U NAPOLEON III
d'hostilité?... » Et le Pays dit encore par la plume de M. de la Guéroniiière que le coup d'État est imaginaire et chose fantastique dont les imbéciles seuls pourraient avoir peur; puis par celle de M. Ducuing : «L'Empire est fait, dites-vous. Ah! ne vous calomniez pas ainsi vous-mêmes. Ce n'est pas seulement une campagne d'Italie et une expédition d'Egypte qu'il faut derrière un 18 brumaire. Il faudrait encore pour complice une nation... ayant perdu la foi de ses destinées, et, comme César, s'enveloppant pour mourir dans un manteau de gloire. Ce qu'il faudrait encore, c'est une Assemblée ayant abdiqué toute dignité et tout courage, un Parlement-croupion à la porte duquel un nouveau Cromwell vînt écrire : Maison à louer non meublée... " La Presse (17 novembre) soutient que le coup d'État est un péril imaginaire qu'affectent de craindre MM. Thiers, de Rémusat, Changarnier, Lamoricière, Leflô et autres. « La destruction du gouvernement serait l'œuvre de l'armée de Paris!... J'ai entendu (dit Emile de Girardin), de mes oreilles entendu, M. Thiers soutenir cela en gardant son sérieux!... Le lendemain du jour où le Président aurait dispersé l'Assemblée, qui pourrait-il prendre pour ministres? A quel titre gouvernerait-il?... Un pouvoir ainsi dérobé n'aurait pas vingt-quatre heures d'exercice ! ... »
Au contraire, V Ordre (1) approuve la proposition des questeurs : " De tristes exemples, celui du 18 fructidor notamment, prouvent qu'une Assemblée est perdue quand elle attend au dernier moment pour prendre des mesures de salut... Le droit (2) (qu'a l'Assemblée) de pourvoir directement à sa sûreté sera-t-ilune lettre morte, ou ce droit recevra-t-il une organisation qui permette d'en user?... En présence d'éventuahtés menaçantes , l'Assemblée croira-t-elle qu'il est de son honneur. . . de se mettre à la merci du pouvoir exécutif? En un mot, l'Assemblée nationale abdiquera-t-elle? On a vu des Assemblées céder à la force et subir des 18 brumaire. On n'en a pas vu encore préparer elles-mêmes, en se désarmant volontairement,
(1) 10 novembre 1851.
les coups d État qui doivent les emporter. » h' Opinion publique (1) dit aussi : « Rien de plus simple, de plus logique, de plus naturel que cette proposition... Il ne serait pas sérieux de prétendre que l'Assemblée, qui ne peut user de son droit de réquisition que pour se mettre en garde contre le pouvoir exécutif, doit s'adresser pour cela au ministre de la guerre du pouvoir exécutif. Autant vaudrait dire qu'en cas d'incendie il faudrait demander de l'eau à la flamme... Convient-il (2) que (le droit de réquisition) soit nettement défini et réglé d'une manière si claire et si incontestable que tous les chefs militaires voient bien la mesure et la limite de leurs devoirs, et qu'ils ne puissent jamais hésiter?... La pire des anarchies serait une situation tellement équivoque que l'obéissance des chefs militaires put dépendre de l interprétation d un texte obscur. . . » Y,' Assemblée nationale (3) veut espérer qu'il n'y aura « personne d'assez puissant dans le pays pour se placer au-dessus des lois et pour assurer le triomphe d'un 18 brumaire... •' Le Siècle (16 novembre) s'écrie : " Si l'Assemblée (ne vote pas la proposition,) il n'y a plus qu'un pouvoir, le pouvoir exécutif, et c'est alors que l'on pourrait dire avec vérité : L'Empire est fait! »
Le 10 novembre, la Commission (4), chargée d'examiner la proposition des questeurs, se réunit pour entendre les ministres de l intérieur et de la guerre. Ceux-ci déclarent s'opposer formellement à la prise en considération. Le ministre de l'intérieur demande quelle crainte sérieuse, quelle tentative inconstitutionnelle, quel acte, quelle parole émanée du gouvernement ont pu éveiller les susceptibilités de l'Assemblée et justifier ses défiances. Le message est plein de respect pour les droits de l'Assemblée, l'exposé de motifs rend justice aux services rendus par la loi du 31 mai au moment de sa promulgation. Pour arriver à son abrogation, le gouvernement a pris la
(1) 8 novembre 1851.
(2) 9 novembre 1851.
(4) Voir Procès-verbaux de la 24* commission d'initiative parlementaire.
forme la moins blessante, il s'agit d'un projet de loi soumis à tous les amendements... Il n'y a rien là qui puisse motiver la proposition des questeurs... L'Assemblée ne saurait avoir une existence complètement indépendante du pouvoir exécutif, auquel la proposition porte la plus grave atteinte. Le choix des troupes, la nomination du chef par l'Assemblée formeraient deux camps. Quel refus de la part du ministre de la guerre a pu justifier une pareille défiance?... Le gouvernement aura toujours la plus grande déférence pour les vœux de l'Assemblée; il désire l'union, le parfait accord des pouvoirs. M. de Thorigny en tenant ce langage était absolument sincère, car il ignorait les arrière-pensées du prince, résolu à aller jusqu'au bout. — Le président de la commission pose alors la question suivante : Le décret du 1 1 mai 1848 a-t-il (aux yeux du ministre de la guerre) conservé son autorité ? — Et le général de Saint-Arnaud de répondre : Le décret est toujours copié sur les registres des régiments qui arrivent à Paris et affiché dans les casernes. Le renouvellement de ce décret, qui est encore en vigueur..., produirait un mauvais effet sur les troupes... Que l'Assemblée s'adresse au ministre, il s'empressera d'exécuter ses ordres et se fera gloire de marcher à sa défense. — Pardon ! dit le président, il faut se placer dans certaines hypothèses. Si le ministre de la guerre est loin ... — Le général de Saint-Arnaud l'arrête : Il y a un principe qui domine tout, c'est l'unité du commandement. Le ministre de la guerre peut toujours se trouver, et le droit donné à un questeur de faire quitter à un chef de corps une position importante peut compromettre la défense générale. Que l'Assemblée demande au ministre toutes les troupes qu'elle juge nécessaires à sa sûreté, elles lui seront accordées... — Pardon! pardon! reprend le président, mais nous ne nous entendons pas du tout, oh ! mais pas du tout... Il y a un cas qui peut se présenter, c'est celui de l'antagonisme entre les deux pouvoirs; or, pour assurer son indépendance contre le pouvoir exécutif, il est de toute évidence que l'Assemblée ait un droit de réquisition directe. — Le ministre de la guerre déclare qu'il ne peut répondre à une supposition
inadmissible. — Le président s étonne que dans sa circulaire du 28 octobre le ministre de la guerre n'ait point prononcé les mots de « loi^ institutions ». — Le ministre répond que l'omission a été volontaire; qu'il croit la loi placée trop haut pour la faire descendre dans des circulaires ; qu il n'y a pas à en recommander l'exécution à des hommes qui la portent dans leur cœur; que lui, ministre, serait le premier à respecter la loi et à la faire respecter de tous. Interpellé à nouveau sur le décret du 1 1 mai 1848, il déclare encore qu'il est afBché dans les casernes, qu'il est copié dans les instructions de chaque régiment, qu'il a force obligatoire. — Et le ministre de l'intérieur renouvelle cette déclaration de son collègue. — Un membre fait judicieusement observer que si le décret a force de loi, il entraine tous les inconvénients reprochés par le cabinet à la proposition des questeurs. — A cela le Ministre delà guerre (1) ne répond rien, si ce n'est que l'Assemblée pourra donner des ordres au commandant des troupes qu'elle aura demandées, mais que le pouvoir exécutif seul peut en nommer le chef. — Le président fait des réserves. — Le ministre de la guerre déclare qu'il n'y a plus d'armée si un commandement peut être donné sans l'intervention du ministre de la guerre. Que l'Assemblée demande un général, le ministre s'empressera de le nommer, mais la nomination doit venir de lui.
En définitive, le ministre niait le droit de réquisition directe telle que l'entendait la majorité, droit consistant à se faire obéir d'une troupe quelconque, commandée par un chef quelconque, sans avoir à passer par aucun intermédiaire. Il n'avait, en effet, de valeur qu à cette condition, pour le cas où le Président de la République et le ministre de la guerre s'entendraient dans le but de commettre un attentat contre la Constitution. Quant aux déclarations faites par le ministre sur le décret de 1848, elles n'avaient plus grande valeur, étant donnée la théorie ministérielle relativement au droit de réquisition. Néanmoins le Président de la République, sans doute, les trouva
(1) Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
encore excessives, jugea que le ministre de la guerre avait été trop loin dans la voie des concessions, car le lendemain la commission recevait du ministère une lettre où il était dit que le procès-verbal de l'audition des ministres était inexact, et que le décret du 1 1 mai 1848 ne pouvait être considéré comme étant encore en vigueur ; qu'il n'avait pas été proféré un seul mot pouvant établir le contraire ; que si le ministre de la guerre avait reconnu que le décret avait été précédemment affiché dans les casernes, il avait énergiquement repoussé l'application qu'on en prétendait faire au besoin, et revendiqué avec une parfaite précision les droits appartenant au pouvoir exécutif. A la suite de cette communication, la commission déclara que son procès-verbal n'était que la reproduction fidèle des paroles prononcées en sa présence.
