I. Ilutoirt de DU Ans, L \\ p. lit
STRÀSBOUR& ET BOULOGNE
La tentatÎTe aTorte. — Pouvait-elle réussir ? — Nuit d*aiigoisse aux Tuileries. — Louis-NapoléoD demaDde des juges. — De Lorient à New- York... par le Brésil. — La reine Ilortense console son fils, en s'iutéressaut ù ses amis. — Le roi Louis intercède pour lui. — Ses oncles le répudient. — Mariage rompu. — Sur rAxunoM^.nR. — Amiral ou déporté?
— Débarquement. — Lettres d*Euro|H5 cl réponses. — I^ maladie de la Heine s'aggrarc. — Louis-Napoléon se décide A la rejoindre. — Arrêt forcé A Londres. — Arrivée à Arencnberg. — Derniers jours de la Heine ; sa mort, ses funérailles. — Impression produite sur le roi Louis. — Ce qu'il conseille A son fils. — La France exige Texpulsion du prince; la Suisse la refuse. — Prise d'armes. — Le prince se retire en Anglt*terre. ~ (>)mment il y est reçu ; comment il y vit. — Un toast délicat. — Nouvelles de France. — Une seconde tentative est résolue; elle échoue.
— Procès; plaidoiries, condamnation. — Départ pour Haui.
Sa résolution prise, Louis-Napoléon devait la dissimuler à sa mère. Le 24 octobre, il lui annonça qu*il partirait, le lendemain, pour aller chasser pendant quelques jours dans la principauté d'ilechingen. En prenant congé d'elle, en se disant que peut-être il Tembrassait pour la dernière fois, il éprouvait une violente émotion, qu'il sut contenir. Son empire sur lui-même, — sa faculté maîtresse et le véritable instrument de sa fortune future, — ^tait déjà tel que la clairvoyance maternelle ne soupçonna rien.
Quatre jours après/dans la soirée du 29, il arrive à Stras-
bourg» OÙ Tattendent ses amis. Pendant la nuit il prend avec eux les dernières dispositions; et, le 30, il se met à leur UNlo pour soulever la garnison, dont il connaît les secrets sentiments... Mais, — nous en avons déjà prévenu le lecteur, — nous ne racontons pas la vie de Napoléon 111; nous en parcourons seulement les diverses phases, en y cherchant les traits où se révèle son caractère, et, surtout les moins connus : il nous parait donc inutile de refaire, après tant d*autres, après lui-même \ le récit détaillé de cette journée.
L'entreprise ayant avorté, on en conclut naturellement qu'elle était absurde. Les journaux dévoués au gouvernement affectèrent surtout d'en parler^avcc une ironique pitié. Mener une poignée d'hommes à Tassaut d'un trône aussi solidement assis, aussi cher au pays, aussi cher à Tarmée que le trône de Juillet, c'était l'acte d'un fou ; l'échec du prince l'avait couvert de ridicule : Ten punir autrement, ce serait avoir l'air de le prendre au sérieux, c'est-à-dire lui faire un honneur qu'il ne méritait vraiment pas, etc.
Cette aventure qu'on traitait si dédaigneusement le lendemain, la veille, avant d'en connaître le résultat, on s'en était montré plus ému. Avec le télégraphe aérien la transmission des nouvelles les plus intéressantes était toujours « interrompue par le brouillard. » Suivant cette tradition, le ministre de l'Intérieur recevait, dans la soirée du 31 octobre, une communication du préfet de Strasbourg, en date de la veille et débutant ainsi : « Ce matin, vers six heures, Louis- Napoléon, flls de la duchesse de Saint-Leu, qui avait dans sa confidence le colonel d'artillerie Vaudrey, a parcouru
les rues de Strasbourg, avec une partie de » Le reste
s'était'perdu dans le brouillard ! Comment s'était terminée cette audacieuse entreprise? Cruelle énigme pour le ministre de l'Intérieur, et pour ses collègues et pour le roi lui-môme ! M. Guizot, dans ses mémoires, n'a guère dissimulé leurs
i. CEuvrtê eomp/ilet de Napoléon llt^ t. II, p. 65.
