I. Re9uê de$ Oeur- Mondes , 15 tuai 1S
lier les partis, mais je n^ai pu en venir à bout. Il y a, en ce momeni, un complot, à la tête duquel sont Thiers et le général Changarnier pour m'enlever et me mettre à Vincennes » '.
C'était bien au général Changarnier, — qu'après avoir songé à Lamoricière, — on était revenu, pour lui confier Texécution du complot. Par la proposition des questeurs, — autorisant le Président de TAssemblée à réquisitionner les troupes, — on voulait mettre dans ses mains Tarmée de Paris. Appréciant plus tard cette fameuse proposition, M. de Lamartine a dit : « Il n'y a pas de mot, excepté celui de suicide, pour caractériser cette folie. C'était le coup d'État, fait par l'Assemblée contre le pouvoir exécutif de la République et contre le pouvoir universel de 10 millions de citoyens. De ce jour je vis la République perdue sans ressource. Un coup d'État en appelle un autre ».
En effet le Président, ainsi menacé, allait se défendre ; au coup d'État préparé « contre dix millions de citoyens », il résolut d'en opposer un, fait pour eux. Et, selon son habitude, il laissa assez franchement, assez crânement percer cette intention. Il disait, le 9 novembre, aux officiers de l'armée de Paris: « Que les circonstances m'obligent de faire appel à votre dévouement, il ne me faillira pas, j'en suis sûr... parce que, si jamais le jour du danger arrivait, je ne vous dirais pas : « Marchez, je vous suis ! » je vous dirais
1. LoMD Malmksburt, Mémoires d'un ancien Ministre^ p. 131. — I^ maréchal Castellane, alors à Paris, écrivait lur ion journal — encore inédit : « Le général Changarnier parait tout à fuit fou d'orgueil et d'importance. 11 croit pouvoir renverser le président, en qualité de général de TAtsemblée... Il y a quelques jours, il disait : « Je tient l'armée dans ma main •, enfermant la main. 11 se trompe étrangement.»
Un peu plus tard, il écrivait encore : « Le général Changarnier a tort de dire un grand mal du Président et devant assez de monde pour que cela soit répété... Il a tenu des propos tels que ceux-ci devant les ofliciert généraux et chefs de corps, donnant pour instructions au général de division Guillabert : « Votre division est chargée de la garde de la Chambre; moi seul couunande. Si le ministre de la guerre vous donne des ordres, non seulement vous ne lui obéirez pas, mais vous le f. ... à la salle de police. » Ces propos n'ont eu aucun succès. Personne n'a souillé mot. Chacun a réfléchi que le ministre de la guerre était au fond lechef deTarmée... a
LA CONQUftTR DU POUVOIH 139
c< Jo marche, suivcz-nioi I » El, le 2S novembre, aux industriels lauréats de Texposition de Londres : « Ne redoutez pas Tavenir. La tranquillité sera maintenue, quoi qu'il arrive. Un gouvernement qui s'appuie sur la masse de la nation, qui n'a d'autre mobile que le bien public... saura remplir sa mission, car il a en lui le droit qui vient du peuple, et la force, qui vient de Dieu! » Il n'était pas nécessaire de lire, comme on dit, entre les lignes, pour deviner ce que signifiait ce langage. Les parlementaires espéraient toutefois prendre les devants. Ils étaient prêts à livrer la bataille et déjà M. le prince de Joinville arrivait en Belgique pour se tenir à leur disposition', lorsqu'une fois de plus retentit à leurs oreilles, le fatal « Trop tard ! »
Us en furent navrés, — du moins pour la plupart : — avaientils raison de l'être ? S'ils n'eussent été prévenus, qu'en serait-il résulté ? La guerre civile. Au lendemain du 2 décembre, M. de Lourdoueix, directeur de la Gazette de France, l'avouait déjà : « L'Armée qui était la seule protection de la société eût été divisée ; le socialisme passait et s'emparait du pouvoir en litige ». Et, dans ce même journal, — l'un des plus hostiles à l'Empire, — . le comte de Pontmartin, éclairé par l'expérience des années précédentes, le reconnaissait plus expressément encore, en 1884 : « Il y a cent à parier contre un que le général Changarnier n'aurait su que faire de sa victoire... Le président incarcéré à Yincennes, la guerre civile éclatait sur divers points de la France. L'Assemblée nationale était-elle de force à maintenir l'ordre, à dompter l'anarchie, à établir un gouvernement régulier? Nous le pensions alors ; mitis à présent!... »» Enfin, dans sa belle étude sur Lamoricière, l'honorable M. Kellcr, — reprochant au général Changarnier d'avoir trop parlé, au
I. m II est tiiainIrnAnt bien connu ici, écrivait Inrtl Paluierston à lord m NoniiAnhv. le 3 décembre, que la duchesse d'Orléans s'attendait à Hrt 'm Appelée À Paris, cette semaine, avec son flis... Naturellement, le Prési- •• dent num eu vent de ce qui se {wissait II a agi en vertu de cette régie • d'escrime qu'une bonne attiu|ue est souvent la meilleure des parades. • (Lono PALHiasTOM. 5a Corrtaponénnct intime, t. Il, p. 3M.)
