‹ Napoléon III intimeChapitre 107 sur 114 · Corrttpondance privée de M. Thouvenet^ i. i · texte numérisé non relu

Corrttpondance privée de M. Thouvenet^ i. i

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l*exil, remplissaient, sans le moindre effort, un devoir élémentaire, l'Empereur témoignait vivement sa reconndssance, presque sa surprise d'une fldélité si naturelle. Pour réfuter certaine des odieuses niaiseries débitées sur son compte, Tun d*eux écrivait-il un opuscule de quelques pages? L'Empereur lui en savait gré, comme d'une œuvre importante et méritoire, et le lui disait par un billet tel que le suivant, daté du 9 novembre 1871 : « Mon cher Monsieur X... je viens vous remerciet^ du nouveau service que vous m'avez rendu. Votre brochure sur.... est un chef-d'œuvre d'esprit et de logique, comme tout ce qui sort de votre plume y etc. »

Un jour cependant, — un seul jour, — Napoléon III voulut se montrer sévère et faire une » exécution. » Parmi les ofQciers de sa maison, qui devaient, presque tous, lui rester si dévoués, Tun des plus anciens, Tun des plus comblés, avait montré pour ses malheurs une indifférence dont tout le monde avidt été révolté. Il ne crut pouvoir se dispenser toutefois d'aller, après tous les autres, saluer son maître exilé. Napoléon III, que son ingratitude avait particulièrement peiné, voulut lui faire sentir qu'il n'était point la dupe de cette tardive démarche et lui manifester « tout son mécontentement ». Au comte Davillicr, demandant s'il pouvait l'introduire, l'Empereur dit donc: « Soit!.. Et décidément je ne ferai allusion à rien.... Cela me serait pénible. Seulement, dans cinq minutes, je vous prie de m'annonccr une autre personne. » Et voilà comment Napoléon III, quand par hasard il voulait être sévère, exécutait les gensl

L'Empereur ayant recruté dans tous les camps, et la plupart de ceux qu'il avait ralliés, de droite ou de gauche, lui restant attachés, on voyait arriver successivement à Chislehurst des hommes de toute origine : impérialistes de naissance, impérialistes de Tavant-veille, ou de la veille seule-» ment, et môme, parmi eux, quelques impérialistes du lendemain de la chute : cœurs élevés, que révoltaient l'injustice, la bassesse et qui n'avaient franchement épousé la cause iropé-

riale que le jour de sa défaite. C'était, par exemple, Georges Seigneur, ancien rédacteur de YUnion^ que nous entendîmes crier, avec une grave émotion, et pour la première fois de sa vie: Vive t Emperetir l dans la soirée du 3 septembre, où Ton apprit aux représentants des journaux la captivité de Napoléon III; — qui, le lendemain, lutta énergiquement, pour empocher d'ouvrir aux émeutiers la grille du Corps législatif, en disant ce joli mot : « Je tiens le serment du général Trochu. » C'était encore Jules Amigues, qui s'était dit, s'était cru républicain, jusqu'au jour où il avait vu la République bénéficier joyeusement de nos désastres. .

Ces visiteurs d*origines diverses ne pouvaient envisager de la même façon les tragiques événements où avait sombré l'Empire, ni leur cause, ni la conduite qu'il faudrait tenir, si le pays rappelait un jour Napoléon III ou son fils. Tous étaient cependant d'accord sur un point : TEmpereur devait repousser les mensongères accusations dont il était Tobjet; — soit en rappelant à la pudeur certains de ceux qui vociféraient le plus bruyamment contre lui; — soit en restitituant à chacun, civil ou militaire, la part de responsabilité qui lui revenait. Napoléon III s*y refusait nettement. Il y avait quelque mérite; car, encouragée par son silence, la calomnie se déchaînait alors de plus belle. Ce n*étàit plus seulement la guerre et la défaite qu*on devait à TégoTsme de l'Empereur : c'était, par surcroît, la Commune! Pour sauver sa couronne, il avait déjà attiré les Prussiens A Paris; pour la. reconquérir, il livrait maintenant Paris aux anarchistes !