communes angoissôs : « Nous causions, nous conjecturions, nous pesions les chances... M; le duc d*Orléans se disposait à partir. Nous passâmes là, auprès du roi, presque toute la nuit, attendant des nouvelles qui n'arrivaient pas. On s'endormait de lassitude, on se réveillait d'impatience. Je fus frappé de la tristesse du roi... »
Et, peu de temps après, un champion fidèle, mais indépendant, du régime de Juillet, un enfant terrible delà presse dévouée, Fonfrède, avouait que la partie finalement perdue par le prince Louis, avait d'abord paru douteuse : « Par cela seul qu'il était héritier d'une sorte de magnétisme indirect de la dynastie improvisée et déjà morte de Napoléon, officiers et régiments se sont pressés, un instant, à ses côtés, et le retentissement populaire, sans raison, sans intérêt spécial, uniquement poussé par l'instinct du nom, semblait déjà répéter l'écho de l'ovation impériale de Strasbourg ' ».
A peine arrêté, le prince a subi un premier interrogatoire : « D. Vous vouliez établir un gouvernement militaire? — R. Je voulais établir un gouvernement- fondé sur l'élection^ populaire. — I). Qu*eussicz-vous fait, vainqueur? — R. J'aurais assemblé un congrès national. » Il déclare ensuite qu'il a a seul tout organisé »*, que ses amis ont été M entraînés » par lui; qu'il est « le plus coupable et le seul à craindre »; qu'on doit donc réserver pour lui « toute la rigueur des lois ».
Dès qu'il lui est permis d'écrire, c'est-à-dire le !•' novembre, il demande pardon à la reine Hortense du grand
I. Uu Gouvernement du Hoi. (fCuvrcs couipictei de Fonfrèdi», l.VI. p. 186.
DimH le récit de ralTairc de Strasbourg, dont on a lu piui haut le début, Louis Hlanc, appréciant les chances de succès du prince, disait encore : • 11 était généreux, entreprenant, prompt aux exercices militaires, élégant et fier sous runifonne. I*as d'f»rnrirr plus brave, de plus hardi cavalier. Quoique sa physionomie fût douce plu 161 qu'énergique et dominatrice, quoiqu'il y eût une sort** de langueur habituelle dans son regard où passait la rôvcrie, nul d<iute que les soldats ne l'eussent aimé pour ses allures franches, pour la loyauté de son langage, pour sa taille, petite comme celle de son oncle, et pour l'éclair impérial que la passion du moment allumait dans son œil bleu. Quel nom, d ailleurs, que le sien!» ^Iliêtoirt tit DU Arts, L V, p. It6).
ck^jjnrin qui! a dû lui causer, puis il lui dît : « Je suis en pri$^>ii avec d'autres ofQciers. C'est pour eux seuls que jo ^b en peine; car moi, en commençant une telle entreprise, r<^l$ frtparé à tout. Ne pleurez, pas, ma mère: je suis Yietîme d*une belle cause; plus tard on me rendra ju^ lîoe... * » Et, le lendemain : a Je ne suis triste qu'en pensant A TOUS et à mes compagnons d'infortune. Du reste, je $uîs tranquille. On m'a conduit, hier soir, à la ciUdelle où je suis beaucoup mieux et où l'on a tous les égards possibles |H>ur moi. Mais que m'importent ces soins ? ma réputation seule m'intéresse. On dénature mes intentions, on me calomnie; il faut que je supporte tout cela avec patience. Ce qui me serait encore plus douloureux, ce serait un reproche de vous et de mon père ; c'est pour cela que je n'ose lui écrire ».
Le iO, on l'extrait de la citadelle; on lui annonce qu'il va partir pour Paris; que, de là, il sera conduit aussitôt à Lorient, puis transporté aux Etats-Unis, sans passer en jugement, comme les autres conjurés. Il' proteste avec véhémence contre cette décision. Comment jugerait-on les soldats et non le chef? Comment l'empftcherait-on de dire hautement quels mobiles l'ont fait agir, de revendiquer, selon son devoir, Tenlière responsabilité d'une aventure où ils l'ont docilement suivi, par amitié pour sa personne, enfin d'indiquer à la justice divers faits qui plaideraient en leur faveur ?
