à côté du trône du plus grand monarque de la terre ; c’est elle qui va s'installer à Pile d'Elbe ; c’est elle enfin qui implore les veôliers de son fils, pour obtenir la grâce de le rejoindre à Sainte-Hélène. Dans quel milieu honnête peut-on trouver une observance plus louable, plus continue des devoirs réciproques des parents et des enfants ?

Après les sentiments filiaux, les sentiments fraternels de Napoléon n’ont pas été moins sincères, à quelque épreuve qu’ils aient été soumis. Ses frères et ses sœurs ont pu, dans leur avidité, accuser Napoléon d’égoisme, de dureté ; la vérité, autrement concluante que les déclarations intéressées, est que ses prétendus procédés tyranniques se traduisent, au regard de

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NAPOLÉON 1°r 11

l’histoire, par des richesses considérables, des honneurs, des royaumes distribués aux siens, qui ne le iuéritaient guère. Le malheur des frères et des sœurs de Napoléon à pris naissance dans la foi qui leur était commune : ils se croyaient tous rois de droit divin, elles se croyaient toutes reines de naïssance. Leur état d'esprit se résume parfaitement dans cette boutade de Napoléon se plaignant devant Bourrienne des récriminations des siens : “ En vérité, à les entendre, on croirait que j'ai mangé l'héritage de notre père. ?” Il n’y eut qu'un point sur lequel il resta intraitable, et qui leu blâmerait ?! Ilne pardonna jamais à ses frères d'abandonner la France et de se croire rois pour de bon, au point même de tourner les armes contre lui : “Je n'ai pas besoin de famille, disaitil, si elle n’est pas française ”.

Non moins solide à été l'amitié chez Napoléon. Les personnes les plushumbles, camarades ou étrangers, avant attiré en un jour son attention ou sa sympathie, on les retrouve à toutes les étapes de sa carrière accueillies, soutenues et comblées

12 NAPOLÉON 1I€r

de faveurs. Et, à l'heure même de sa mort, pendant qu'il écrit son testament, chaque coup du glas d’agonie semble éveiller dans son cœur des souvenirs affectueux . |

Cette parfaite loyauté de sentiments ne | laisse pas que de surprendre chez l’homme | de son temps le moins enclin à tous les rêves chimériques, à toutes les spéculations contemplatives. Il ne se défendait | pas d’ailleurs d'éprouver une répulsion s

instinctive pour les idéologues, car il

répétait souvent que ‘ les métaphysiciens r étaient ses bêtes noires”. Ces deux dispo- d sitions d'esprit, l’une vers des liens exclu- r sivement moraux, l’autre vers la maté- I:

rialité exclusive des choses, qui paraissent t incompatibles, il les a héritées toutes deux. Dès le berceau, il a appris le respect c

élevé des devoirs de famille : bientôt après, la brutale réalité s’est révélée à lui t

dans le spectacle de la misère obsédante du foyer paternel. J Conscient de son origine obscure sans e

cesse présente à ses yeux, Napoléon restera, sa vie durant, et quoi qu'on en ait d ——————— s

{) Voir Appendice : Testament de Napoléon.

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NAPOLÉON 1er 13

dit l’homme de toutes les réalités. Rien ne l’éblouira et, si déploie un faste nouveau, inconnu et qui étonne, il n'hésitera pas à dire : “ Tous ces titres-là font partie d’un système et voilà pourquoi ils sont nécessaires”. Jamais créature humaine ne fut plus adulée que Napoléon.

Un «à reculé pour lui les limites de lhyperbole, sans pour cela réussir à ébranler son positivisme.

Au lendemain du 18 brumaire, les royalistes essavèrent d'attirer Bonaparte de leur côté et de lui faire faciliter la rentrée du comte d'Artois. On dépêcha la duchesse de Guiche, femme charmante, très propre par les grâces de sa personne à mêler beaucoup d’attrait à l'importance de sa mission. Elle pénétra auprès de Joséphine,qui mettait une certaine coquetterie à entretenir des relations avec les débris de l’ancienne cour et profita d’un déjeuner à la Malmaison pour raconter une conversation tenue, disait-elle, à Londres par le comte d'Artois, à qui l’on demandait ce qu'il ferait pour le premier consul s'il rétablissait les Bourbons. Le prince

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aurait répondu : “ D'abord connétable, et tout ce qui s'ensuit si cela Ini plaisait.

Mais nous ne croirions pas que cela fût assez : nous éléverions sur le Carrousel une haute et magnifique colonne sur laquelle serait la statue de Napoléon couronnant les Bourbons.”

Le premier consul arrivant quelque temps après le déjeuner, Joséphine naïivement n'eut rien de plus pressé que de lui relater l'incident. ‘ Et as-tu répondu, lui dit son mari, que cette colonne aurait pour piédestal le cadavre du premier consul?” L'entretien en resta là et la jolie duchesse reçut l’ordre de quitter Paris immédiatement.

Inutile de considérer longuement le portrait moral de Napoléon sans y percevoir, comme dans son portrait physique, une double image. D'abord, au premier plan, l’homme du système, suivant son expression, c'est-à-dire le titulaire du grade le plus élevé de cette hicrarchie administrative qui avait réalisé la tâche de tirer la France de l'effondrement où elle menaçait de disparaitre à jamais.

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Au second plan viennent se profiler les traits de celui qui, seul en France, seul en Europe, peut-être, ne se laissa pas, une minute, éblouir par le clinquant, par le pailleté dont il avait calculé d'avance les effets imaginatifs sur le peuple. On se croit le jouet d’une illusion lorsqu'on voit le souverain, débarrassé de la fonction suprême, redevenir l’homme simple, sobre, familier, économe qu'était jadis le souslieutenant d'artillerie échappé de la caserne. Rien ici, quoi qu'on en ait dit, ne procède de l’art du comédien ; c’est tout bonnement l’homme de travail rendu à lui-même ; c’est le fonctionnaire faisant place à l’homme privé.

L'homme privé était foncièrement bon, ses ennemis eux-mêmes en conviennent, en dépit des brusqueries qu'on lui reproche ®, Un jour, qu'il dictait ses ordres ayant sa tabatière ouverte devant lui, Napoléon ayant tourné le dos, le secrétaire prit une pincée de tabac. Napoléon l’aperçut dans la glace, se retourna brusquement et dit au secrétaire interloqué

(*) Voir Appendice: Les colères de Napoléon.

et tremblant : ‘ Gardez-la, elle est trop petite pour deux ”, et il se remit à dicter.

Tous les hommes à son service y sont restés, et cela, en dépit des fautes, des erreurs, et même des crimes les plus scandaleux.

Avant de terminer cette partie de mon étude qui a trait à l’homme privé, je tiens encore à relever une des caractéristiques de Napoléou: c’est sa haute intégrité et son amour de l'intégrité chez les autres.

Partout où il la rencontrait, Napoléon honorait hautement la probité. Il avait pour elle un véritable culte qui s'est manifesté d’une façon éclatante le jour où il a donné le titre de duc au maréchal Lefebvre. Celui-ci fut le premier, le seul anobli, longtemps avant ses frères d'armes. Quelles raisons avaient pu motiver cette faveur ? Lefebvre, vaillant soldat, était cependant moins célèbre que les Ney, les Lannes, les Masséna et les Davout. Il ne portait pas en sa personne un prestige particulier dont la cour pût retirer u” lustre quelconque. Bien au contraire, il était dénué de toute éduca-

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NAPOLÉON 1€r 17

tion, et quant à sa femme, il m’est bien inutile de vous en parler. Vous avez tous entendu la pièce de Sardou que je citais tout à l'heure et vous avez pu juger de l'effet bizarre que produisait dans les salons de Fontainebleau l’ancienne blanchisseuse Sans Géne devenue duchesse de Dantzig.

