‹ Napoléon III intimeChapitre 15 sur 114 · Mamifilo. Napoléon Itl, 1. 1*', p · texte numérisé non relu

Mamifilo. Napoléon Itl, 1. 1*', p

Sa famille en elTcl n*a pas d^sarniô ; il en donne la preuve ù la reine : <c Mes oncles, Joseph et Lucien, en apprenant mon arrivée, ont pris la fuite. Le premier m'a répondu une lettre ridicule, à laquelle j*ai répondu avec raison et respect. » {Lettre du 16 juillet,) Dans cette réponse, beaucoup trop longue pour être publiée ici, le prince Louis protestait plus vivement, plus énergiquement encore qu'il ne Tavaitfaitde New-York, contre Tattitude de sa famille envers lui : a Je ne me reproche rien de ce que j*ai fait, disait-il, parce que j'ai agi par conviction. Aussi, quels' que soient vos procédés à mon égard, j'agirai toujours de même, parce que j'ai une religion qui me guide, et que je n'obéis pas à des ressentiments personnels. Et cependant, si vous n'étiez pas le frère de l'Empereur et de mon père, ne me serait-il pas permis de vous en vouloir, à vous, mon oncle, qui, lorsque votre neveu, champion de votre cause, allait vraisemblablement être fusillé par un Bourbon, vous vous rangiez du côté de ses bourreaux, en voulant le couvrir du poids de votre blâme et de vos reproches! » {Lettre du 12 juillet.)

En recevant le mot oii son Dis lui apprenait son arrivée en Angleterre, la reine lui a aussitôt exprimé sa joie et donné un précieux conseil, par celle lettre du 17 juillet, — la dernière qu'elle dût écrire :

Mon cher enfant, Je suiH bien heureuse de te savoir enfln de retour en Europe. Ost une consolation, car cette Amérique est au bout du monde I Ici chacun se r<^jouit de te revoir et le canton dit que tu es citoyen et qu'une fois arrivé personne n'a le droit de te renvoyer. II faut donc y venir ; nuits personne ne te donnera de passeport en ton nom. Cela va être une affaire, et pourtant la France veut être bienveillante. II. Desportes m'a écrit de la part du général (tcrard que le f^'ouvernement trouvait tout simple que tu viennes soigner ta mère et que l'on te laisserait tranquille tant que tu ne ferais rien qui put inquiéter. Je crois que tu peux arriver avec un iMssritort anylaiê, sous le nom de Dudley, ou tout autre. Je te l'avais écrit à Liverpool sous l'adresse d'Arèse; on te laissera tranquille, mais on ne te donnera aucune autorisation, parce qu'on voudra, en tout cas, conserver le moyen de te faire partir si tu effrayes. L'Autriche serait la plus bienveillante ; mais

pour la Prusse, un visa est tout ce que tu dois demander. Je suis, au total, mieux, mais bien faible encore, et si je retroure du sommeil, je ne retrouve pas d*appëtit. Je ne marche pas encore. On me porte pour prendre Tair. Enfln ton retour va me faire du bien, je l*espère. Je t*embrasse bien tendrement. Je ne veux pas écrire plus

longtemps.

H0RTBN8B.

Louis-Napoléon suit le conseil de sa mère, et, aux premiers jours d'août, il a la joie de <c monter la côted'Àrenenberg »... Joie fugitive, hélas ! car le spectacle qui Tattendait» au haut de la côte, allait lui briser le cœur.

Parmi les personnes venues en toute b&te à Arenenberg pour assister à l'inévitable agonie, se trouvaient M. et M"* Vieillard. Celle-ci venait d'écrire à sa sœur quelle pénible impression lui avait causée sa première entrevue avec la reine : « Tu ne peux te figurer ma douleur en apercevant les traces de cette cruelle maladie. Retrouver ce même accueil, cette même bonté, et constater les signes d'une fin prochaine était un contraste déchirant. » Déchirant pour elle, plus encore pour le prince !