Le 15 novembre, au nom de cette commission, M. Vitet déposait un rapport (1) sur la proposition des questeurs. Il citait d'abord l'article 32 de la Constitution : « L'Assemblée nationale. . . fixe l'importance des forces militaires établies pour sa sûreté, et elle en dispose... », puis l'article 83 du règlement de l'Assemblée constituante, donnant au président le droit de requérir la force armée et d'adresser directement les réquisitions h tous les officiers, commandants ou ibnctionnaires, et enfin l'article 84 du même règlement autorisant le président à déléguer ce droit de réquisition aux questeurs ou à l'un d'eux. Il ajoutait : « L'Assemblée constituante, à partir du 20 décembre 1848, n'a plus été en réalité qu'une Assemblée législative. Or... depuis cette époque, non seulement on n'a ni effacé ni modifié les articles 83 et 84, mais... il a été reconnu par deux ministres parlant au nom du chef de l'État que ces deux articles continuaient à être obligatoires . Le droit de
(1) h' Opinion publique (16 novembre), après avoir dit que le rapport Yitet est un chef-d'œuvre de bon sens, de lucidité, de convenance parlementaire, de fermeté modérée, ajoute cette déclaration qui a une véritaljle importance historique : « Nous avons entendu aujourd'hui quelques memijres des bancs supérieuis de la fjauche accueillir sans beaucoup de peine l'idée d'une violence tentée contre l'Assemblée, dans la pensée que la force révolutionnaire aurait facilement raison plus tard de M. Louis Bonaparte... »
réquisition directe est formellement contenu dans l'article 32 de la Constitution... Pourquoi Tinscrire dans une loi? Ce qui a décidé (les auteurs de la proposition), c'est que votre règlement n'a pas reproduit les articles 83 et 84 du règlement de l'Assemblée nationale, le vôtre se bornant (art. 1 12) à dire que le président de l'Assemblée exerce le pouvoir conféré au pouvoir législatif par l'article 32 de la Constitution de fixer l'importance des forces militaires établies pour sa sûreté et d'en disposer. Le droit de réquisition directe a donc cessé d'être explicitement proclamé... Il n'en existe pas moins... mais les ministres... déclarent qu'il n'appartient pas à l'Assemblée... (Dès lors il a semblé à la commission (1) que la proposition devait être prise en considération.) »
Le 17 novembre, la discussion avait lieu à l'Assemblée. Le Ministre de la guerre apporte tout d'abord à la tribune la déclaration suivante : -• ... Après la Constituante, le décret du 1 1 mai 1 848, qui n'était qu'une partie de son règlement, fut de plein droit abrogé, puisque l'Assemblée législative, en faisant un règlement nouveau, ne l'a pas reproduit... La proposition... demande pour le président de l'Assemblée un droit de réquisition directe, illimitée, absolue sur l'armée tout entière... C'est là un empiétement véritable contre lequel il nous est impossible de ne pas protester. L'article 32 attribue à l'Assemblée pour sa sûreté la disposition de forces... dont elle aura préalablement déterminé l'importance. Ce droit nul ne le conteste, mais il faut le renfermer dans les limites prescrites par la Constitution. Le Président de la République ne peut être dépouillé
^V Sur 30 membres présents, 23 se prononcèrent pour la prise en considération, 6 votèrent contre et 1 s'abstint; aucnn membre, sur la question de principe, n'adopta l'opinion des ministres.
Le» conclusions du rapport Vitet étaient ainsi formulées : Sera promulgué, mis à l'ordre de l'armée et affiché dans les casernes l'article 6 du décret du 11 mai 1848 dans les termes ci-après : Article unique. Le président de l'Assemblée nationale est chargé de veiller à la sûreté intérieure et extérieure de l'Assemblée. A cet effet, il a le droit de requérir la force armée et toutes les autorités dont il juge le concours nécessaire. Les réquisitions peuvent être adressées directement à tous les officiers, commandants ou fonctionnaires, qui sont tenus d'v obtempérer immédiatement, sous les peines portées par la loi.
des attributions que les articles 49, 50 et 64 lui ont conférées... Si vous adoptiez la proposition des questeurs, vous feriez passer dans la main du président de l'Assemblée le pouvoir exécutif tout entier. Ce droit qu'on demande pour lui ne serait pas seulement la violation du grand principe de la séparation des pouvoirs, ce serait aussi la destruction de toute discipline militaire. La condition essentielle de cette discipline, c'est l'unité de commandement. Or le projet donne un nouveau chef à l'armée, le président de l'Assemblée nationale. Inopportune, inconstitutionnelle, destructive de l'esprit militaire, la proposition accuse... une méfiance injuste envers le pouvoir exécutif... Au nom du salut du pays, nous vous demandons de ne point prendre ce projet en considération. » (Mouvement prolongé.)
Le ministre avait raison. Il n'y a pas de gouvernement possible si le pouvoir législatif peut disposer souverainement de l'armée en même temps que le pouvoir exécutif. Mais l'Assemblée n'avait pas tort en redoutant un attentat. Alors quoi? Ah! il n'aurait pas fallu faire la Constitution de 1848. Ensuite, à la fin de l'année 1851, il aurait fallu avoir le courage de son opinion et aller jusqu'au bout, sans perdre un jour, sans perdre une heure, en décrétant d'accusation le Président de la République. Mais est-ce que cela était possible? Les éléments de culpabilité, avant que l'attentat fût consommé, étaient-ils suffisants pour entraîner une accusation? En les supposant tels, eût-on trouvé une force publique pour arrêter le prince, une prison pour le garder, un tribunal pour le châtier? Il fallait se résigner, composer avec lui, accepter la situation, et subir les conséquences des fautes lourdes commises d'abord par la Représentation nationale en confiant au suffrage universel direct l'élection présidentielle, ainsi qu'en rapportant la loi d'exil de la famille Bonaparte, et puis par le Peuple en choisissant pour chef de l'État le prince Louis-Napoléon.
L'un des questeurs, le général Le Flà, vient répondre au général de Saint-Arnaud : "... Cette proposition n'est pas un acte d'agression... elle n'est pas plus méfiante que toute autre
loi..., que l'article 32 de la Constitution...; elle est un acte de franchise et de loyauté... (Il y a là) une question de dignité, de consersation et d'existence... Des chefs de corps, des officiers généraux, — que je ne suis pas allé chercher, entendezvous? — sont venus à moi et m'ont dit : les uns, qu'ils reconnaissaient le droit de l'Assemblée; les autres, qu'ils le niaient positivement... mais tous, que notre proposition était pour eux un bienfait, en ce sens qu'elle... fixerait... définitivement la ligne de leurs devoirs... Le point capital de notre proposition, c'est d'empêcher que la responsabilité ne s'égare... Elle ne porte aucune atteinte à la discipline de l'armée, à l'unité de commandement, à ce dogme de l'obéissance passive, à tous ces grands principes enfin que je respecte autant que qui que ce soit... A qui fera-t-on croire que le président de l'Assemblée ira déranger étourdiment les dispositions... qui auraient été ordonnées par le ministre de la guerre?... De deux choses l'une... ou le pouvoir exécutif sera d accord avec lAssemblée, et alors vous n'avez aucun conflit à redouter; ou il y aura désaccord... et alors vous avez certainement le droit de vous précautionner, car vous aurez tout à redouter pour votre indépendance. [Mouvements divers .. .) Si vous repoussez notre proposition, vous aurez découvert l'Assemblée, vous aurez livré son existence aux hasards d'un coup de main!... Vous vous seriez désarmés vous-mêmes, et Dieu veuille que vous n'ayez jamais à le regretter amèrement. Quant à nous... il nous restera la conscience d'avoir rempli un devoir suprême envers l'Assemblée et le pays, et la triste consolation de nous être affranchis d'une responsabilité pleine de périls. »
M. Crémieux se demande comment il se fait que la lune de miel du prince et de l'Assemblée soit finie. Est-ce qu'ils n'ont pas été sur tout d'un accord touchant? Est-ce qu'ils n'ont pas admirablement marché côte à côte, la main dans la main? ce Est-ce que, d'ailleurs, les articles 36 et 32 de la Constitution ne sont pas là, 1 article 36 qui vous déclare inviolables, 1 article 32 qui vous donne le droit de disposer de troupes dont vous aurez fixé l'importance? Est-ce qu'on peut comparer le pouvoir
secondaire du Président à celui de l'Assemblée qui est souveraine? Qui donc oserait se mettre en travers de la volonté de l'Assemblée? La Constitution ne dit-elle pas : « Toute mesure par laquelle le Président de la République dissout l'Assemblée nationale, la proroge ou met obstacle à l'exercice de son mandat, est un crime de baute trahison. » Et n'ajoute-t-elle pas : « Par ce seul fait, le Président est déchu de ses fonctions; les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance; le pouvoir exécutif passe de plein droit à l'Assemblée nationale; les juges de la Haute Course réunissent immédiatement, à peine de forfaiture; ils convoquent les jurés pour procéder au jugement du Président et de ses complices. »
Voix à droite : Et les moyens !
M. Crémieux : «Quoi! vous auriez peur que l'Elysée vînt vous enlever des bancs que vous occupez! Voyons! de quelle manière? «
M. Creton (ironiquement) : " Il n'y en a pas d'exemple! »
M. de Lahoulie : « On vous le fera voir! »
M. Crémieux : «... Vous, Assemblée, vous vous regardez comme sans force contre un homme!... Vous redouteriez que M. Bonaparte... vînt aujourd'hui attenter à votre autorité souveraine et porter contre vous sa main déloyale et criminelle! Et c'est l'Assemblée nationale qui ne craint pas de laisser supposer une pareille terreur?... Mais savez-vous pourquoi?... C'est que vous ne sentez pas derrière vous l'appui du peuple ! . . . Tenez, voyez-vous, là (la gauche). . . , nous n'avons pas la moindre frayeur de lui!... Vous vous défiez de lui... parce que vous croyez qu'il veut se faire populaire; eh bien, nous vous disons : Fais toujours, nous prenons ton acte et nous ne craignons pas ta popularité... Si le Président de la République veut la prorogation... malgré la Constitution... il trouvera le peuple... S'il veut toucher à l'Assemblée... il trouvera la Constitution! {Explosion de rires à droite.) Vous doutez de la force de la
Constitution tout à l'heure (vous doutiez) de l'armée!...