Dès le 19 mars, une proclamation signée des ministres de M. Thiers, — même d'un amiral à qui son passé aurait dû interdire cette faiblesse, — parlait des chefs de l'insurrection triomphante en disant : « Personne ne les connaît. Sont-ils communistes, ou bonapartistes^ ou Prussiens? >» Thème ingénieux, qu'allaient quotidiennement développer les journaux, — tous les journaux : ceux du parti gouvernant, pour qui les chefs de la Commune n'étaient certes

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pas des inconnus, puisqu'il entretenait avec eux, depuis longtemps, les plus étroites relations, et que, le jour de sa victoire, il avait tiré de prison la plupart d'entre eux, pour leur donner des grades et des emplois ; — même les journaux du parti « conservateur-libéral », qui avaient plus ou moins protesté contre leur incarcération sousTEmpire, qui avaient notamment pris fait et cause pour le fameux Mégy, qui reprochaient, en 1870, au Gouvernement impérial d'exploiter honteusement le spectre rouge. Nous ne voulons les nommer ni les uns ni les autres ; — s'ils nous lisent, ils se reconnaîtront ; et cela nous sufGra; — nous nous bornerons à les citer, très fidèlement : « Le bruit court, — disait Tun, — que parmi les tralneurs de canons de Montmartre, il y a des condottières bonapartistes. Ils gagnent la solde que Tex-empereur est assez riche pour leur payer. Voilà l'emploi que fait de l'argent qu'elle nous a pris la dynastie qui nous a exploités pendant vingt ans. » — <c II parait certain, — affirme un autre, — que dans le mouvement se trouvent mêlés des agents bonapartistes qui recrutent, à prix d'argent, des soldats pour l'émeute. Des traites d*une maison anglaise ont été rapportées de Bruxelles par quelques-uns de ces agents. » Un troisième est mieux renseigné : « Il est certain que Tor bonapartiste est versé à pleines mains, et qu'au lieu de 1 fr. 50, il est alloué aux gardes nationaux embrigadés 6 francs par jour... Les cabarets sont pleins de gens qui payent en or. M. Rouher est à Paris. » Mais, s'il dirige de loin le mouvement, il n'opère pas lui-même. Il laisse ce soin... à M. Conti... Oui, ce digne et respectable Conti, déjà mortellement atteint, à qui, le 1*' mars, un héroïque dévouement a pu seul donner la force nécessaire pour défendre son souverain contre cinq cents furieux, c'est lui qui va, de faubourg en faubourg, embrigadant les émeutiers : c< Il a été vu aux Batignolles distribuant de l'argent. » Et la presse do province s'en mêle ! Un journal royaliste de Lyon fournit à ses confrères, trop heureux de s*en emparer, des détails précis : c< La somme envoyée

J^ Oen^vo à Paris est de sept millions. Ce n'est pas sans quelques difQcultés qu'on l*a fait passer. » Il sait comment ou 8*y est pris et le raconte. Pour un peu, il indiquerait le nombre des billets de banque et le millésime des pièces d*or : comment ne pas croire des gens si minutieusement informés?

Ah I certes, s'il plaisait à Napoléon III de relever ces stupides et misérables calomnies, plus d'un calomniateur rentrerait aussitôt sous terre. Les crocheteurs des tiroirs de son cabinet n'avaient pas trouvé, mis de côté tous les petits papiers compromettants pour certains de leurs amis, — qui pouvaient cesser de l'être. Beaucoup avaient été sauvés, dont la publication eût fait bien des victimes ! Qu'on suppose, dans la situation où se trouvait alors TEmpereur, un homme ayant l'Ame moins iière, plus vindicative, — comme M. Thiers par exemple, qui poursuivait son successeur de violents sarcasmes et s*écriait publiquement : « C'est indigne! II s'est conduit envers moi... comme Trochu envers l'Impératrice !» ; — quelle écrasante revanche il aurait pu prendre, en disant :