Depuis quelques jours il pleuvait, Qt la pauvre malade avait dû renoncer à ces courtes promenades qu'elle aimait à faire, portée sur une sorte de chaise longue. Au commencement de septembre, pourtant, « le beau temps est revenu, on peut la descendre deux heures par jour dehors. » La reine parait renaître un peu. Autourd'elle, on retrouve« sinon du bonheur, au moins du calme * ». Le prince se reprend même à espérer; il annonce à plusieurs amis les meilleures nouvelles. Après avoir remercié sa tante, la grande-duchesse Stéphanie, des nouveaux témoignages d'affection qu'elle vient de donner à la reine, il la prie de réfuter, à l'occasion, les sottises débitées sur son compte et de démentir les ridicules idées qu'on lui attribue. Sa lettre se termine ainsi : « Ma conviction est que l'Europe ne sera tranquille que lorsqu'il y aura en France un gouvernement fort : or, ce n'est que sur

i. Lettre de U— Vieillard, iO septembre.

la démocralic qu^on pcul, eu Franco, consolidor un trône. Si Ton n^osseoil pas une dynastie nouvelle sur des bases bien larges, on n*aura jamais au pouvoir qu'un chef de parti ; il y aura alors des vainqtceurs et des vaincus^ mais non un peuple de frères unis par Tamour, la confiance et le patriotisme »... Et telle est la fermeté, la fixité de la doctrine napoléonienne qu'en Texposant, quarante ans plus tard, à Tépoquc de sa majorité, le Prince Impérial se servira exactement des mêmes termes!

Cette éclaircie dans le ciel et dans le cœur des habitants d'Arenenberg a peu duré. Bientôt le temps s'est assombri de nouveau, les vents d'équinoxe ont commencé à se faire sentir. On le déplore « pour la reine, à qui ses petites promenades faisaient autant de plaisir que de bien », mais qui, seule, ne veut pas s'en plaindre : « Rien ne peut donner l'idée d'une patience, d'une douceur aussi angéliques... Elle ne prend absolument que quelques grains de raisin et un peu d*eau rougie. Eh! bien, lorsqu'on lui demande comment elle va, elle répond : « Pas mal ! Gela ira mieux ! » Et souvent elle a à peine la force de le dire ' I »

La mort s'avance pas à pas; autour de la reine on la sent 8*approcher ; le 2 octobre on la croit déjà sur le seuil : « La Reine est au plus mal et demain probablement cette digne femme n'existera plus... Elle ne dit que des paroles douces et bienveillantes et ne se plaint jamais... Son pauvre fils no quitte pas le chevet de son lit. Sa douleur est profonde, mais calme et simple, comme tout chez lui, car il ne connaît pas raffectation. » Aux amis de la reine « il reste du moins une consolation, c'est que sa mort sera douce et qu'elle s'éteindra sans souffrances '. »

L'agonie est douce, en effet, mais longue. La reine ne s'éteint que le 5, au milieu de tous ses hôtes. Dans les derniers mots qu'elle leur adresse, une heure avant de mourir, se trahit encore ce besoin d'un entourage affectueux, dont

I. Lettre de M">* Vieillard, (5 septembre. !. idem^ 2 octobre.

yk NAPOLÉON m INTIME

$n prétendue « misanthropie » n'a pu triompher. « Êtes- >rous tous là? leur dit-elle; et chacun ayant répondu « oui I » elle reprend : « Adieu ! adieu, mes amis ! ne m'abandonnez |)HS ! tt La Reine avait manifesté le vœu d'être inhumée dans Téglise de Rueil, auprès de sa mère. Son corps est déposé dans la chapelle d'Arcnenberg. Le il, pour la cérémonie funèbre, qui doit avoir lieu à la petite église d'Ermatingen, le clergé de cette paroisse vient le chercher, suivi des ministres protestants, qui ont voulu mêler leurs prières aux siennes, d'une députation de la Diète fédérale et de tous les habitants du pays : « La cérémonie a été plus touchante que si elle s'était passée à Notre-Dame... Le pauvre prince faisait peine A voir, quoiqu'il ait conservé sa dignité et assez de calme pour ne pas faire de scène. » Après la cérémonie le cortège funèbre a repris le chemin d'Arenenberg. a Et maintenant la reine repose dans la chapelle, en attendant la réponse de France, où, selon ses vœux, on a demandé à la transporter* ».

Le prince, alors seulement, se laisse aller à sa douleur : « Il sent qu'en perdant sa mère il perd tout ». Que sera l'affection revêche et, pour ainsi dire, intermittente de son père, auprès de celle qui Ta si tendrement soutenu dans ses épreuves et lui manquera désormais ? Il cherche pourtant à s*y retremper. Dès le 5 octobre, il a écrit au roi Louis ce simple mot : « Aujourd'hui, à cinq heures, ma mère est morte dans mes bras !» Et le Roi s'est associé à son chagrin ; il a paru le partager.

Par son testament, ouvert quelques jours plus tard, la Reine a légué un souvenir à tous ses amis, ainsi qu'à certaines personnes de sa famille, — mais seulement à celles qui s'étaient montrées bienveillantes pour son fils : le prince Napoléon, la princesse Mathilde, la grande-duchesse de Rade, la duchesse de Leuchtemberg, la princesse de Ilohenzollcrn, etc. Parlant de son mari, elle y disait : « Qu'il sache

i. Lettre de M*« Vieillard, i octobre.