Est-ce que l'armée n'est pas peuple? Elle est peuple dans ses entrailles; elle est peuple depuis le premier jusqu'au dernier
LA DEFAITE DE L'ASSEMIîLEE. 553
de ses officiers, depuis le premier jusqu'au dernier de ses soldats; ce peuple... ne fera jamais défaut au jour du danger... Les soldats aiment la République; ils se lèveraient comme un seul homme, entendez-le bien, contre le président qui aurait l'audace de leur dire : Suivez-moi, je suis contre TAssemblée nationale!... La Constitution donne à TAssemblée toute la force qu'il lui faut; l'Assemblée n'a pas besoin d'avoir une garde autour d'elle; sa garde, c'est le peuple! »
Le rapporteur, M. Vitet, rappelle que dans la discussion de la Constitution les mots et en dispose ont été substitués aux mots et en règle remploi^ sur ces observations de M. Duplan : «... Si vous admettez que l'Assemblée doit seulement régler l'emploi des forces... il en résultera que le commandant... pourra être nommé par le pouvoir exécutif...; or, c'est là ce qui, à mon avis, ne doit pas être inséré dans la Constitution... Je crains que, placé en face de l'Assemblée, le pouvoir exécutif ne lui laisse pas toujours ou qu'il soit tenté de ne pas lui laisser toute liberté d'action... JcAeuxdoncque nous nous armions... d'une certaine défiance vis-à-vis du pouvoir exécutif, quel qu'il soit. Je désire que la direction des forces... destinées... à l'Assemblée... soit mise dans les mains du président de l'Assemblée, et que l'Assemblée puisse nommer le commandant. Il faut que le président de l'Assemblée puisse au besoin prévenir un mauvais dessein qui viendrait du chef du pouvoir exécutif, et il ne pourrait pas le prévenir si les forces étaient placées sous la direction du chef du pouvoir exécutif. "
A droite : « Ah! ah! c'est clair! yy
Et 31. Vitet ajoute : « C'est d'après cet exposé de motifs en quelque sorte... que l'Assemblée, adoptant l'idée de l'orateur, a substitué le mot dispose aux mots en 7-ègle remploi. Il n'y a pas eu une seule objection. Donc le véritable esprit de la Constitution, c'est dans ce commentaire qu il faut l'aller chercher... »
3/. Cliarras prend la parole : ;' ... La République, dit-il, est placée entre deux périls... Dans ce moment, la majorité se trouve dans le droit, et je la soutiens dans le droit. Il y a un
autre péril au moins aussi grand — le moment est venu de s'expliquer nettement, et je ne fais que répéter ici ce qui se dit dans les mille et une conversations qui agitent les couloirs de cette Assemblée depuis huit jours — ce péril... vient du côté du pouvoir exécutif. II... a marché d'accord avec la majorité tant qu'il s'est agi. . . d'attaquer la Constitution, la République. . . Maintenant la majorité se sépare de lui... parce que... dans des vues que je n'ai pas à apprécier, il est venu proposer le rappel de la loi du 31 mai. Cette même majorité, qui jusqu'ici avait laissé passer presque sans protestation les faits les plus scandaleux... Satory!... Comment, il n'est pas inouï, il n'est pas scandaleux que des régiments aient défilé sous les yeux du ministre de la guerre en poussant... des cris factieux! Comment, il n'est pas inouï, il n'est pas scandaleux d'avoir vu des officiers, ceux qui avaient poussé, provoqué ces cris inconstitutionnels, ces cris factieux, devenir l'objet de faveurs éclatantes!... Je suis très attentivement tous les mouvements qui se font dans la tète et dans les corps mêmes de l'armée de Paris, et j'affirme que ce sont les hommes qui ont éclaté en actes de dévouement pour la personne du Président... qu'on appelle à Paris, auxquels on confie les plus hautes positions; je dis qu'à l'heure qu'il est, dans les salons... on parle avec un laisser-aller inimaginable, de quoi? de fermer les portes de cette Assemblée et de proclamer. . . ce que vous savez ! « [Exclamations diverses^ sotirires et dénégations au banc des ministres .) M. Michel de Bourges n'éprouve pas les craintes du précédent orateur : «... Vous avez parlé de péril?... Il s'agit de périls théoriques... Le péril, c'est que la monarchie est menacée, c'est que la République commence à être inaugurée, voilà le péril!... [Bruyante adhésion et applaudissements à gauche.) ... Vous avez peur de Napoléon Bonaparte, et vous voulez nous sauver par l'armée. L'armée est à nous... Non, il n'y a point de danger, et je me permets d'ajouter que, s'il y avait un danger, il y a ici une sentinelle invisible qui vous garde; cette sentinelle, je n'ai pas besoin de la nommer, c'est le peuple! » [Vifs applaudissements à gauche. Mouvements divers.)
Après quelques mots du général d'Hautpoul qui n'admet pas le droit de réquisition directe, M. Thiers monte à la tribune : u ... La cause vraie de la proposition des questeurs, c'est surtout... la circulaire du ministre de la guerre... d'un caractère extrêmement grave. En présence du langage du chef de l'armée, il importe d'éclaircir la loi... Il est infiniment dangereux de ne pas rétablir pleinement dans l'esprit de Tarmée le sens vrai de ses devoirs... Est-il vrai que lorsque le général Baraguey d'Hilliers a remplacé le général Changarnier en faisant appel à la discipline et à l'obéissance absolue de l'armée, il s'est cru obligé d'ajouter que le devoir de l'armée était en obéissant de maintenir à la fois les pouvoirs établis par la Constitution et le respect des lois? Après le général Baraguey d'Hilliers, le général Magnan l'a reconnu... Pour la première fois le ministre de la guerre fait appel dans des termes nouveaux à l'obéissance passive, à la discipline, à l'esprit militaire... Il pervertit l'esprit de l'armée... s'il n'ajoute pas à l'instant même, à côté du dogme de l'obéissance absolue, le dogme du respect de la loi... Cette circulaire est d'une immense gravité... Sous aucun régime on ne doit tenir à l'armée un tel langage... En imposant le principe absolu, sans réserve, de l'obéissance, vous devez donner pour but à cette obéissance le maintien de la loi. Eh bien, vous, législateurs... vous devez rendre la loi claire. Telle a été l'intention de la proposition... » Violemment interrompu par la gauche qui ne le laisse pas achever une seule phrase, obligé de lutter contre des clameurs incessantes, épuisé, il termine ainsi : ^ Dites à la France que lorsqu'il s'agissait de l'indépendance de l'Assemblée, de l'avenir du gouvernement représentatif, de la dernière Assemblée peut-être qui nous représentera véritablement {exclamations ironiques à fjauche : Allons donc! allons donc!...)j vous n'avez pas voulu m'écouter ! »
Le général de Saint-Arnaud remonte à la tribune : u J'ai cru de mon devoir de rappeler à 1 armée le principe tutélaire de la discipline, l'obéissance passive du soldat sous les armes. Ce principe, je l'ai appris à l'école de l'illustre maréchal Bugeaud.
[Mouvement.) ...On me reproche de n'avoir pas rappelé à l'armée le respect de la loi et de la Constitution. . . Je n'ai trouvé ni utile ni digne de recommander h des chefs le premier de tous les devoirs. . . Je n'ai pas songé à faire descendre la loi des hauteurs où elle réside, dans un ordre du jour, pour l'y placer dans une hypothèse de violation qui n'est pas acceptable. [Mouvement.] L'obéissance aux lois, c'est le principe vital de toute société. Qui donc en doute? Si vous opposez, par je ne sais quelle distinction de méfiance, le respect de la loi au respect de la discipline, que ferez-vous, si ce n'est introduire et développer dans l'armée un esprit de délibération mortel à la discipline, qui subordonnerait la question de l'obéissance à la question toujours agitable de savoir si les ordres du chef ne violent pas la loi? J'ai dit : Sous les armes, le règlement militaire est 1 unique loi; j'ai dit une vérité d'évidence. Nous ne contestons pas à l'Assemblée le droit de fixer les forces qu'elle juge nécessaires à sa sûreté, mais cette réquisition doit passer par la voie hiérarchique. ^[Agitation bruyante et prolongée.)
M. Jules Favre succède au ministre de la guerre : « . . .Qu'avezvous à faire?... Ordonner l'exécution de la loi. Requérez demain, et vous verrez que le pouvoir exécutif cédera. Et s'il ne cède pas, il sera mis en accusation. [Agitation.) . . .De deux choses l'une, ou vous croyez que le pouvoir exécutif conspire, accusez-le; ou vous feignez de croire qu'il conspire, et c'est que vous conspirez vous-mêmes contre la République, et voilà pourquoi je ne vote pas avec vous. . . »
Le général Bedeau demande s'il est vrai que le décret du Il mai 1848, affiché dans les casernes, ait été retiré par ordre du pouvoir exécutif. — Le Ministre de la guerre répond : «... Le décret tombé en désuétude, jamais exécuté, n'était plus affiché que dans un très petit nombre de casernes. Je n'ai pas voulu laisser aux soldats un prétexte de doute et d'hésitation, je l'ai fait enlever là où il existait encore. »
A ces mots, une grande partie de l'Assemblée se soulève. On apostrophe le ministre : « Vous nous avez dit le contraire
dans la Commission ! Vous nous avez donc trompés ! » — Une agitation inexprimable se produit. — On crie : L'accusation! l'accusation! — M. Cluirras, au milieu du tumulte, se tourne vers le président et d'une voix retentissante dit : « Je demande la mise en accusation! » — Le trouble est à son comble. — Une grande majorité semble se former contre le gouvernement. On croit que la proposition des questeurs va être votée. Le ministre de la guerre en est persuadé, et (1), après avoir fait signe de le suivre au général Magnan et à M. de Morny qui assistaient à la séance, il se rend avec eux à l'Elysée pour prendre les devants sur l'Assemblée et arrêter les dernières mesures d'exécution d'un coup d'État (2). L'Assemblée va aux voix, et, à la stupéfaction générale, la proposition des questeurs est rejetée à une immense majorité, par 408 suffrages contre 300. Toute la gauche avait voté contre en haine de la droite (3), et un certain nombre de conservateurs pusillanimes avaient reculé devant l'éventualité d'une tentative d arrestation du Président de la République (4) .
(1) Odilon BiRROT, Mémoires ^ p. 201.
