L'Europe et Vavénement du Second Empire, p
3. « En reconnaissant dans TEinpire, en France, le nouveau souverain qui vient de s'y installer, — disait avec humeur Bl. de Nesselrode, — mon auguste maître ne saurait pourtant pas ne pas articuler une réserve à regard du chiffre dynastique adopté par ce souverain. Les puissances européennes n'ayant, à aucune époque, reconnu, ni de droit ni de fait, Napidéon II, elles ne sauraient aujourd'hui le faire implicilcment sans so démentir elles-mêmes; aussi voudrez- vous bien déclarer à votre gouvernement que, sans méconnaître la souveraineté personnelle de S. M. l'Empereur des Français, il nous sera impossible de lui donner dans nos actes la dénomination de Napoléon III. Il dépend du gouvernement français de ne pas insister sur ce point plus que nous n'insistons nous-même. » (U. RoTHAïf, L*i?iirope et t* Avènement du Second Empire^p, 384.)
LA CONQUÊTE DU rOUVOlR 151
lo fairo savoir au gouvernement françait». Louis-Napoléon, prenant ainsi une première revanche de 1815, monta tranquillement sur le trône, avec le nom qu'il avait résolu d'adopter. Il se borna à dorer légèrement cette amère pilule, en disant le jour de son installation : « Je prends avec la couronne le titre de Napoléon III parce que la logique du peuple me Ta donné dans ses acclamations... Est-ce à dire qu'en acceptant ce titre je tombe dans Terreur reprochée au prince qui, revenant de Texil, déclara nul et non avenu tout ce qui s'était fait en son absence ? Loin de moi un semblable égarement... Mais plus j'accepte tout ce que depuis cinquante ans l'histoire nous transmet avec son inflexible autorité, moins il m'était permis de passer sous silence le règne glorieux du Chef de ma famille et le titre régulier, quoique éphémère, de son fils, que les Chambres proclamèrent dans le dernier élan du patriotisme vaincu... Mon règne ne date pas de 1845, il date de ce moment même où vous venez de me faire connaître les suffrages delà nation ».
L'Angleterre affecta de trouver dans ces habiles paroles une satisfaction suffisante; et les autres puissances firent de même, — sauf la Russie, trop engagée par sa protestation pour reculer déjà. Dans la lettre de créance que son ambassadeur, M. de Kisseleff, remit à Napoléon III, le czar le traitait donc de « bon ami » et non « de frère », semblant refuser ainsi d'admettre le nouveau souverain dans la grande famille monarchique. Mais, tout en prenant ce parti, il se demandait avec quelque inquiétude quelles en seraient les conséquences et si Napoléon III recevrait son ambassadeur.
Napoléon III le reçut; il le reçut même fort bien; et par sa spirituelle courtoisie, il sut se tirer, à son avantage, de la situation délicate où le czar avait cru le placer. Après avoir lu la lettre de créance, il dit, avec le plus aimable sourire, â M. de Kisseleff: « Vous remercierez beaucoup l'Empereur Nicolas du nom qu'il veut bien me donner; j'en suis particulièrement touché; car on ne choisit pas ses frères, et l'on choisit ses amis »... Une fois de plus Louis-Napoléon,
OU plutôt Napoléon III, — car c*est ainsi qu'il faut rappeler désormais, — avait su mettre les rieurs de son côté ; une fois de plus ]e public, en apprenant cette petite scène, avait dit : « Bien joué I »
Nicolas lui-même fut assez satisfait d*en être quitte à si bon compte^ Loin de renier les sentiments qu'avec une douce ironie lui avait prêtés Napoléon III, il se plut à les proclamer : « Il reçut le général de Castelbajac (notre ambassadeur) dans son cabinet, alla au-devant de lui, et lui dit avec chaleur, en Tembrassant : « Je suis heureux que nos affaires soient si bien terminées. J'en remercie TEmpereur Napoléon... Ma confiance lui est acquise; j'espère qu'il m'accordera la sienne comme à un ami, car pour moi les mots ont un sens et ne sont pas de vaines paroles. J'attends sa réponse à ma lettre, car je désire avoir avec lui des rapports intimes, qui peuvent être plus utiles entre gens faits pour s'estimer et s'aimer que des rapports officiels * ».