8TRASB0UUG ET BOULOGNE 75

quo mon plus grand regret a élé de ne pouvoir le rendre heureux. » Louis-Napoléon, après avoir transmis au roi Louis ce passage du testament de la reine, lui écrivait: « Votre lettre a été pour moi une douce et véritable consolation. Après le malheur que j'avais éprouvé, il n'y a^'ait que vous qui pussiez adoucir ma douleur, en me rappelant que je n'avais pas tout perdu, puisqu'il me restait encore un père... il a fallu que ce nouveau malheur vint me frapper pour que ma famille me donne quelques marques de tendresse. Mes oncles Joseph et Lucien m'ont écrit; mon oncle Jérôme est le seul qui n'ait pas daigné le faire* ».

Le roi répondit : a Pourquoi faut-il que je sois obligé de retenir les élans de mon cœur et contenir les sentiments d'amitié que je te porte I J'ai du courage pour supporter les maux dont je ne suis pas moi-même l'auteur; mais je t'avoue que j'en ai peu ou point contre ceux qui sont notre propre ouvrage. Je te conjure désormais de mettre ton esprit en repos et de tirer parti des facultés distinguées que le ciel t*a départies, non pour poursuivre des chimères, mais pour ne chercher dans la vie que ce qu'elle a de positif. J'ai lu avec attendrissement les mots que ta mère m'a adressés en mourant. Ce qui me console c*est qu'il y a peu de temps j'ai pris l'initiative, sachant qu'elle était si dangereusement malade, et tâché de la consoler, autant que cela m*était possible, dans l'état où nous étions depuis si longtemps, Tun vis-à-vis de l'autre. Peut-être t'avait-elle parlé de ma lettre. »

Le roi engageait de nouveau son Gis à ne pas attendre de cette vie plus qu'elle ne pouvait lui donner, et à chercher des consolations plus haut : « Pour moi, ajoutail-il, sans être bigot, j'ai été bien malheureux, et presque au désespoir quand je me suis vu abandonné de tous et de toutes, jusqu'au moment où je réfléchis que, malgré ce dénûmcnt absolu, il me restait un recours qui pouvait me tenir lieu de

!. Lellro publiée par Dl&nchard Jerrold : Lifè of SapoUon /A< Ihird,

n NAPOLÉON III INTIME

tout; et ce recours, c'est Dieu. En effet, que peut-on craindre quand on s'unit à un aussi puissant appui ? Je t'engage donc à faire comme moi, si tes malheurs et Texpérience bàtive que tu as t'ont assez dessillé les yeux. Abandonnons de grand cœur la politique et ce qu'on appelle les grandes affaires du monde à ceux qui sont obliges de s'en charger ou qui sont assez aveugles pour les rechercher, et tâchons de tirer de cette courte existence quelque jouissance réelle. Mais sois sûr que le plus grand nombre, je dirai même presque toutes les jouissances que l'on recherche généralement sont fausses et trompeuses. »

Les yeux du prince ne sont nullement « dessillés » par sa c( h&tive expérience. » Il ne peut se résoudre à cloîtrer sa jeunesse dans la retraite contemplative où le roi Louis termine une carrière bien remplie. Et celui-ci, le voyant toujours féru de ses « chimères », s'en montrera de plus en plus irrité.

Le gouvernement français avait toléré que Louis-Napoléon revint en Suisse, pour fermer les yeux de sa mère, mais n'entendait pas qu'après avoir accompli ce devoir filial, il y restât. Le prince ne semblant pas disposé à repartir, les autorités fédérales devaient l'engager, au besoin l'obliger à le faire : elles en avaient reçu de Paris le conseil, la prière; mais à ces communications officieuses elles faisaient sourde oreille.

L'émotion produite en Suisse par la mort de la reine Hortense, les sympathiques manifestations qui y avaient eu lieu à cette occasion, venaient de montrer combien la douce et généreuse châtelaine d'Arcnenberg y était populaire. Son fils ne l'était pas moins, surtout dans le pays où il était le mieux connu. Les habitants du canton de Thurgovie l'avaient vu avec chagrin s'éloigner, cl, avec joie revenir. Avant que son retour fût décidé, le 12 mars i837, la reine avait pu lui écrire : « Déjà, dans le pays, on espère te revoir. Ils ont un verre que les tireurs t'offriront et qu'ils te gardent. Je crois qu'il n'y a pas un paysan qui n'ait ton portrait. C'est bien

doux d'6lrc aimô ainsi et c*c8t alors qu'on doit se croiro dons une patrie. » Et, en effet, les citoyens, les représentants de ce pays, où, en 1815, jla reine et son Gis s'étaient vu refuser un asile, les considéraient, les traitaient depuis, tous deux, comme des compatriotes d'adoption.