(2) « ...L'Elysée était bien décidé, quoi qu'il arrivât, à ne pas se soumettre au vote de l'Asseniblée... Un officier de l'année de Paris aurait raconté que le régiment de lanciers caserne au quai d'Orsav doit tenir chaque nuit 200 hommes prêts et 200 chevaux sellés et bridés, mousquetons chargés. ■ Jbid.')
\^) " Si elle craij^nait... l'ambition de Napoléon, elle détestait encore plus la politique de la majorité. » l'Odiion Barrot, Mémoires, p. 196.} — D'après rO^'rfre (18 novembre;, la Montagne envisageait avec joie l'éventualité d'un coup d'Etat, persuadée qu'ensuite une insurrection formidable aurait raison du prince.
(4) Notamment votèrent pour : Arnaud ce l'Ariège, de Kerdrel, Barthélémy- Saint-Hilaire, Baze, de Beaumont, Béchard, Bedeau, Berryer, Beugnot, Bixio, Bocher, de Broglie, Casimir Périer, Cavaignac, Chambolle, Changarnier, Charras, Coquerel, de Corcelle, Desraousseaux de Givré, Dufaure, Dufraisse, Duvergier de Hauranne, de l'Espinasse, Estancelin, de Falloux, Fresneau, Grévy, Kolb-Bernard, de Laboulie, Lamoricière, Lanjuinais, de Larcy, de Lasteyrie ^les deux). Le Flô, de Laborde, de Malleville, Marrast, Martel, Mège, de Melun Jes deux), de Montebello, de Mornay, de Mortemart, Nettement, Pidoux, Poujoulat, Quinet, général Badoult, général Lauriston, général Rulhière, général de Saint-Priest, Baudot, de Ravinel, de Rémusat, de Rességuier, de Riancey, Sainte-Beuve, de Talhouët, Mortimer-Ternaux, Thiers, de Tocqueville, Valette, de Vatimesnil, etc.
Contre : général Achard, général de Padoue, général de Bar, général Baraguey d'Hilliers, général Chasscloup-Laubat, général Durrieu, général F.ibvier, général Gourgault, général de Grammont, général de Grouchy, général d'Hautpoul, général liusson, général Laidet, général Lebreton, général de Montholoo, général d'Ornano, général Oudinot de Reggio, général Pelet, général Rapatel, général
Le journal d'Odilon Barrot, ï Ordre, est consterné par ce vote (1). « M. Louis-Bonaparte, en eût-il la tentation, n'aura pas besoin d'enfoncer les portes du Palais législatif; voici qu'on se précipite au-devant de lui pour lui en offrir les clefs... La majorité s'est définitivement livrée... elle vient de signer son abdication... Nous craignons bien (2) que le gouvernement représentatif n'ait rendu le dernier soupir dans les embrassements de l'Elysée et de la Montagne. » Le Journal des Débats (3) ne l'est pas moins, et présente le triste tableau de l'état de la Représentation nationale : i- Si l'Assemblée doit offrir une fois encore le lamentable spectacle qu'elle a donné dans cette séance, c'en est fait de son autorité, de sa considération, de son existence peut-être. Jamais, à aucune des époques les plus tumultueuses et les plus orageuses, l'Assemblée n'a présenté une plus désolante image de désordre. Ce qu'on a vu hier, ce n'était point une lutte, c'était l'anarchie générale, c'était le chaos, c'était la dissolution... (Un) coup d'État? Pourquoi les ennemis du pouvoir parlementaire, s'il en a, iraient-ils compromettre par des violences inutiles une oeuvre qui s'accomplit si complaisamment sans eux? Pourquoi tenteraient-ils les hasards d'un conflit avec l'Assemblée, quand l'Assemblée travaille avec une activité si fébrile et si fatale à sa
Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, général Rey, général Rogé, général Subervie, général Wast-Vinieux, colonel Vaudrey, de Luynes, Antony Thouret, E. Arago, Rancel, Baroclie, Bineau, Boinvilliers, Antoine Bonaparte, Louis-Lucien Bonaparte, Napoléon Bonaparte, Pierre Bonaparte, Buffet, de Cainbacérès, Carnot, de Caulaincourt, de Casablanca, Glary, Colfavru, Grémieux, de Crouscilhes, Dain, Dariste, Daru, Drouyn de Lhuys, Pascal Duprat, Escliassériaux, Eugène Sue, Léon Faucher, Jules Favre, de Flotte, Fortoul, Achille Fould, Fréuiy, Gavini, Emile de Girardin, Godelle, de Goulard, Greppo, de Heeckeren, Laboulaye, de Laborde, Lacrosse, Lamennais, Larabit, Victor Lefranc, Madier de Montjau, Mathieu-Bodet, de Mérode, Michel de Bourges, de Montalembert, de la Moskowa, de Mouchy, de Moustier, Lucien Murât, Martin Nadaud, Edgard Ney, de Parieu, de Persigny, Pierre Leroux, Raspail , de la Rochejaquelein, Rouher, Schœlcher, de Ségur d'Aguesseau, Suchet d'Albuféra, de Tracy, Valentin, Victor Hugo, Vieillard, Wolowski, etc., etc. — M. Daru, le lendemain du rejet de la proposition des questeurs, disait « qu'il ne voulait pas avoir de tache de sang sur les mains « . (Voir Odilon Baurot, Mémoires, t. IV, p. 203.)
(1) 18 novembre.
(2) 19 novembre.
(3) Id.
propre ruine? Comment voulez- vous que cette malheureuse nation... ne désespère pas de la liberté et ne se jette pas dans les premiers bras qui lui paraîtront un refuge? » C'est le grave et important Journal des Débats qui parle. Dans le jugement à porter sur Tacte du 2 décembre, Thistoire n'oubliera pas cette déposition.
L'organe du général Changarnier, V Assemblée nationale [\), estime que la Représentation s'est suicidée : «. Elle a décidé que, menacée de se voir dénier son pouvoir, elle irait demander des gendarmes à celui qui prétendait l'en déposséder... Elle devra lui dire : ^ Vous avez bien la mine de méditer contre « moi quelque mauvais coup, soyez donc assez bon pour me B prêter quelques-uns de ces régiments avec lesquels vous vous « disposez à m'investir et à me faire sauter par les fenêtres ! . . . n \SVnion (2) déclare que les représentants de la droite qui n'ont pas voté la proposition des questeurs sont précisément ceux qui le croient capable de tout, a- Les souvenirs de Boulogne et de Strasbourg les ont fait trembler pour leur peau ou pour l'avenir de leur ambition. Voilà donc, voilà les admirables défenseurs des droits, des libertés... On peut juger de ce que seraient les uns et les autres dans un jour de péril suprême. Les premiers, émules de Robespierre, iraient, comme lui, ensevelir leurs frayeurs au fond des caves; les derniers, à l'exemple des sénateurs de l'Empire, tiennent déjà en disponibilité pour le liitur dispensateur des pensions et des titres, leurs admirations et leurs fidélités successives. »
Les représentants du peuple qui avaient voté la proposition des questeurs et qui croyaient à l'imminence d'un coup d'État pouvaient invoquer, pour justifier leur sentiment, la réponse aussi pleine de crànerie que d'ambiguïté faite par le prince au général Magnan qui était venu, le 9 novembre, lui présenter les corps d'officiers nouvellement arrivés à Paris : « ... Si la gravité des circonstances... m'obligeait de faire appel à votre dévouement, il ne me faillirait pas, j'en suis
(1) 19, 20 novembre 1851.
(2) 21 novembre 1851.
sûr, parce que, vous le savez, je ne vous demanderais rien qui ne soit d'accord avec mon droit reconnu par la Constitution, avec l'honneur militaire, avec les intérêts de la patrie; parce que j'ai mis à votre tête des hommes qui ont toute ma confiance et qui méritent la vôtre; parce que, si jamais le jour du danger arrivait, je ne ferais pas comme les gouvernements qui m'ont précédé, et je ne vous dirais pas : Marchez, je vous suis. — Mais je vous dirais : Je marche, suivez-moi! "
Ij' Opinion publique (1) rapportait que ce discours avait produit une vive impression dans l'Assemblée; que ces mots : « Je marche, suivez-moi! » placés dans la bouche d'un magistrat civil, à qui la Constitution n'accorde pas le droit de marcher à la tête d'un peloton, avaient paru radicalement inconstitutionnels. Le Siècle (2) dit : « Jamais la France ne consentira à ce qu'on la menace. Dans toutes les conversations du boulevard, il n'est question que de la harangue présidentielle aux officiers... M. Louis-Bonaparte... s'exprime à la façon de Louis XIV. » LeiYai?'onrt/(3) faisait remarquer : « que M. Bonaparte paraît oublier l'article 50 de la Constitution qui ne lui permet pas de commander en personne. A son «appel, pas une « escouade ne bougerait, pas un soldat ne marcherait derrière « lui. » La Gazette de France (4) déclarait que le Président était sur l'extrême limite de la légalité, et qu'elle était effrayée pour la France et pour lui « en pensant a la force des mobiles QUI l'incitent a marcher en avant dans une situation ou il a besoin d'une force d'ame surhumaine pour ne pas se jeter et nous jeter dans l'abîme » .
L'Assemblée législative, en repoussant la proposition des questeurs, n'avait pas osé assumer la responsabilité d'un cçnflit armé qui eût été alors inévita])le, mais elle avait auparavant, fatalement condamnée à ces alternatives de faiblesse et d'énergie qui, somme toute, la déconsidéraient de plus en
(1) 10 novembre 1851.
(2) 9 novembre 1851.
(3) 10 novembre 1851.
