L'Eut-oi>€ ei le Second Empire, p. IH
S. Dans une aulre partie de cet ouvrage, on lit encore : « Le grand acte du 24 novembre a devancé plutôt qu'il n'a luivi le réveil de Topinion publique; et ^i nous attendons encore le couronnement de TédiÛce, il est juste de s'en prendre à l'attitude du payt plutôt quauji résistamcfê du pouvoir, »
— je ne puis regarder les prérogatives de la Couronne ni comme un dépôt sacré auquel on ne saurait toucher, ni comme riiéritage de mes pères qu'il faille avant tout transmettre inlact à mon fils. Elu du peuple, représentant ses intérêts^ j*abandonnerai toujours sans regret toute prérogative inutile au bien public, de même que je conserverai inébranlable dans mes mains tout pouvoir indispensable à la tranquillité et à la prospérité du pays '.
Louis Blanc, qui avait eu de courtes relations avec le prisonnier de Ham, qui avait reconnu, attesté alors « sa droiture, ses sentiments élevés >>, en voyait dans ces premières réformes une nouvelle preuve ; et — bien que devenu depuis 1848 son ennemi politique, — il avait la loyauté d'en convenir : a Céder devant les clameurs d*une multitude soulevée, — écrivait-il, le 17 novembre, au Temps^ — peut paraître une fàSbIesse, quand ce n*est pas un stoîque hommage rendu au droit. Mais comprendre ce qu'a d'excessif le pouvoir dont on est investi et en faire publiquement le sacrifice devant un peuple soumis, au milieu du silence universel, est un acte de prudence et d'intelligence qui n'a certes rien de vulgaire et qui mérite d'être approuvé par ceux dont l'approbation n'a rien de servile. d
Plus tard, — par la lettre du 15 janvier 1867, — l'Empereur annonçait sa résolution de soustraire la presse à la tutelle administrative et de rétablir le droit de réunion. Pas plus que les précédentes, cette double réforme n'était arrachée par les « clameurs d'une multitude soulevée. » Comme les précédentes, elle était de la part du souverain, un sacrifice
1. « On ne saurait nier Télévation et la noblesse de ce langage. L'Empereur faisait uu sacriflce considérable : mouarque absolu, il renonçait A un droit qu'en France on n'a jamais contesté aux souverains constitutionnels... La réforme accomplie par le sënntus-consulte du 31 décembre 1861 ne fut appréciée A sa Juste valeur que par les hommes (|ui donnaient aux questions de finances une attention spi^cialo : elle ne cédait pas en importance aux mesures de l'année précédente. Elle donnait au Corps législatif,, lur les finances pnbliques, un pouvoir que les assemblées antérieures
Talent pat possédé dans la même plénitude. • (Cucuival-Clakiont^ foiVf de la Conêtitulion d$ ISSi, p. 105.)
volontaire; et ceux dont l'approbation, fort rare, n'avait « rien de servile » étaient encore obligés de le reconnaître : « Le gouvernement, fidèle à ses habitudes, n'a pas voulu se laisser devancer par Topinion », disait le Temps (25 mars 1868). — « La lettre du 19 janvier a été au-devant et non à la suite des aspirations du pays », disait le Journal des Débais (7 mars 1868.)
Peu après, les membres du cabinet, jusqu'alors représentés devant le Corps législatif par des ministres sans portefeuille, y furent envoyés eux-mêmes, pour défendre en personne les actes de leur administration : c'était déjà rétablir, en fait, la responsabilité ministérielle, qui ne devait pas tarder à l'être ofGciellemcnt : quelques rares journaux d'opposition eurent encore la loyauté d'en convenir.