Les négociations officieuses n'ayant pas abouti, le gouvernement français engagea des négociations ofGcielles ; de la prière, il passa aux sommations, aux menaces. Le duc de Montebello,son ambassadeur à Berne, eut l'ordre de déclarer qu'il demanderait ses passeports, si « Louis Bonaparte » n'était pas expulsé sans délai. Cette communication ne parut pas trop violemment troubler la Diète. Elle la reçut le 1 1 août, la discuta le 3 septembre et ajourna sa réponse au mois suivant. Le gouvernement français, très froissé de ces atermoiements, dirigea vingt mille hommes sur la frontière; et aussitôt, avec un admirable élan, tous les cantons suisses se levèrent spontanément pour résister à cette agression, sans espoir de la repousser.

Louis-Napoléon laissa s'organiser la résistance, heureux de faire voir à sa véritable patrie, où on le traitait en paria, que sa patrie adoptive était prête à le soutenir comme un de ses enfants. Mais ne voulant pas que celle-ci payât sa générosité trop cher, il écrivit, le 22 septembre, au président du petit conseil de Tlmrgovie:

Monsieur le Landamann,

Lorsque la note du duc de Montebello fut adressée à la Diète, je ne Youlus pas subir les exigences du gouYernement français, car il ni*iinportait de prouYer, par mon refus de mVloigner, que j'étais reYenu en Suisse sans manquer à aucun engagement, que j'aYais droit d*y résider et que j*y trouverais aide et protection.

I«a Suisse a montré qu'elle était prête à faire les plus grands sacriflces pour maintenir sa dignité et son droit. Klle a su faire son devoir comme nation indépendante. On peut me persécuter, mais jamais m'avilir.

Le gouvernement français a déclaré que le refus de la Diète d'obtempérer à sa demande serait le signal d'une conflagration dont la Suisse pourrait être victime : il ne me reste plus qu'à quitter un

pays où ma présence est le sujet d*aussi injustes préventions, où elle serait le sujet d*aussi grands malheurs ^

Dès qu'on avait pu prévoir ce dénouement du conflit dont il était Tobjel, le roi Louis avait écrit, — plus froidement que jamais, — à son Qls,pour lui conseiller de se retirer en Bavière. Peu après, le 9 août, il lui avait suggéré une autre idée:

Mon fils; voici l'article que je lis dans le journal Ga/ignam's Messen* ger, du !*' août : « The maritime prefect of Cherbourg has receved orders to hasten the armement of thé frégate The Reine Blanche wich et is belived at Clierbourg is distined to proced to Sainte- Udlène to receive on board the remains of Napoléon. »

Je n*ai pas besoin de vous dire la satisfaction que cette nouvelle m*a causée. Si ma santé, ou, pour mieux dire, Taccumulation de mes infirmités m'en donnaient la possibilité, j'aurais saisi avec ardeur cette occasion pour prouver que mes sentiments envers l'Empereur n'ont pas changé. J'aurais rempli un devoir sacré en Allant à Sainte-Hélène recueillir ses cendres et les accompagner en France ; mais le triste état d.iiis lequel je suis me force h rcnoiiror h toute espèce do projets sciiiblahles. Cependant, lorsque je songe qu'il me reste un flls, plein de santé et de vigueur ; que l'ardeur de se signaler a pu l'égarer, mais l'anime depuis longtemps, j'ai pensé À vous faire une proposition, et c'est celle de remplir à la fois votre devoir et le mien, c'est-à-dire de solliciter l'autorisation d'aller à Sainte-Hélène sur le vaisseau chargé de cette mission, afin d'accompagner les restes de votre oncle jusqu'en Europe, sans prétendre de les suivre en France, ce que sans doute le gouvernement actuel ne permettrait pas, et ce qui, d'ailleurs, doit nous être indifférent, puisque c'est un devoir que nous remplissons et qu'il doit nous suffire que quelqu'un de notre famille accompagne les restes de l'Empereur, si la chose est possible. Si on ne le permet pas, ce ne sera pas de notre faute et, du moins, nous aurons fait tout ce que nous devons et tout ce qui nous était possible.