(4) Ibid.
plu?, cV abord flétri la propagande bonapartiste faite ou tolérée par le gouvernement alors qu'il était encore aux mains de M. Léon Faucher, puis affirmé sa politique en repoussant le projet d'abrogation de la loi du 31 mai 1850. Dans la séance du 8 novembre, M. Creion demandait la suppression 'd'un crédit de 40,000 francs, destiné à payer la Correspondance Havas, en disant : « Cette correspondance qui se multiplie tous les jours par trois ou quatre cents organes... a pris un caractère éminemment séditieux et inconstitutionnel... L'Assemblée ne doit pas subventionner des articles qui préparent la violation du pacte qui nous lie et qui la conseillent ouvertement aux campagnes... En voici (un échantillon) : .< ...Au milieu de tout ce bruit qui n'arrive même pas jusqu'à elles, les campagnes persévèrent dans leur instinctif dévouement, et on n'arrivera jamais à leur faire comprendre qu'elles doivent effacer de leurs bulletins un nom qu'elles aiment, et se priver bénévolement de l'homme qui a su comprimer l'anarchie et leur donner le pain, l'ordre et le travail. Les arguties constitutionnelles peuvent avoir un certain attrait pour les docteurs des villes, mais on n'amènera jamais les habitants des campagnes à sacrifier le connu qui leur convient à l'inconnu qu'ils redoutent... » L'orateur blâme le ministère d'avoir recours aux services d'un agent qui se met ouvertement en révolte contre la Constitution, qui prêche la sédition. Après des explications embarrassées de M. Léon Faucher, il obtient la suppression de toute allocation à l'agence Havas.
Le 11 novembre, M. Daru avait déposé un rapport tendant au maintien de la loi du 31 mai 1850 sur la capacité électotorale : o ... Est-ce bien le moment, disait-il, d'enlever à la cause de l'ordre une de ses plus précieuses garanties?... La loi du 31 mai a été dénoncée au pays comme une violation de la Constitution, comme un attentat... Votre puissance ne s'abaisse que devant la justice, le droit, la vérité ; jamais devant la menace... (Cette) mesure... (serait) tout à la fois contraire à la politique qui nous a constamment dirigés, ii I intérêt de la sécurité de l'État, à la dignité de l'Assemblée... T. II. 36
562 TSAPOLEON III.
Peut-on admettre cette imprudente et inexacte théorie que le suffrage universel n'est susceptible d'aucune règle... que le droit de suffrage est inhérent à l'homme?... Ce serait abonder dans le sens de ce sectaire... du seizième siècle qui soutenait que le peuple était la seule autorité dans le monde qui n'eût pas besoin de la raison pour valider ses actes... Le suffrage universel ne forme pas un principe supérieur... non susceptible d'erreur et de correctif... (L'Assemblée n'a fait que distinguer) entre le domicilié et le non domicilié, distinction toute morale qui n'a rien d'arbitraire, rien de privilégié, car elle peut toujours cesser pour celui qui en est atteint... »
Le lendemain, la discussion s'ouvrait, il/, de Vathnesnil àhaXi que le Président de la République avait été absolument d'accord avec la majorité pour faire voter la loi. du 31 mai 1850; qu'il ne pouvait prétendre n'avoir jamais cru à la durée de cette loi; qu'alors il l'aurait déclaré dès l'origine; qu'on ne faisait pas une loi électorale, h titre de simple démonstration, pour n'en jamais user; que d'ailleurs on devait concerter en commun les modifications à apporter à une loi élaborée d'un commun accord; qu'on voulait séparer sa politique de la politique de l'Assemblée; qu'on voulait se foire une position à part. — Le ministre de V intérieur , M. de Thorigny ^ répondait que la loi du 31 mai 1850 avait abouti à la suppression d'un tiers des électeurs, et que cette conséquence si grave, qui n'avait pas été prévue, était inacceptable ; que, d'ailleurs, le principe du projet de loi était celui-là même qui avait sauvé le pays; qu'il y avait lieu de réparer une injusUce; que les grands pouvoirs de l'État avaient tout à gagner à se retremper dans le suffrage universel le plus étendu possible. — Michel de Bourges s'écriait : « ...C'est trois millions de citoyens que vous excluez aujourd'hui... mais ils ont concouru à fonder le gouvernement républicain, à nommer le 10 décembre Napoléon Bonaparte, votre homme jusqu'à hier, entendez-vous? [Rires à gauche...) Vous dites qu'il est le mien aujourd'hui; oui, je défends aujourd'hui l'œuvre de l'homme qui est au Pouvoir, je m'en glorifie. [Sourires; agitation à droite...) Le
domicile n'a jamais été considéré (par la Constituante) comme une condition substantielle de l'électorat... Comment persévérez-vous depuis que vous savez le résultat de votre loi?... Lorsque, à cette tribune, je disais timidement : « Mais il y aura trois millions délecteurs qui périront... » vous vous récriâtes; l'un de vous me parla d'un million, et alors le général de Lamoricière me reprit et me dit : « II n'y en aura «pas 600,000. » [Mouvement.) C'est consigné au Moniteur... Que dit le message? Oui, vous avez ébranlé le seul principe qui nous reste, que la Providence ait conservé debout... Oui, vous avez exclu trois millions d'hommes dont les deux tiers sont de paisibles habitants des campagnes: oui, cette loi-là pourrait devenir le drapeau de la guerre civile... Eh bien! comment osez-vous croire que cette pensée ne soit pas sincère?... Vous croyez encore, à l'heure qu'il est, qu'il v a des pensées ambitieuses cachées derrière ce message?... Louis- Napoléon à Ham... n'avoua-t-il pas lovalement ses fautes?... Vous l'avez cru sincère... et maintenant qu il vient dire au peuple : »■ J'ai eu le malheur de vous prendre ce qui vous « appartient, et je vous le rends ! » vous ne le croyez plus sincère!... Vous ne voulez rien voir...! 1852 approche... Les électeurs... le message à la main, disent : « Nous voulons u voter! » [Profond mouvement...) (On dit :) Cette société sera sauvée par l'armée. . . (Alors) je plains mon pays. . . car l'armée, c'est Tépée!... Si c'est Cromwell, vous avez un protecteur; si c'est Monck, vous avez Henri V; si c'est Napoléon Bonaparte, l'homme du 18 brumaire, vous avez l'Empire; si c'est Othon, Vitellius ou Galba, vous avez le Bas-Empire ! » [Applaudissements redoublés à gauche.)
M. Daviel, ministre de la justice, essave en vain de balbutier quelques explications sur le projet de loi. Tout son discours, d'ailleurs fort court et fort insignifiant, disparaît au milieu des rires et des plaisanteries. Le président Dupin fait de l'esprit aux dépens du malheureux ministre, qui, troublé, répète plusieurs fois un mot pour un autre. L'hilarité redouble, bruyante et générale, d'autant plus que le président.
à son tour, éprouve quelque peine à formuler la mise aux voix du projet de loi. L'Assemblée s'amuse. Par 353 voix contre 347, elle décide qu'elle ne passera pas à une seconde délibération.
Le Siècle (1) dit que les ministres sont des personnages dignes non pas de la comédie, mais des tréteaux de Tabarin; que ce sont des nullités compromettant à qui mieux mieux, aux éclats de rire incompressibles de l'Assemblée et des tribunes, la cause sacrée dont la défense leur était confiée ; que la discussion a été une farce grotesque; que le gouvernement a fini comme il avait commencé, au milieu des hoquets convulsifs d'un rire emporté, d'un rire impossible à décrire.
Le bruit se répand, dans la soirée, que le prince ne peut accepter le rejet de sa proposition d'abrogation de la loi du 31 mai 1850, et que le coup d'État sera fait dans la nuit. Quarante députés (2) environ se réunissent chez M. Baze, qui en sa qualité de questeur habitait dans le palais de l'Assemblée, et veillent jusqu'à une heure avancée. M. Thiers et quelques représentants quittent la réunion pour aller rôder autour de l'Elysée, voulant se rendre compte par eux-mêmes de ce qui pouvait bien se tramer dans les ténèbres. On s'était juré de garder le secret sur cette expédition. Le lendemain, la presse bonapartiste la révélait avec force plaisanteries et sarcasmes. On ne se tint pas pour battu, et on recommença plusieurs fois jusqu'au 2 décembre.
En même temps, l'Assemblée, tout en ne doutant point du coup d'État, se préoccupe du cas où le Président, reculant devant l'emploi de la force, se déciderait, malgré la Constitution, à courir les chances d'une réélection, à la suite d'une campagne inconstitutionnelle, menée en sa faveur par tous les agents dépendant du pouvoir exécutif. Elle s'empare de la
(1) 14 novembre 1851.
(2) Odilon Baurot, Mémoires, t. IV^, p. 185. — Voir aussi le Siècle du 15 novembre 1851 : « On se préoccupe vivement clans la salle des conférences des projets... (de l'tlysée). Ces projets, qui ne sont plus un mystère pour l'armée, inspirent de sérieuses inquiétudes à plusieurs officiers supérieurs... » — C'était donc le 12 novembre au soir.
proposition Pradié, ci-dessus relatée (1), sur la responsabilité des dépositaires de l'autorité publique. Dans la discussion dont elle est l'objet au sein des bureaux, M. Baroche s'étonne des prévisions blessantes qu'elle implique et n'admet point qu'on accuse le Président de vouloir se faire réélire à tout prix. — M. Michel de Bourges dit : a. Est-il vrai qu'un président qui, ayant en main tout le pouvoir exécutif, ayant sous sa main 500,000 fonctionnaires, pousse à violer la Constitution, est coupable?... N'a-t-il pas, depuis deux ans, par tous les moyens immenses, infinis, dont il dispose, poussé à la violation de la Constitution? Vous avez une décision de l'Assemblée... (déclarant) qu'il a excité ces pétitions séditieuses. . . Il y a une société célèbre par ses désordres, par ses tentatives insurrectionnelles.. . Ce n'est pas tout. . . toute une presse, affiliée à l'ÉIysée, a dit pendant un an : « Qu'est-ce que la Constitution? Il y a quelque cbose de bien plus puissant que tout cela, c'est la volonté du peuple, et le peuple sautera par-dessus la Constitution. . . » Ne dites donc pas que nous allons au-devant des faits, que nous soulevons des prévisions blessantes. Il y a des faits comme des montagnes, des faits qui crèvent les yeux. En présence de ces faits, nous prenons nos mesures, enfin, contre cette immense force qu'on appelle le pouvoir exécutif. . . Tant qu'il n'y eut pas en ce monde de parricide... il n'y eut pas de loi contre le parricide; mais quand, dans un jour maudit, un scélérat eut versé le sang de sa mère, on grava sur les tables une loi qui punit le parricide. [Sensation.) Nous faisons une loi de responsabilité; c'est, s'il en fut, une loi de prévision contre les agents du pouvoir exécutif; le Président n'est qu'un agent; il faut que la loi soit faite pour lui comme pour les autres... » M. Pascal Diiprai ajoute : « Le chef du pouvoir exécutif paraît méconnaître le rôle qui lui est assigné ; il oublie trop souvent dans ses paroles et dans ses actes qu'il n'est que le premier magistrat d'un État républicain; il est temps que la loi lui rappelle ses devoirs et lui dise à quels périls il s'expose s'il ne
(1) Voir page 452.
respecte pas les limites qui lui ont été tracées par la Constitution... » Dans un autre bureau, M. de Montalembert disait : (i C'est une suite de la proposition des questeurs, une revanche de son rejet que Ton veut obtenir au détriment des véritables intérêts de l'État et de la paix publique. La permanence de cette lutte est odieuse au pays; il refuse de s'y associer. » Le ]\ôtional{l), en mentionnant qu'une immense majorité, une sorte d'unanimité s'est prononcée dans les bureaux pour la loi qui détermine les cas de responsabilité dupouvoir exécutif, fait observer que le projet comble une grande lacune en ajoutant aux cas de mise en accusation du Président celui où il se rendrait coupable de provocation à la violation de l'article 45 de la Constitution.