En accordant à Lefebvre l'honneur de voir son nom inscrit en tête de la noblesse impériale, Napoléon voulait témoigner publiquement de ses préférences intimes qui se portaient, en dehors de toute considération, sur un général d’une loyauté et d’un désintéressement irréprochables.

La contradiction se donne beau jeu évidemment en opposant à ces traits si humains les ravages causés par les guerres de l'Empire. C’est simplement de la critique dévoyée.

Jamais on n’a songé à déterminer le caactère de saint Louis d’après les effusions de sang et les rapines des Croisades ; on n'a pas incriminé la mémoire de Christophe Colomb pour son peu de respect envers les droits des peuplades inoffen-

sives dont le moindre souci était sans aucun doute de venir inquiéter le conti-

nent.

On doit done, pour être juste, éliminer

d'une étude du caractère intime de Napoléon les actes de l’homme de guerre. C’est ce que j'ai essayé de faire, et maintenant je vais un peu vous parler du soldat.

L'étude d'un homme de guerre à la puissante envergure Comme l'était Napoléon oblige à scruter les opinions les plus variées, les plus brutales et les plus révoltautes. J’avouerai que rien ne m'a plus profondément blessé que la lecture des lignes suivantes écrites par le colonel Jung, qui s'est institué le démolisseur du héros. Voici comment il le dépeint lorsqu'il vient s'établir x Paris après Tou- Jon : “ La carrière militaire allait devenir e plus ou moins lu-

à ses yeux une affair s glorieuse suivant

crative, plus ou moin qu'il l'exploiterait convenablement. ...; il restait seul avec son épée et, comme UN vrai condottiere, se trouvait disposé à en disposer pour le plus offrant enchérisseur.

Tel est le général Bonaparte, synthèse

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Jiminer e Napoe, C’est ntenant lat.

re à la it Napoles plus us révolm'a plus ture des colonel molisseur dépeint près Tout devenir moins lue suivant nent....; omme un posé à en hérisseur.

synthèse

vivante du bien et du mal, vibrion monstrueux qui n'attend qu'un milieu désagrégé pour pouvoir prendre son entier développement.”

En aucuu temps les insultes n’ont jamais rien prouvé et celles-ci sonnent bien mal dans la bouche du général qui allia sa fortune à celle de Boulanger et s’atteia non pas au char, mais à la locomotive qui l'emportait en disgrâce à Clermont-Ferrand. L'homme qui consentit à servir de distributeur des fonds orléanistes destinés à écraser la République à perdu le droit de proférer de telles calomnies. D'ailleurs, ces assertions sont fausses, radicalement fausses.

Il est aussi hors de propos de traiter Napoléon de vulgaire ambitieux que d’attribuer ses succès à la chance, au hasard, comme l'ont fait quelques jaloux.

Se figurer qu'un officier obscur s’est un jour mis en tête le projet compliqué de devenir le maître de son pays et, dès lors, a su concentrer toutes ses pensées, tous ses calculs, vers ce but chimérique, miroitant à perte de vue, c’est prêter à

cet officier des idées qui touchent de plus près à l’aliénation mentale qu’à l'ambition.

La vérité, beaucoup plus simple, est que si Napoléon à pu occuper la première place, c'est que, seul en France, il était ‘apable de l'occuper, ce dont il avait donné la preuve en déployant dans le commandement de Flarmée d'Italie, en 1796, toutes les qualités d’un chef de gouvernement.

Pour mettre en vue ses surprenantes capacités, Napoléon, voué par sa naissance aux luttes de la vie, n'eut pas besoin du stimulant d'un fol orgueil ; il lui suffit d'obéir à son tempérament d'homme laborieux, rebelle au découragement, esclave du devoir scrupuleusement rempli.

Le jour où, pour la premicre fois, le commandement d'une armée est confié à Napoléon, les malheurs de la France tiennent une autre place dans son esprit que le souci de sa gloire personnelle. Il demande des renseignements sur la composition et la force précise de l’armée qu'on lui coafie et il n’en peut obtenir.

“ Mais, disait-il, vous devez avoir des

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rôles au Bureau de la guerre ?—A quoi nous serviraient-ils, répondait-on, il y a eu tant de mutations dont on n’a pu tenir compte!—Mais du moins,vousdevez avoir l’état de solde de l'armée qui nous mènera à notre but ?—Nous ne la payons pas !

Mais, ses états de vivres ?— Nous ne la nourrissons pas !—Mais, ceux de l'habillement ?— Nous ne l'habillons pas !‘ Devant cette situation, va-t-il récriminer, rejeter les responsabilités sur les autres, comme l'eût fait un aventurier ? Non, au lieu de se jeter tête baissée dans l'aventure il cherche à disputer mathématiquement au hasard l'éventualité du moindre incident et c'est ainsi qu'il justifie le mot de Sieyès le jour où il s'installe lui-même Premier C'onsul : “ Messieurs, vousavez un maitre, Cet homme sait tout, veut tout et peut tout !?

La première proclamation de Napoiéon lorsqu'il entama la campagne d'Italie et fit passer devant les troupes le spectacle tentateur des plaines fertiles de la Lombardie,a été très discutée et représentée comme une incitation aux appétits grossiers de la soldatesque.

C’est une mauvaise querelle que l’on va chercher là: d’ailleurs, si l’on veut avoir la clef du sentiment du troupier sur cette phraséologie, il suffit de lire dans le livre du général Thoumas ce qu’en disaient les grognards : “ Ii nous la fiche belle avec ses plaines fertiles ; qu’il commence donc par nous donner des souliers pour y descendre.”

Absolument comme pour la campagne d'Égypte. En partant de France, il avait promis à chaque soldat de lui donner làbas sept arpents de terre. Les soldats, quand ils se virent dans le désert, trouvèrent que l'offre était encore bien modeste : “IL était bon là, le pèlerin, en nous promettant sept arpents de terre, disaient-ils ; il peut bien en donner à diserétion, nous n’en abuserons pas.” En réfléchissant, on s'aperçoit aisément que, sauf les effets oratoires inséparables * du senre, il était difficile à un chef d'armée de parler différemment. Pour se faire suivre d'affamés, y avait-il un autre moyen que de leur promettre du pain ? Les mêmes paroles n'ont-elles pas été pronon-

dihe ers

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NAPOLÉON 1er 23

cées à six mille ans de distance par un autre grand conducteur de peuple qui n’a pas laissé une réputation d’aventurier ?

N'est-ce pas Moise qui, pour se faire suivre des six cent mille individus dont il était le chef, leur a promis “ une contrée fertile et spacieuse, une terre ruisse.

lante de lait et de miel ? ” D'ailleurs, la sévérité avec laquelle Napoléon punit le maraudage et le pillage dans ses troupes règle facilement ce point.

Laissons done de côté ces mauvaises raisons et voyons ce qui à fait de Napoléon le premier soldat de son armée.

Son succès, il le doit à l'esprit du devoir professionnel qui lui avait été inculqué dès l’enfance avec le besoin de parvenir.

Nature essentiellement inquiète, comme tous ceux qui ont connu la misère, Napoléon malgré la grandeur des résultats acquis croirait tout perdu s’il manquait une minute à la discipline d’un travail assidu, d’une activité incessante.

Général, commandant d'armée, che:

d'État, il s'impose d'autant plus de labeur

que sa position est plus haute. Savoir son métier, faire son métier, sont à ses yenx les deux termes entre lesquels doivent se concentrer toutes ses forces morales et physiques.

