‹ Napoléon III intimeChapitre 18 sur 114 · Idem · texte numérisé non relu

Idem

cmyon séditieux, mais anonyme, y écrivait pendant la nuit... Il fallait donc renouveler souvent la petite garnison du fort pour la soustraire à cette pernicieuse influence.

Lo commandant de Ham, le rigide et consciencieux Demarlo, devait finir par y céder lui-même ! Sans cesser jamais dVxécutor les sévères instructions qu'il avait reçues, il en tt^mpéra peu à peu la rigueur, par quelques tolérances et surtout plus d*égards personnels. Il invitait parfois le pritionnier à sa table, ou seul, ou avec quelque ami venu de Paris, pour le voir. Certain jour même, il faillit s'oublier jusqu*A remmener avec lui dtner dans un château voisin ; mais, au dernier moment, de mauvaises nouvelles étant arrivées de Paris, il recula devant une aussi grande incorrection.

Gr&ce à^ces meilleures dispositions du commandant^ grâce aux démarches spontanées de personnes qui s'intéressaient h lui, le prince obtinl quelques légères faveurs. Sur les remparts — où les premiers jours il lui avait été permis de se promener 'h certaines heures, mais « toujours accompagné », — on lui abandonnait, peu de temps après, quelques mètres de terrain pour y cultiver des fleurs. En lui demandant « un gros paquet de graines de réséda », il disait, en mars 4841, à M"** Salvage : « Je serai très fier de vous montrer mon jardin, quand vous viendrez me voir». Plus tard, sur la demande de son médecin, on lui accordait une autorisation plus précieuse.

Sa santé s'était en effet sensiblement altérée. En avouant à son père qu'il souffrait « de fortes douleurs rhumatismales » il les attribuait « à Thumidité du pays et au manque d'exercice ». Ce que les courants d'air de sa chambre avaient commencé, l'inaction physique l'achevait. Louis-Napoléon, en entrant à Ham, n'y était guère accoutumé. Il s'était adonné dès son enfance à tous les genres de sport. Il y avait peu de cavaliers plus brillants, de tireurs plus adroits, ni de patineurs plus élégants, ni surtout de plus hardis nageurs : à quinze ans, il se jetait tout habillé dans le Neckar, du haut

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d*un ponl où il se promenait avec les jeunes princesses de Bade, pour le seul plaisir d'eiTrayer ses cousines, bien vite rassuréesd*ailleursenlevoyant gagner tranquillemenlla rive. Les exercices physiques, donl il avait une longue habitude, étaient devenus pour lui un besoin. Il souffrait réellement d'en être privé. Dans Tintérôt de sa santé compromise, on lui permit donc d*avoir un cheval et de le monter sur la petite promenade des remparts.

Malgré de tels adoucissements, cette existence était assez dure pour un homme jeune, avide d'action, dont Tûme ardente avait caressé tant de généreux projets. Louis-Napoléon s'y résignait néanmoins sans effort, en lisant cette aphorisme extrait d'un ouvrage de M. Guizot, et qu'il avait écrit, en gros caractères, sur le mur de sa chambre : « Pour les peuples comme pour les individus, la souffrance n'est pas toujours perdue ». Elle ne devait pas l'être pour lui ! En cherchant dans cet aphorisme une consolation, une espérance, il était donc plus clairvoyant que l'illustre homme d'Etat auquel il l'avait emprunté, et qui, à cette heure, môme dans sa correspondance officielle, affectait de traiter leçonspirateur de Boulogne avec un injurieux dédain.

Avant de lui valoir un trône, « la souffrance »> fournit à Louis-Napoléon les moyens de s'en rendre digne. S'il étonna, plus tard, les Français, les étrangers qui l'approchaient par rétendue et la variété de ses connaissances; — s'il put parler de leurs travaux, avec compétence, avec tous ceux qu'il recevait, — qu'ils fussent économistes ou historiens, artilleurs ou chimistes, archéologues ou ingénieurs; — si son style, d'abord trop hésitant et trop fleuri, prit peu à peu cette mâle simplicité, celte énergique concision qui devait donner tant de relief à ses moindres discours, — c'est qu'il avait eu le temps, comme il le disait lui-même en souriant, de bien compléter ses études à T » Université de llam ».

En lisant les journaux qu'on l'avait autorisé à recevoir, — le Moniteur, le Journal des Débats, le CofistUutionnei

et lo Messager, — il pouvait suivre les questions à Tordre du jour. Il les traitait lui-même, à son point de vue, dans de» feuilles importantes du Nord qui avaient accepté sa collaboration, le Guetteur de Saint-Quentin et le Pro- (ft^ du Pas-de-Calais : collaboration si active, à certains moments, qu'en moins de dix jours, — du 29 avril au 7 mai i8i3, — ce dernier journal publiait quatre articles du prince '.