Porté par la volonté nationale, Napoléon III s'est donc assis sur le trône, malgré l'opposition des parlementaires, malgré le mauvais vouloir de l'Europe. Par sa fermeté calme et froide, il a su remonter, sans apparent effort, ce double courant d'hostilités, pour atteindre son but et fonder le gouvernement national dont il s'est toujours cru destiné à devenir le chef.
Quel usage voudra-t-il faire de son pouvoir souverain, au dedans, au dehors, on le sait d'avance. Quand, Président de la République, il espérait encore recruter dans tous les groupes parlementaires un parti nouveau, disposé à marcher d'accord avec ses six millions d'électeurs, il avait écrit au Président de l'Assemblée que « tout un système » avait triomphé au 10 décembre; que le nom de Napoléon était tout un programme »; que de lui le pays devait attendre : V Autorité; — l'Esprit de conciliation; — le Respect de la
1. G. RoTHAN, L'Europe et VAvènemeni du Sea>nd Empire, p. 410.
Reliffion; — le Bien-être du Peuple; — le Progrès; — la Dignité nationale.
Ce programme qu'il n*a pu exécuter comme président de la République, ayant les mains liées par la majorité, même par ses ministres, il va chercher, comme empereur, à le remplir.
L*Empereur règne ; ropioion gouverne. — Ce que veut le payien 18SS. Promesse spontanée. — Napoléon III plus libéral que le public. — Comment •es concessions sont accueillies. — Ni victoires, ni liberté. — Confession d*un ancien démolisseur. — Les premières journées. — On tAte TEuipereur. — Napoléon III devant le danger. — L'attentat d'Orsini. — A Besançon. — A Épemay. — A la Maison-Carrée — Sur les boulevards, en Juin 1869. — Grande manifestation, où TEmpereur manifeste seul. — > Les élections; ce qu'en pense Napoléon III. — Gouvernement rrpré* ientatif. — Gouvcmcnicnt parlementaire. — Poun|uoi l'Empereur s'y résigne. — M. Emile Ollivicr. — Comment Napoléon III remplit son nouveau rôle. — Témoignages divers. — Les projets de loi sur l'armée.
De nos jours, comme au temps de Monlaigue, nous nous laissons encore prendre à la piperiedes mois /Ce qui caractérise un gouvernement, ce n*est pas, comme on le croit trop volontiers, son étiquette, mais son esprit; les institutions sur lesquelles il s*appuie, mais la façon dont il les manie; la somme de pouvoir qui lui est attribuée, mais Tusage qu'il en fait.
Voulant démontrer que rien n*empéchait la France républicaine de s'allier avec la Russie, M. Ranc disait récemment, avec beaucoup de raison : « Le czar est certes un souverain absolu; mais ce gouvernement autocrate est aussi, et cela n'est peut-ôtre pas assez remarqué, un gouvernement
d*opinion. Si maître que soit le czar il faut qu'il sente V&me du peuple, qu'il y réponde, qu'il soit en communication avec elle. » C'était, sans y songer, définir assez exactement le second Empire, même dans sa période autoritaire. Si jamais ' souverain a senti T&me du peuple, a toujours été en communication avec elle, ce fut bien Napoléon III ! Il était sincère, il était vrai, quand de Saint-Quentin il disait aux masses : « Ma fibre répond à la vôtre, nous avons les mômes instincts et les mômes intérêts. » Les instincts démocratiques de Tempercur le poussaient à scruter sans cesse le sentiment des masses, à s'inquiéter sans cesse de leurs besoins. A défaut de Tinstinct, Tintérôt le lui eût commandé. Pour un gouvernement qu'un parti a mis au pouvoir, il suffit de donner satisfaction à ce parti*. Ëlu par la population tout entière et responsable devant elle. Napoléon III n'aurait pu se trouver en désaccord avec elle sans perdre son point d'appui, sans compromettre sa popularité, son crédit, môme sa couronne. L'Empereur menait la France; mais l'opinion menait l'empereur. « Quelles que soient les secrètes pensées de l'homme qui nous gouverne, — écrivait en 1864 l'auteur du Progrès, — il ne peut rien que par nous; il n* a jamais rien fait sans voir derrière lui ropinion de la mc^orité. » Et ce qu'Edmond About disait à cette époque, il aurait pu le répéter jusqu'au dernier jour de l'Empire, si sa conception du progrès ne se fût alors bien modifiée. Or,après le 2 décembre, — comme aprèsle 18 brumaire*, —
1. J.-J. Weiss, toujoura indépendant, 'même aprAi l'ètre rallié A la République, avouait que c'était là pour elle un écueil : « Un monarque ditait-il, fort élevé au-deisui des appétits et des compétitions de groupes, fait naturellement leur part, selon les besoins changeants, A la masse mobile des intérêts contradictoires.