Ce surménage de chaque jour ne laissait pas que d’inquiéter vivement l’entourage du Premier Consul. On essayait, mais en vain, de le modérer. A sa mère lui disant qu'il travaille trop, il répond en riant : “ Est-ce que je suis le fils de la poule blanche ?” Et quand sa mère fait intervenir le Dr Corvisart, Napoléon dit à Lucien: ‘“ Pauvre Corvisart ! il ne rabâche que cela! Mais je lui ai prouvé comme deux et deux font quatre qu'il faut bien que je prenne la nuit pour faire aller ma boutique puisque le jour ne suffit pas.... J'aimerais plus de repos, mais le bœuf est attelé, il faut qu'il laboure !”

Et il labourait, et il peinait jour et nuit, à travers ce vaste champ qu'il s’avissait de rendre fertile après l'avoir déblayé de la couche épaisse de ruines dont il était couvert.

La nuit, il réunissait le Conseil des mi-

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nistres et quand tout le monde tombait de lassitude autour de lui, Napoléon s’écriait : ‘ Allons, allons, citoyens ministres, réveillons-nous, 1! n’est que deux heures du matin, il faut gagner l'argent que nous donne le peuple français.”

Cette extrême contention d'esprit à trava.ller pour pénétrer les replis de son administration ne faiblit jamais un seul instant ; son activité, déjà déconcertante, devient, pour ainsi dire fabuleuse, quand on le suit dans ses campagnes à travers l'Europe.

En 1805, Napoléon dut tenir tête à la troisième coalition composée des armées russes et autrichiennes. Pour mieux tromper ses ennemis, l'Empereur avait formé le projet hardi de simuler une retraite de son armée, La réalisation de ce dessein demandait, on le conçoit, un tact extrême, enr il fallait ordonner des mouvements à doux fins qui fussent de nature à illusionïer les adversaires et, de plus, il fallait éviter soute indiscrétion. Aussi Napoléon garda-t-il le secret pour lui seul, ce qui décuplait les difficultés d'exécution, at-

tendu qu’ était obligé de donner à ses propres ministres des instructions contraires à ses véritables intentions.

En même temps Napoléon prenait des dispositions inverses et raisonnées à ce point que, peu de jours après, la veille de la bataille, il put, avec une assurance imperturbable, indiquer publiquement, dans ‘ve allocution à ses troupes, les man- G4L.. : qui seraient exécutées le lendemain, ant par les Autrichiens et les Russes que par les Français. Ne croiraiton pas que l'Empereur commande en chef les deux armées belligérantes quand il dit : ‘“ Les positions que nous occupons sont formidables ; et pendant qu’ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc !....”

Le lendemain, l’ennemi, combattant sous les yeux des empereurs de Russie et d'Autriche, était en déroute, laissant entre les mains des Français ‘ quarante drapeaux, les étendards de la Garde Impériale russe, cent vingt pièces de canon, vingt généraux et trente mille prisonniers.”

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L'année suivante, en 1806, commençait la euerre de Prusse avec l’immortelle victoire d’'Iéna, puis la guerre de Pologne, la ‘ampagne d’Espagne, Ratisbonne, Wagram, Moscou, la campagne de France, tous ces foudroyants triomphes qui ont émerveillé le monde et font encore l’admiration des fervents de l’art militaire.

Non, tout cela n’est ni d’un corudottiere ni d’un joueur de dés.

Et Napoléon ne fut pas seulement un admirable calculateur, ce fut un meneur d'hommes de premier ordre.

Jamais chef ne parla à ses soldats un langage plus vibrant, plus net, plus incisif, Jamais chef ne fut plus adoré que lui en dépit des sacrifices constants et des fatigues incessantes qu'il imposait.

Jamais aussi, chef n’aima davantage le soldat,

Qui ne connaît cette appellation de Petit Caporal qui a fait le tour du monde ?

L'armée d'Italie fut le berceau de ce sobriquet qui témoignait de l'admiration naïve des troupes. Il était si petit le général qu’on envoyait à ces vieilles barbes

et, pourtant, il était si grand par la victoire, qu'il fallait à ces cœurs simples un mode nouveau d'exprimer leur soumission sans borne et leur dévotion. Après chaque bataille, les plus vieux soldats se réunissaient en conseil et donnaient un nouveau urade à leur jeune général ; quand celuici rentrait au camp il était reçu par les moustaches grises, qui le saluaient du nouveau titre qui venait de lui être conféré. Il fut ainsi fait caporal à Lodi, sergent à Castiglione ; ce surnom de petit ca poral a joué dans l’histoire de Napoléon un rôle considérable. Dans Pesprit militaire il représentait la liaison intime des soldats et du chef : le caporal est le grade le plus humble, celui qui touche de plus près à l’homme de troupe ; il signifiait donc l'union intime de ces âmes braves.

C’est le cri de “ Vive le Petit Caporal !” qui rallia toutes les troupes envoyées pour arrêter Napoléon au retour de lile d'Elbe ; c’est à la faveur de ce cri que, suivant la phrase historique, ‘“ la victoire marcha au pas de charge et que l'aigle, avec

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clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame,” marche triomphale qui se résume bien dans la conversation fameuse des deux gendarmes. Le premier demande : ‘ Quelles sont les nouvelles ? — Et le second répond : les nouvelles sont rares, lOgre est sorti de son antre; le Monstre est resté sur mer trois jours ; l'Usurpatenr est débarqué à Fréjus: le Brigand est arrivé à Grenoble ; Napoléon à passé la nuit à Fontainebleau ; l'Empereur est entré aux Tuileries aujourd’hui !?

Les exemples de bonté et de sollicitude de Napoléon pour le troupier abondent, et si je tiens à vous en signaler quelques-uns, les plus caractéristiques, c’est pour faire comprendre comment a pu subsister si vivace dans le peuple français, le souvenir de cet homme qui n’a jamais ménagé les demandes de sacrifice,

En Syrie on vient avertir le général en chef que deux cents blessés, jugés d’abord capables d'être évacués à pied, ne pourront pas marcher au delà de la première Journée, Aussitôt Bonaparte met tous ses

-chevaux à la disposition des chirurgiens ;

le reste de l'état-major s’empresse d'imiter cet exemple. Un grenadier blessé craignait de salir une belle selle toute brodée, il paraissait hésiter : ‘ Va, lui dit le général en chef, il n'y à rien de trop beau pour un brave” Les officiers de cavalerie se démontèrent ; ils envoyèrent tous leurs chevaux de main. Ce ne fut qu'après s'être assuré que tous les blessés étaient partis que le général consentit à remonter sur un de ses chevaux.

A Austerlitz :

Lebas, chasseur du 10° d'infanterie Iégere, ayant le bras gauche emporté par un boulet de canon, dit à son camarade :

“ Aïde-moi à Ôter mon sac et cours me venger.” Mettant ensuite son sac sous le bras droit, il marche à l’ambulance.

Le général Thibault, dangereusement blessé, était transporté par quatre prisonniers russes. Six blessés français l’'apercoivent, écartent les prisonniers russes et saisissent le brancard en disant : “ C’est à nous seuls qu'appartient l'honneur de porter nos généraux quand ils sont blessés.”

Les traits de courage sont si nombreux

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et leur récit frappe si profondément la fibre sentimentale qui toujours vibre au cœur de l’Empereur, qu'un jour où le rapport se faisait, il ne put s'empêcher de laisser échapper ce cri touchant : “ IT faut toute ma puissance tant de braves gens.”

Et il ménage peu, en public et partout, les marques de son admiration.

Couvert de son sang et de celui des Russes, le comte Rapp vient donner à

pour récompenser

l'Empereur les détails de l’action et lui

présente le prince Repnin, colonel des Chevaliers de la Garde Impériale de Russie, et plusieurs autres officiers de distinction. L'un d'eux, oflicier d'artillerie, se jette au-devant de l'Empereur et invoque la mort : ‘“ Je suis indigne de vivre, s’écrie-t-il, j'ai perdu mes canons. — Jeune homme, lui répond l'Empereur avec bonté, j'apprécie vos larmes ; mais on peut être

battu par mon armée et avoir des titres à

la gloire.”