Ces quatre articles, consacrés à Tune des questions qui le préoccupaient le plus, l'organisation de l'armée, n'ont rien perdu de leur intérêt. Ce n'est pasasàez dire : leur intérêt a doublé, depuis que la catastrophe de i870 a fait comprendre à tous, — même à ceux qui voulaient supprimer les armées permanentes, — que celte question militaire était pour nous une question vitale.

Quand on se rappelle, en eOet qu'après avoir, comme candidats, cherché à se faire une popularité trop facile en demandant la réduction du budgetde la guerre et le «désarmement » ; comme députés, à faire échouer le projet de i866, A restreindre singulièrement celui de 1867, les membres modérés ou avancés de l'Union libérale, osèrent, en 1871 « reprocher unanimement à Napoléon III de n'avoir pas songé à armer suffisamment la France, — parce qu'il n'avait pas pris la peine de se renseigner sur la situation militaire de la Prusse, ni daigné lire les rapports du baron Stoffel, qui la lui auraient apprise, — il est intéressant, trop intéressant, de relire les études où, dès 1843, Louis-Napoléon exposait en

1. Un cerUin nombre des articles adreiiéi à cet Journaux figurent dans les CEupreêcomplèUê de Napoléon III, Il suffit de citer le titre de ceux qui parurent dans la seule année 1843 pour montrer combien de sujets différents y étaient traités : Réporue à Af. Je Lamartine (sur la politique de TËmpereur). — La traite des nègrei. — L'oppotition. — Opinion de l'Èmpe^ reur $ur lea rapports de la France avec teê puiuaneet de l'Europe. — La paix ou la guerre. — Le$ conservateurs et Sspartero. — Améliorations à introduire dans nos habitudes parlementaires. — Les spécialités. -> Le clergé et VEtat, — Des gouvernements et de leurs soutiens. — A quoi tiennent les destinées des Empires. — /'rq;>/ de loi sur le recrutement de Vannée. — De la tiberti individuelle en Angleterre. ^ De l'organisation militaire en France^ etc.

détail Torganisalion prussienne et en réclamait inslamment Tâdoption.

Dans Tune de ces études, il écrivait : a Gomme la Prusse avant léna, nous vivons sur notre gloire passée; le terrible exemple de Waterloo ne nous a pas profité... L'organisation prussienne est la seule qui convienne à notre nature démocratique, à nos mœurs égalilaires, à noire situation politique... Aujourd'hui la France n'aurait pas 200,000 hommes à opposer aux frontières, lorsque, sur la ligne du Rhin seulement, 500,000 hommes pourraient être réunis en quinze jours contre nous ». Une autre commençait par ces lignes prophétiques : « Un des généraux qui. contribuèrent le plus à l'organisation militaire de la Prusse exprima un jour cette pensée que « dans un État bien organisé on ne devait pas saff voir où commence le soldat, où finit le citoyen. » Ces paroles dépeignent la philosophie d'un système (^uj sera infailliblement adopté par toutes les puissances du continent, parce qu'il répond aux nouvelles exigences des peuples de l'Europe ». Si ce système ne put èlre adopté sous son règne, si la France n'eut jamais les « 1,200,000 hommes exercés » qu'il déclarait nécessaires à sa défense, — nous verrons plus loin pourquoi.

Ccsarticles, écrits au jour le jour, n'empêchaient pas Louis- Napoléon de faire des travaux plus importants sur toute sorte de sujets. Tantôt, sous le titre de Fragments historiques^ il étudiait le passé de l'Angleterre, y cherchant des leçons pour nous-mêmes. Tantôt, dans une brochure trop connue pour que nous ayons besoin d*y insister, VExtinction du Paupérisme^ il abordait un des problèmes de la question sociale. Tantôt, — quarante ans avant qu'on entreprit à Panama le canal interocéanique, — il concevait le projet de l'exécuter par le lac de Nicaragua, et en cherchait longuement les moyens pratiques. Connaissant les éludes approfondies que dès 1842 il avait faites pour ce projet, le gouvernement de Nicaragua devait le prier, quatre ans plus tard, de constituer une grande compagnie pour creuser le

et le Messager y — il pouvait suivre les questions à Tordre du jour. Il les traitait lui-môme, à son point de vue, dans •des feuilles importantes du Nord qui avaient accepté sa collaboration, le Guetteur de Saint-Quentin et le Progrès du Pas-de-Calais : collaboration si active, à certains moments, qu'en moins de dix jours, — du 29 avril au 7 mai 1843, — ce dernier journal publiait quatre articles du prince '.