Enfin, vers la fin du mois, l'appréhension d'un coup d'État se reproduisant avec plus d'intensité que jamais, un député, M. de Tinguy, dépose une proposition tendant à autoriser les conseils généraux à se saisir de l'autorité publique dans leurs départements en cas d'événements de force majeure.
Le 15 novembre, le citoyen Lagrange dénonce à la tribune deux articles de journaux, du Courrier de la Gironde et du Mémorial bordelais, disant : « ... Nous voulons la réélection du Président... Pour atteindre ce résultat... nous sommes résolus à fouler aux pieds les articles à l'aide desquels on croit enchaîner notre volonté. Nous ne reculerons même pas devant un 18 brumaire, et nous'conseillerons à Louis-Napoléon Bonaparte d'étouffer la République le jour où elle essayera de réaliser une de ses menaces... Oui, nous espérons qu'il ne démentira aucun de ses antécédents. . . et qu il se souviendra toujours que le 18 brumaire fut une des plus belles pages de la vie de son oncle, dont l'épée frappa aux applaudissements de la France une République détestée... La République est une impasse dont la nation n'a aucun moyen de sortir, et à ce compte il doit lui être permis de composer avec cette rigueur de légalité qu'ont seuls les gouvernements sérieusement établis. La grande,
(1) 23 novembre 1851.
l'unique affaire de la nation , c'est de se sauver ; sur un vaisseau prêt à s'engouffrer, on ne regarde pas tant à la discipline... » L'orateur se tourne alors vers le général de Saint-Arnaud : « Ce n'est pas l'avis de M. le ministre de la guerre, qui ordonne avec tant de raison à ses troupes d'avoir le plus profond respect pour la discipline. {Hilarité à droite.) Seulement je regrette qu'il ait oublié d'ajouter, et d'avoir surtout le plus grand respect pour la loi et pour la Constitution... » Puis il continue : « . . .Quand nous nous prenons, mes amis et moi, à arrêter nos esprits sur certains bruits qui courent la rue et la presse, et dont nous entendons l'écho ici même, répétés par tous les couloirs de ce palais, bruits qui hurlent la provocation et la menace. . . nous sommes à nous demander si la loi du 31 mai. . . (n'était pas autre chose) qu'une provocation. [Interruption bruyante.) On espérait l'émeute... Quand vous avez eu rejeté la loi du 31 mai, j'ai entendu dire le lendemain par beaucoup de monde qu'un danger était imminent. . . (puis) à minuit qu'un grand nombre de représentants... étaient réunis ici... Ils délibéraient. Sur quoi? Où était le danger? Ah çà, mais Brennus était donc aux portes de Rome, qu'on entendait tant de bruit sur les degrés du Capitole? » Rires.)
Voix diverses : Gomment, les oies! les cris des oies!
M. Cliapoi : C'étaient des canards! [Nouveaux rires.)
Le citoyen Lagrange : Qu'on nous dise ce qu'on y faisait.
Et chez les questeurs? [Rumeurs à droite.]... Est-ce qu il n'y avait pas quelque menace en l'air? Dites-le-nous!... Vous n'êtes pas assez légers pour vous réunir à minuit pour ne rien faire! [Agitation à droite.)
Malgré tout. l'Assemblée se plaît à consacrer de longues heures à la gaieté. Le 21 novembre, elle ne fait entendre qu'un continuel et bruyant éclat de rire durant un grand discours de Pierre Leroux qui réclame le droit de vote pour les femmes ; ce qui arrache au président Dupin cette exclamation : « Oh! Athénien»! » — Dans cette même séance, on met aux voix un amendement proposé par le général de Grammont et établissant le vote obligatoire; le scrutin a
568 NAPOLEOIS III.
lieu au milieu d'un tel tumulte, n'ayant d'autre cause que l'invraisemblable affolement qui régnait alors dans l'Assemblée, que le président Dupin s'écrie : « Malheureux pays! » Ces séances achevaient de déconsidérer le Parlement dans le pays, et, par contre-coup, mettaientle comble à la popularité du prince regardé plus que jamais non seulement comme le sauveur nécessaire, mais encore comme le sauveur d'une venue urgente. Une solution s'imposait. Le prince, désirant sans doute que l'attaque vînt de l'Assemblée, pensa la pousser à bout en faisant écrire dans le Constitutionnel du 24 novembre un article intitulé : Les deux dictatures, qui de l'aveu de son auteur, M. Granier de Cassagnac (1), « dépassait avec intention toute mesure, provoquant avec la plus violente audace et les droites et les gauches » . Il était ainsi conçu : « Lundi dernier (17 novembre),., on a été à l'épaisseur d'un cheveu des coups de fusil et de la guerre civile. Les partis qui se disputent le pouvoir avaient jeté dans l'Assemblée une proposition ayant pour objet, moins encore de donner une armée au pouvoir législatif que de jeter de l'indécision, du désordre dans les troupes, et de fournir à un général audacieux l'occasion et le moyen d'entraîner un régiment. Si l'Assemblée avait eu la faiblesse de prendre seulement en considération la proposition qui lui était soumise, on lui eût subitement arraché un acte d'accusation. Les conspirateurs avaient arrêté leur coup de main... Armés d'un vote... ils auraient arrêté les ministres en pleine séance, et si ce début avait été heureux, ils auraient essayé d'enlever le Président de la République. Mais le Président de la République et ses amis sont médiocrement disposés à se laisser escamoter; les assaillants eussent donc été accueillis à coup de fusil, ou mieux encore, et la bataille s'engageait dans les rues immédiatement. Ce résultat a été possible jusqu'à 7 heures et demie; le vote de l'Assemblée l'a fait évanouir.
(1) Granier de Cassagxac, Souvenirs du second Empire, t. III, p. 181. — « Quand il revit le prince, après avoir écrit cet article, celui-ci lui tendit le petit doigt de sa main droite, ce qui était sa manière habituelle de donner la main à ceux qu'il aimait particulièrement. » (Tome III, p. 205.)
Certainement rien n'est plus insensé, plus monstrueux, plus criminel qu'un tel dessein; il n'en est pas moins la vérité pure... Cette conspiration flagrante, incessante, contre le Président de la République, a pour auteurs des hommes parlementaires, chefs avoués du parti légitimiste et du parti orléaniste, profondément divisés entre eux, mais unis par la haine commune que leur inspire l'élu du 10 décembre. Elle est organisée depuis dix-huit mois, et du temps où un général notable occupait les Tuileries, il se tint dans ses salons des réunions... où l'on mit en délibération d'arrêter Louis Bonaparte et de le mettre à Vincennes. Il ne saurait y avoir à ce sujet aucun doute; un ancien premier ministre (1) de Louis-Philippe qui assistait à ces réunions avertit le Président de ce qui se tramait contre lui... Cette conspiration dépasse en ridicule toutes celles qui ont été enregistrées dans les livres de Saint-Réal et de Vertot. Abandonnée. . . à la suite des voyages de Claremont et de Wiesbaden... cette ancienne conspiration... contre l'élu du 10 décembre a été reprise récemment... Le dictateur est désigné par tout le monde, c'est le général Changarnier. Ainsi quatre ou cinq anciens ministres, dix à douze anciens députés... voudraient faire jouera l'Assemblée le rôle que voici : remplacer à la tête de la société l'élu de six millions d'hommes par l'élu de quinze ou vingt conspirateurs, le neveu de l'Empereur par un général sans faits d'armes et sans illustration, un nom magique par un nom impuissant, un pouvoir régulier par un pouvoir irrégulier... L'un des conspirateurs disait, il y a deux jours : Il faut en finir! — Il faut en finir? et de quoi donc? Du nom de Louis-Napoléon Bonaparte qui se popularise de plus en plus, de la sagesse de son gouvernement qui lui concilie toutes les familles paisibles et honnêtes, de ses chances de durée... Les conspirateurs ne sont pas dangereux... Le pouvoir, quia la garde et la responsabilité de l'ordre, est, comme bien on le pense, instruit de leurs desseins et de leurs menées, et, quoiqu ils ne la sentent pas, ils ont chacun la main ferme et
(1) M. Mole.