Napoléon avait une confiance intbranlable et parfaitement calculée dans ses vieilles troupes. [l savait exactement quel

parti tirer des hommes qu'il avait sous la main et qu'il avait subjugués, domptés à sa manière de faire,

Le grand-maréchal Bertrand raconte qu'à Aboukir il ne comprenait rien aux commandements de Napoléon, tant ses manœuvres étaient audacieuses, “Un jour, dit-il, j'entendis le général crier à un officier de ses guides : ‘ Allons, Hercule, prenez vingt-cinq hommes et chargez-moi cette canaille.” Vraiment je me crus hors de mes sens ; il y avait, dans le groupe qu'il montrait de la main, peut-être mille chevaux turcs.”

Des mécontentements se produisaient quelquefois, mais Napoléon avait une méthode à lui pour les faire taire promptement.

Un jour, un ordre fut lu à la Garde Impériale décidant qu'il serait à l'avenir indispensable qu'on sût lire et écrire pour avancer, Les vieux brisquards étaient fort mécontents. Ils appelaient cette décision le tic du Petit Caporal et, pendant quelque temps, tous grognèrent et répétèrent :

“ Voilà déjà le tic revenu.” Napoléon lap-

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prit et, pour se réhabiliter dans l'esprit de ces vieux serviteurs, il créa les gardes de l'aigle. C’étaient deux sous-ofticiers spéciaux placés à droite et à gauche du drapeau ; pour éviter que leur ardeur dans la mêlée ne les détournât de leur unique objet, le sabre et l'épée leur étaient interdits ; ils n'avaient d'autres armes que plusieurs paires de pistolets, d'autre emploi que de veiller froidement à brûler la cervelle de celui qui avancerait la main pour saisir l'aigle. Pour obtenir ce poste, ils étaient obligés de faire preuve qu'ils ne savaient ni lire ni écrire, parce que, disait Napoléon, tout soldat qui suit lire et écrire et à de l'instruction avance tou-

jours ; mais celui qui n’a pas ces avan-

tages ne parvient bien certainement qu'à force d'actes de courage et par des circonstances extraordinaires.

Un régiment avait perdu son drapeau et Napoléon le haranguait avec beaucoup d'indignation sur ce qu'il avait eu le déshouneur de laisser enlever son aigle par l'ennemi. Un soldat gascon s’écria : ‘ Mais ils se sont attrapés ; ils n'ont eu que le

34 NAPOLÉON 12r

bâton, car voilà le coucou, je l'avais mis dans ma poche.” Il montrait effectivement l'aigle, et l'Empereur ne put s’empécher de rire de la répartie.

Un matin que Napoléon et Alexand.., alors réunis à Erfurth, étaient ailés faire une promenade dans l’intérieur du pare, en entrant au palais, Napoléon qui avait passé familièrement son bras sous celui d'Alexandre, s'arrête devant un grenadier de sa Garde qui, posé en faction au pied du grand escalier, lui présente les armes.

Napoléon regarde un moment ce soldat en secouant la tête avec orgueil et fait remarquer au Czar son visage orné d’u cicatrice qui part du front et descend qu'au milieu de la joue.

‘ Que pensez-vous, mon frère, lui dit-il alors, des soldats qui survivent à de pareilles blessures ?

—ÆEt vous, mon frère, répond Alexandre, que pensez-vous des soldats qui les font ?

—JIls sont morts, ceux-là ”... murmura le factionnaire d’une voix grave, mais sans rien perdre de son immobilité.

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Cependant, Alexandre que la réponse du soldat avait un moment embarrassé, dit à Napoléon :

‘Mon frère, ici comme ailleurs, la victoire vous reste.

-Mon frère, c'est que, ici comme ailleurs, mes grenaliers ont donné,” ditencore Napoléon.

Et en s'éloignant, il fit un geste de remerciement au vieux soldat, qui ne détourna même pas la tête.

Le soir même de la bataille d'Austerlitz, Napoléon avait expédié à l'Impératrice un courrier de son cabinet nonimé Moustache, pour lui annoncer la nouvelle, Joséphine se trouvait aux Tuileries. Tout à coup, à une heure du matin, on entend au loin un bruit de grelots mélé aux claquements d’un fouet de poste.

“C’est un courrier que m'envoie Bonaparte!” s'écrie Joséphine en s’'avançant vers une fenêtre qu'elle ouvre avec précipitation ; en même temps, les mots “ Victoire d'Austerlitz,” répétés par une foule de serviteurs du palais, retentissent à ses oreilles. Inquiète, elle s’élance et arrive

36 NALOLÉON 1°"

toute seule sur le perron du grand vestibule. Là, Moustache, couvert üe givre, le visage crispé par le froid, lui remet un billet de Napoléon et lui apprend la grande nouvelle ; ivre de joie, Joséphine la lui fait répéter.

‘ Oui, madame, reprend Moustache avec emphase, c’est fini. Sa Majesté l’Empereur.et roi à vaincu et enfoncé tous les empereurs du monde, toutes les forteresses, tous les drapeaux possibles, leurs canons, avec armes et bagages, et n’importe quoi !....”

Joséphine sourit en l'écoutant. Elle tira de son doigt un jonc en diamant qu'elle donna à Moustache, en lui disant d’une voix pleine d'émotion :

“ Tenez! voilà pour vous. La France va être bien heureuse. Allez vous reposer !

Vous devez en avoir grand besoin.

Me reposer ! Madame, impossible, L'Empereur m'a ordonné de venir le rejoindre à Vienne, en me disant de sa propre personne : ‘“ Moustache, cours ans t'arrêter jusqu'aux Tuileries et re.

viens ici de même, parce que J'ai quelque

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NAPOLÉON J°r 37

chose à te faire porter à Constantinople après ; va et ne t’amuse pas. Tu embrasseras ta femme une autre fois.”

Joséphine sourit encore et faisant au scrupuleux messager un signe de téte bienveillant : Allez done, reprit-elle, car il faut, avant tout, obéir à l'Empereur ! ”

Le orave Moustache, ancien brigadier des guides l'Italie et d'Egypte, avait fait trois cent soixante lieues d’une seule traite; depuis Austerlitz il n'avait pas quitté les étriers. Lorsqu'il changeait de monture, quatre hommes l’enlevaient avec sa selle et le portaient comme Sancho Pança à son entrée dans l'ile de Baratarià sur un autre cheval qui repartait au galop.

I ny avait qu'un instant qu'il avait pris congé de Joséphine lorsqu'on l’entendit dans la cour des Tuileries se plaindre et proférer des imprécations.

“S'il faut que je me repose un quart d'heure à Paris, disait-il, je suis un homme déshonoré ; je me brûle la cervelle.”

Et, de désespoir, il s’arrachait les cheveux. L'impératrice, inquiète du bruit

38 NAPOLÉON ICT

qu'elle entend, envoie savoir ce qui se passe, On revient bientôt la tranquilliser ; c'était Moustache ; il venait d’enfourcher le cheval confié à la garde du factionnaire du Pavillon de lHorloge et, comme il avait sans doute moins ménagé celui-ci que les autres, l'animai était tombé raide mort dès les premiers pas d: la cour

du Palais.

Voilà quels hommes savait s'attacher celui que lon a représenté comme un tigre altéré de sang.

Je ne compléterais qu'imparfaitement cette partie de ma très incomplète déjà monographie du grand homme, si je ne réfutais cette accusation si souvent lancée à la légère contre lui.