Ces quatre articles, consacrés à Tune des questions qui le préoccupaient le plus, l'organisation de Tarmée, n'ont rien perdu de leur intérêt. Ce n'est pas asâez dire : leur intérêt a doublé, depuis que la catastrophe de 1870 a fait comprendre à tous, — même à ceux qui voulaient supprimer les armées permanentes, — que cette question militaire était pour nous une question vitale.

Quand on se rappelle, en effet qu'après avoir, comme candidats, cherché à se faire une popularité trop facile en demandantla réduction du budgetde la guerre et le «désarmement » ; comme députés, à faire échouer le projet de 4866, à restreindre singulièrement celui de 1867, les membres modérés ou avancés de l'Union libérale, osèrent, en 1871, reprocher unanimement à Napoléon III de n'avoir pas songé à armer suffisamment la France, — parce qu'il n'avait pas pris la peine de se renseigner sur la situation militaire de la Prusse, ni daigné lire les rapports du baron Stoffel, qui la lui auraient apprise, — il est intéressant, trop intéressant, de relire les études où, dès 1843, Louis-Napoléon exposait en

1. Un cerUin nombre des articlei adressés à ces Journaux figurent dans les Œuvres compUieê de Napoléon III. H suffit de citer le titre de ceux qui pa> rurent dans la seule année 1843 pour montrer combien de sujets différents y étaient traités : Réponse à M. de Lamartine (sur la politique de P£mpereur). — La traite des nègres, — L'opposition. — Opinion de l'Empereur sur les rapports de la France avec les puissances de l'Europe. — La paix ou la guerre. — Les conservateurs et Sspartero. — Améliorations à introduire dans nos habitudes parlementaires, — Les spécialités, » Le clergé et l'Etat. — Des gouvernements et de leurs soutiens. — A quoi tiennent les destinées des Empires. — Projet de loi sur le recrulemettt de l'armée. — De la liberté individuelle en Angleterre, ~ De l'organisation militaire en France^ etc.

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Dans Tune de ces études, il écrivait : « Conune la Prusse a?ani léna, nous vivons sur notre gloire passée ; le terrible exemple de Waterloo ne nous a pas profité... L'organisation prussienne est la seule qui convienne à notre nature démocratique, à nos mœurs égalitaires, à notre situation politique... Aujourd'hui la France n'aurait pas 200,000 hommes à opposer aux frontières, lorsque, sur la ligne du Rhin seulement, 500,000 hommes pourraient être réunis en quinze jours contre nous ». Une autre commençait par ces lignes prophétiques : « Un des généraux qui. contribuèrent le plus à Torganisation militaire de la Prusse exprima un jour cette pensée que € dans un État bien organisé on ne devait pas sa- « voir où commence le soldat, où finit le citoyen. »» Ces paroles dépeignent la philosophie d'un système ^u< sera infail- Ublement adapté par toutes les puissances du continent, parce qu'il répond aux nouvelles exigences des peuples de l'Europe ». Si ce système ne put être adopté sous son règne, si la France n'eut jamais les « i ,200,000 hommes exercés » qu'il déclarait nécessaires à sa défense, — nous verrons plus loin pourquoi.

Cesarticles, écrits au jour le jour, n'empêchaient pas Louis- Napoléon de faire des travaux plus importants sur toute sorte de sujets. Tantôt, sous le titre de Fragments historiques^ il étudiait le passé de l'Angleterre, y cherchant des leçons pour nous-mêmes. Tantôt, dans une brochure trop connue pour que nous ayons besoin d'y insister, VExtinction du Paupérisme, il abordait un des problèmes de la question sociale. Tantôt, — quarante ans avant qu'on entreprit à Panama le canal interocéanique, — il concevait le projet de l'exécuter par le lac de Nicaragua, et en cherchait longuement les moyens pratiques. Connaissant les éludes approfondies que dès 1842 il avait faites pour ce projet, le gouvernement de Nicaragua devait le prier, quatre ans plus tard, de constituer une grande compagnie pour creuser le

et le Messager^ — il pouvait suivre les questions à Tordre du jour. Il les traitait lui-môme, à son point de vue, dans des feuilles importantes du Nord qui avaient accepté sa collaboration, le Guetteur de Saint-Quentin et le Progrès du Pas-de-Calais : collaboration si active, à certains moments, qu'en moins de dix jours, — du 29 avril au 7 mai 1843, — ce dernier journal publiait quatre articles du prince ".