Je finis, mon fils, en vous observant que ce n'est pas un conseil que je prétends vous donner, et beaucoup moins une prescription; mais j'ai voulu uniquement vous faire part d'un sentiment et d'une opinion que je crois devoir appartenir à tous deux.

Adieu, Louis.

1. Cette lettre, dont noui ne citons ici qu'une partie, fut alors publiée par un grandnombre.de journaux.

A celle ouverlure, plus séduisanle que praliquc, Louis- Napoléon avail répondu : « J'ai reçu vos deux lellres, el quoique la première conlienne des expressions qui sonl bien pénibles pour moi, je me félicile du moins d*avoir direclomenl de vos nouvelles. J'ai écril à ma lanle Augusle, pour lui demander si je pourrais aller en Bavière, dans le cas où je serais obligé de quiller la Suisse. Quanl à la seconde proposilion que vous me failes el qui doil nalurellemenl exciler loul mon enlhousiasme, je Tacceple de loul mon cœur ; mais je crois que Ton ne me permellra jamais de faire le glorieux pèlerinage donl vous me parlez. J'ai d'abord écril pour savoir si le gouvernemenl. avail réellemenl Tinienlion de faire revenir les cendres de l'Empereur, co dont je doule forl... » (Lettre du 25 août.)

Ayaol acquis la cerlilude que le pieux voyage auquel avail songé son père étail impossible el que son séjour en Bavière soulèverail des difGcullés, Louis-Napoléon résolul de s'élablir à Londres; el, le 20 octobre, ayanl gagné Rollcrdam, il s'y embarqua pour rAnglclerrc.

Il y allendil vainemenl des nouvelles de son père, à qui il n'osail même plus en demander. Vers la Gn de décembre il crul pourlanl devoir lui adresser ce mol : « Mon cher père, quoique l'absence ne puisse, en aucune manière, affaiblir mes senlimenls pour vous, je redoule toujours de vous écrire, car, depuis longtemps, loul ce qui vienl de moi n*a pas le don de vous plaire. Cependant, j'espère que vous voudrez bien, au moins,.à Tépoque du renouvellemenl de Tannée, me permellre de joindre aux vœux des indilTérenls les vœux sincères d'un Gis qui ne réclame de son père que la permission de lui exprimer loul son amour el loul son respect ».

Louis-Napoléon, dans ses précédents voyages à Londres, s'était fait d'assez nombreux amis; pendant ce nouveau et plus long séjour, il allait constamment en acquérir de nouveaux. Les relations qu'il se créa alors, dans la société, dans le monde politique, devaient Taider singulièrement, plus

pays où ma présence est le sujet d*aussi injustes préventions, où elle «erait le sujet d*aussi grands malheurs'.

Dès qu'on avait pu prévoir ce dénouement du conflit dont il était Tobjet, le roi Louis avait écrit, — plus froidement que jamais, — à son fils, pour lui conseiller de se retirer en Bavière. Peu après, le 9 août, il lui avait suggéré une autre idée:

Mon fils; voici Tarticle que je lis dans le journal Ga/îgritam's Messen* ger, du !*' août : « The maritime prefect of Cherbourg lias receved orders to hasten the armement of the frégate The Reine Blanche wich et is belived at Cherbourg is distined to proced to Sainte- Udlène to receive on board the remains of Napoléon. »

Je n*ai pas besoin de vous dire la satisfaction que cette nouvelle m*a causée. Si ma santé, ou, pour mieux dire, Taccumulation de mes infirmités m*en donnaient la possibilité, j*aurais saisi avec ardeur cette occasion pour prouver que mes sentiments envers l'Empereur n*ont pas changé. J'aurais rempli un devoir sacré en allant à Sainte-Hélène recueillir ses cendres et les accompagner en France ; mais le triste état dans lequel je suis me force h rcnoiiroi* h toute espèce do projets scniblahlcs. Cependant, lorsque y*, songe qu'il me reste un flls, plein de santé et de vigueur ; que l'ardeur de se signaler a pu l'égarer, mais l'anime depuis longtemps, j'ai pensé À vous faire une proposition, et c'est celle de remplir h la fois votre devoir et le mien, c'est-à-dire de solliciter l'autorisation d'aller à Sainte-Hélène sur le vaisseau chargé de cette mission, afin d'accompagner les restes de votre oncle jusqu'en Europe, sans prétendre de les suivre en France, ce que sans doute le gouvernement actuel ne permettrait pas, et ce qui, d'ailleurs, doit nous être indifférent, puisque c'est un devoir que nous remplissons et qu'il doit nous suffire que quelqu'un de notre famille accompagne les restes de l'Empereur, si la chose est possible. Si on ne le permet pas, ce ne sera pas de notre faute et, du moins, nous aurons fait tout ce que nous devons et tout ce qui nous était possible.

