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LE CHATEAU DE BOULOGNE-SUR-MER

(D'après une photographie prise en 1912.)

NAPOLÉON III ET LES FEMMES qS

Mimi-la Bouchère n'est pas une fiction populaire. En 1809, elle était née à Calais, Aglaë-Françoise-Louise Vandemale (i). Son frère était concierge de l'abattoir et était appelé, lui aussi, Mimi, par abréviation du nom du père qui était Barthélémy (2). Détail local : pour le peuple du port boulonnais, et celui des casernes aussi, je le présume, une « Mimi-la-Bouchère » est le surnom des filles à soldats (3). J'ignore si la femme Vandemale était une facile créature de cette catégorie, mais les registres de l'état civil me forcent à constater que, le 3i juillet i838, n'étant point mariée, il lui était né un fils : Henry-Charles. Quelles furent, à la réalité, ses possibles relations avec le prince captif ? Rien ne permet de dire qu'elle fut choisie, et le choix eût été pour le moins curieux, pour femme de chambre. La municipalité de Boulogne-sur-Mer prit pour ce travail un sieur Hautin (4) et un nommé Bernard François (5), l'un comme valet de chambre, l'autre comme balayeur. Le nom de Mimi-la-Bouchère ne figure dans les documents qu'au bas d'une facture de vin livré aux prisonniers. Cette indication

(i) L'état civil de Mimi-la-Bouchère a été reconstitué ici grâce aux soins amicaux de M. Emile Hiance, archiviste communal de Boulogne-sur-Mer, qui, dans ces recherches, a été un véritable collaborateur à qui je dois le témoignage public de mon affectueuse gratitude.

(2) Communication de M. Emile Hiance, archiviste communal de Boulogne-sur-Mer.

(3) Communication de M. Alphonse Lefebvre, de Boulogne-sur-Mer.

(4) « Je connais {sic) avoir (sic) dix francs et dix sous pour avoir étté valé (sic) de chamdre (sic) au chatos {sic) pour la faire {sic) du prince Louis-Bonaparte. — Hautin. » — Archives communales de Boulogne-sur-Mer.

(5) « Il est dû à Bernard François pour avoir été occupé pendant deux jours à balayer les chambres occupées par M, Louis-Napoléon au château à 2 fr. 5o parjour.... 5.oo. —A Boulogne-sur-Mer, 25 mai 1841. Pour acquit : Bernard. » — - Archives communales de Boulogne-sur-Mer.

doit rendre suspecte la légende de ses amours passagères avec Louis-Napoléon^ encore que celui-ci, en amour, ne fut pas un raffiné (i) et qu'il eût pu se réclamer de Charles-Quint, lequel aimait particulièrement les jolies bouchères de sa bonne ville de Gand, où les bouchers sont encore appelés « les enfants du prince (2) ». J'incline à croire ce conte apocryphe. L'état d'abattement du prince, la brièveté de son séjour à Boulogne-sur-Mer, l'unique fait de la fourniture du vin au château par Mimi-la-Bouchère, tout permet de croire qu'on se trouve en présence ici d'une légende grossière basée sur on ne sait quelle plaisanterie. Sur un autre point encore, elle peut être ruinée. Il apparaît comme certain que Napoléon III se souvint de la Mimi de 1840 et qu'il fit entrer son fils Henri-Charles à Saint- Cyr ou à Polytechnique, — on ne précise point. Or, ce fils, en i858, fut réformé pour myopie ! Il était photographe, et, en i863, il gîtait à Paris, au n" 172, rue Saint- Denis. En 1841, par son mariage avec un sieur Pierret, Mimi avait légitimé la naissance de ce fils, voire celle de sa fille, Louise-Emma, qui vit le jour le 16 novembre 1841. En i85i, on voit Mimi établie marchande-bouchère, ou revendeuse de viandes, place Navarin à Boulogne. Elle ne borna point son commerce à son étal, et une curieuse note locale nous donne sa silhouette, telle qu'elle apparut aux vieux Boulonnais qui en ont gardé le souvenir :

(1} Pierre de Lano, Les Bals travestis elles Tableaux vivants sous le second Empire... ; p. 89; Pierre de Lano, Histoire anecdotique du second Empire ; L'Empereur [Napoléon III) ; Paris, s. d., in-i8, p. 28.