Ces quatre articles, consacrés à Tune des questions qui le préoccupaient le plus, l'organisation de Tarmée, n'ont rien perdu de leur intérêt. Ce n'est pasasàez dire : leur intérêt a doublé, depuis que la catastrophe de 1870 a fait comprendre à tous, — même à ceux qui voulaient supprimer les armées permanentes^ — que celte question militaire était pour nous une question vitale.

Quand on se rappelle, en eOet qu'après avoir, comme candidats, cherché à se faire une popularité trop facile en demandant la réduction du budgctde la guerre etlca désarmement » ; comme députés, à faire échouer le projet de 186G, à restreindre singulièrement celui de 1867, les membres modérés ou avancés de Y Union libérale^ osèrent, en 1871 « reprocher unanimement à Napoléon III de n'avoir pas songé à armer suffisamment la France, — parce qu'il n'avait pas pris la peine de se renseigner sur la situation militaire de la Prusse, ni daigné lire les rapports du baron Stoffel, qui la lui auraient apprise, — il est intéressant, trop intéressant, de relire les études où, dès 1843, Louis-Napoléon exposait en

1. Un certain nombre des arUcleiadreiiéi à cet journaux figurent dans les CEuvreêcompUiei de Napoléon III. Il suffit de citer le titre de ceux qui parurent dans la seule année 1S43 pour montrer combien de sujets différents y étaient traités : Bépome à M. Je Lamartine (sur la politique de r£mpereur). — La traite dee nègres. — L'opposition. — Opinion de l'Kmpe^ reur sur les rapports de la France avec tes puissances de l'Europe. — La paix ou la guerre. — Les conservateurs et Espartero. — Améliorations à introduire dans nos habitudes parlementaires. — Les spécialités, — Le clergé et l'Etat,, — Des gouvernements et de leurs soutiens. — A quoi tiennent les destinées des Empires, — Projet de loi sur le recrulemetit de l'armée. — De la liberté individuelle en Angleterre. — De l'organisation militaire en Fronce, etc.

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Dans l'une de ces études, il écrivait : (c Gomme la Prusse avant léna, nous vivons sur notre gloire passée ; le terrible exemple de Waterloo ne nous a pas profité... L'organisation prussienne est la seule qui convienne à notre nature démocratique, à nos mœurs égalitaires, à notre situation politique... Aujourd'hui la France n'aurait pas 200,000 hommes à opposer aux frontières, lorsque, sur la ligne du Rhin seulement, 500,000 hommes pourraient être réunis en quinze jours contre nous ». Une autre commençait par ces lignes prophétiques : « Un des généraux qui. contribuèrent le plus à l'organisation militaire de la Prusse exprima un jour cette pensée que « dans un État bien organisé on ne devait pas sa- « voir où commence le soldat, où finit le citoyen. » Ces paroles dépeignent la philosophie d'un système ^u^^era infailliblement adapté par toutes les puissances du continent, parce qu'il répond aux nouvelles exigences des peuples de l'Europe ». Si ce système ne put être adopté sous son règne, si la France n'eut jamais les « 1,200,000 hommes exercés » qu'il déclarait nécessaires à sa défense, — nous verrons plus loin pourquoi.

Gesarticles, écrits au jour le jour,n*empéchaient pas Louis- Napoléon de faire des travaux plus importants sur toute sorte de sujets. Tantôt, sous le titre de Fragments historiques^ il étudiait le passé de l'Angleterre, y cherchant des leçons pour nous-mêmes. Tantôt, dans une brochure trop connue pour que nous ayons besoin d'y insister, VEa:tinction du Paupérisme, il abordait un des problèmes de la question sociale. Tantôt, — quarante ans avant qu'on entreprit àPanama le canal interocéanique, — il concevait le projet de Texécuter par le lac de Nicaragua, et en cherchait longuement les moyens pratiques. Connaissant les éludes «ipprofondies que dès 1842 il avait faites pour ce projet, le gouvernement de Nicaragua devait le prier, quatre ans plus tard, de constituer une grande compagnie pour creuser le

« canal Napoléone », — car on voulait donner au fulur ca- .nal le nom de celui qui en avait eu l'initiative.

Une autre année, le prince Louis traitait ujie question plus spéciale encore, à laquelle ses études antérieures semblaient ravoir peu préparé : la question des sucres. Il y consacrait une brochure si pleine d'observations et de calculs saisissants que la Société des Fabricants de sucre indigène s'empressait de Tadresser, à ses frais, comme la meilleure défense de leur cause, à tous les membres des conseils généraux.