Evidemment, comme le disait le regretté amiral Courbet : ‘ La guerre n’est pas une berquinade ?”,

Le général en chef, c’est indubitable, a pour premiere et stricte obligation de gagner la bataille, de même que le chirurvien à pour mission de sauver la vie du patient quels que soient les moyens à employer ; cependant l’un et l’autre seraient

qui se uilliser ; ourcher jonnaire mime il celui-ci bé raide la cour

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NAPOLÉON 1°r 39

absolamer* méprisables s'ils se complaisaient dans les atrocités que leur commande le devoir professionnel.

Je prétends que Napoléon, appelé par son rang à présider à d’'épouvantables catastrophes, y faisait constamment preuve d'une sensibilité douloureuse que ses adversaires, eux-mêmes, reconnaissent,

Le lendemain de la bataille d’Austerlitz, Napoléon terminait ainsi le trentième bulletin de la Grande Armée : “ Jamais champ de bataille ne fut plus horrible, Du milieu de lacs inmenses on entend encore les cris de milliers d'hommes qu’on ne peut secourir..... le cœur saigne.

Puisse tant de sang retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause.”

Au faîte de la gloire, en 1807, l'Empereur écrit à l'impératrice le lendemain de la bataille d'Eylau : # Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n’est pas la belle partie de la guerre ; l’on souffre et l'âme est vppressée de voir tant de victimes. ”

Voici maintenant le témoignage d'un

ennemi: “Dans une autre occasion, dit Walter Scott, passant sur un champ de bataille d’où l’on n'avait pas encore enlevé les blessés, il exprima une vive sensibilité, ce qui n'était pas chez lui une chose extraordinaire, car il ne pouvait jamais voir souffrir sans montrer de la compassion.”

Eh ! nou, la guerre est triste chose et mieux vaut évoquer ses horreurs avec toute la discrétion possible. Même reproche avait été adressé à Jeanne d'Arc par ses juges et l'héroïne, levant les yeux au ciel, répondit avec sérénité : ‘De ces exterminations d'hommes, il faut parler doucement et à voix basse... .?

Je nai évidemment pas assumé une tâche légère lorsque j'ai entrepris de parler de Napoléon comme époux ct comme père ; mais il convenait au plan que je me suis tracé de planter devant vous un portrait aussi entier que la complexité du personnage peut le permettre. Entre hommes, pourront dire les dames, nous sommes très indulgents à juger notre conduite commune et je crains bien de les voir sourire si j'aflirme effrontément que

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Napoléon fut presque un époux modèle, un excellent mari, un compagnon aimant et dévoué. Je n'ai pas la prétention de faire ici un cours matrimonial — et dailleurs je nai ni l’âge ni l'autorité qui excuseraient une semblable audace ;— mais j'ai intentionnellement glissé iet un chapitre sur le rôle de Napoléon comme époux, tout en me réservant pour la deuxième partie de ce travail le soin de parler amplement des deux impératrices lorsque je traiterai des femmes de l'épopée impériale,

Le rôle de Napoléon dans l'intimité fait partie de cette étude de son caractère que j'essaie de parfaire devant vous et dont je maintiens toutes les grandes lignes que Ju tracées au début : la fidélité inviolable à ces vieilles traditions bourgeoises qui fout la srandeur et la solidité de la France, qui traversent les révolutions sans sy souiller, les débâcies sans s’y amoindrir, les fautes sans y périr.

Aussitôt à Paris, ce pauvre sous-lieutenant sans sou ni maille que je vous représentais en commençant se laisse, comme

bien d’autres prendre aux charmes de la Parisienne. Il écrit à son frère Joseph :

“ Les femmes sont partout : aux spectacles, aux promenades, aux bibliothèques.

Dans le cabinet du savant, vous voyez de très jolies personnes. Ici seulement, de tous les lieux de la terre, elles méritent de tenir le gouvernail ; aussi les hommes en sont-ils fous, ne pensent-ils qu'à elles, ne vivent-ils que pour elles et par elles.

“ Une femme a besoin de six niois de Paris pour connaitre ce qui lui est dû et quel est sen empire.”

Napoléon est donc préoccupé et grandement préoccupé des femmes, Il admire leurs charmes non sans quelque convoltise et, avec la naïveté d’un cœur nœuf, il croit avoir découvert leur puissance de séduction. Cette obsession se traduit chez lui par l’idée du mariage.” Il enviait, dit Bourrienne, le bonheur ‘le Joseph qui venait d’épouser à Marseille Melle Clary, fille d’un riche commerçant.— ‘ Qu'il est heureux ce coquin de Joseph!” C'était l'expression de ce sentiment de petite envie qui se manifestait chez lui.

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La morale élémentaire, la morale simple, la morale dite bourgeoise, si l’on veut, la morale que lon enseignait à Ajaccio prescrit à l’homme qui se marie, d'abord d’aimer sa femme, puis de chercher à s’en faire aimer,

Au jour de son mariage, Bonaparte, dont les débuis furent si difficiles, n'avait pas eu le jeunesse. Dans son inexpérience, il montra une exaltation amoureuse qui ne devait pas être comprise par Joséphine, tempérament blasé qui ne savait que répondre à ces élans fougueux de passion dans son Zézaiement d'oiseau des iles : “ Il est drôle, ce Bonaparte !”

Le besoin d'aimer et d’être aimé atteint chez lui un degré d'intensité qui n’a pas été dépassé même parmi les amants de la légende.

Cette union n’a été en réalité que le roman d'un jeune homme naïf, pressé de se marier, épris des charmes d’une créole coquette dont il ne mesurait même pas l’âge.

Au foyer conjugal, il exagérera encore les sentiments mille fois exprimés dans les

effusions des fiançailles, pensant prouver qu'il mérite ainsi l'amour de sa femme.

Pour arriver à ce but, rien ne lui coûte, ni les sentiments, ni les louanges, ni les prières, ni l'humilité.

Dans cet état d'âme novice où Napoléon se présentait au seuil du mariage, il m'aurait tenu qu'à Joséphine de fixer à

javais l'amour de son mari.

Quand on voit la force considérable que l'habitude seule à donnée à cette union du côté de Napoléon, on se demande quelle considération, fût-ce même la raison d’État, aurait pu rompre ces liens si Joséphine avait dès les premiers jours répondu à l'amour de son jeune époux.

Mais à cette époque, Joséphine était bien plus disposée à s'enivrer des plaisirs mondains qu'à se contenter des joies de son foyer.

La lune de miel de Bonaparte avec Joséphine ne dura que deux jours, après lesquels il dut se mettre en route pour l'Italie.

Dès ce moment, on peut suivre les phases effervescentes du sentiment qui anime sou être tout entier.

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Je vous ferai grâce des épitres nombrenses qu'a recueillies la fille dévouée de Joséphine, Hortense Beauharnais. Elles paraitraient peut-être bien démodées dans notre prosaique fin de siècle.

Uu de ses compagnons d'armes, Marmont, s'exprime ainsi à l'égard de Napoléon pendant cette pt ‘de de séparation :

“ Le général Bonaparte quelqu'occupé qu'il fût de sa grandeur et des Intérêts qui lui étaient confiés et de son avenir, avait encore le temps de se livrer à des sentiments d’une autre nature — le vieux brave était prosaique, comme vous le voyez.— Il pensait sans cesse à sa femme, il la désirait, il l’attendait avec impatience Il me parlait souvent d'elle et de son amour avec l’épanchement et lillusion d'un tres jeune homme. ?

Voici un échantillon de cet amour que ne peut éclipser la fumée du canon,

Voici une lettre qui est datée du champ de bataille même.

Péronc, 24 norembre 1794.

J'espère bientôt être dans tes bras; je l'aime à la fureur... Tout ra bien.

