I. àlémoiirt d'un lioyalUle^ t. II
plus que le ministre de Tintérieur veuille rédiger les articles qui me sont personnels : cela ne se faisait pas sous Louis-Philippe et cela ne doit pas être.
Depuis quelques jours aussi je n'ai point de dépêches télégraphiques. En résumé, je m*aperçois que les ministres que j'ai nommés veulent me traiter comme si la fameuse constitution de Sieyès était en vigueur, mais je ne le souffrirai pas.
Et le lendemain la lettre était au Moniteur! Les politiciens furent naturellement très choqués de ce ton de commandement ; le public, au contraire, y applaudit.
Après avoir signiOé aux parlementaires qu'il saurait défendre ses prérogatives, LiOuis-Napoléon voulait faire sentir aux perturbateurs qu'il saurait maintenir Tordre. Il en eut bientôt l'occasion. La tentative insurrectionnelle du 13 juin n'était pas encore réprimée, qu'il montait à cheval, et suivi, — à distance, — par son étal-major, il allait sur les boulevards, au faubourg Saint-Antoine, où cette cr&nerie ne déplut nullement. Le lendemain, il lançait sa fameuse proclamation : ce... Le système d'agitation entretient daus le pays le malaise et la défiance. 11 faut qu'il cesse.... Il est temps que les méchants tremblent et que Tes bons se rassurent... Elu par la nation, la cause que je représente est la vôtre, celle du pauvre comme celle du riche, de la civilisation tout entière. Je ne reculerai devant rien pour la faire triompher. >^Paris, étonné de ce fier langage auquel il n'était plus habitué, commençait à comprendre alors que l'instinct populaire n'avait pas acclamé seulement, le 10 décembre, un nom, mais un homme.
Il restait à le faire comprendre à la province. Louis-Napoléon, dans ce but, commença cette série de voyages, où il devait constamment accroître sa popularité, — en inauguraqt une nouvelle manière. Jusqu'alors, dans les discours des chefs d'État ou des ministres en tournée, l'insignifiance était de rigueur. C'était une eau bénite de cour ou de cabinet, dont on aspergeait indifféremment la foule ; une phra-* séologie creuse et banale, où la pénurie volontaire des idées
RO dissimulait sous l'ahondanco des phrases. Ces harangues semblaient expédiées de Paris par un « entrepreneur de fêtes »,âvec les mâts, les oriflammes et les écussons devant lesquels elles devaient ôtre prononcées ; et quand le lendemain écussons, mâts, oriflammes avaient disparu, sans laisser de trace sur le boulevard ou la grande place qu*ils décoraient la veille, ces discours ne laissaient pas plus d*empreinte sur Tesprit de ceux qui les avaient entendus ; il suffisait de les rafraîchir légèrement pour les utiliser ailleurs.
Les discours du Prince-Président avaient un autre caractère, ils étaient tout neufs et ne pouvaient servir qu'une fois. Ils étaient courts ; ils étaient nets. Tout le monde les comprenait, personne ne les oubliait. Au lieu d'effleurer légèrement tous les sujets, ils en abordaient d*ordinairc un seul, — répondant à quelque préoccupation du moment; ils le traitaient en un petit nombre de phrases, bien frappées, qui s'enfonçaient, comme un coin, dans la cervelle du public, — et si profondément que quelques-unes y sont encore gravées.
Du caractère particulier, de l'histoire des villes où il s'arrêtait, Louis-Napoléon savait tirer fort habilement parti, IK)ur y rattacher Tune des idées générales qu'il tenait à produire. Prouvons-le par quelques exemples.