Passant de l'économie industrielle à la chimie, le prince adressait à TAcadémie des Sciences un court mémoire intitulé « Examen de la théorie physique et de la théorie purement chimique de la pile voltaïque ». 11 le terminait modestement par ces mots : «Je vous transmets, messieurs, ces observations avec une extrême réserve, car je n'ai pas fait de la chimie et de la physique mon étude spéciale... » Cette communication n'en parut pas moins intéressante à l'Académie, qui la fit insérer dans son compte-rendu avec la note suivante : « Quoique le prince Napoléon ait été précédé par M, Becquerel dans la construction d'une pile à un seul métal, nous croyons devoir publier sa lettre : la netteté des raisonnements et des résultats justifiera notre détermination aux yeux de tout le m^nde *. »

Le roi Joseph meurt. Louis-Napoléon oublie d'anciens démêlés, auxquels d'ailleurs, pendant son dernier séjour à Londres, une franche réconciliation avait mis fin. Il oublie que son oncle, à cette époque, lui avait spontanément promis de l'inscrire sur son testament, pour l'indemniser des sacrifices faits par lui seul à la cause des Bonaparte et que cette promesse n'a pas été tenue : dans une longue notice, il rend un éclatant hommage à sa mémoire.

Parmi tous les ouvrages dont le prince Louis s'occupa pendant sa captivité, celui qui devait s'intituler a Dupasse

1. Comptée rendus de l'Académie des sciences, t. XVI, pp. 1098 et 1180.

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et de l'avenir de Varlillerie » cl donl il ne put terminer qu'un volume, était, de beaucoup, le plus important, celui qui lui prit le plus de temps, lui coûta le plus d'eflbrts.

L'ingratitude était son moindre défaut. II sut toujours se souvenir des plus petits services qu'il avait reçus. Dans la préface de ce livre inachevé, il remerciait donc vivement, sans oser les nommer par crainte de les compromettre, tous ceux qui l'avaient aidé en lui procurant quelque utile indication ; piiis il ajoutait : « Une personne surtout, amie d'enfance, a bien voulu faire pour moi les recherches nécessaires dans les manuscrits de la Bibliothèque Royale. Si mon ouvrage a quelque valeur, c'est à elle que je le devrai, car c'est par elle que me sont venus les documents les plus intéressants et les plus précieux. Je dois aussi remercier M. de Salvandy de m'avoir laissé consulter, à Ilam, les manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal dont j'avais besoin. »

Cette « amie d'enfance >» était M™* Cornu, élevée près de la reine Ilortensc, dont sa mère, M™' Lacroix, était la femme de chambre. Ses dons naturels, très brillants, avaient été développés par Texcellente éducation que lui avait fait donner la reine. Elle était apte à tout comprendre; et, pour Taider dans ses recherches, Louis-Napoléon ne pouvait souhaiter un meilleur secrétaire. C'était, entre elle et le prince, une correspondance incessante, ayant toujours le mémo objet : annonce des ouvrages désirés, accusés de réception, remerciements et demande de nouveaux ouvrages. Nous en citerons, à titre d'exemple, un seul extrait :

Voici la liste des manuscrits que vous m'avez envoyas : n* 7,076, Christine de Pisan ; — n» 7JI2, St-Luc ; — n» 7,4I»0, Jehan lly- Ihaene ; — n<» 1,666, Pascuali Bombardicrc; n« 6,994, Dessins d artillerie du XVI» siècle ; — Inventaire de t,6H, sans numéro ; — Dessin d*artillerie du xv*» siècle, sans numéro.

Voici la liste nouvelle de mes demandes, et vous nVHes pas au bout :

1* Manuscrit de la Hibliollièque royale, noté au n^ 287 da Supplément français ; — 2» llu^uenin, Histoire du siège de Nancy en 1474; - 3* Pierre De*»iry, <iliiniin|iii' du lui (lliarlcs Mil; — 4® llistoiiv

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de Charles VIII, par Ceorçes Flori ; — îî» Voyage de Charles VIÏI, par Andn5 de la Vigne ; — 6* Voyage des deux religieux de Charles VIII. Vous ne m'avex envoyd que trois volumes de Duclerq, je voudrais bien le quatrième. Je garde encore Paul Giove *. »