Würmser « été battu sous Mantoue. I ne manque à ton mari que l'amour de Joséphine pour être heureux.

N'est-il pas curieux de voir combien ses faits d'armes, sa gloire personnelle, tiennent peu de place dans ses épitres, qui semblent émaner dun mari quelconque épris de sa femme et non du héros qui remplit l’Europe de bruit étourdissant de ses exploits et de ses triomphes ?

Joséphine ne répondit pas à cet amour et ce n’est pas travestir l'histoire qu'affirmer que dans cette union l'amour fut tout d'un côté et le calcul entièrement de l'autre.

Lorsque Bonaparte se vit forcé d'en venir à cette triste conclusion, son amour se transforma en un attachement paisible et loya' que rien, dans la suite, ne pourra altérer, pas même le divorce. On le vit s'efforcer de rendre heureuse la femme qu'il n'aimait plus et supporter patiemment, dans ce but, les petites humiliations résultant de cette fausse situation où chaque jour amenait une nouvelle capitulation du mari.

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en ses :, tienes, qui cOntjuUe ‘OS qui sant de

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‘6 den amour aisible pourra | le vit fenime atiemliations on où ‘apitu-

Lui, dont la parole est sans réplique pour des miiliers d'hommes ; lui, dont un geste suffit pour jeter sur un point quelconque toute une armée, dira à Arnault en désignant le petit chien geriffon de Joséphine installé sur un canapé : Vous voyez bien, ce monsieur-là, c'est mon rival!”

Et, bien qu'il déteste les chiens, il n'osera ni le chasser ni lui tordre le cou, mais 1] encouragera son cuisinier à avoir un chien de forte taille, dans Pespoir que le grand chien dévorera le petit.

La rupture définitive, le grand brisement de cœur de Napoléon date de son retour d'Egypte, où on lui à appris les impardonnables légeretés de Joséphine.

[ faut alors la présence de ses deux beaux-enfants pour empêcher une rupture bruyante: mais le mal est fait et il est irréparable. L'idée du divorce a germe,

Dans l'avenir, par un juste et fréquent retour des choses d’ici-bas, ce sera Joséphine qui deviendra amoureuse et jalouse, sincèrement, au fur et à mesure qu’elle

seutira, par degrés, Napoléon se détacher d'elle; à mesure aussi, je dirai, qu'elle se sentira vieillir.

Lui, complètement désillusionné, se contente des relations telles que sa fenime les a crées. Il cherche à avoir un intérieur convenable et n’a d'autre préoccupation que d'assurer le respect de sa dignité d'homme.

Nous lui voyons appliquer chez lui les règles ordinaires des ménages les plus prosaiques. S'il ne voit plus dans sa femme lidéal des premiers jours, s’il n'a pas trouvé dans le mariage le charme qu'un amour partagé vient chaque jour renouveler, il veut du moins, suivant les traditions qu'il a reçues, un foyer respectable dans toute l'acceptation usuelle et bourgeoise du mot. Il ne cessera d’être prévenant, attentionné, désireux de rendre aussi heureuse que possible l'existence de Joséphine, désireux seulement, d’une facon un peu égoiste peut-être, de ne voir autour de lui que des visages contents.

Je n'insisterai pas ici sur la question du divorce, de crainte de froisser cert:ines

détacher u’elle se

6, 8e CON-

fenime ntérieur cupation , dignité

+ lui les les plus dans sa s, s'iln'a charme ue jour vant les * r'especsuelle et a d'être e rendre tence de l’une fa- » ne voir itents.

question *ertaines

personnes, certaines opinions que je respecte, certains scrupules qui s'imposent.

Mais, fidèle à la ligne de conduite que Je me suis tracée de faire partout ressortir le caractère de cet homme dont l'étude est si passionnante, je me permettrai de dire que si le divorce de Napoléon fut cruel, S'il fut immoral, Napoléon mit à l’accomplir toutes les formes, tous les ménagements, toutes les délicatesses que pouvait espérer une femme.

Napoléon crut que l'état de la France lui imposait le devoir de procréer un héritier ; il fit de cette obligation une raison d'État ; Je ne discuterai pas, mais je constaterai que jamais homme n'éprouva une plus profonde détresse que lFEmpereur lorsqu'il lui fallut rompre avec celle qui l'avait distingué, accueilli, élevé jusqu'à elle lorsque tous le vilipendaient, le bafouaient et tentaient de lécraser.

Quelle lutte lorsqu'il répond à ses frères qui le pressent de divorcer :

‘ Comment renvoyer cette bonne femme parce que je deviens plus grand ....Non, cela passe ma force. J'ai un

cœur d'homme, je n'ai pas été enfanté par une tigresse. ... je ne veux pas la rendre malheureuse. ...7

Le divorce même s'accomplit d'ailleurs de la façon la plus simple.

I y eut entre les deux époux, on peut l'afirmer, une entente pénible, mais finalement amie, sur la base d'un établissemeut somptueux pour Pmpératrice et «le la conservation de la tendresse affectueuse de Napoléon, A &es conditions, elle accepta le sacrifice et rendit à l'Empereur sa liberté. Et, qui pourra nier qu'elle le fit de son plein gré, dans le but de procurer un héritier au trône quand on la reverra elle, oui, elle, Joséphine, s'occuper de remarier Napoléon et s'aboucher avec Madame de Metternich pour lui trouver ane princesse,

Marie-Louise, on le sait, fut épousée par procuration, Le maréchal Berthier dut se prêter au cérémonial officiel prévu pour la circonstance.

Une fois le mariage célébré à Vienne, l’homme de tête, qui primait chez Napoléon l’homme de cœur, éprouva une cer-

fanté par a rendre l'iulleurs on peut us finaleitablisseice et de ectueuse

elle acinmpereur qu'elle Le le procud on la », S'OCCUboucher ‘Jui trou-

épousée 3erthier iel prévu

, Vienne, 4 Napoune cer-

taine satisfaction en se voyant uni, lui, d'extraction si ordinaire, à la fille d’une des plus anciennes maisons souveraines du monde.

Mais en même temps, l’homme de cœur qui n'était jamais loin s’enflamma à l'idée que sur la route de Vienne à Paris voyageait une jeune fille de toute pureté, à peine âgée de vingt ans, fraiche et blonde, qui allait être son épouse. Il rêva de faire la conquête de sa jeune femme et, dès lors, il n’y eut plus de tendresse qu'il n'inventât pour plaire à cette froide Autrchienne.

[Il faut renoncer à décrire limmense

joie qu'éprouva Napoléon lorsqu'il lui na-

quit un fils.

Quel songe merveilleux! Le boursier des écoles militaires, l'officier d'artillerie famélique fondait une dynastie appelée à gouverner le plus vaste empire de l’Europe et son héritier se trouvait être le petit-fils d’un monarque de droit divin.

Ne pouvait-il pas se croire l'élu de Dieu celui qui, après une carrière dejà miraculeuse, se voyait l'objet de cette suprême bénédiction ? 5

Vingt et un coups de canons devaient annoncer au peuple la naissance d’une fille, cent coups, celle d’un garçon.

La foule anxieuse était massée dans le jardin des Tuileries.

Au vingt-deuxième coup, une joie déliante éclata dans le peuple. Napoléon, placé derrière un ridear à lune des fenêtres de l’Impératrice, jouissait du spectacle de livresse générale et paraissait profondément attendri ; de grosses larmes coulaient sur ses joues sans qu'il les sentit ; cest dans cet état qu'il vint embrasser son fils.

Napoléon désormais ne devait plus connaître les larmes de joie, car la fortune lui souriait pour la dernière fois. À partir de la naissance de ce fils s’amoncelle l'orage qui emportera l'Empereur jusqu'au delh des océans, seul, sans femme, sans enfant, sans liberté !