Mais ces aveux étaient isolés et timides. Les divers groupes associés sous Tétiquctte commune d'Union libéraie affectaient, en général, de n*attaclicr nulle importance aux concessions spontanées de la couronne. Pour les plus modérés, c'était une manœuvre d'intérêt dynastique, imposée par les circonstances, dont on n'était tenu de savoir aucun gré. Pour les autres ces réformes étaient simplement un trompe-rœil; et ce que le pouvoir osait représenter comme un progrès constituait plutôt un recul. Nous avons les mains pleines de ces affirniiitions hardies, signées des noms les plus considérables de Topposition, au Corps législatif ou dans la presse. Nous en citerons quelques-unes seulement, à titre de spécimen. La loi sur les coalitions ? C'est « un piège ». Les lois sur la presse et les réunions? « Un pas en arrière. » L'envoi des ministres à la Chambre? C'est « une concession illusoire » ; c'est « l'affirmation la plus éclatante du pouvoir personnel »; c'est « un stratagème qu'il importe de démasquer » ; c'est a l'impuissance demandant à l'intrigue le salut du pays ». La nation « ne doit pas se soucier des libertés qu'elle n'a pas fuites elle-même » ; l'opinion « ne doit se laisser ni décourager par les obstacles ni leurrer par des concessions. »
La seule concession que ces adversaires de TEmpire attendissent de lui, c'était, en réalité, de leur céder la place. Tout progrès qui pouvait le faire durer leur devenait odieux et, au lieu de les satisfaire, les irritait. M. Ferry a franchement déclaré, en 1889, qu'il avait combattu vingt ans plus tôt la réorganisation militaire, à seule fîn de « désarmer le pouvoir impérial. » En combattant ses réformes politiques, on poursuivait le même but : on ne voulait lui permettre de se consolider ni au dehors par des succès, ni au dedans par la liberté *.
Pour indiquer plus sûrement l'étrange état d'esprit des « libéraux », alors coalisés contre l'Empire, nous n'avons qu'à recueillir la confession faite, depuis, par Tun d'eux. M,^ Pessard a raconté, avec une absolue sincérité, que, <c modeste tûcheron de la démolition », il s'employait de son mieux « à affaiblir le gouvernement et à le diriger doucement vers sa dernière demeure » ; — que pousser à la révolution ce n'est pourtant pas « contribuer à la félicité des peuples » ; — qu'en y travaillant, ses camarades de l'opposition songeaient plus à satisfaire leurs « appétits » qu'à assurer le « bonheur de la patrie » ; qu'ils imitaient « avec une canaillerie parfois inconsciente, mais jamais désintéressée » les Peaux rouges « brûlant une forêt pour cuire leur côtelette ». Il le comprenait déjà : « J'étais bien forcé de m'avouer à moi-môme que l'Empire, tel qu'il était à cette heure, valait cent fois mieux que le régime éventuel en préparation dans les réunions publiques ». Mais « imposant
1. « M. Thiert, parlant à ma personne, & propos de la loi de 1867 ni*8
dit qu*il ne voulait pas que TEuipereur pût faire une guerre victorieuse.»
« s Richard.) — « Une réplique assez raide que je m'étais permise, un
^ qu'il déclara devant moi qu'on devait refuser A TEuipire tous les
>ycna en hommes et en argent pour tenir tùte aux adversaires de Texte-
ir. m'avait fait tomber dans son esprit. • (Du m^me, Figaro, 1887.) La
aoDée, un rédacteur de VOpinion Nationale publiait ce que vcuait
lire un républicain : • Nous uc laisserons pas établir la liberté sous
parce que le peuple s*y habituerait et que le gouvernement de
w pourrait se perpétuer paisibleuient Nous voulons le pousser
i *f extrêmes, afin que le pays fatigué renverse la dynastie. ■
silence » A ses « aDtipalhies », il n^avait a ni une parole trop sévère pour la démagogie, ni « une défaillance » dans son « combat contre le ministère » ' .