A tout moment, M*"* Cornu recevait quelque nouvelle commission de ce genre, et elle s'en acquittait avec autant d'intelligence que de dévouement. Quelquefois, au lieu d'envoyer, par la diligence, au prisonnier Tun des innombrables paquets de manuscrits qu'elle avait à lui faire parvenir, M"* Cornu les apportait elle-même. Un jour, Louis- NapolAonla pria d'aller, ù quelques lieues de Ham,au château de Coucy, examiner un canon octogone et long d'un mètre à peine, le premier qui ait été fabriqué, — si la date qu'il portait était bien sincère. Les chiffres formant cette date étaientils marqués en creux sur le bronze? En ce cas, on avait pu les graver après coup et le canon était peut-être antidaté ; s'ils étaient, au contraire, en relief, la sincérité de la date était indiscutable. Relief ou creux ? Telle était la grave question que M"*** Cornu devait résoudre ; et le prince, épris de son travail, y apportant le plus grand souci d'exactitude, attendait impatiemment le résultat de cette jtetile enquête. Parfois, pour se délasser de ces sévères travaux, le prisonnier laissait courir son imagination, et, nul ami n'étant alors auprès de lui pour les recueillir, il confiait au papier ses rêveries. Quoiqu'elles ne fussent pas destinées au public, certaines de ces pages intimes, L'Exily — Aux mânes de l* Empereur, etc., ont paru plus tard, dans le recueil de ses œuvres. D'autres sont restées inédites. Dans l'une d'elles, intitulée le Credo, longue et fervente paraphrase du symbole des chrétiens, Louis-Napoléon disait :

Je crois en Dieu... Rien n*esl fait de soi-niôme. Lorsque je vois un temple, je pense à Touvrierqui Ta l»Ali ; lorsque j*admiroles surprenants phénomènes de Tunivers, je baisse le front devant la volonté souveraine qui a fait la nature et ordonné le monde. Pdre tout-

1. Tontes ces lettres du Prince à M*« Cornu ont été citées \mr DIanrhard Jerrold.

puissant, il doit avoir pour nous l'amour qu'a le créateur pour les choses qu'il a créées.

Je crois en Jésus-Christ, (Ils de Dieu fait homme, qui a revêtu notre enveloppe mortelle, afin de nous faire comprendre, en s'abaissant jusqu'à nous, la morale divine, et d'un coup éleva notre espèce de cent coudées, on faisant passer dans notre Ame la foi, la chanté, l'espérance, ces dons du ciel... Pour nous apparaître sous forme humaine, sans rien emprunter de nos péchés, il est né de la Vierge Marie, prenant ainsi pour origine la seule vertu qui fût restée au genre humain, l'innocence et l'innocence du pauvre. Persécuté dès sa naissance, et fuyant le courroux des grands, lui qui les aurait pulvérisés d'un regard, il se contenta des hommages du peuple et souffrit sous Ponce-Pilate, vil instrument de la force brutale...

11 a été crucifié 1 II fallait qu'il fût crucifié pour nous apprendre à pardonner à nos ennemis, comme il pardonnait lui-même à ses bourreaux. 11 mourut, il fut enseveli. Mais le troisième jour, il est ressuscité d'entre les morts. Sa mission était accomplie ; il avait repoussé son enveloppe mortelle ; et, s'élevant aussi haut qu'il s'était abaissé pour nous, il s'assit h la droite de Dieu, le Père tout-puissant. Avec lui tout n'avait pas disparu. Sur la terre restait une image vénérée, un principe divin. Sa religion nous a portés depuis 1,800 ans; il transforma le monde ; et Ton vit le droit remplacer la force, Tamour remplacer la haino, rt'galilé remplacer l'oppression 1...

Dans une aulre page, intitulée La Captivité, le prince écrivait :

De cet empire immense qui embrassait le monde, voilà donc tout ce qui reste, un lombeau et une prison ; un tombeau pour prouver la mort du grand homme, une prison pour faire mourir sa cause. Que sont-ils devenus ces (|ualrc millions de Français qui ont élevé le trône impérial et ces millions de soldats qui l'ont défendu jusqu'à Waterloo, et ces hommes que PEmpereur avait faits si puissants pour qu'ils transmissent, nprès sa mort, à ses héritiers, son sceptre plébéien, son ép«^c nationale, son code civilisateur? Ils sont tous morts sans doute, car aucun, dans le malheur, n'est venu me tendre la main. Un homme historique cependant m'apparul dans ma prison ; mais celui-là iravail rien reçu de rKinperenr... Chatranhi iaiid, lui qui av.'iit lésislr an pouvoir inVHistilih* de l'ICmperenr sur le In^ne, vint saluer dans un cachot l'infortune du neveu de l'klnipereur...

