LA PLUS BELLE FEMME DU SIECLE
(naturellement), par
Mme la comtesse de castiglione
Dommage qu'elle se soit arrêtée au projet! On en eût lu de joyeuses sur la formation de l'Italie et le sauvetage du Pape, par la belle Virginie ! D'ailleurs, elle abondait en projets de ce bord. A l'Exposition Universelle de 1900, elle voulait se faire réserver une salle spéciale, qu'elle décorerait de cinq cents portraits d'elle (2). En attendant, « la plus belle femme du siècle » avait des bontés amoureuses pour Charles, son domestique (3), et couchait avec sa concierge.
(i) Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite... ; p. 234.
(2) Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite...; p. 24g.
(3) Frédéric Loliée, Les Femmes du second Empire... ; p. 60.
« La pipelette était avec moi, dans mon lit », écrit-elle à un ami (i). J'ajoute que cette préposée au cordon avait été appelée en cet endroit pour chauffer Mme la comtesse de Castiglione, laquelle avait froid. Après cela je veux bien qu'on dise que Virginie avait gardé toute sa raison.
Jours bénis de naguère où la discipline d'un labeur tyrannique et cher ne m'avait point encore condamné aux veilles sévères parmi les livres de mes chambres ! Poète, alors, avec des amis précieux et enthousiastes, retraités depuis dans des sous-préfectures ou des études de notaire, je cherchais le sourire de la gloire dans ces tavernes où la fumée des pipes dérobe le visage de la Muse à ceux qui l'y viennent chérir. Il vous en souvient, vous qui, alors, à la suite de l'Hellène Moréas à la belle moustache bleue, touchiez la lyre française suivant le mode de Ronsard, jeune et noble Emmanuel Signoret, descendu, depuis, au royaume des ombres heureuses, et toi qui, maintenant, après avoir instauré une école poétique nouvelle, rédige des contrats de mariage dans cette salle basse où le pampre jaunit à la fenêtre à croisillons anciens ! Il vous en souvient, de cette nuit légère de mai, où, au long des arcades sonores et désertes de la rue de Castiglione nous descendions vers ces bars où jusqu'à des heures tardives nous trompions le rêve de nos jeunesses oisives. Et l'un de nous dit : « II y a un beau poème à faire sur cette vieille petite Mme de Casti-
(i) Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite.,,] p. 284.
giione qui promène ses chiens dans la rue de Castiglione. » Beau poème, c'est vrai, mais qui, dans ses rimes eût enclos moins de mélancolie que cette ombre que nous regardâmes aller à petits pas et disparaître au coude de la rue de Rivoli, sans qu'à aucun de nous trois son nom eût rappelé ce que, depuis, nous avons appris. Et qui de nous y songeait encore, quand, descendant la rue des Capucines, la haute voix d'Emmanuel Signoret proclamait vers la lune rasant le faîte bleu et luisant des toits :
L'aile en fureur, l'hiver sur les monts vole et vente, Du sang glacé des fleurs se paissent les janviers. Votre pleine verdure étincelle vivante, Vous, oliviers que f aime, oliviers! oliviers I...
Voilà le souvenir qui m'est demeuré de la première et seule fois où je vis Mme de Castiglione. Alors, il lui demeurait peu d'années à vivre. Elle se disait atteinte de treize maladies, parmi lesquelles celles de la paralysie des reins et de la déviation de la colonne vertébrale, paraissaient incurables (i). Pourtant ce ne furent point celles-là qui l'achevèrent et l'emportèrent. Un dimanche, ce fut une hémorragie cérébrale qui la coucha. Le 28 novembre i>899, à trois heures du matin, seule, au-dessus du restaurant déserté, elle trépassait. Par son testament elle décidait avec minutie des détails de sa dernière et funèbre toilette. Pour envelopper son beau corps accablé des maux de la terre, elle voulait la chemise de nuit « de Compiègne, de 1867 », — la première nuit avec TEmpereur, — et un peignoir de velours
( I ) Frédéric Loliée, Grandeur et Déclin d'une favorite, dans La Revue, i5 mars 1912, p. 2o5.
noir et de peluche blanche. A son cou flétri et ruiné, elle se voulait le collier à neuf rangs de perles noires et blanches ; à ses poignets maigris deux bracelets. Sa tête à la chevelure blanche devait reposer sur un oreiller en tapisserie à point en croix, de soie floche doublée de satin violet avec des bouquets de pensées et une cordelière violette. Ses chiens étaient morts; elle les exigeait posés, empaillés, sous ses pieds, leur poil serré dans une robe d'hiver bleue et violette à son chifl're, des colliers de fleurs au cou (i). Sur cette mise en scène théâtrale, le charpentier allait clouer la planche du cercueil.
Le 29 novembre, à trois heures de l'après-midi, il fut porté à réglise de la Madeleine. Huit ou dix amis entouraient la bière, parmi la fade odeur des cires jaunes et des fleurs fanées de l'enterrement. Tel fut le cortège de la] « divine Virginie ». Le silence, la solitude, l'abandon.^ L'absoute donnée, sous ses gouttes d'eau bénite humides encore, le cercueil fut descendu provisoirement dans les caves de l'église (2). Quelque temps plus tard, on l'inhumait au cimetière du Père La Chaise, 85^ division, 3^ ligne, face 84, n^ 43 de la 87, dit dans son sinistre laconisme le « bulletin de situation de sépulture », que j'ai là devant moi. C'est là-haut, dominant Paris, tout près de la mosquée qui tombe en ruines, dans cette mélancolique partie
(i) Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite,.. ; pp. 292, 293.
{2) « Hier, à trois heures, dans l'immense nef de la Madeleine, un cercueil voilé de noir, autour duquel huit ou dix personnes se pressaient, recueillies, prévenues au hasard par une vieille servante ; la bénédiction^ les vêpres des morts psalmodiés par quelques membres du clergé, nulle pompe, aucune: parenté. Le corps déposé dans les caveaux de l'église en attendant les ordresvenus d'Italie... » — Le Gaulois^ 3o novembre 1899.
NAPOLÉON III ET LES FEMMES 23g
du cimetière encore inculte, où le gravât se mêle au chardon et où traînent, sous un ciel bas, les épaisses et lourdes fumées du four crématoire. Sur la pierre, neuve encore, déjà la pluie et la poussière commencent à effacer la sobre et sèche épitaphe :
Virginie Oldoïni
comtesse
Verasis de Castiglione