résolue de la justice toujours suspendue à un pouce de leur collet. La preuve qu'ils ne sont pas à craindre, c'est qu'ils ne sont pas encore embarqués. Allez, allez, chevaliers errants des princesses perdues... conspirez tant qu'il vous plaira; promenez dans les ténèbres vos faces blêmes que la peur agite, et signalez au pays les conjurations de l'Elysée pour masquer les vôtres!... Aveuglés par vos passions comme le taureau par le drap rouge, vous donnerez, tète baissée, sur la pointe de l'épée tendue et immobile qui vous attend!... »
Cet article soulève une immense émotion. On sent que décidément la fin est proche. Le National (1) répond au Constitutionnel : «... Bataille! l'organe de l'Elysée menace l'Assemblée d'une bataille si l'Assemblée use de son droit et fait son devoir en votant la loi sur la responsabilité du pouvoir exécutif. Le Coîistitutionnel est enivré des souvenirs du 18 brumaire ; il se croit en mesure de recommencer cette triste épopée ; il ne réfléchit pas qu'il lui manque une chose pour cela, une seule, le héros!... Le défi est jeté à l'Assemblée; s'il n'est pas relevé, elle abdique... » Le Messager dit par la plume de M. E. Forcade : «Des articles comme celui-là sont des actes... Il se peut qu'il y ait des gens qui appellent sur la France l'ère des Césars; il se peut qu'il y en ait qui rêvent pour eux, dans une orgie de gouvernement impossible, le rôle d'affranchis ; mais que ces gens-là se bornent à respirer les fumées de leur noble ambition; qu'ils ne parlent pas de l'armée; l'armée ne fournira à leurs Vitellius ou à leurs Othons ni un préfet du prétoire, ni un tribun des soldats, ni un centurion... » h' Union (2) s'écrie : « ...Il est temps d'en finir avec cet effroyable débordement d'invectives, de calomnies, d'effrontés mensonges, dirigés chaque jour contre le pouvoir représentatif. La mesure est-elle comble? Les écrivains du bonapartisme ont-ils jeté assez de fiel, porté assez d'accusations contre l'Assemblée? Qu'espèrentils encore? Où prétendent-ils arriver?... C'est le Parlement que l'on veut détruire au profit d'une dictature... N'avons-
(1) 25 novembre 1851.
(2) Ibid.
nous pas raison de crier à TAssemblée : Alerte ! Agissez ! voici le jour où pour vous l'action, c'est la vie! » Le Siècle (1) déclare qu'il y a des gens qui sont prêts à tout, des impatients qui ne voient de salut que dans le coup d État, b Tous les atermoiements, toutes les précautions, toutes les diplomaties leur semblent des moyens misérables et insuffisants... La seule manière, suivant eux, de mettre fin à la crise, c'est de faire hardiment un coup de main. Rien de plus simple, on empoigne 300 individus, on fait entourer l'Assemblée par deux bataillons, on place des troupes dans toutes les rues, sur toutes les places, et le tour est fait. Un simple roulement de tambour annonce à l'Europe que le gouvernement de la France vient de changer. Telle est la politique élémentaire préchée chaque jour par ceux qui se donnent comme les amis intimes du prince... »
A l'Assemblée, M. Creton interpelle le ministère sur l'article sensationnel du Constitutionnel. Le Ministre de la justice, M. Daviel, répond que le gouvernement ne saurait être responsable (2) d'un article de journal qu'il n'a pas inspiré, qu'il n'a pas connu avant la publication, pas plus qu'il ne peut l'être des bruits qui circulent soit dans l'Assemblée, soit au dehors. M. Berryer s'élance à la tribune et somme le ministre de déclarer s'il a les preuves de l'existence d'un complot, et dans le cas de l'affirmative, s'il est prêt à poursuivre les criminels. Le Ministre de l'intérieur, M. de Thorigny, s empresse de dire que si les preuves d'un complot contre 1 Assemblée étaient acquises au gouvernement, celui-ci n'hésiterait pas à poursuivre les coupables, quels qu'ils fussent.
Le ministère, à part le général de Saint-Arnaud, ne savait absolument rien de ce qui se tramait dans 1 intimité de lElysée. Le lendemain, 25 novembre, le Président, à la distribution des récompenses aux exposants français de l'Exposition de
(1) 25 novembre 1851.
(2l « Trois jours après le désaveu de sou ministre, le prince me remercia de cel article et m'en demanda un autre poussant encore les choses plus loin. » (GbasiER DK CASSAG^4C, Souveiiirs du second Empire, p. 101.)
Londres, prononçait, dans un langage énigmatique, un discours d'une tournure menaçante : «... Puis-je oublier que tant de merveilles de l'industrie ont été commencées au bruit de l'émeute et achevées au milieu d'une société sans cesse agitée par la crainte du présent comme par les menaces de l'avenir? Et en réfléchissant aux obstacles qu'il vous a fallu vaincre, je me suis dit : Combien elle serait grande, cette nation, si l'on voulait la laisser respirer à l'aise et vivre de sa vie ! En effet, c'est lorsque le crédit commençait à renaître, c'est lorsqu'une idée infernale poussait sans cesse les travailleurs à tarir les sources mêmes du travail, c'est lorsque la démence, se parant du manteau de la philosophie, venait détourner les esprits des occupations régulières pour les jeter dans les spéculations de l'utopie, c'est alors que vous avez montré au monde des produits qu'un calme durable semblait seul permettre d'exécuter. En présence donc de ces résultats inespérés, je dois le répéter, comme elle pourrait être grande, la République française, s'il lui était permis de vaquer à ses véritables affaires et de réformer ses institutions, au lieu d'être sans cesse troublée, d'un côté par les idées démagogiques, et de Tautre par les hallucinations monarchiques ! Les idées démagogiques proclamentelles une vérité? Non. Elles répandent partout l'erreur et le mensonge... Les ressources employées à les réprimer sont autant de pertes pour les améliorations les plus pressantes, pour le soulagement de la misère. Quant aux hallucinations monarchiques, sans faire courir les mêmes dangers, elles entravent également tout progrès, tout travail sérieux. On lutte au lieu de marcher. On voit des hommes, jadis ardents promoteurs des prérogatives de l'autorité royale, se faire conventionnels afin de désarmer le pouvoir, issu du suffrage populaire. On voit ceux qui ont le plus souffert, le plus gémi des révolutions, en provoquer une nouvelle, et cela dans l'unique but de se soustraire au vœu national... Ces efforts seront vains. Tout ce qui est dans la nécessité des temps doit s'accomplir. L'inutile seul ne saurait revivre. Cette cérémonie est encore une preuve que si certaines institutions tombent sans retour,
celles, au contraire, qui sont conformes aux mœurs, aux idées, aux besoins de l'époque, bravent les attaques de l'envie ou du puritanisme... Ne redoutez pas l'avenir. La tranquillité sera maintenue, quoi qu'il arrive. Un gouvernement qui s'appuie sur la masse entière de la nation, qui n'a d'autre mobile que le bien public et qu'anime cette foi ardente qui vous guide sûrement, même à travers un espace où il n'y a pas de route tracée, ce gouvernement, dis-je, saura remplir sa mission, car il a en lui, et le droit qui vient du peuple, et la force qui vient de Dieu ! n
Pour la Patrie {l)y ce discours est un acte. « C'est une magnifique et patriotique réponse à tous les factieux qui s'agitent, à tous les ambitieux qui se liguent dans une ténébreuse et sourde conspiration contre le pouvoir dont la nation a remis entre les mains de Louis-Napoléon le dépôt sacré. Elle sera entendue dans toute la France ; elle vibrera dans toutes les âmes honnêtes; elle entraînera tous les esprits sensés (2)... »
Un libelle, écrit en style apocalyptique, augmente la terreur causée au pays par le désarroi qui règne dans les sphères gouvernementales, c'est le Spectre rouge. « Le terme où nous touchons, dit-il, c'est le chaos social, la barbarie. Il n'y a sur le vieux sol de la Gaule que des riches inquiets ou des pauvres dressés à la haine, à la soif du pillage. Ce qui les retient à cette heure, c'est l'armée... Les prolétaires aspirent au jour où ils tiendront nos petits-enfants et les écraseront sur la pierre!... J'annonce la Jacquerie... Entre le règne de la torche et le règne du sabre, vous n'avez plus de choix. Ce sabre, grâce à Dieu, n'est pas celui de Tamerlan ; il ne sortira pas du fourreau pour détruire, mais pour protéger; il est devenu l'élément civilisateur, car il combat la barbarie !... »
(2) « Nous admirons l'adresse de M. Louis-Napoléon dans tous ces petits discours inquiétants et irrépréhensibles qu'il prononce toujours à propos... Quels que soient le lieu et la circonstance, il sait dire à son profit le mot qui va le plus droit aux préoccupations du moment; il sait le placer, pour ainsi dire, sur la limite de son droit constitutionnel... Le discours aux exposants de Londres... est vraiment un chef-d'œuvre... Il dénote un sens gouvernemental bien plus exercé que bcaacoup de gens ne le souhaiteraient... » ({/iniverf, 28 novembre 1851.)
Ce ne sont pas seulement les journaux et les publications bonapartistes qui crient : La patrie est en danger ; c'est la voix autorisée de l'archevêque de Paris qui se fait entendre : « La sagesse humaine est à bout ; la société tout entière chancelle; comme un homme ivre, au bord de l'abîme, le vieil ordre social s'affaisse. »
Le sentiment est général et se traduit partout, dans les salons comme dans les rues, par cette déclaration aussi simpliste qu'énergique : Ça ne peut pas durer comme ça ! Il n'y a pas de légalité qui tienne ! Il n'y a pas de disposition constitutionnelle qui puisse empêcher une nation, unanime dans son vœu, de faire sa volonté ! Il faut que cela finisse ! Pour l'amour de son pays, que le prince fasse donc ce fameux coup d'État, attendu comme le Messie depuis trois mortelles années, et qu'il agisse vite !