On le laisse dire et, sous bonne escorte, on le fait partir pour Paris, où il est directement conduit à la préfecture de police. M. Delessert le reçoit avec courtoisie et lui apprend que, quelques jours auparavant, sa mère est venue implorer la clémence du roi. A peine installé dans le cachot, où il passera seulement quelques heures, il adresse à la reine un respectueux reproche: aie reconnais à votre démarche toute votre tendresse pour moi ; vous avez pensé au danger que
'• Lettre déjà publiée par Blanchard Jerrold. Lifê ofSapoUan (ht IhirtU
je courais, mais vous n*avcz pas pensé à mon honneur, qui m'obligeait à partager le sort de mes compagnons d'infor^^ tunes... Je vous prie, chère mère, de veiller à ce qu'il ne manque rien aux prisonniers de Strasbourg ; prenez soin des deux Qls du colonel Vaudrey, qui sont à Paris avec leur mère * » .
Puis, il écrit deux autres lettres : — Tune, à Odilon Barrot, pour le prier de défendre Vaudrey ; — l'autre, à Louis- Philippe, pour le prier d*étendre à ses amis la clémence dont il subit Thumiliant privilège : « La vie est pour moi peu de chose, j'y avais renoncé en commençant mon entreprise. » Puisque la générosité du souverain Ta privé, lui le seul coupable, « de la plus douce consolation, celle de partager le sort de ses compagnons, » elle aura pitié « d'anciens soldats, qui se sont laissé séduire par de glorieux souvenirs n. Que le roi leur pardonne et le prince lui en aura a une reconnaissance éternelle ».
Le roi, d'humeur bienveillante, eût peut-être été touché par cet appel ; mais il n'était pas le maître, et son gouvernement décida que les prisonniers de Strasbourg passeraient devant la cour d*assises. Celle-ci sera-t-elle pour eux indulgente ou sévère? Telle va ôlre la principale, on pourrait dire l'unique préoccupation du prince. Et ce dénouement, qu'il est si impatient de connaître, il ne l'apprendra pas de longtemps ; car, sans en prévenir sa famille, privée de ses nouvelles et fort inquiète de son silence, on a trouvé un ingénieux moyen pourTisoler, pendant cinq mois, du monde.
Le prince Louis Bonaparte, nous disent les mémoires de M. Guizot « fut embarqué, le 15 novembre, à bord de la frégate l'Andromède, qui devait se rendre au Brésil, en touchant A New- York. » Peut-être était-ce en effet l'itinéraire que « devait » suivre V Andromède : l'itinéraire qu'elle suivit, par ordre supérieur, en- différa sensiblement. Klle ne se rendit pas au Brésil par New -York, — mais à New- York par
1. Lettre déjà publiée par le comte de Darius, Uittoirt de Louiê-Sapoléom p. 6.
Ci NAPOLÉON m INTIME
lo Brésil; et promena si bien le prince qu'au lieu de le débarquer vers le 20 décembre aux Etals-Unis, elle ne Ty déposa qu'au milieu d'avril.
Do liOrient, Louis- Napoléon avait pu écrire deux fois à la reine. Le 18 novembre il faisait un nouvel appel à sa sollicitude pour les prisonniers de Strasbourg : « Pardonnezmoi si, au moment de quitter l'Europe, quand je vous dois tant de reconnaissance, mes dernières prières sont encore pour mes compagnons... Comme le colonel Vaudrey n'est pas riche, ayez la bonté de faire remettre, après le procès, A Tavocat le montant de ses frais, en le prenant sur Targent qui me reste chez le banquier; je n'aurai besoin que de peu do chose en Amérique; je me ferai cultivateur. » Le 19, ayant appris que la reine avait l'intention de le suivre aux Etats-Unis, il la supplie de n'en rien faire. Il savait que sa mère n'était pas en état de supporter les fatigues d'un tel voyage ; mais il savait aussi que cette considération ne l'aurait pas retenue ; il en invoquait donc une autre et qu'il devinait plus cnicacc; — son intérêt, A lui-môme : « Je vous conjure, ma chère maman, de ne pas penser à me rejoindre. Vous comprenez que, n'ayant pas réussi, et mes intentions ayant été dénaturées, l'opinion publique me charge assez, sans qu'elle vienne encore me reprocher d'avoir entraîné ma mère dans mon nouvel exil ».