Je finis, mon fils, en vous observant que ce n'est pas un conseil que je prétends vous donner, et beaucoup moins une prescription; mais j'ai voulu uniquement vous faire part d'un sentiment et d*une opinion que je crois devoir appartenir à tous deux.

Adieu, Louis.

1. Cette lettre, dont nous ne citons ici qu'une partie, fut alors publiée par un grandnombre.de Journaux.

STRASBOURG ET DOULOGNE 79

A celle ouverlure, plus sôduisanlc que praliquc, Louis- Napoléon avail répondu : « J'ai reçu vos deux lellres, el quoique la première conlienne des expressions qui sonl bien pénibles pour moi, je me félicile du moins d'avoir direclemenl de vos nouvelles. J'ai écril à ma lanle Augusle, pour lui demander si je pourrais aller en Bavière, dans le cas où je serais obligé de quiller la Suisse. Quanl à la seconde proposilion que vous me failes el qui doil nalurellemenl exciler loul mon enlhousiasme, je Tacceple de loul mon cœur ; mais je crois que Ton ne me permellra jamais de faire le glorieux pèlerinage donl vous me parlez. J'ai d'abord écril pour savoir si le gouvernemenl avail réellemenl l'intenlion de faire revenir les cendres de l'Empereur, ce donl je doule forl... » (Lettre du 25 août.)

Ayanl acquis la cerlilude que le pieux voyage auquel «ivail songé son père élail impossible el que son séjour en Bavière soulèverail des difGcuIlés, Louis-Napoléon résolul de s'élablir à Londres; el, le 20 oclobre, ayanl gagné Rollcrdam, il s'y embarqua pour l'Anglelerre.

Il y allendil vainemenl des nouvelles de son père, à qui il n'osail même plus en demander. Vers la Gn de décembre il crul pourlanl devoir lui adresser ce mol : « Mon cher père, quoique l'absence ne puisse, en aucune manière, affaiblir mes senlimenls pour vous, je redoule loujours de vous écrire, car, depuis longlemps, loul ce qui vienl de moi n*a pas le don de vous plaire. Gependanl, j'espère que vous voudrez bien, au moins,.à Tépoque du renouvellemenl de Tannée, me permellre de joindre aux vœux des indilTérenls les vœux sincères d'un Gis qui ne réclame de son père que la permission de lui exprimer loul son amour el loul son respecl >».

Louis-Napoléon, dans ses précédenls voyages à Londres, s'ëlail fail d*assez nombreux amis; pendanl ce nouveau cl plus long séjour, il allail conslammenl en acquérir de nouveaux. Les relalions qu1l se créa alors, dans la société, dans le monde polilique, devaienl Taidcr singulièremenl, plus

lard, à cimenter runîon entre la France elTAnglelerre, à dissiper les défiances qui, plusieurs fois, faillirent la rompre.

En faisant une part convenable aux obligations du monde, il en réservait une plus grande pour Tétude. A quelque heure qu'il rentrât chez lui le soir, il se mettait au travail ; et, le lendemain, il arrivait Icipremier à la Bibliothèque de Westminster, où il passait toutes ses matinées. En 1839, il exposait longuement la doctrine dont il s'était fait le champion convaincu, dans un livre intitulé : Idées Napoléoniennes ; et. Tannée suivante, il la résumait, il la condensait en quelques pages, précédées de cette épigraphe : <r Ce ne sont pas seulement les cendres, ce sont les idées de l'Empereur qu'il faut ramener. »

Ces publications accrurent la bienveillante attention dont il avait été l'objet dès son arrivée en Angleterre. On lui offrit de divers côtés des banquets, où, selon l'usage, il dut payer son écot par un toast. Ce devoir dont il s'acquittait toujours avec aisance et bonne grâce, lui parut, certain soir, plus difficile à remplir. Invité par le Club de la marine^ il était obligé de répondre à cette politesse par quelques compliments : il ne pouvait oublier pourtant ni quel nom il portait, ni à qui il allait s'adresser. Le temps était loin, sans doute, où, en apprenant la mort de son glorieux oncle, il jurait c< une haine éternelle aux Anglais. » L'accueil qu'il avait reçu parmi eux, l'estime qu'en les voyant de près il avait conçue pour certaines de leurs vertus civiques, avaient bien modifié les sentiments de son enfance à leur égard. Mais lui était-il permis de l'avouer devant les représentants de cette flotte qui avait infligé de si cruels revers à la France impériale ? Le neveu de Napoléon pouvait-il féliciter les camarades de Nelson? Ce que sa courtoisie semblait lui commander ne lui était-il pas interdit par sa dignité?... De cette situation délicate, il sut se tirer avec ce tact particulier dont, par la suite, il devait donner tant d'autres preuves. Après quelques vagues compliments' sur la bravoure de la marine anglaise, il dit, d'un ton plus grave : « Je ne parle pas ici. Messieurs,