A force de semer le vent, ces « tâcherons de la démolition » finirent par récolter à Paris quelques petites tempêtes. L'Empire, qui depuis 1852 avait su y maintenir Tordre sans un coup de fusil, y çut, dn juin 1869, ses premières journées : rassemblements tumultueux, bris de kiosques et de réverbères, essai de barricades, etc., et, quelques mois plus tard, le 26 octobre, rendez-vous donné sur la place de la Concorde, au peuple, avec Tespoir d'une démonstration menaçante contre le Corps Législatif. On se proposait ainsi de tÀler TEmpire, et de Tacculer à des mesures violentes dont on espérait tirer parti. Par sa fermeté, comme par sa modération, l'Empereur sut déjouer ce double calcul.
Ouvrons ici une parenthèse nécessaire. Dès son arrivée au pouvoir, — comme auparavant, — Napoléon III avait montré qu'il n'était pas homme à se laisser intimider par In menace et qu'il affrontait tous les genres de danger avec cet impassible sang-froid, que rien ne parvint jamois à troubler. Lui signaler un péril, c'était lui donner le désir non de le braver, — ce mot indique une nuance d'ostentation que ne comportait pas sa nature, — mais d'aller simplement audevant de lui. Parmi les nombreux exemples qu'il donna de «< ce beau et froid courage >» déjù noté par M. deTocqueville, nous devons en rappeler quelques-uns et en révéler d*autres.
Pas plus que le pistolet de Pianori, les bombes d'Orsini ne le firent pâlir, ne firent pâlir davantage, — il faut l'ajouter, — celle qui venait d'y être exposée près de lui. Tout se réunissait, cependant, le soir du 14 janvier 1858, pour ébranler le courage le mieux trempé. Les cent cinquantesix personnes atteintes, dont beaucoup fort grièvement, poussaient des cris ou des gémissements douloureux.
1. lliCToii PissARD, Mt$ PfiiU Papiêrê, pp. 112 et luiTantet.
Les chevaux aCTolés faisaient rage. L'explosion avait éteint tous les réverbères sauf un seul. A cette faible lueur, des épées nues brillaient devant la portière de la voiture impériale : celles des ofQciers de paix, qui avaient instinctivement dégainé. L'Impératrice, ne reconnaissant pas ces derniers, s*écrie : c< Les poignards maintenant » ! Et, au lieu de se rejeter en arrière, elle s'élance sur l'Empereur pour le couvrir de son corps. De sa voiture au perron du théâtre, on veut la soutenir; elle s'y refuse en s*écriaht: « Il faut leur montrer que nous avons plus de courage qu'eux >>. Le sang d'une des victimes a jailli sur sa robe ; on la croit atteinte elle-même ; on Tentoure : « Ne vous occupez pas de nous, dit-elle ; c'est notre métier : occupez -vous des blessés. » Mérimée, après avoir reproduit ce mot, sans commentaire, dans une lettre adressée à la comtesse de Montijo, ajoute qu'à plusieurs reprises il s'était ému des insuffisantes précautions prises par les souverains pour leur sûreté personnelle, mais que Tlmpératrice lui avait répondu : « Si nous pensions à cela, nous ne dormirions pas. Le mieux est de n'y pas songer et* de se fier à la Providence » '. Quant à l'Empereur, ~ dont un éclat de bombe avait traversé le chapeau, — il entrait dans sa loge avec sa physionomie accoutumée, et par un salut grave, mais sans apparente émotion, il répondait aux acclamations prolongées du public. I^ prince Napoléon, ayant quitté le Palais- Royal, — où Ton devait, ce soirlâ, représenter Quittes pour tapeur, petite pièce d'Alfred de Vigny, — pour venir féliciter son cousin, celui-ci lui disait, en souriant : « Va retrouver tes invités et fais jouer la comédie : elle est de circonstance ». Mais les détails de cette dramatique soirée furent alors trop connus pour qu'on les ait complètement oubliés. Les suivants le sont moins.
Le premier voyage du Prince-Président dans l'Est l'avait amené à Besançion, où se trouvait un groupe de révolution-