Heu « d*agîr à temps, en ne prenant conseil que de sa conscience », — ajoute loyalement : «Du reste, il faut le dire, ta majorité eût été fort embarrassée de sa victoire ».
D'après ces divers témoignages des adversaires les plus déterminés de Tempire, cette grande question du 2 décembre se résume donc ainsi : la Constitution de 1848, rédigée par et pour un parti, était condamnée au viol ; et, vers la fin de 1851, un coup d*Etat était devenu inévitable; — il devait être fait, soit par le Prince- Président, qui avait le pays pour lui, soit par l'Assemblée qui avait le pays contre elle; — le coup d'Etat du Président préserva le pays du désordre ; le coup d'Etat de l'Assemblée l'y eût précipité; — en mettant à Mazas ceux qui, huit jours plus tard, comptaient le mettre à Vincennes, Louis- Napoléon commettait un crime; et les autres, en le prévenant, eussent rempli un devoir civique. Telle est chez nous la logique des partis !... Ce ne sera pas, grâce à Dieu, celle de l'histoire * !
Hais les victimes ? Mais le canon tiré dans les rues de Paris, tuant d'inofTensifs promeneurs, des femmes et des enfants? Louis-Napoléon n'était donc pas sincère lorsque, écrivadt de Ham à son ami Peaugé, il flétrissait « les gouvernements absolus qui répandent le sang innocent »? Si ! Mais, — dans la rue, comme au Parlement, — attaqué, il dut se défendre, ou plutôt défendre la cause, les intérêts dont il avait la charge ; et d'avance il espérait les faire triompher sans coup férir.
1. Le Ticomte de Melun, très saint homme poortant, — mais y a-t-il des saints en politique? — était de ceux qui raisonnaient ainsi. Dans ses Mémoires^ il raconte qn*à TAssembléo « personne, parmi les conservateurs, ne voulait plus de la République • et qn'on y travaillait « à rétablir la monarchie ■ (p. 82) ; mais qu'« une conspiration se tramant visiblement à l'Elysée contre la Constitution ei ia République • (P. 83), ces conservateurs antirépublicains avaient engagé M. Dupiuà faire arrêter le Président; — que, par malheur, ils étaient • divisés, hésitants, ne sachant quel avenir poursuivre •; que, par conséquent, « l'Assemblée était impuissante À donner une solution aux difDcultés de la situation • (P. 89); et il n*eu déclare pas moins qu'en attentant A cette Constitution, dont ils faisaient eux-mêmes si bon marché, à cette légalité qu'ils brûlaient de violer à ses dépens, Louis-Napoléon commet « on crime «et « one infamie I » (P. 93.)
Il ne doutait pas que rAsscmbléo fût fort impopulaire, mdme à Paris, peut-être à Paris plus qu'ailleurs; et il avait raison! M. Odilon Barrot avoue dans ses Mémoires que roulant vers Mazas, à travers les faubourgs, il eut la douleur d'entendre les ouvriers dire en riant : « Ah ! ce sont les vingt-cinq francs qu'on va coffrer? C'est bien joué! » M. Littré n'a pas fait plus de façons pour convenir que le . coup d'État avait été « bien reçu des paysans •, parce qu'il assurait Tordre, « bien reçu des ouvriers » parce qu'il démolissait « cette république qui avait défait les socialistes en juin 1848, » parce qu'enfin « le populaire des villes et des campagnes aimait le Bonaparte' ». Même aveu, plus récent, de la part de M. Jules Simon : « Les représentants étaient enragés, mais ils étaient seuls ou presque seuls. Le sentiment dominant chez les bourgeois était la peur; les ouvriers étaient pour le coup d'État*. »
Si « enragés » qu'ils fussent, au milieu de l'indilTérence des uns et de la satisfaction des autres, le princeprésident n'imaginait pas qu'après avoir voulu imposer leur opinion à coups do discours et de votes, ils tenteraient encore de l'imposer à coups de fusil, ni surtout que <iuelques centaines de malheureux risqueraient leur peau pour eux.
Il aurait pu prévoir cette résistance à main armée, si, de son autorité propre, et par le seul droit de la force, il se fût attribué de nouveaux pouvoirs. Mais il n'enlevait la parole à l'Assemblée que pour la rendre aux citoyens, — à tous les citoyens; car au suffrage universel, mutilé |)ar la loi du 31 mai, il rendait son intégrité. En 1865, à la tribune du Corps Législatif, M. Jules Favre eut la loyauté de lui rendre à cet égard un hommage qu'il est bon de rappeler : « Le prince qui se trouvait alors le maître des destinées de la France n'a pas imité l'exemple d'aulres monarques victo-