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Le docteur Yvan, appelé en toute hâte, fit prendre de force un contre poison à l'Empereur.
Un peu de calme succéda à la crise violente. Il s’assoupit une demi-heure ‘Quand Napoléon se réveilla, ” dit Caulaincourt, “je me rapprochai de son lit.
Les sens de service se retirèrent, nous restèmes seuls. Ses yeux enfoncés et ternes cherchaient à reconnaître les objets qui l’euvironnaient, tout un monde de tortures se révélait dans ce regard vaguement désolé !? “ Dieu ne l’a pas voulu, dit-il, comme répondant à sa pensée intime, je nai pu mourir, pourquoi ne m'a-t-on pas laissé mourir? Ce n’est pas la perte du trône, dit-il ensuite, qui me rend la vie insupportable. Ma carrière militaire suffit à la gloire d’un homme.
Savez-vous ce qui est plus diflicile à supporter que les revers de la fortune ! Savezvous ce qui broie le cœur? C’est la bassesse, c’est l'horrible ingratitude des hommes. En présence de tant de lâchetés, de l’impudeur de leur égoisme, j'ai dé-
tourné la tête avec dégoût et j'ai pris la
vie en horreur... Ce que jai soutfert depuis vingt jours ne peut être compris.”
C'était le dernier coup, toute illusion resta morte dans le grand cœur de Napo- Ion au sujet de ceux qu'il avait tant aimés.
Pendant les Cent-Jours, ils purent revenir en peureux se ranger SOUS Son
égide et lui prodiguer des protestations de dévouement, le charme était rompu, il ne les croyait plus.
J'avais raison, n'est-ce pas, de vous dire en commençant cette partie de ma conférence que les généraux de l'épopée doivent être étudiés au début de ces guerres colossales qui amollirent leur courage et glacèrent lenr cœur. Ce n’est pas lorsqu'ils furent chamarrés d’or et empanachés de plunes qu'ils furent beaux, les Murat, les Junot, les Lassalle, les Masséna, les Lannes, les Augereau, c’est lorsqu'ils pénétrèrent dans cette riche Italie qui devait les immortaliser à l'instar de ses plus anciens héros.
Si J'ai pu attrister vos esprits en faisant toucher du doigt les plaies humaines de
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ces guerriers, C'est que je voulais me réserver le plaisir de vous les montrer quand ils furent grands et d'effacer dans leur grandeur jusqu'au dernier souvenir de leur petitesse.
Qu'était-elle donc, cette armée d'Italie qui allait enfanter des héros et peupler l'épopée ? Qu'était-elle, lorsque le petit Corse vint en prendre le commandement au camp d’Albenga eu 1796 !
Une immense misère joyeuse, un tas de loques, de rires et de cris, de faim et d’insouciance. Une masse d'hommes, de chevaux, avec au milieu, quelques gueules de canons.
Cest d'abord l'infanterie, une longue ligne de gens à pied, en limousines bleues rayées de blanc par devant, avec des bouts de manches et des cals rouges, d'étoffes grossitres, déchirées, poilues, aides comme leur peau. Les fusils luisent, les yeux aussi. Les bouches rient ouvertes, comme les pièces. Ces hommes sont coiffés dans tous les sens, de chapeaux trop petits, trop grands. [ls crient, courent, chantent. Ceux qui ont faim
fument. Quelques-uns ont des bonnets, tous sont nu-pieds. Du chef de demibrigade au sous-lieutenant, tous sont pied à terre, misérables et fameux, sac au dos.
Ce sont les mendiants de la gloire; ils portent le sabre en travers des reins, comme le briquet des grenadiers. A peine dans la masse se reconnaissent les chefs :
quelques brins d'or aux épaules, la cocarde, des souvenirs de bottes.
À côté des demi-brigades, des tavaliers aux longues moustaches, aux longues mèches nattées, jouent avec leurs chevaux, les caressent et les flattent avec des voix qui sentent le foin, la ferme et les outes. Ils ont aux oreilles des boucles rondes, ce sont les housards. Les hommes ont des coiffures hautes, des mirlitons pointus d'où flottent de longues flammes vertes frangées de blanc. Un plumet noir, au bord fixe la cocarde. Ils ont la pelisse verte, réchauffée de fourrures, portée À la jacobine, le dolman vert boutonné seulement des trois olives du bas.
Ils sonnent en marchant parce que le rang de milieu sur la pelisse est en boutons, de
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vrais grelots. L’ennemi les entendra longtemps ces petits grelots. La culotte est écarlate ou absente.
Leurs chevaux étiques, vifs, sont recouverts de shabraques, de galeuses peaux de moutons volées aux troupeaux qui passent. On les devine ces peaux touffues, arrachées des reins à même la chair, la vie; le sang frais, aux bords, les a hérissées de dents de loup.
D'autres hommes sont occupés avec leurs amis, de petits canons courts de cuivre jaune, couchés sur des affûts verts.
Ils les caressent, eux aussi ; c’est l'amour des cavaliers pour leurs chevaux. Ils leur glissent la main contre la bouche, l’essuient, la font reluire, frottent d’un bout de manche une roue. Ceux-là sont habillés de noir : c’est qu'ils font, à un seul d’un coup, plus de deuil que cent hommes ensemble. Quand ils avancent le gros frère, gare à qui passe! Ils ont, comme des filets de sang, des passepoils rouges à l’habit.
Partout, à chaque angle de foule, des bandes de gamins, des tambours. Petits
oiseaux criards, aux yeux neufs, aux plumes crottées, ils jouent les jeux enfantins qu'ils jouaient hier autour de leur mère. Ils rient, ils éclatent de rire. Ils ont des habits d'hommes plus grands qu'eux. C’est ce qui marche en avant, c’est l'enfance qui fera peur à la mort, ce qui s’en va tapant et chantant, tambours battants vers les lauriers de la victoire ; ce sont les chardonnerets de l’armée.
Par tout cela, calmes, fins, presaue jolis, plus frais, des officiers à courtes épaulettes d’or, se promènent, glissent.
Et ils paraissent, dans cette armée de l’avenir, les plus jeunes, comme si plus de jeunesse y donnait plus de droits et que les cheveux blonds y fussent autant de valons d’or.
Puis, graves, rares, parmi ces dix mille soldats, dans cette horde de misérables affamés, quelques hommes en habits bleus, poitrine ouverte, gilet rouge, maçonnés sur des chevaux de charrue. Ce sont les WÉNÉTAUX.
Voilà l’armée qui fut le berceau de toutes les gioires. Elle n’attendait qu'un chef digne d'elle : ce chef, elle l’eut.
de voi.
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