Je me trouve maintenant, mesdames et messieurs, rendu à la dernière étape, la plus triste de ce travail. Mais je tiens ici à ouvrir une parenthèse pour faire quelques remarques franches et loyales sur ce qui va suivre.

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Je n'ai l'intention de froisser aucune susceptibilité dans le peu de mots qui me restent à dire sur Napoléon vaincu ; mais Je tiens qu'il est de mon devoir de ne m'abaisser à aucun compromis dans l’appréciation des événements et des hommes au milieu desquels se passèrent les derniers moments de Napoléon à Sainte- Hélène ; je suis trop français pour ne pas dire tout ce que je pense et trop loyai pour chercher un moyen détourné de ménager des susceptibilités nationales au prix de la vérité historique.

Le gouvernement provisoire, après l’abdication, avait hâte de voir Napoléon s'éloigner, et Carnot fut envoyé à la Malmaison pour éclairer l’empereur sur le danger de la position et pour justifier, en quelque sorte, les mesures que la commission avait cru devoir prendre à son égard,

Napoléon qui avait conservé pour Carnot une profonde estime, lui Git :

‘Eh bien, le gouvernement me craint donc beaucoup, puisqu'il veut à toute force que je m'éloigne, sans même me fournir les moyens d'assurer l’inviolabilité de ma personne ? ?

Carnot baissa la tête.

Napoléon poursuivit avec animation :

‘‘ Les malheureux !... ils veulent tellement ma perte qu'ils préféreraient la leur plutôt que de me mettre entre les mains la possibilité de les sauver ! Eh bien, qu’il soit fait comme ils le veulent ! Je quitterai la France, je la quitterai sans regret puisqu’elle me repousse, la France que j'aurais voulu faire la reine du monde!... Puisqu'on m'oblige à partir, je partirai ; mais ce ne sera que pour me réfugier chez sa plus implacable ennemie ; j'irai demander asile à l'Angleterre. L’Angleterre ser:

pour moi plus généreuse que la France.”

A ces mots, Carnot s’écria : “ Ah, sire, au nom de votre gloire, au nom de tout ce qui vous est cher, renoncez à ce projet.

Je vous en conjure, sire, comme votre plus ancien ami. Eh! quoi, le général Bonaparte, le premier consul, l'empereur, l’homme enfin qui, pendant vingt ans, fut l'ennemi personnel des Anglais, celui qui les a mis au bord du tombeau veut aller en Angleterre... Mais, sire, pardonnezmoi doser vous le dire ; cette idée est

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Et Carnot, les yeux humides, les doigts serrés les uns dans les autres, offrait en ce moment le modèle de l’homme vraiment attaché à la gloire de celui qui, pendant dix ans, avait fait celle de la patrie. ‘T1 me faut aller en Angleterre, répéta l’empereur, je crois le peuple anglais grand et généreux. Il ne laissera pas insulter Bonaparte abandonné, allant lui demander asile et protection.

— Et c'est vous, sire, qui croyez pouvoir faire entendre ce cri de protection au prince régent ?... Mais Lord Castlereagh recevra d’abord des ordres de Wellington ou de lord Beresford ; puis il ira, en raillant, les mettre aux pieds de son maitre absolu !... Non, sire, je ne puis soutenir cette pensée. Encore une fois, au nom de la France entière, sire, n'allez pas en Angleterre !?

Carnot savait bien de quoi il parlait et l'erreur commise par Napoléon est un indice encore de tout ce qu'il y avait de chevaleresque dans cette âme forgée à l’école du droit et de la justice.

La lettre que Napoléon adressa de Rochefort au prince-régent est classique ; les termes en sont trop connus et sont trop navrants si on les rapproche de ce qui va suivre pour que j'aie le courace de les retracer. Mais, avant de quitter Carnot, ce vrai courtisan du malheur, dont la conduite si digne faisait présager ce que serait celle de ses descendants, je tiens à citer un de ses mots mordants à l'adresse de cette canaille de Fouché, l’archi-traître. L'ancien ministre de la police impériale l'avait couché, au retour du roi, un des premiers sur la liste de proscription. Carnot, son ex-collègue du gouvernement provisoire, vint lui demander, aux termes de larticle 2 de l'ordonnance, le lieu de surveillance qu'il lui plairait de lui indiquer et lui dit : ‘Où veux-tu quê j'aille, traître? — Où tu voudras, imbécile,” répondit le ministre de la police de Louis XVIII. On n'est pas plus cynique.

Ce que fut le martyre de six ans souffert par Napoléon à Sainte-Hélène, ce que fut cette montée de calvaire, il est inutile

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NAPOLÉON 1€r . 57

de le dire. Un grand peuple en a pleuré toutes ses larmes et ne s’est cru racheté de son abandon que le jour où il fit retraverser les mers à la dépouille mortelle de la victime. ©

L'histoire impartiale l’a dit : les instructions du gouvernement anglais étaient meurtrières, leur agent faisait de son mieux pour les dépasser.

Hudson Lowe, le bourreau, était un homme d'environ quarante-cinq ans, d’une taille commune, maigre, sec, rouge de visage et de chevelure, marqueté de taches de rousseur, des yeux obliques fixant à la dérobée et rarement en face, recouvertes de sourcils d'un blond ardent et fort proéminents. ‘“Ilest hideux, à dit l'Empereur ; c'est une face patibulaire.”

Toutes les infamies, toutes les tortures qu'un suppôt de l’ancienne inquisition eût pu imposer à un homme. le geôlier Lowe les à fait subir à Napoléon et, cependant, celui-ci y trouvait presque une excuse,

‘“ Les fautes de M. Lovwe, disait-il, vienuent de ses habitudes dans la vie. Il n'a

{!) Voir notes et additions.

08 NAPOLÉON 1€r

jamais commandé que des déserteurs étrangers, des Piémontais, des Corses, des Siciliens, tous renégats, traîtres à leur patrie, la lie, lécume de l’Europe. S'il eût commandé des hommes, des Anglais, s'il l'était lui-même, il aurait des égards peur ceux qu'on doit honorer. ”

A Lowe qui veut réduire ses dépenses, il répond :

“Tous ces détails me sont trop pénibles :

ils sont ignobles. Vous me mettriez sur les charbons ardents de Montézuma ou de Guatimozin que vous ne tirerez pas de moi l'or que je n'ai pas. D'ailleurs, qui vous prie de me nourrir ? Quand vous discontinuerez vos provisions, si j'ai faim, ces braves soldats que voilà, en montrant de la main le camp du 55°, prendront pitié de moi; j'irai m’asseoir à leur table ; ils ne repousseront pas, j'en suis sûr, le premier, le plus vieux soldat de l'Europe. ”

C’est bien toujours le Petit Caporal qui parle, n’est-ce pas ?

On lui refuse le titre d’empereur et voici ce qu'il répond au couard chargé de sa garde :

serteurs Corses, s à leur Je. S'il \nglais, égards

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‘ Et qui vous à donné le droit de me disputer ce titre? Dans peu d'années, votre lord Castlereagh, votre lord Bathurst, vous qui me parlez, vous serez ensevelis dans la poussière de loubli ; ou si l'on connaît vos noms, ce sera par les indignités que vous aurez exercées contre moi; tandis que l’empereur Napoléon demeurera toujours lornement de lhistoire et l'étoile des peuples civilisés ?”.

À mesure que la lente agonie augmente d'intensité, l’âme s'élève et les sentiments lui arrivent en foule.