A bord de V Andromède, il écrira constamment à sa mère de nouvelles lettres, que sa mère recevra toutes ensemble après une bien longue attente. Le prince y traduisait, de mille façons, les deux idées qui l'obsédaient : — d'abord la « conviction profonde » d^avoir fait son devoir en essayant de forcer les portes de sa patrie, qu'on ne voulait pas lui ouvrir, et en tirant Tépée pour cette cause napoléonienne, qu'il estimait « la seule nationale en France, la seule civilisatrice en Europe » ; — ensuite, le regret d'avoir associé tant de braves gens à sa défaite. C'est à ces braves, gens qu'il songe sans cesse : « Ils sont plus malheureux que moi, ditil, et cette pensée me rend plus malheureux qu'eux. » Mais
celle iiilôrcssaiilc corrcspondunce n élô déjà cil6o dans plusieurs ouvrages ; elle Ggure loul enlière dans les Œuvres complètes de Napoléon III : nous croyons donc inulile d'en rien reproduire ici.
D'Arenenberg parlaient pendanl ce lemps, d*aulres lellres, qui allaienl s\iccumuler à la posle de New-York, pendanl que le deslinalaire voguail vers le Brésil. La reine, pour diminuer les remords de son fils à son égard, à Tégard de ses amis, s'allacliail à le rassurer sur sa sanlé physique el morale, comme sur la silualion des prisonniers. Elle lui promellail de veiller sur ces malheureux, de ne reculer devanl aucun sacrifice pour adoucir leur sorl : « Arese, — lui disail-elle, le 18 décembre, — esl à chercher ses passeporls, pour aller le rejoindre. Il le dira la Hésolalion du pays. La pauvre princesse de Hohenzollern esl venue me voir, Joséphine aussi. C'esl une douleur nialcrncUe que celle de la pauvre princesse, en pcnsanl qu'elle ne le verra peul-élre plus. Jamais je n*ai reçu aulanl de preuves d'inlérél; cl pourlanl, j'ai élé plus malheureuse! Car lu vis, el je n*cn demande pas davantage. Je n'ose me croire à plaindre, puisque nous pouvons nous revoir. »
Comme Arese, le meilleur ami du prince, Charles Thélin, son fidèle servileur, a voulu parlir pour New-York. La reine espère que, par lui, le prince aura des nouvelles fraîches d'Arenenberg, — aussi fraîches du moins qu'on pouvail en donner, quand on ne connaissail ni les baleaux à vapeur ni le lélégraphe sous-marin. Le 2G décembre, elle lui écril donc : « Charles le dira que lous les prisonniers sonl bien, cl remplis d'espérances. J'ai encore envoyé ccnl louis dernièremenl pour aider à leur dépense. Si on les acquille, le colonel viendra chez moi el je le garderai jusqu'à ce que lu Irouves une place pour lui en Amérique el je donnerai une pension de 1,000 francs pour chacun de ses enfanls. » Elle reviendra souvenl sur ce sujel, sachanl combien il inléresse son fils : « M. Parquin veul se retirer près de sa fille el vendre sa lerre ici, pour arranger ses affaires. Je vois qu'il
faudra lui faire une pension, car il tirera peu de chose de sa vente. » Parlant de divers autres compagnons du prince, elle ajoute : « Ces bons jeunes gens ont eu tous du caractère et du dévouement pour toi. C'est pourquoi je m'occupe d'eux avec intérêt. Us te sont plus dévoués que jamais. » {Lettre du 25 janvier.) « Je me suis chargée, d'après tes désirs, de payer le défenseur du colonel Vaudrey. Je viens d'envoyer 6,000 francs, que le bon Desportes a réglés. » {Lettre du 27 février,) « Je viens encore d'envoyer 50 louis à M. P... car je sens qu*il faut le soutenir. J'ai aussi envoyé pour les officiers qui son( en prison, pour qu'ils ne manquent de rien. » (Lettre du 12 rnars^
La catastrophe de Strasbourg étant consommée, le prince expiant sa témérité, la reine Hortense n'a pas voulu aviyer son chagrin par le moindre reproche et le plus léger blâme. Le roi Louis, eo^ecevant la triste nouvelle, a bondi; mais plus sévère et grommelant plus volontiers pour les petites choses que pour les grandes, il s'est vite radouci. Ne pensant plus qu'au danger couru par son fils, il a chargé le duc de Padoue d'aller voir, en son nom, M. Mole, M. Decazes et d'autres qu'il a connus autrefois, pour les prier d'intercéder en faveur du prince, — à qui finalement il envoie sa bénédiction.