« La grandi* faiblesse du gouvernement républicain, c'est que la République, quand elle n'estpas un gouvernement déclasse et de caste, est purement un gouvernement de majorité... Or, une majorité, surtout si elle est intelligente, résolue, est portée, par ses qualités mêmes, à forcer la part qu'elle se sent moralement et politiquement tenue de faire aux intérêts de parti ; elle leur sacrifie, elle sacrifie à de simplet cabales les intérêU de TEtat »
S. « Les Français, qui avaient passionnément aimé la liberté en 1189, ne
la Franco ne voulait pas de liberté : elle avait soif d*autorité. Surmenée par quatre années de secousses, elle avait-besoin de repos; saturée de bavardages, elle avait besoin de silence. Il fallait, pour quelque temps, la mettre au régime : elle-même en sentait la nécessité. C'est pour la guérir que Napoléon 111 avait réclamé le pouvoir absolu, non pour en jouir. Il n*en voulait user qu'avec modération*; il comptait peu à peu le rendre au pays convalescent. Dès le début de son règne, alors qu on ne songeait guère à la lui demander, il en faisait spontanément la promesse. Le 31 décembre 1851, le jour même où il avait ofGciellcment reçu les résultats du plébiscite lui conféiiant ses pleins pouvoirs, il avait dit : « Donner satisfaction aux exigences du moment, en créant un système qui reconstitue Tautorité, sans blesser Tégalité, sans fermer aucune voie d'amélioration, c*cst jeter les bases du seul édifice capable de supporter plus lard une liberté sage et bienfaisante. » Et rengagement qu'il avait pris, comme président, il le rappelait, comme empereur, dans le message de 1853 : « A ceux qui regretteraient qu'une place plus large n'ait pas été faite à la liberté, je répondrais : « La liberté n'a jamais aidéà fonder d'édifice politique durable : elle le couronne, quand le temps l'a consolidé ».
Cette promesse Napoléon III la tint, — et galamment, hardiment, comme il faisait tout. On a vu certains régimes marcher constamment à reculons et reprendre peu à peu ce qu'ils avaient donné; on en a vu d'autres céder, de mauvaise grâce, aux menaçantes exigences du sentiment public;
raimaient plus en 1199. Aprèi lui avoir prêté mille chunnei ituaginairet, ilf ne voyaient tuôitic plus ses qualités réelles; ils n'étaient sensibles qu'à tes gAncs et à ses périls. • (Tocqiîkviu.i, Fragmenté inédit».)
m Kn 1800, dix ans aprrs la Hévolulion, prr»<»nne ne voulait plus de liberté. ■ (Tiiikks, lliitoiir du Conâulat et de l'Kmpire.)
I. • L'Kuipcrrur posst^dc au plus haut degré deux qualités souvrraines : la bonté et la douceur. S'il n'en eut pas été essentiellement doué, nouk eussions eu, le lendemain du i décembre 1851, le despotisme et le despote, tandis que nous avons eu la tyrannie sans le tyran.» (Êmili di Gihakdih, 3 septembre 1888.)
on en vit rarement d'assez désintéressés, d'assez courageux pour devancer l'opinion, pour abandonner des prérogatives qu'ils auraient pu retenir longtemps encore : c'est ce que fit Napoléon III.