A son médecin, il dit :

‘Quand je ne serai plus, vous vous rendrez à Rome: vous irez trouver ma mère, ma famille ; vous leur rapporterez tout ce que vous avez observé relativement à ma situation, à ma maladie et à ma mort sur ce triste rocher. Vous leur direz que le grand Napoléon à expiré dans l'état le plus déplorable, manquant de tout, abandonné à lui-même et à sa gloire ; vous leur direz qu'en expirant, il lègue à toutes les familles régnantes l'hor-reur et l’opprobre de ses derniers moments, ”

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Le 5 mai 1821, Napoléon expirait.

La tâche d'Hudson Lowe était finie.

Le rapide coup d'œil jeté sur l’œuvre de Napoléon doit avoir un enseignement que vous me permettrez, mesdames et messieurs, de faire maintenant ressortir.

Napoléon fut avant tout un travailleur obstiné qui ne se laissa jamais détourner de son labeur ni dans les joies de la victoire, ni dans la tristesse des revers.

Cette conduite si simple, et justement parce qu'elle est très simple, a paru phénoménale à des gens qui ont probablement une autre conception du rôle des chefs de l'État et ils ont transformé en une sorte de monstruosité surhumaine l'union dans un même cerveau du génie le plus transcendant et du bon sens le plus terre à terre.

Napoléon, pourtant, ne diffère en rien des hommes types, qui ont été des fondateurs dans chacune des branches de l’activité humaine. Chacun de ces hommes, exerçant sa spécialité s’est appliqué à réaliser ce que doit être le patron dans l'acception la plus précise de ce mot; le

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patron qui se dévoue corps et âme à la prospérité de son œuvre, ne vit, ne sent, ne pense que pour elle; le patron qui repasse nuit et jour dans sa tête la multitude de ses travaux, et qui, par son infatigable ardeur, par son dévouement à l'intérêt commun sert de modèle et de stimulant à ses collaborateurs.

Par ces vertus solides, Napoléon a justifié les revendications du mouvement populaire qui à fait la Révolution fran- ‘aise, réclamant fièrement l'accès de toutes les places, y compris la première même du royaume pour les plus dignes, sans distinction de caste.

L'épopée impériale — il faut se bien garder de la confondre avec l’époque impériale qui n’en est en somme que la queue, —prend, à proprement parler, naissance du jour où Napoléon après avoir franchi les épreuves sans nombre, les moments de découragements invincibles dont j'ai parlé dans la première partie de cette conférence, reçoit le commandement en chef de l'armée d’[talie. Ce jour-là l'Empire est né et les événements qui se succéderont ne seront que le développement naturel et normal du principe qui a germé au camp d'Albenga. |

C'est à l’armée d'Italie qu'il convient

aussi d'étudier les généraux de PEmpire, cest là qu'ils furent ce qu'ils auraient toujours dû rester, des soldats.

Car elle n’est pas toujours belle, elle n'est pas belle jusqu'au bout lhistoire de ces beaux sabreurs qui devinrent plus tard de lches calculateurs.

SI Jamais douleur accabla ce grand cœur qu'était Napoléon, ce fut bien de voir la trahison, a lâcheté entrer au sein de ceux qu'il avait tant aimés, qu'il avait enrichis, qu'il avait dotés,

Les injustices et même les trahisons de ses frères et de ses sœurs, ses querelles d'intérieur, il les méprisait, mais jamais il ne pet entendre la nouvelle d’un méfait commis à son Cgard par ses frères d'armes sans en être profondément affecté et douloureusement triste,

Ce n'est un secret pour personne que mème bien longtemps avant la campagne de Russie, enrichis, anoblis, repus de toutes les faveurs que la vanité humaine peut rêver, les maréchaux et généraux de premier rang étaient devenus frondeurs.

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de vivre tranquillement des bienfaits, se chiffrant par des millions de revenus, que la largesse de Napoléon leur avait octroyés.

On a vainement essayé d'expliquer, d’atténuer la conduite coupable des officiers généraux en insinuant qu'ils étaient heureux de se venger de l'ésoisme de Empereur à leur égard, qu'ils étaient las de cueillir des lauriers pour le compte d’un autre. De tels sentiment chez les lieutenants de l'Empereur ne sont pas surprenants : c’est une loi constante que tout homme participant à une action heureuse s’exagère la part qui lui revient dans le succès ; comrie aussi, à l'inverse, c'est une loi non moins formelle qu'au jour d'un échec, tout le monde s’éclipse prestement derrière la responsabilité du chef suprème.

L'Empereur n'eut qu'un tort, sans contredit, ce fui d’exagérer sa reconnaissance pour ceux qui le servaient, de leur créer des états de maison somptueux dont ils avaient hâte de profiter et c’est bien par suite de ses excès de largesse qu'il fit à

ses dépens l'expérience de la vérité de ces paroles de Montesquieu, paroles prophétiques dites à propos de la décadence de lempire romain: ‘ La plupart des conjurés avaient été comblés de bienfaits par l'Empereur ; ils avaient trouvé de grands avantages dans ses victoires, mais, plus leur fortune était devenue brillante et plus ils soccupaient d'échapper au malheur commun..,. Comblez un homme de bienfaits ; la première idée que vous lui inspirez, c'est de chercher les moyens de les conserver.”

Écrasé sous le nombre, aceulé à Fontainebleau où l’attendait la trahison définitive de Marmont, son ami de jeunesse, l'Empereur se trouva sous la faux de tous les hommes qu'il avait élevés aux hautes dignités et qui le forcèrent d'abdiquer.

Là, il fut donné à Napoléon de connaître tout ce qu'il y a de bas, de perfide, de hideux dans le cœur humain. Celui qui fut pendant quinze ens la gloire et la fortune de la France, l’idole insensée de tout un peuple, le géant des batailles

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ayant tenu l'Europe entière emprisonnée dans les plis du drapeau de la France, se vit méprisé, insulté, bafoué par les hommes dont, naguère, il devait modérer le zèle adulateur ! Spectacle déshonorant pour lhumanité! Les maréchaux, soucieux avant tout d'assurer leur position auprès des Bourbons, sans un mot de pitit ni de sympathie pour Napoléon accablé, exigerent son abdication. Et quel langage lui tenait-on ? Il est temps d'en finir, ... disait brusquement le maréchal Ney, il faut faire votre testament.... vous avez perdu la confiance de l’armée... .” Et quand l'Empereur indigné répondait que l’armée obéirait assez pour punir la révolte de ce maréchal, celui-ci répliquait cyniquement : “ Eh! si vous en aviez Île pouvoir, serais-Je encore ici dans cet ins tant !”

Quand le dernier des maréchaux eut repassé le seuil de sa porte, Napoléon.

révolté des humiliations qu'il venait de subir, le cœur soulevé par le dégoût de tant de lâchetés, s'écria : “Ces sens-là n'ont ni cœur uni entrailles.... je suis

moins vaincu par la fortune que par l’évoisme et l’'ingratitude de mes frères d'armes. ...”

C'était plus qu’il n'en pouvait supporter.

L'infâme abandon de ceux quil avait aimés, comblés de richesses et d’honneurs, porta le dernier coup à cette âme abîmée dans sa désillusion.

Le soir même, dans un accès de désespoir, il résolut de mettre fin à ses jours.

Il absorba un poison violent contenu dans un sachet que, depuis 1808, il portait suspendu à son cou, afin, sans doute, de ne pas rester vivant entre les mains de l'ennemi, s’il avait le malheur d’être fait prisonnier.

Malgré ses efforts, 1l ne put comprimer les cris de la souffrance qu'il éprouvait et l'éveil fut donné au château.

A minuit, Constant, le valet de chambre, arriva près du lit de son maitre. En proie à des convulsions effrayantes, l'Empereur répétait d’une voix saccadée : ‘“ Marmont m'a porté le dernier coup. Le malheureux ! Je l’aimais! L’abandon de Berthier m'a navré |! mes vieux amis, mes anciens compagnons d'armes !”

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