Sa première étape est Chartres. Saint Bernard y prêcha la seconde Croisade, « magnifique idée du moyen-ùge, qui éleva le culte de la foi au-dessus des intérêts matériels; » Henri iV vint s'y faire sacrer « et y marqua le terme des dissensions civiles » : le double souvenir semble naturelle-, ment amener l'appel du Prince « à la foi, à la conciliation I » {0 juillet i849,) — A Amiens, le souvenir du fameux traité de paix lui fournit une occasion, non moins naturelle, de prouver à l'Angleterre, à TEurope, qu'il n'est pas revenu de l'exil sans rien avoir appris, rien oublié [iO juillet i849.) ^ — A Ham (où, à la surprise générale, il est allé tout exprès), \ il s'excuse, npn sans noblesse, de ses deux tentatives/ contre un gouvernement régulier : « Quand on a vu combien
les révolutions les plus justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine Taudace d'avoir voulu assumer sur soi la responsabilité d'un changement. Je ne me plains pas d'avoir expié ici par un emprisonnement de six années ma témérité contre les lois de la patrie. » {20 juillet Î849.) A Nantes, ville commerciale, où les aOaires languissent, et chef-lieu d'une province où bleus et blancs n'ont jamais fusionné, le Prince-Président prêche la concorde et l'union de tous les citoyens, d'où naîtra la prospérité. Pour leur en donner l'exemple, il « salue avec émotion » la statue de Cambronne, après s'être « arrêté avec respect devant le tombeau de Bonchamps. » (30 juillet 1849.) A Saumur, c'est l'apologie de l'esprit militaire, « sauvegarde de la patrie dans les temps de crise », de la discipline et de la fidélité au drapeau {3.1 juillet 1849.)
L'année suivante, à Saint-Quentin, ville industrielle, c'est l'apologie de l'ordre « source première de toute prospérité », non seulement de Tordre matériel, mais de Tordre politique, c'cst-A-dire « le respect de ce qui a été consenti par le peuple et la volonté nationale triomphant de toutes les factions. » {9 juin 1850.) Le même jour, devant un auditoire d'artisans, c'est un élan de gratitude pour une confiance et des sympathies qui correspondent aux siennes : a Mes amis les plus sincères, les plus dévoués ne sont pas dans les palais, ils sont sous le chaume; ils ne sont pas sous les lambris dorés, ils sont dans les ateliers, dans les campagnes. Je sens, comme disait TEmpereur, que ma fibre répond à la vôtre, que nous avons les mêmes intérêts, les mêmes instincts. » Petit discours, — de quinze lignes au plus, — qui devait remuer profondément le cœur des masses, et y laisser un durable souvenir!... A Lyon, enfin, la seconde ville de France, d'où presque aussi nnlurcllement que de la capitale, il pouvait s'adresser au pays, Louis-Napoléon aborde hardiment la question brûlante du jour, — et du lendemain : « La tâche que j'ai à accomplir exige votre concours; et pour que votre concours me soit complètement
acquis, je dois vous dire franchemcnl ce que je suis el ce que je veux. Je suis non pas le représentant d*un parti, mais le représentant de deux grandes manifestations nationales, qui, en i804, comme en 1848, ont voulu sauver, par Tordre, les grands principes de la Révolution française. Fier de mon origine et de mon drapeau, je leur resterai fidèle. Je serai tout entier au pays, quelque chose qu'il exige de moi, abnégation ou persévérance. Devant un danger général, toute ambition doit disparaître ; en cela le patriotisme se reconnaît comme on reconnut la maternité dans un jugement célèbre. Nais si des prétentions coupables se ranimaient et menaçaient de compromettre le repos de la France, je saurais les réduire à l'impuissance, en invoquant la souveraineté du peuple, car je ne reconnais à personne le droit de se dire son représentant plus que moi » {i5 août 1850.)
Par ces déclarations catégoriques, le Prince-Président ' affermissait la confiance de ses partisans et en augmentait le nombre. Chacun de ses discours était plus qu'un succès : c'était une victoire.
Les parlementaires, s'en rendant compte, en étaient fort irrités. Plus que jamais ils se montraient résolus à lutter contre le représentant direct de la souveraineté nationale, à lutter par tous les moyens, même les plus violents; et pour les servir dans ce dessein ils avaient une illustre épée sous la main. Bien qu'il tint son commandement de Louis- Napoléon, le général Changarnicr.aprèsavoir voulu, dès 1849, en faire un empereur, s'était séparé de lui. Il affectait d'en parler très cavalièrement et de se déclarer prêt à exécuter les ordres de l'Assemblée, quels qu'ils fussent, — môme A les prévenir. Il avait sérieusement songé, en effet, A faire enlever le Prince-Président, pendant la revue de Salory, comme l'a avoué depuis l'un des instigateurs de ce premier complot '. Celte épée, ouvertement dirigée contre sa poitrine.
