Souvenin iur le Second Smpirt, t
« Je VOUS recommande de ne rien négliger pour achever Tœuvre de réconciliation entre les partis. Beaucoup d'hommes honorables et distingués des anciens gouvernements, tout en rendant hommage à TEmpcreur pour les grandes choses qu'il a faites, se tiennent encore à Técart, par un sentiment de dignité personnelle. Témoignez-leur tous les égards qu'ils méritent ; ne négligez aucune occasion de les engager à faire profiter le pays de leurs lumières et de leur expérience ; et rappelez-leur que s*il est noble de conserver le culte des souvenirs il est encore plus noble d'être utile à son pays ».
Et les hommes qui répondaient à cet appel, Napoléon III, comme il le leur avait promis, les accueillait « avec empressement ». C'est ainsi qu il put recruter ses ministres et ses principaux serviteurs dans tous les camps, — les uns venant de la République, comme MM. Billault, Duruy, Ollivier, Thuillier, Gery, Jolibois, Petetin, Duvernois, etc. ; les autres, du régime de juillet, comme MM. Magne, Baroche, Fould, Dclanglc, Vuitry, Dupin, Drouin de Lhuys, Chasse* loup-Laubat, Béhic, La Valette, etc.; les autres enfin, du parti légitimiste, comme MM. de Pastoret, d*Andigné, dej Mortemart, de La Rochcjaquclein, de Gramont, de Laguéronnière, de Mouslier, etc. Ne pouvant le méconnaître, les ennemis de TEmpire essayaient d'en faire une arme contre lui. « Les amis du gouvernement, — disait Tun d'eux, — ne viennent pas tous de la même paroisse. Parlementaires, légitimistes, républicains, socialistes même, la coalition officielle se recrute dans tous les camps. » Dans cet amalgame où les sentiments, les intérêts distincts, et parfois opposés, des divers groupes de la population se trouvaient justement représentés, on prétendait voir « la plus incohé* rente », sinon « la plus immorale » des promiscuités *.
Napoléon III, dans une page écrite à Ham sur un personnage politique, lui reprochait de n avoir pas eu les deux qua-
1. Eroest DuviRoiiii di IIalhaj!», La Coaliiion libérait^ 1M9.
lités esseatielles pour conduire une grande nation : « Savoir devancer l*opinion et pardonner. » On a vu, dans le chapitre précédent, que le premier de ces reproches ne saurait lui être adressé : il méritait encore moins le second ; et nul n*eut jamais le pardon plus facile que lui. Napoléon III tout-puissant oubliait les injures de Louis-Napoléon exilé; ou, s'il s'en souvenait, c'était pour accorder des faveurs à ceux qui avaient autrefois rempli leur devoir à ses dépens. Du duc de Montebello, qui avait exigé son expulsion de Suisse, il flt un sénateur et son ambassadeur à Saint- Pétersbourg. A M. Choppin d'Arnou ville, préfet du Bas- Rhin an moment de l'affaire de Strasbourg, il confiait plusieurs missions; de son fils, il faisait un avocat-général à Paris. Le fils du sous-préfet dont l'énergie avait fait si vite avorter sa seconde tentative, devenait, dès 1852, l'un de ses plus fermes préfets. Il nommait officier de la Légion d'Honneur le maire de Boulogne qui avait activement contribué à son arrestation, et chevalier le gendarme qui avait mis, le premier, la main sur lui. Le lieutenant Thiboutot, qui l'avait conduit de Strasbourg à Paris et de Paris à Lorient, recevait un bon emploi dans l'administration des domaines impériaux. Le commandant Demarle qui l'avait gardé, — mal gardé, mais contre son gré, — à Ham, était nommé commandant du palais de Meudon en 1852 ; du palais de Saint- Cloud, en 4854, et du palais de l'Elysée, en 1855. Enfin, M. Durand SaintAmand, le seul préfet qui eût obtenu, le 10 décembre 18i8, une majorité pour le général Gavaignac, n*en fut qne mieux traité sous la Présidence et sous l'Empire.
Tout en servant bien l'Empereur et le pays, les hommes qui avaient commencé leur carrière sous un autre régime pouvaient avoir conservé avec celui-ci quelque attache de sentiment ou de principes : Napoléon III le trouvait tout naturel; et ceux qui croyaient lui plaire en reniant leur passé le connaissaient fort mal.