Si j'obi'issais à cet instinct de la nature (|ui fait qu'on aime ceux qui vous nourrissent et qu'on hait ceux qui vous fuslip*nt, je n'aimerais que les éliangers qui m'ont nourri et je haïrais niesconipa-

(notes qui, enfant, m^ont banni, homme, m*ont persécuté et calomnié... Mais heureusement l^amour de la patrie chasse de mon cœru ces faiblesses humaines ; et, de même que j*ai regretté ceux qui me bannissaient, excusé ceux qui me calomniaient, je remercie ceux qui m*ont frappé de cette condamnation qui rompt Texil... Oh I certes parfois, loriqu*au bout du cinquantième pas fait en ligne droite un homme me barre le passage, ou lorsque le papier qui renferme Texpression de sympathie d'un ami m*arrive tout ouvert, je me surprends à regretter et le lac et les montagnes où j*ai passé mon enfance, et les bords de TArno, où languit mon vieux père, et les bords de la Tamise où pour la première fois j'ai été libre... Mais de ces souvenirs, de ces rêves une idée me réveille : cette idée c'est d'être en France ! Elle change tout à mes yeux. Je ne vois plus ni barreaux » ni murs, ni police ; je ne vois plus que le sol, que les habitants de ma patrie. Je plains les hommes qui ne comprennent pas ce sentiment... Ils sont de leur époque ; les jouissances matérielles sont tout pour eux ; ils ne comprennent pas qu'une idée, un reflet de Tesprit divin puisse rendre Tobscurité moins obscure, le malheur plus cuisant, l'esclavage plus doux. Ilélas 1 ils n'ont jamais, eux, subi les peines de l'exil !

Puisque Louis-Napoléon parlait ainsi, dans ces lignes écrites, pour lui seul, au courant de la plume, il était évidemment sincère, et ne songeait pas à se donner une attitude intéressante lorsqu'il terminait la préface de sa brochure sur la question des sucres, en disant : « Quelque imparfait que soit cet écrit, s'il contribue à éclaircir la discussion, et à gagner quelques voix à la cause d'une industrie que je Regarde comme une source féconde de prospérité pour la France, je remercierai le ciel de m'avoir permis, môme dans la captivité, d'être utile à mon pays, comme je le remercie tous les jours de me laisser sur ce sol français, objet de mon amour, que je ne veux quitter à aucun prix, pas même pour la liberté. » Il était sincère, quand, à tous ses amis, il tenait Je même langage, — écrivant, le 26 septembre 1842, à M"** Salvage : «...Je n'ai pas changé de sentiment; je ne veux pas quitter le sol français et je ne considérerais nullement comme un service les démarches que l'on pourrait faire dans le sens d'une amnistie »; — écrivant, Tannée

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suivaiUo, Â M. Vicilhircl : « Si Ton ro^olTrail Tcxil en échange de la situation qui m'est faite actuellement, je repousserais une semblable proposition, parce que ce serait, à mes yeux, une aggravation de peine. Plutôt être prisonnier en France que libre à l'étranger! » On ne sauraitdonc con* tester que Tamour de son pays, même quand son pays semblait le répudier, domin&t en lui tous les autres sentiments 1 Il était sincère aussi, en convenant que ce sacriflce, bien que volontairement accompli, lui semblait cruel; qu'il le subirait résolument, sans défaillance, mais non sans tristesse. Parfois, en elTet, « l'atmosphère de la prison », de cette prison qu'il préfère encore à l'exil, lui parait « bien lourde », — comme il l'écrit à une Française, fixée à Florence et amie de sa famille, en se h&tant d'ajouter : « Ne croyez pas cependant que je sois découragé; noni mais il y a en moi deux êtres : l'homme politique et l'homme privé. » L'homme politique est a inébran- , lable » ; il le sera toujours. « La haine, la calomnie, la captivité ne lui arracheront pas une plainte»; Thomme privé n'en souffre pas moins ^ Cette souffrance, il ne l'avoue toutefois qu'à ses amis, et seulement aux plus intimes. Il se raidit contre elle, il la domine, voulant « rester homme, en dépit du sort' ». Et, si vive qu'elle soit à certaines heures, elle ne le rend pas insensible à la souffrance d'autrui, — comme l'attestent ces lignes qu*il adresse, le 13 juillet 1842, à son ami M. Desportes : «...Aujourd'hui toute préoccupation cesse devant le tragique événement qui vient d'enlever le duc d'Orléans. Malgré les intérêts de parti et l'opposition de ma situation, j'ai été profondément ému, comme homme, en voyant un fils enlevé d'une façon si imprévue à la tendresse de sa mère et je n'ai pensé qu'au deuil et au malheur d'une famille française. »