De ces diverses étapes, de la dictature à la liberté, la réforme du 24 novembre 1860 fut la première et la plus importante ; car de celle-là, — l'empereur ne se le dissimulait pas, — toutes les autres devaient découler tôt ou tard. Loin de la lui conseiller, les ministres de Napoléon III en avaient très froidement accueilli le projet. Le correspondant parisien de Vlndépendance Belge^ donnait à cet égard de curieux détails : « Le motu-proprio de l'Empereur, — écrivait-il le 5 décembre 1860, — a retenti comme un coup de tonnerre au sein du conseil, où il n'était connu d'aucun ministre, si ce n'est du comte Walewski... Les paroles prononcées par l'Empereur et la lecture de la série des articles du décret auraient été accueillis au conseil par une véritable stupeur et n'auraient soulevé que des objections... » Gomme on lui faisait observer qu'il donnait trop ou trop peu, qu'il fallait qu'une porte fût ouverte ou fermée : « Eh ! bien, aurait répondu l'Empereur, elle sera ouverte ». Et comme on lui demandait encore ce qu'il ferait « dans le cas où, en vertu de ses nouvelles prorogatives, le Corps Législatif se mettait en opposition avec la politique du souverain », où le pays, par de nouvelles élections, semblerait l'approuver : « Dans ce cas, aurait répliqué l'Empereur, j'adopterais la politique du pays. »
Ce correspondant, dont les informations étaient ordinairement puisées à bonnes sources, était-il, cette fois, bien renseigné? Il Tétait le mieux du monde; et nous pouvons le prouver, en mettant sous les yeux du lecteur, la lettre que TEmpereur adressait, le 26 novembre, à l'Impératrice, voyageant en Ecosse :
Ma chère Eugénie, as-tu jamais mis le pied dans une fourmilière Ehl bien, voilà Télat dans lequel je suis depuis huit jours. Dès que ma pensée d'opérer quelques changements a été connue, tous les
amoara-propras te sont mis en mouvement, toutes les répugnances se sont fait jour et c'était toujours un travail de Pénélope. Quand j'ai parlé dans le Conseil des ministres réuni en conseil privé des réformes que je voulais faire, tout le monde y a été opposé comme iov^ours, Waiewski seul m'a soutenu ; et, comme toiyours aussi, j'ai suivi ma pensée. Aujourd'hui, je reçois des félicitations de tous les côtés et ceux qui étaient opposés rougissent de leur opposition.
Napoléon III, en cette circonstance, avait donc usé de son pouvoir absolu; mais il s'en était servi, ^- exemple aussi rare que curieux, — pour le limiter.
L'un des plus fervents admirateurs de ce régime constitutionnel, de ce gouvernement de la tribune, auquel on rouvrait ainsi la voie, le comte de Carné, avouait que le décret du 24 novembre était « l'acte le plus spontané qu'aucun gouvernement ait peut-être jamais fait », que rien ne pourrait « en diminuer, dans l'Histoire, ni l'honneur, ni la responsabilité »\ — ce qui ne Tempéchait pas, d'ailleurs, de vouloir aussitôt diminuer lui-même cet honneur, en attribuant la libérale initiative du souverain à un calcul égoïste, au simple désir de glisser sur les bras du Corps législatif l'embarrassante question romaine... Mesquine et injuste interprétation d'une pensée plus haute : on le vit, dès l'année suivante, quand l'Empereur, passant déjà de la première étape à la seconde, renonça, avec la même spontanéité, à un droit qu'avaient exercé tous les régimes précédents, dont M. Hiiers avait souvent dit que les gouvernements constitutionnels eux-mêmes ne pouvaient se passer, — le droit d'ouvrir des crédits extraordinaires dans l'intervalle des sessions*. « Fidèle à mon origine, — disait Napoléon III, le 12 novembre 1861, en accomplissant ce nouveau sacrifice,