de VOS triomphes guerriers ; car tous vos souvenirs de gloire sont pour moi des sujets de larmes ; mais je parle avec plaisir de la gloire plus belle et plus durable que vous avez acquise en portant la civilisation à mille peuples barbares et dans les régions les plus lointaines. » Ses auditeurs avaient bien compris au milieu de quels écueils le princeorateur devait naviguer et ne s'attendaient pas à Ty voir manœuvrer si sûrement. Ces habiles paroles, et surtout Taccent ému avec lequel Louis-Napoléon les avait prononcées, produisirent sur eux une profonde impression, que le lendemain constataient les journaux de Londres.

Tous ces témoignages de sympathie prouvaient clairement que, malgré ses efforts, la presse ofGcieuse de Paris n'était pas parvenue à discréditer, à ridiculiser Tauteur de la malheureuse entreprise de Strasbourg. Chez nous, même, elle n'y avait pas réussi comme elle Tespérait : « La France est un peu femme, — dit, à ce sujet, un historien; — elle a ses coquetteries et il lui plaît de voir un prince risquer parfois sa vie pour elle*. » Parmi les adversaires du gouvernement dejuillot, beaucoup, — qui jusqu'alors avaient paru Ti^iiorcr, — commençaient à tourner les yeux vers celui qui avait eu ce courage. Le sage et prudent Vieillard le reconnaissait lui-même, en écrivant, le 8 janvier 1839: « Vous savez sans doute, prince, que j'ai assisté, il y a quelque temps, à une entrevue avec quelques-uns des chefs du parti républicain. Vous savez ou vous devinez quel en était l'objet. H s'agissait de leur faire accepter votre intervention et de leur démontrer que, dans l'intérêt de tous, dans l'intérêt de la patrie, de la liberté, de l'égalité, il était utile, nécessaire même d'avoir un nom indiscutable, qui forçant, pour ainsi dire, le suffrage universel, écartât par cela môme immédiatement la concurrence funeste des ambitions subalternes et prévint ainsi les dangers de l'anarchie. Je crois qu'ils sont convenus de ce point. Ils vous ont adopté, mais à une con-

i. Capeflgue, Histoire de Louis-VhxAipt, L 11, p. 288.

diiion, c*est que vous reconnaîtrez que quelle que soit la forme du gouvernement qui s'établisse^ le chef en doit être responsable. »

Le principe que les républicains considéraient, — en ce temps-là I — comme essentiel, Louis-Napoléon n'avait point de peine à y souscrire, car il Tavait présenté lui-même comme la base de la doctrine napoléonienne, et il le faisait constamment soutenir par les deux journaux parisiens qu*il inspirait : le Capitole^ et le Commerce. L'une de ces feuilles avait été récemment fondée, Tautre achetée par le prince, toujours prêt à épuiser ses maigres ressources, comme à risquer sa vie, pour défendre sa cause.

Elle faisait d'incontestables progrès, cette cause I Le gouvernement la servait sans le vouloir. Comptant en recueillir quelque popularité pour lui-même, il poussait imprudemment rimagination populaire vers la grande épopée impériale. Il sentait dans les masses un appétit de gloire qu'il ne pouvait satisfaire, et espérait, du moins, Tapaiscr en réveillant les souvenirs de la gloire passée. Après avoir solennellement replacé la statue de Napoléon sur la Colonne, il se décidait à exaucer son vœu suprême, en ramenant ses cendres exilées a sur les bords de la Seine ». M. de Rémusat, ministre de rintérieur, Tannonçait à la Chambre des députés, en disant : « Il a été empereur et roi; il fut le souverain légitime du pays ».