Jusque dans les réceptions de l'Elysée, on parle couramment du coup d'État qui va se faire ; on en rit et on en plaisante, même dans les rangs de la droite, non parce qu'on n'y croit pas, mais au contraire parce qu'on le considère comme fatal. C'est ainsi qu'un député, M. Denjoy, dit à haute voix à Granier de Cassagnac (I) : « Eh bien! quand est-ce que vous nous mettez à la porte ? » et que celui-ci lui répond sur le même ton : « J'espère, mon cher ami, que cela ne tardera pas. »
— Le frère de l'Empereur, le prince Jérôme, mande alors le préfet de police, M. de Maupas, pour le prier d'être l'intermédiaire d'un rapprochement avec son neveu, et à cette occasion, il lui dit (2) : «Avant huit jours mon neveu aura fait son coup d'État... J'ai servi l'Empire jusqu'à sa dernière heure; je veux qu'à son premier jour /e nouveau règne de Jioire dynastie me trouve comme son premier soldat au poste du péril. Le jour du coup d'État, le Président se présentera au peuple ; il faut que le frère de l'Empereur soit à ses côtés... Voyez mon neveu; il a bon cœur... vous arriverez facilement à savoir à quelles conditions la bonne harmonie peut se rétablir. Quant
(1) GuASiEn DE Cassagnac, Souvenirs du second Empire, t. III, p. 211.
(2) De Maupas, Mémoires, p. 236.
h moi, je vous donne pleins pouvoirs; j'oublierai mon âge et mes antécédents pour ne penser qu'au bonheur de revoir la paix dans notre famille... Je ferai la première démarche, je vous autorise à le dire... v. — Cette lettre n'est pas seulement curieuse parce qu'elle nous montre combien l'âme des grands peut être misérable — c'est là le petit côté de l'affaire — elle l'est surtout au point de vue historique, parce qu'elle nous révèle, à la veille du 2 décembre, la toute-puissance du prince fondée, tout comme en décembre 1848, sur une irrésistible popularité.
On racontait, et le fait était exact, que le colonel (1) du régiment de lanciers qui, à Satory, s'était fait remarquer entre tous par son ardeur à donner le signal des cris de : Vive r Empereur ! venait d'offrir, à l'École militaire, aux colonels des autres régiments de la garnison de Paris un punch dans lequel des toasts enthousiastes et inconstitutionnels avaient été portés au chef de l'État. On disait encore, et l'on ne se trompait pas, que la garde de l'Assemblée avait été confiée au 42* de ligne, et qu'il était sous les ordres du colonel Espinasse, aveuglément dévoué au prince. Les chefs de la majorité (2) se réunissaient avec les généraux membres de l'Assemblée et délibéraient sur la situation; le général Bedeau, fort des confidences du général Carrelet, affirmait que l'armée ne marcherait pas contre l'Assemblée nationale; le général Le Flô soutenait le contraire. MM. de Malleville, Duvergier de Hauranne annonçaient que le jour du coup d'État était fixé, que les proclamations au peuple et à l'armée étaient toutes prêtes, que M. de Morny serait nommé ministre de l'intérieur au moment de l'attentat.
Le lundi I" décembre, il y avait réception à l'Elysée. Le prince accueillait tous les visiteurs, — et ils étaient fort nombreux — avec son affabilité ordinaire. Rien dans son attitude ne trahissait la moindre préoccupation. Il montrait son calme et son impassibihté habituels. De son côté, M. de Morny (3)
(1) Odilon Barrot, Mémoires, t. IV, p. 186.
(2) Ibid.
(3) A toujours passé pour le frère utérin du prince ; BU de la reine Hortense et
était à rOpéra-Comique, bien en vue dans une loge, où à une dame lui disant : « On prétend qu'il va y avoir un coup de balai, que ferez-vous? » il répondait nonchalamment : «Je tâcherai d'être du côté du manche. » A dix heures et demie, il se trouvait à l'Elysée, dans le cabinet du Président de la République, où celui-ci venait bientôt le rejoindre et où arrivaient successivement MM. de Persigny{\), le confident le plus intime, l'ami inséparable, l'homme des audaces, l'apôtre du bonapartisme ; Mocquard, chef du cabinet présidentiel ; le préfet de police, M. de Maupas ; le ministre de la guerre, le général de Saim-Arnaud{^). Ils étaient six. En l'espace d'une demi-heure, le plan déjà arrêté fut à nouveau rappelé et précisé ; l'argent nécessaire fut distribué (3), les proclamations au peuple et à l'armée furent envoyées (4) à l'Imprimerie nationale. Quelques brèves paroles furent échangées. M. de Moyniy (5) s'écria : « Il
du comte de Flahaut; ancien officier. Brillants états de service. Au siège de Constantine sauva la vie au général Trézcl. Démissionnaire en 1838. Industriel, fabricant de sucre aux environs de Clermont-Ferrand. Député du Puy-de-Dôme en 1842. — " M. de Morny est venu voir Clément; il lui a dit qu'il ne voyait plus ([u'une chance de salut pour la France; il fallait appeler Henri Y au trône; il veut faire le voyage de Frohsdorf à l'insu des siens. « (Août 1848, Journal de la princesse Mélanie. — Voir les Mémoires du prince de Meïïbrnich, t. VIII, p. 31.) — « Orléaniste ardent... Il assista pour la première fois à l'une de nos réunions le 1" décembre; le prince, le général de Saint-Arnaud et moi l'initiâmes aux détails d'exécution depuis longtemps résolus. » (Dk Maupas, Mémoires, p. 291.)
(1) « Parmi les liommes qui avaient encouragé vivement le prince dans la voie d'une solution décisive... il faut placer en première ligne le comte de Persigny. » (De Macpas, Mémoires, p. 288.)
(2) « Courageux, résolu, il voyait sans la moindre émotion l'heure du péril arriver. » (De Maupas, Mémoires, p. 287.)
(3) A la séance de la Chambre des députés du 28 juin 1892, M- Camille Pelletan prétendait que le prince, à la veille du coup d'Etat, avait pris 25 millions à la Banque de France. C'est une erreur, ainsi que le déclarait M. Burdeau. Le prince n'avait à sa disposition que quelques centaines de mille francs qui se trouvaient légitimement en sa possession. 11 n'a jamais pris un centime à personne; en revanche, il avait la main constamment toute grande ouverte pour tous. Au mois d'avril 1851, il avait emprunté 500,000 francs au maréchal duc de Valence. [Papiers et correspondance de la famille impériale trouvés aux Tuileries, édit. Garnier.)
(4) Elles furent portées à l'imprimerie par le lieutenant-colonel de Béville, officier d'ordonnance du Président.
(5) Ghanier de Cassao'ac, Souvenirs du second Empire, p. 217.
est bien entendu que chacun y est pour sa peau. » M. Moc- (juard répondit : « Sans doute ! mais la mienne est déjà si usée que je ne joue pas bien gros jeu. » Le prince dit alors : a J'ai confiance dans le succès ; j'ai comme toujours à mon doigt une bague de ma mère, dont le chaton porte pour devise : Espère ! ^ C'était toujours l'homme de Strasbourg et de Boulogne ; ce qu'il fut jusqu'à la fin (1). A onze heures, tout était terminé. Si M. Tliiers fit alors une ronde suprême, il put constater qu'avant minuit on dormait dans tout le palais de l'Élvsée. Le lendemain, au lever du jour, le coup d État était accompli. La France entière y applaudissait. Trois semaines après (vote des 20 et 21 décembre), elle le sanctionnait par sept millions quatre cent quatre-vingt-un mille deux cent trente et un suffrages (2). On ne saurait contester la sincérité de ce verdict national. Il n'y a pas de pression officielle qui puisse entraîner sept millions de suffrages. Ce fut une nouvelle et prodigieuse acclamation populaire (3). L'histoire n'en condamnera pas
^Ij Le 3 décembre était le jour anniversaire du cooronnement de Napoléon I" et de la victoire d'Austerlitz.
(2) Voir le Moniteur du 15 janvier 1852.
(3) » (Les représentants de la gauche; avaient afUrmé avec une grande solennité que le peuple tout entier s'insurgerait pour la défense du Droit et de la Constitution, et ce peuple n'avait que des sarcasmes pour les victimes du Droit et de la Constitution. — Ah! disaient les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, ce sont les vingt-cinq francs qu'on va coffrer! C'est bien joué! ^L'indemnité des représentants était de 25 francs par jour.) » ^Odilon Barkot, Mémoires, t. IV, p. 231.) — « ...;^La) part de la fortune est grande sans doute i^dans son succès, mais elle n'exclut pas celle qu'il faut faire à la capacité personnelle de Louis-^Napoléon, et cette capacité que ses adversaires ont commis la faute de méconnaître, est incontestable. Je ne suis pas suspect à cet égard. £h bien... cette foi dans sa destinée, cette force de volonté, cette patience et cette audace dans ses résolutions en faisaient déjà un homme hors ligne... » (Odilon Barrot, id.'^.
On raconte que le géuéral Changarnier dit au commissaire de police Leras qui le conduisait à Mazas : « La réélection du Président était certaine ; il n'avait pas besoin de recourir à un coup d'État; il se donne bien de la peine inutilement. >
Au moment même du coup d'État, le Siècle, sans trouver d'écho, écrivait encore le 2 décembre : ■ ...Entre vous, messieurs, et l'Empire, il y a la France piétinée par l'étranger, rejetée violemment entre les bras de l'ancien régime, privée d'une partie de son territoire, grevée du milliard de l'occupation... il v a des monceaux de cadavres... un océan de sang... La dissolution violente de l'Assemblée n'est pas possible... Un 18 brumaire sans Bonaparte serait quelque chose de plus inconcevable... que l'Empire sans l'Empereur... ■ De son cùlé, c'est en vain que VOpinion publique, ce même jour, s'écriait : » L'Empire demande à
moins le prince, parce qu'il n'est jamais permis de violer une Constitution librement acceptée, ni de manquer à une parole librement donnée; mais elle n'aura garde d'oublier que, privé du droit de dissolution, il ne pouvait faire appel au pays, et qu'il avait pour lui la majorité dans le Parlement, la presque unanimité des conseils généraux, la nation entière, y compris l'armée; tout le monde enfin. En même temps, elle condamnera surtout la France, sa complice, son impatiente et impérieuse complice. Dans son jugement définitif, elle sera indulgente au Président de la République, et elle réservera toutes ses sévérités pour l'Empereur.
recommencer l'Empereur, c'est-à-dire que le corps demande à vivre sans l'âme, que la lampe demande à éclairer sans l'huile... L'Empire sans l'Empereur, cela ressemblerait à un train essayant de marcher sans locomotive... »
TABLE DES xMATIÈRES