1. Félix Solar, qui aiitorita M. (». de Cauftagniu* à le dire à l'Empereur. — Soutenirt du Second Empire, l. I", p. 41.
134 NAPOLÉON III INTIBIE
Louis-Napoléon la brisa. Le commandant Fleury alla» de sa part, annoncer au général Ghangarnier qu'il avait un successeur : commission désagréable et que, malgré son rare courage, il ne put remplir, — il nous Ta lui-même avoué, — sans une certaine appréhension.
Les parlemen tairez, dont ce coup droit dérangeait les secrètes combinaisons, poussèrent de violentes clameurs et résolurent de se venger, en refusant la dotation supplémentaire demandée pour le Président. Celui-ci ne s*en émut pas. « L'Assemblée pouvait faire ce qu'elle voudrait, relativement à la dotation. Il s'enfermerait, au besoin, dans unô seulo chambre, et renverrait tous ses domestiques; mais il ne souffrirait pas d'être dépouillé des prérogatives de sa charge ^ » Lord Malmesbury, qui, dans une nouvelle visite à l'Elysée, avait recueilli ces paroles et les enregistrait aussitôt dans son journal, y ajoutait pour son compte : «J'admire sa fermeté et j'espère qu'il ne cédera pas, car il perdrait beaucoup dans l'estime publique. Maintenant le pays est avec lui et il est certain que l'hostilité de la Chambre est causée par la haine des partis. Chacun d'eux espérait que le prince jouerait son jeu, et, le trouvant résolu à agir honnêtement pour ce qu'il croit être le bien du pays, ils se sont coalisés pour le renverser. »
L'opinion se prononçait de plus en plus, en effet, pour le Président. La demande de dotation ayant été repoussée, une souscription s'ouvrit spontanément pour y suppléer. Louis- Napoléon, touché de ce témoignage de sympathie, n'en voulut pourtant pas profiter : il préféra vendre une partie de ses chevaux; et, comme les précédentes, cette nouvelle taquinerie de l'Assemblée se tourna contre ses auteurs. Dans ce duel continu, où ses adversaires s'enferraient eux-mêmes en le chargeant, où il savait galamment parer les bottes les plus dangereuses, Louis-Napoléon ne commit pas une seule faute, et profita de toutes celles des autres, aux applaudis-
t. Mémoiret (tun ancien l/titij/rf, p. 135.
LA CONQUÊTE DU POUVOIR ItS
scmcnis do la galerie. V Univers indiquait fidèlement alors la situation des combattants et les impressions du public, en disant : a La majorité est en miettes. Le Président, qui semblait ne devoir sa force qu'au concours de rassemblée, marche seul, sans l'assemblée et contre elle; on ne Ta pas affaibli, on ne Ta pas humilié ; on n'a pas même réussi à le mettre de mauvaise humeur; il a eu du sang-froid, de la persévérance, du caractère; il a gagné du terrain et des amis. Nous ne disons rien que Ton puisse contester : cela est évident*. »
Comment le président eût-il été « de mauvaise humeur », quand il voyait, chaque jour, augmenter sa clientèle et diminuer celle de TAssemblée ? Sur ce point la contestation n*est plus possible ; et, même do nos jours, où Ton s'est tant évertué à travestir cette histoire, on Ta formellement reconnu. M. Goblet, par exemple, inaugurant, au mois de juin 1886, la statue de La Reveillère-Lepcaux, disait : « Les divisions, les ambitions, les rivalités personnelles avaient tout fait ; la République s'était détruite de ses propres mains avant que Honnpnrtc lui porlAt le dernier coup. » Et, quelques jours plus tard, M. licnry Maret écrivait dans son journal : « Coups d'états et révolutions ne réussissent qu'avec la complicité ouverte ou tacite du pays. Si le pays n'avait pas été avec les Bonaparte, les Bonaparte auraient J échoué. »
En i85i, le pays voulait donc réviser la constitution, reconquérir l'exercice de sa souveraineté, arbitrairement limité par elle, afin de proroger les pouvoirs du Prési-l dent. Il le demandait directement par 1.200.000 pétitions, recueillies malgré les ministres de la Présidence ; 80 conseils généraux le réclamaient plus tard pour lui, — trois .s'étant abstenus cl deux seulement ayant émis un vœu contraire.
Louis-Napoléon ne pouvait croire que TAssemblée osât