(2) Lettre de Victor Hugo à Mme Victor Hugo; Gand, 28 août iSSy. — Victor Hugo, En voyage; France et Belgique; Paris, s. d.,édit. A^e varietur, in-i8, pp. 114, ii5.

NAPOLÉON III ET LES FEMMES g5

Lai femme Pierret, plus connue sous le nom de Mimi-la-Bouchère ou la Mère des soldats. Excellente créature, qui avait un faible pour les piilitaires ; elle les attirait chez elle, rue Saint-Louis (à présent rue de l'Hôpital), leur donnait à manger et à boire, raccommodant leurs effets, recousant leurs boutons et leur rendait mille petits services. Elle leur prétait même parfois de petites sommes, et cela se répéttaità la caserne, aussi quelques-uns furent assez indélicats pour l'exploiter. En somme, très bonne créature, compatissante et agréable pour tous; elle fut regrettée dans son quartier (i).

Ne serait-ce pas là, dans cette échoppe, entre le schnick et le brie sur le quignon, que serait née la légende galante de Mimi-la-Bouchère ? D'avoir, dans l'au-delà de son passé, aperçu dans la geôle passagère, l'Empereur d'aujourd'hui, n'avait-elle pas gardé le souvenir qu'amplifient et exagèrent ceux qui touchèrent à de grandes catastrophes? Le beau conte à faire aux tourlourous et aux fricoteurs de l'estaminet, que celui d'un prince déposant ses hommages aux pieds d'une belle bouchère ! Trame édifiante où broder on ne sait quels vulgaires et extravagants romans ! Mais pour Mimi la chose n'aida point à sa fortune. En i856, elle quittait Boulogne pour Paris. Sa famille s'y établit, et elle-même ne regagna les bords de la Liane que pour y achever, obscurément et misérablement, une vie dont on ne saurait rien si le rayon de la légende ne la dorait furtivement d'un faux et bref éclat.

Le 8 août (2), à huit heure et demie du matin, sa voiture

(i) Le Chercheur, Vieux types populaires, dans Les Causeries boulonnaises, de la France du Nord, 24 juin iSgS. (2) Elias Reghavlt, Histoire de huit ans ; 1840-1848 ; faisant suite à

gÔ LES SECRETS DU SECOND EMPIRE

flanquée d'un peloton de gardes municipaux et de lanciers, Louis-Napoléon quittait le château de Boulogne (i). En attendant l'instruction de son procès, car cette fois on avait résolu de le faire juger, et pour éviter les manifestations bonapartistes de Paris, le gouvernement avait décidé de le rapprocher de la capitale, et, temporairement, de l'interner au fort de Ham, en Picardie. Le prince y arriva de nuit, à la lueur des flambeaux crachant leurs flammèches vers les vieux murs du château fort. Il était une heure du matin. Le 1 1 août, il reprenait le chemin de Paris; le 28 septembre, il comparaissait devant la Cour des Pairs, qui, le 3 octobre, le condamnait à l'emprisonnement perpétuel dans une forteresse située sur le territoire continental du royaume. Le 7 octobre, la forteresse choisie étant Ham, Louis-Napoléon réintégrait le château où il avait, deux mois auparavant, passé de rapides heures.

Si le château de Boulogne a de l'autrefois le tragique muet et immobile, la terreur figée et silencieuse parmi les automnales verdures de ses longs remparts solitaires, la forteresse de Ham a de naguère toute la mélancolie, tout l'ennui résigné et humide. Murs et bâtiments portent la greffe féodale de ce connétable de Saint-Pol qui les bâtit solidement parmi les marais picards (2). Les remparts, flanqués de tours et dominés par un donjon, évoquaient ces

VHistoire de dix ans; 1830-1840 ; par M. Louis Blanc^ et complétant le règne de Louis-Philippe ; Paris, 1871, in-8, t. I, p. 3oi.