<c Ma patience est à bout ; il faut qu'on vous connaisse enfin!... Toi, l'an dernier, tu me demandais la préfecture de la Gironde; — toi, dix ans plus tôt, tu sollicitais forthum'* blement celle qu*il me plairait de te donner; — toi, ta désirais ardemment être mon officier d'ordonnance ; — toi, tu avais falsifié des actes de l'Etat civil; et, sans mon intervention, tout le monde l'eût appris; — toi, tu demandais avec instances au prince Napoléon, ton ministre alors, un poste d'avancement, qui te fournit « l'occasion de repdre de nouveaux services à l'Empereur »; — toi, tu causais volontiers des hommes et des affaires de ton parti avec un de mes ministres, qui, à la fin de chaque mois, te témoignait sinon son estime, du moins sa reconnaissance; — toi, tu collaborais, sous un pseudonyme, au Dix^ Décembre ; et, toi, à YEtendard; — toi, tu rédigeais des journaux de préfecture, où tu défendais « avec une profonde conviction

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le souverain et le gouvernementqui ont sauvé le pays » ; — toi» si célèbre aujourd'hui, sous un sobriquet ridicule, tu aspirais, un an avant ma chute, à la même fonction ; — toi, dont le journal est, de tous, le plus acharné contre moi, tu fus mon sous-préfet, et, si tu cessas de Tôtre, ce ne fut pas pour défaut de zèle ; — toi qui faisais autrefois de si belles apologies du coup d'Etat, tu es devenu mon ennemi, parce que M. Rouher t'enleva un emploi, dont tu trafiquais ; — toi qui, aujourd'hui royaliste fervent, répudies avec dédain «un gouvernement d*aventure », tu oublies qu'il y a cinq ans, tu m'adressais une lettre suppliante où tu me demandais de l'argent, beaucoup d'argent pour te sauver, disais-tu, « plus que la vie, Thonneur» ; puis, la somme reçue, une autre où tu me jurais, avec effusion, un dévouement « à toute épreuve » ; et ces lettres sont là, sous ma maini »

Napoléon III aurait pu continuer longtemps ainsi. Mais il ne voulait pas s'abaisser à de telles représailles. Il avait eu, nous le répétons, une très haute conception de ses devoirs de souverain, — et ne se croyait pas affranchi de ces devoirs par sa déchéance . « L'honneur de la France, disait-il à ceux qui s'étonnaient de sa générosité, est fait de l'honneur des citoyens : ce n'est pas à moi, qui ai régné sur elle, d'amoindrir ce patrimoine national. La honte que j'infligerais ù tel général, à tel officier, éclabousserait toute l'armée ; je l'aime trop pour lui causer cette peine et ce tort. D'ailleurs, ceux qui me demandaient un service d'argent comptaient sur ma discrétion ; et je tiens, malgré leur ingratitude, à justifier leur confiance. »

Quant à se défendre aux dépens de ceux qui, à l'armée ou dans les fonctions publiques, l'avaient mal secondé, l'Empereur y était encore moins disposé : il l'aurait pu cependant, de l'aveu même d'écrivains qui l'ont peu ménagé. Indiquant le vaste dessein qu'il avait poursuivi au dehors, M. A. Sorel écrivait récemment qu' « on ne peut refuser i ce dessein de remaniement de l'Europe non seulement de la généro-

site, mais de la grandeur »; puis, avouant, — comme nous Tavons nous-mème indiqué plus haut, — quelles entraves les entreprises du souverain avaient rencontrées dans la seconde période de son règne, il ajoutait que « Napoléon III se trouva condamné par les nécessités de son gouvernement intérieur », condamné « par les résistances de quelques-uns de ses meilleurs conseillers et de presque tous ses diplomates » à « louvoyer », à « atermoyer sans cesse »; que (c jamais politique ne fut plus contrariée que la sienne » ; et qu'ayant eu a des serviteurs capables et dévoués, il fut cependant un des princes les plus mal servis ^ » . Napoléon III pouvait le penser : il ne voulait pas le dire ; non seulement parce qu*il lui eût répugné de compromettre, pour son propre intérêt, des serviteurs « dévoués », mais par un autre sentiment non moins élevé. En prenant le pouvoir il s'était déclaré « responsable », et n'avait pas considéré ce mot comme une vaine formule. Ayant toujours pris, continuant à prendre au sérieux sa responsabilité constitutionnelle, il se croyait tenu de couvrir tous les agents qu'il avait librement choisis, acceptés ou maintenus et reconnaissait à l'opinion le droit de lui demander compte à lui-même de leur insuffisance'; — ce dont, il faut l'ajouter, leur insuffisance abusait parfois, en s'abritant d'ellemême derrière la responsabilité que le souverain détrôné revendiquait si fièrement.