Moins généreux, les autres membres de sa famille sont fort irrités de son coup de tête et ne le ménagent guère, — lui reprochant tout haut d'avoir follement compromis leur cause, tout bas d'avoir compromis leur tranquillité relative et réveillé contre eux les défiances, à peine assoupies, de l'Europe. I^ pauvre reine s'en indignait, mais ne voulait pas le cacher à son fils : <c Par la conversation de M. R., j'ai vu toutes les colères de la famille contre toi... M. Gottreau qui, comme tu le sais, prend vivement le parti des opprimés, a fait une sortie si violente au pauvre B. qu'il n'osera la répéter : « Ils sont trop heureux d'avoir un neveu qui les rehausse, et ce qu'il vient de faire le classe encore mieux. Il n'y a que des lâches qui peuvent abandonner un te)
homme, etc.. » Une chose qui m*a fait plaisir, c*ost quo Napoléon a été bien, et j'ai deviné qu'il avait tenu télé à tes oncles dans le mal qu'ils disaient de toi. Au reste, Jérôme était encore le plus bienveillant, quoi qu'il t'accuse d'avoir osé faire une telle démarche sans le lui dire, à lui qui allait devenir ton père... Cette vilaine année va Qnir. Il me tarde d'être en 1837 I » {Lettre du 26 décembre.)
En commençant cette nouvelle année, — où il lui tardait tant d'entrer et dont elle ne verra pas la fin, — la reine se plaint encore plus amèrement de sa famille, qui la boude, au lieu de lui témoigner de l'intérêt, qui l'accuse injustement d'avoir suggéré à son fils ses velléités ambitieuses : « J'ai écrit à ton oncle Joseph... que j'espérais le voir bientôt; et je ne suis pas censée me douter de sa grande colère. Ta chère famille imite en cela le monde de me croire toujours des idées d'ambition. Comme on me connaît bien ! j'ai un tel dégoût des hommes et des choses de ce monde que tu ne croirais pas que je me félicite que ton entreprise ait tourné si mal. Tu vas vivre tranquille, sans danger; et, si tu avais réussi, tu vivrais au milieu des passions les plus misérables. Tout ce qui entoure la grandeur est autant de vautours qui vous regardent comme leur proie... Dans le malheur, au moins, ils vous abandonnent et vous tournent le dos; on vit seul, on est plus heureux. » (Lettre du 3 janvier 1837.)
Du projet de mariage entre Louis-Napoléon et la princesse Mathilde, il ne doit plus être question : « Je reçois une lettre de ton oncle Jérôme... En voici plusieurs phrases : « J'ai dû éviter de vous parler de Tenlreprise de Louis. Lorsqu'on n*a rien à dire de bon sur un sujet, il vaut mieux garder le silence. C'est ce que j'ai fait, malgré que tous les projets que j'avais formés pour notre avenir se soient trouvés brisés... Nous devons savoir envisager notre position, qui, depuis l'entreprise de Louis, n'est plus analogue, puisque nous avons des idées (du moins en ce qui me concerne) entièrement opposées. La réussite même n'eût pas, à met
yeuœ, justifié Tenlreprise, que j'eusse toujours blâmée. Aussi ai-je éprouvé un coup bien terrible lorsque tout ce qui s'est passé a brisé les projets que j'avais nourris depuis deux années! » Tu vois, mon cher enfant, que c'est une chose finie, et il y aurait trop à dire là-dessus ! >> {Lettre du 15 février.)