Aux militaires, moins encore qu'aux personnages poli-
LA œNCILIATlON 191
tiques, il dcinnndnil coinplc do leurs anlécôdenls, de leurs préférences intimes. Napoléon 1*' avait pris pour aides de camp les Drouot, les Moulon, les Bernard : Napoléon 111 limita. Parmi les ofûciers qui firent la plus brillante carrière sous son règne, bien peu étaient des impérialistes de la veille ; plusieurs étaient à peine des impérialistes du jour.
Bosquet était républicain, grand ami de Lamoricière et de Gavaignac. Le coup d'État, — sa correspondance qu'on vient de publier nous l'apprend — lui avait « brisé le cœur et la tète ». Ne voulant pas servir le régime de décembre, il demande sa mise en disponibilité. On la lui refuse : sa carrière est pourtant perdue : il le sent bien. Le Président et son ministre n'ont pas osé, à la première heure, briser son épée. Mais ils lui font « Thonneur » de le compter « parmi leurs ennemis ». Ils doivent avoir contre lui « le même fonds de rancune » qu'ils lui savent contre eux ; et le moment venu, ils se vengeront !
Quelques mois plus tard, en effet, l'Empereur, sachant que Bosquet garde ses idées républicaines « comme un Romain », le mande aux Tuileries : c'est évidemment la vengeance !... Elle est douce : TEmpereur se montre « très gentilhomme, très bienveillant », ne dit pas un mot de politique, ne fait pas la plus légère allusion au passé, ne parle que de l'Algérie, et lui témoigne beaucoup dlntérél. En mai 1853, quoique simple brigadier, on lui donne à\ commander une division. Pour une autre, ce serait la troi- ^ sième étoile à brève échéance. Mais lui ! On le sait « fidèle à ses amitiés » ; a on arrêtera son avenir ». On ne Tarrùte pas longtemps : dès le mois de septembre, à 43 ans, il est nommé général de division. L'armée d'Orient se forme, on lui confie une superbe division, à lui « le plus jeune, tandis que tant d'autres brigueraient l'honneur de l'obtenir». Au bout de six mois, il devient grand-officier, puis commandant d'un corps d'armée, h la tête duquel il se couvre de gloire. Ses soldats disent qu'on devrait le fmre maréchal.
Mais il n*aura pas ce bonheur : on se souvient trop « de se9 premières et toujours saintes amitiés avec Gavaignac et Lamoricière ». La guerre finie il est invité à dtner aux Tuileries, se demandant pourquoi. Au dessert, TEmpereur dit : « Messieurs, faites remplir vos verres, je veux porter UD toast à deux bons amis que j'ai près de moi : Au maréchal ^ Canrobert ! Au maréchal Bosquet » ! Les voilà tous deux saisis, « à peu près sans voix, cherchant la main de Sa Majesté t>, qui leur est tendue « avec la plus gracieuse simplicité '. » Recevant le b&ton à 46 ans, après Tavoir bien gagné d ailleurs, et convaincu enfin qu'on ne cherchait pas « à arrêter son avenir » , Bosquet devient un impérialiste dévoué du lendemain : impérialiste de la veille, eût-il été mieux traité ?
Le général de Mac-Mahon avait des inclinations royalistes et l'avait loyalement avoué à l'Empereur. L'Empereur répondait à cet aveu en l'envoyant au Sénat, où, seul, il vota en 4858 contre les lois de sûreté générale. L'Empereur le punit de cet acte d'opposition en le faisant, l'année suivante, maréchal et duc de Magenta. Le général Pélissier n'était rien moins que courtisan. Il parlait de tout, même de son maître, avec une singulière liberté. Rencontrant en Angleterre, où il se trouvait comme ambassadeur, son ancien chef d'Afrique, M. le duc d'Aumale^ il en manifestait publiquement son plaisir. Malgré ses allures indépendantes il n'en fut pas moins comblé : maréchal, duc, gouverneur général de l'Algérie, pourvu d'une belle dotation, il faisait, en outre, partie du Conseil Privé. Le général Frossard^ dont Napoléon III fit son aide de camp et le gouverneur du Prince Impérial, avait été attaché, comme officier d'ordonnance, au roi Louis-Philippe.
Dès le 2 décembre, et avec cette affectation qu'il mettait naturellement en toutes choses, le général Trochu s'était prononcé contre le nouveau régime ; il ne lui avait pas sufft