Ceux que l'Empereur tenait le plus à couvrir, c'étaient ses généraux malheureux. Oubliant tous leurs services passés, on s'était montré sans pitié pour eux. A l'heure même où il avait le plus d'intérêt à ménager l'armée, le nouveau gouvernement l'avait froissée, en laissant, en faisant insulter

i. A. SoRiL. Lectures hiitorique$, p. 220.

2. « L'Empereur peut être diversement apprécié dam ton caractère et sa politique ; mais il était chevaleresque, et il avait à un haut degré, le sentiment de sa responsabilité; jamais il n*est descendu à récriminer contre ceux qui Font servi. » G Hothan. La politique française en 1ê6ê, P. 314. — « L'Empereur, qui aurait pu récriminer contre ceux qui, au lendemain de ses infortunes, se sont réfugiés derrière sa responsabilité, seul ne s*est pas défendu. » Id.

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868 anciens chers, vaincus et captifs'; et, de toutes les injustices de cette époque, aucune n avait été plus sensible à rÉmpereur. « C'est mon métier de prince, — disait-il à notre ami Edouard Boinvilliers, venu Tun des premiers à Ghislehurst, — d*6tre en butte à la calomnie. Mais ce n'est pas, je Tavouc, sans un amer regret que je vois ces vaillants hommes de guerre en butte aux violences des partis. L*Empereur prisonnier et détrôné ne peut-il donc suffire à apaiser toutes les rancunes ' ? »

Napoléon III évitait donc avec soin de prononcer le moindre mot, qui, en le disculpant lui-même, aurait pu être exploité contre ses anciens lieutenants, même contre ceux qui lui avaient été imposés : « Je suis probablement, — a dit M. Augustin Pilon, — le dernier écrivain qui ait eu rhonneur de travailler pour TEmpereur... J'ai eu Tinfinie tristesse de l'assister dans la rédaction d'un plaidoyer personnel, où il s'arrêta devant l'impossibilité de se justifier sans accuser autrui. Je garde une page qui racontait la bataille de Sedan, page émouvante à voir, hachée de ratures de sa main, dont chacune représente un effort pour couvrir un serviteur malheureux. 11 y en eut tant de ces généreuses ratures qu'à la fin le récit a presque disparu'. »

Les gens qui aimaient à faire parler ou même « penser » Napoléon III, selon l'idée très fausse qu'ils s'étaient faite de son caractère, ceux qui l'accusaient a d'agir toujours par

1. « 0 géDéranx, maréchaux faïuiliert de Céiar. ^ disait un pamphlet, presque intégralement reproduit, et représenté comme un modèle de • pa* triotisme, • par le Bulletin de la Hépublique, — sourenet-Tous que, si la France vous a gorgés d'or et d'honneurs, c'est qu elle comptait qu'ÂTheura décisive vous sauriez déployer, pour son salut, un peu de courage avec un peu de génie. Or, elle vous a trouvés ineptes rt l&ches, à l'heure du péril. ■

2. Une visite à Chislehurst Dans cet entretien avec M. Iloinvilliers, Napoléon III excusait même l'aveuglcmeut de ceux qui avaient entravé ses projets de réformes militaires : • Les honmies, disait-il encore» ne sont pas si coupables que l'on croit et qu'ils se Timaginent eux-mêmes. Les événements sont parfois plus forts qu'eux. En faisant de Téronomie hors de propos, ils ne se doutaient assurément pas de Teffrojable rançon de leur erreur. •

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