Et le roi Jérôme, en écrivant à sa belle-sœur, a cru devoir la ménager ! Quand il cause avec ses amis personnels, il traite encore plus durement son neveu. A Tun d'eux il a dit : « Je préférerais donner ma fille à un paysan qu'à un homme assez ambitieux et égoïste pour aller jouer la destinée d'une pauvre enfant qu'on allait lui confier »; — à un autre : que Louis-Napoléon « dût-il être empereur, il ne lui donnerait jamais sa fille. » La reine l'apprend. De son cœur ulcéré s'échappe alors, pour la première fois, pour la dernière, une parole violente, et comme un cri de colère : « Plus je pense à la conduite de ta famille et plus elle me confond. J'ai entendu souvent l'Empereur s'écrier : « Je voudrais être bâtard/ » C'était dans les moments d'impatience que lui donnaient des hommes qui le comprenaient si peu et qui, au lieu de l'aider, le contrecarraient si souvent. » (Lettre du 27 février.)
Cependant V Andromède allait terminer sa longue promenade. Ce qui avait permis à Louis-Napoléon d'en attendre patiemment la fin, c'est que, parmi ces Français, et, comme il l'écrivait, sur cette « patrie flottante », il se sentait entouré de respectueuses sympathies. Officiers, matelots, tous avaient été séduits par la simplicité de ses manières et subjugués par leur noblesse. « En voyant le prince au milieu de nous, — disait, depuis, l'un d'eux, — on l'eût plutôt pris pour un amiral à son bord que pour un déporté. »
VAndromède arrive enfin 4 New- York, où Louis-Napoléon, resté si longtemps sans nouvelles, en trouve de toute BortCt de bonnes et de mauvaises : sa mère se portait bien et Taimait plus tendrement que jamais; ses compagnons de Strasbourg étaient sauvés et lui restaient fidèles; mais ses
oncles le désavouaient sévèrement; et la presse officieuse avait profité de son éloignement, de l'impossibilité où il se trouvait de répondre, pour affirmer qu'il avait pris l'engagement de rester au moins dix ans aux États-Unis.
Dès le lendemain de son arrivée, le prince prend la plume. Il veut tout d'abord féliciter le colonel Vaudrey de riieureux résultat du procès, le remercier encore une fois de son dévouement, et le prier de protester, comme il ne cessera de le faire lui-même, contre la mensongère affirmation des journaux ministériels : « On ne pouvait me faire souscrire aucun engagement, puisque je demandais à rester en prison. D'ailleurs on n'a pas même tenté de le faire. »
La seconde lettre seulement fut pour sa mère : « Me voici donc enfin arrivé sur la terre ferme I... J'ai appris, en débarquant, la nouvelle de l'acquittement de mes amis. Vous comprenez quelle joie j'en ai ressentie, car, pendant quatre mois et demi que je suis resté sans nouvelles, la crainte d'apprendre leur condamnation était pour moi un cauchemar de tous les instants. En quiltimt la frégate où flottait le drnpeau tricolore, où Ton m'avait montré tant d'inténH, j'ai répandu des larmes comme si je quittais une seconde fois ma patrie. Le plaisir de recouvrer ma liberté ne compensait pas pour moi le chagrin de ne plus me trouver avec des compatriotes sous un pavillon français. » (Lettre du 20 avrit 1837.)