(i) U Annotateur... ; 3i avril 1840.

(2) Sur l'iiistoire du Fort de Ham, cf. J.-G.-C. de Feuillide, Le Château de Ham, son histoire, ses seigneurs, ses prisonniers; Paris, 1842, in-8; Charles Gomart, Ham, son château et ses prisonniers ; Ham et Paris. 1894, in-8.

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vieux châteaux romantiques où Dunois aime rêver. Dans la cour, à l'automne venu, un magnifique arbre de la Liberté, planté sous la Terreur, par André Dumont, le conventionnel, semait l'or rouillé de sa frondaison dévastée. Proche les pierres moussues des courtines, le canal de Saint-Quentin roulait son eau lente où descendaient les chalands paresseux. Le paysage était d'une tristesse épuisante, paré de lointaines verdures, d'eaux mortes, envahi de brumes hivernales accrochant leurs écharpes aux gémissants roseaux des marais battus de l'aigre vent. Par cette finissante journée de mars, noyée de pluie, où je le visitai, qu'avait-il qui n'était point pareil à ce qu'il fut naguère, ce château où battaient lugubrement les roulements maladroits d'une école de tambours, et ce rempart à l'herbe rase, entre les tours crénelées et jaunies, où retentissaient et s'éploraient les sonneries de quels nostalgiques clairons? Ah! le gris ennui enclos entre ces murailles énormes et mêlé à la fade odeur moisie des caves où sur la clef de voûte, se frise et ondule la houppe héraldique de Messieurs de Saint-Pol ! Et rien à l'horizon, que ces éternelles eaux dormantes, leur infinie mélancolie, et, là-bas, Ham aux étroites ruelles et obscures venelles, aux noms doucement archaïques, — rue Saint- Vaneng, rue du Grenier-à-Sel, — où, dans le silence monacal et la paix quasi-conventuelle qui les ouatte, claque sur l'aigu caillou le dur sabot, Ham |. enveloppé de l'humide brune montée et déroulée des herbeuses rives de la Somme glissant parmi les prairies hantées de poules d'eau.

Au premier étage d'un des bâtiments, un appartement de

trois pièces, pour la mise en état duquel M. de Rémusat, le ministre, avait accordé le maigre subside de 600 francs (i), fut réservé au prince. C'était un cabinet de travail décoré d'un grand bureau en acajou, d'une vieille commode, d'un canapé, d'un fauteuil, de quatre chaises de paille et d'une table en sapin garnie d'un tapis vert. Dans un coin, il y avait un paravent garni de dessins satiriques découpés dans le Charivari. Au long des murs nus et gris étaient suspendus les portraits de l'Empereur et d'Hortense. Sur la cheminée s'érigeait le buste de Napoléon et de Joséphine, tandis que des statuettes de soldats de la Garde achevaient de donner à la pièce un caractère d'intimité militaire. Sur des planches étaient jetés des livres, une collection du Moniteur et cinquante volumes du Journal des Débats. Aussi modeste était la chambre à coucher dont le lit était en bois peint comme la toilette, et que chauffait un poêle de faïence. Les tablettes en sapin étaient ornées d'objets de toilette aux armes impériales. La troisième pièce était un laboratoire (2). Des fenêtres à petites vitres éclairaient ces rudes et noirs décors. Le front aux carreaux, le prince pouvait voir sous lui les hommes de la garnison montant la garde. Le fort contenait 400 soldats d'infanterie. Ils avaient été tirés du 46^ de ligne de Strasbourg et du 42% de Boulogne-sur-Mer (3). Ils étaient placés sous le commandement du chef de bataillon Girardet, et la place avait pour gouverneur le major Dell) Fernand Gibaudeau, Napoléon III intime... ; p. 90.

(2) H. Thirria, Napoléon III avant TEmpire... ; t. I, pp. 207-208.

(3) [Fr. Briffault, de Brighton], Le Prisonnier de Ham ; Paris, 1849, in-i8, p. 53. — « Fr. Briffault, qui n'était, a-t-on dit, qu'un prête-nom du général Montholon... > — A. Morel, Napoléon III... ;^. 296.

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