Cette légitimité, le triomphe de l'Europe coalisée Tavait-il

détruite? Ce que la volonté nationale avait légitimement fait, seule elle aurait pu le défaire. Proclamer le droit qu'avait eu Napoléon I*' de régner sur la France, c'était reconnaître indirectement le droit de ses héritiers, ou plutôt le droit des citoyens qui avaient conféré le pouvoir à sa race et ne le lui avaient pas repris. Le bon sens populaire devait le comprendre. Louis-Napoléon du moins l'espérait. Ses amis de France, ses anciens compagnons de Strasbourg, dont un premier échec semblait avoir exalté plutôt qu'attiédi la foi, le lui répétaient chaque jour, avec une sincère exagération. A

Paris, dans les grandes villes, à la campagne, partout, même autour du trône, ils voyaient des Napoléoniens, les uns déclarés, les autres inconscients. Ils pressaient donc le prince de se rendre à ces vœux avoués ou secrets, en faisant, à leur tête, une nouvelle tentative, dont le succès leur semblait assuré*

Louis* Napoléon ne partageait pas leur absolue conGancc. Mais il était convaincu, que, cette fois, s'il échappait à la mort^ on le traduirait en justice; et que, de la sellette des accusés, comme d'une tribune, il pourrait enûn parler à la nation : il n'en fallait pas plus pour le décider.

Reprochant à la majorité conservatrice et religieuse de notre pays, de subir, inerte et passive, le joug d'une minorité sectaire, M. Drumont disait dans la Fin d'un 7}wnde : « Les chefs du parti conservateur ne se doutent pas deTeiTort qu'il faut accomplir pour agir, de la grandeur qu'il y a dans un homme comme Napoléon, arrivant deux fois, en pleine tranquillité, abordant les troupes, s*exposant aux balles et disant, à Strasbourg et à Boulogne : «c Je suis le neveu du grand empereur et je viens occuper le trône de France ».

Tas plus ù Uoulogne qu'ù Strasbourg, nous le verrons plus loin, le prince Louis ne venait pour « occuper le trône de France » : il voulait seulement le remettre au pays, sachant que si le pays le rendait à sa famille, un autre aurait le droit de s'y asseoir avant lui... Mais, pas plus â Boulogne qu'à Strasbourg, il n'y put réussir. Cette seconde tentative échoua, plus promplcmcnt encore que la première. Louis- Napoléon fut arrêté, ainsi que tous ses compagnons, sauf irois(deux avaient été tués; le troisième, M. de Persigny, avait réussi à s'échapper). Deux jours après, le prince était conduit à llam par un ofGcicr de gendarmerie, auquel M. de Rémusat, ministre de Tlntérieur, avait adressé des instructions énergiques : ses hommes, à la moindre velléité d'évasion du prisonnier, devaient « employer leurs armes contre lui, plutôt que de le laisser sortir vivant de leurs mains ' ».

t. ArchiTes du Dép<^tdeU Guerre.

Le gouvernement affecta de féliciter, avec chaleur, le 42« régiment de Tinébranlable fidélité avec laquelle il avait repoussé les factieux. On doit croire cependant qu'il en pensait un peu moins qu'il n'en disait; car, quatre mois après, — le 3 décembre 1840, — le ministre de l'Intérieur signalait à son collègue de la Guerre le mauvais esprit dont semblaient animés beaucoup d'officiers du 42«, et concluait en disant : « Je pense, comme M. Delessert (le préfet de police), qu'il serait peut-être prudent d'éloigner ce régiment du département du Pas-de-Calais' ».

De Ilam où, cette première fois, il reste à peine, Louis-Napoléon est emmené à la Conciergerie, dans le cachot que venait d'y occuper Ficschi ; il y reçoit plusieurs visites, — notamment celle de M** Récamier *; — et toujours laborieux, mais n'ayant pas sous la main les éléments d'un travail plus utile, il s'occupe à traduire des poésies de Schiller.

Comme, depuis l'acquittement de Cherbourg, il a peu de confiance dans le jury, le gouvernement réunit la Cour des Pairs pour juger les conspirateurs de Boulogne. Le procès commence le 28 septembre. Dès l'ouverture des débals, le prince prend la parole, non pour se justifier, mais pour définir sa situation vis-à-vis de ses juges. « Sans orgueil, comme sans faiblesse, — dit-il d'une voix ferme et grave, — si je rappelle les droits déposés par la nation dans les mains de ma famille, c'est uniquement pour expliquer les devoirs que ces droits nous ont imposés à tous ». La nation n'a pas repris ce qu'elle avait donné. « Tout ce qui a été fait sans elle est illégitime ». Ce qu'il voulait, c'était de la convoquer dans ses comices pour l'interroger : « J'aurais eu le droit d'y réveiller les souvenirs éclatants de l'Empire, d'y parler du frère aîné de l'Empereur, de cet homme vertueux, qui, avant moi, en est le digne héritier... La nation eût répondu : a République ou Monarchie, Empire ou

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