Le lendemain, il écrit au roi Joseph pour se plaindre de l'injustice de sa famille à son égard : << Quoi I je tente une de ces entreprises hardies qui seules pouvaient rétablir ce que vingt et un ans de paix ont fait oublier; je m'y jetle en faisant le sacrifice de ma vie, persuadé que ma mort même serait utile à notre cause; j'échappe, contre ma volonté, aux baïonnettes et à l'échafaud, et, arrivé au port, je no trouve de la part de ma famille que mépris cl dédain ! Mon entreprise a avorté, c'est vrai; mais elle a annoncé à la France que la famille de TEmpercur n'était pas encore morte, quelle comptait encore des amis dévoués; enfin, que ses
prétentions ne se bornaient pas à réclamer du gouvernement quelques deniers, mais à rétablir en faveur du peuple ce que les étrangers et les Bourbons avaient détruit. Voilà ce que j'ai fait : est-ce à vous de m'en vouloir? »
Puis il adresse à M. Vieillard une sorte de mémoire, où il lui explique sa conduite et les considérations qui l'avaient guidée. Il était convaincu que le-régime censitaire ne pouvait durer; que, tôt ou tard, il serait violemment renversé. Si son coup de main avait réussi — et, selon lui, € il s'en était fallu de peu », — il eût épargné à son pays les longs désordres d'une crise révolutionnaire. Son échec d'ailleurs n'avait pas ébranlé sa foi; ce qu'il pensait auparavant, il le pense toujours : (c Le système impérial est la formule gouvernementale de la révolution : c'esL/a démocratie hiérarchisée »; c'est « un pouvoir fort » et prenant devant l'Europe « une attitude imposante ». Tous ceux qui ont cette conception du gouvernement, qu'ils se qualiQent eux-mêmes de royalistes ou de républicains, sont donc des napoléoniens sans le savoir; aussi peut-on dire que « le parti est nulle part et la cause partout . n
Avant de choisir le lieu de sa résidence temporaire aux Etats-Unis, Louis-Napoléon se disposait à en visiter, avec le comte Arèse, les villes principales, quand une douloureuse nouvelle lui fit abandonner ce projet.
La reine Ilortcnse l'a trompé à dessein sur l'état de sa santé. Sa maladie s'est brusquement aggravée ; M. Lisfranc, le célèbre chirurgien, doit venir de Paris pour lui faire une opération. Craignant de ne pouvoir la supporter, de mourir sans avoir la joie de revoir son fils, elle lui a écrit, le 3 avril :
Mon cher flls, Ou doit me faire une opération nécessaire. Si elle ne réussissait pas, je t'envoie, par cette lettre, ma bénédiction. Nous nous retrouverons, n*e8t-ce pas, dans un meilleur monde, où tu ne viendras me
1. Cette lettre, ainsi que la précédente, adressée au roi Joseph, a été publiée dans divers ouvrages.
rejoindre que le plus tard possible ; et tu penseras qu'en quittant celui-ci je ne regrette que toi, que ta bonne tendresse qui seule m'y a fait trouver quelque charme. Cela sera une consolation pour toi, mon cher ami, de penser que, par tes soins, tu as rendu ta mère heureuse autant qu'elle pouvait Tétre.
Pense qu'on a toujours un œil clainroyant et bienveillant sur ce qu^on laisse ici-bas ; mais bien sûr on se retrouve. Crois à cette douce idée : elle est trop nécessaire pour ne pas être vraie. Ce bon Arèse, je lui donne aussi ma bénédiction, comme h un fils. Je te presse sur mon cœur, mon cher ami. Je suis bien calme, bien résignée, et j'espère encore que nous nous re verrons dans ce monde-ci.
Que la volonté de Dieu soit faite.
Ta tendre mère,
HORTBNSI*.
Cette lettre si touchante n'est pas partie. Désespérant de sauver la pauvre malade, M. Lisfranc a voulu lui épargner d*inutiles souffrances ; et, — croyant, ou feignant de croire, comme il le lui a dit, non pas que lopération serait inefGcace, mais qu'on s'était trompé en la jugeant nécessaire, — la reine s'empresse de l'apprendre au prince Louis : « Mon cher enfant, je veux te donner de mes nouvelles moi-même. Je suis contente qu'on ait renoncé à me faire une opération; car c'était courir bien des risques. » (Lettre du îî avril,)
Devinant par cette lettre, apprenant par ce qu'on lui écrit d'autre part, combien l'état de sa pauvre mère est devenu grave, Louis -Napoléon se décide immédiatement à retourner auprès d'elle. Avant de s'éloigner du pays où il est venu malgré lui, mais où il a reçu un si bon accueil, il tient à prendre congé de son chef : « Monsieur le président, je ne veux pas quitter les Etats-Unis sans exprimer â Votre Excellence les regrets que j'éprouve de partir sans avoir été à Washington pour y faire votre connaissance... Ma mère étant dangereusement malade et aucune considération politique ne me retenant ici, je vais en Angleterre ; de là, je tâcherai de me rendre en Suisse. C'est avec plaisir que j'entre dans ces détails avec tous; car vous auriez pu ajouter foi à quelques