1. Lettre à la cotutesse X., publiée par la Rêvuê de Paris^ n* du t5 avril 1894.

S. Lettre à la baronne de Forget, publiée par la Revue de ta Frttnct moderne, Juillet 1894.

lOi NAPOLÉON 111 INTIME

Outre le travail qui remplit la meilleure part de son temps, ce qui console et soutient Louis -Napoléon, c'est d'abord le voisinage des deux amis incarcérés en même temps que lui au fort de Ham, et qu'il lui est permis de voir, à certaines heures : le général Montholon , qui après avoir partagé la captivité de l'Empereur, partage aujourd'hui celle de son neveu; et le D" Gonneau, qui a promis à la reine Hortense mourante de ne jamais quitter son fils, qui ne le quittera pas, môme quand, ayant payé sa propre dette à la justice, il pourrait fitre libre. A ces deux noms il faut en ajouter un autre : celui du fidèle Thclin, — qui avait voulu rejoindre son mallre à New- York, — qui a tenu à l'accompagner dans la bagarre de Boulogne; — qui, bien qu'acquitté par la Cour des Pairs, a sollicité, obtenu la faveur d'être enfermé, à Ham, avec le Prince; — qui enfin, par son dévouement à toute épreuve , est devenu pour celui-ci plus qu^un serviteur.

Ce qui cgnsole et soutient encore Louis-Napoléon, ce sont les témoignages de sympathie qui lui arrivent constamment, les lettres que lui adressent des amis, français ou étrangers, connus ou inconnus, et surtout les visites que beaucoup viennent lui faire.

Ces visiteurs, dont nous ne pouvons indiquer qu'un petit nombre, étaient de plusieurs sortes. Les uns étaient des amis personnels du prince Louis, comme la baronne de Forget, née Lavalette, par conséquentalliée à sa famille, — qui, entre deux voyages à Ilam, se rappelait au souvenir du prisonnier en lui envoyant des livres, des fruits ou des bonbons; — comme Vieillard, Laity, le baron Larrey,Lord Malmesbury, ou M. Fouquier d'IIérouel, le plus assidu de tous, car, habitant un ch&teau voisin de Ham, il était autorisé ù venir voir le prince le premier vendredi de chaque mois et à rester avQC lui l'après-midi tout entière.

D'autres, sans connaître Louis-Napoléon, sans s'intéresser A sa cause, s'intéressaient simplement à sa personne, parce qu'il avait cr&nement joué sa tète et qu'il expiait durement sa témérité. Telle étail Déjazet, la célèbre artiste. Se trouvant

dans lo pays clic AUiit venue ù [lum poury voir Icprjsonnicr, pour l'apercevoir, du moins, car clic savait bien qu'il ne lui serait pas permis d'arriver jusqu'à lui. Informé de son ardent désir par Tlielin, Louis-Napoléon s'y prêta de bonne grAce. Prévenue de l'heure où le prince devait se promener le jour suivant sur les remparts, Déjazet alla se poster à un endroit d'oii elle put lui envoyer un salut et recevoir le sien. Avec SCS remerciements, elle lui adressa, toujours par l'entreprise de Thelin, une petite médaille qui, disait-elle, « lui porterait bonheur.» Quelques jours plus tard, elle apprenait l'évasion du prince et s'écriait avec une joyeuse fierté : « Je l'avais bien dit I C'est ma médaille I »

D'autres visiteurs enfin, comme Chateaubriand ou Berrycr, sans être des amis de Louis -Napoléon, avaient eu avec lui des relations qui semblaient leur conseiller celte démarche de sympathique courtoisie.

Mais le plus grand nombre étaient des hommes politiques, dont une intention politique avait déterminé le voyage : des députés comme MM. Bcaumont (de la Somme) ou Joly; des puhlicistes de [irovincc, comme Dcgeorgc, Soupictct l'augé; des publicistcs de Paris, comme Louis Itlanc et Gapo do Feuillide. Ce dernier, ayant traversé presque tous les camps, mais non celui du Prince, est attiré à Ham par une sorte de dilettantisme éclectique. Il est entré dans son cachot fort indifférent; il en sort presque fanatique. Dans un livre écrit peu de temps après, il déclarait avoir cédé, malgré lui, «à la fascination qu'exercent un regard bienveillant, doux et pourtant plein do feu, un maintien à la fois simple et digne, etc.,* et s'ôlrc expliqué, par sa propre expérience, n cette fièvre de sympathies que le prince Napoléon communique, depuis sa première jeunesse, à tous ceux qui l'approchent ' » .

Ce n'est pas une simple curiosité, c'est un sentiment plus sérieux qui a conduit les autres auprès de Louis-Napoléon. Ayant lu ce qu'il écrivait, constatant que ses idées, sur plus

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