Idem, p
Il ne lui venait pas un instant à la pensée que ces besoins matériels de la masse pauvre et illettrée dussent paraître moins négligeables à celui qu'elles avaient élu pour les protégcr ; qu'il eût été peut-être injuste de les sacrifler aux besoins intellectuels d'une délicate mais peu nombreuse élite. 11 n'était donc pas seulement l'adversaire de l'Empereur, mais, au fond, l'ennemi déclaré du principe qu'il représentait : la volonté nationale, exprimée par le suffrage universel.
Dans le discours qu'il avait prononcé à l'Académie, Prévost- Paradol n'abordait pas ces graves questions; il n'attaquait pas directement l'Empire : il se contentait d'être désagréable à l'Empereur, qui venait d'écrire la Vie de César et de témoigner pour son héros une assez vive admiration. Il louait M. Ampère, dont il occupait le fauteuil, d' « être resté inaccessible aux systèmes aujourd'hui à la mode sur une partie importante de l'histoire romaine »; d'avoir eu (c Tâme trop haute et l'esprit trop droit », pour « oser soutenir la cause de César contre Pompée », etc.. Et c'est cette mordante critique de son œuvre qu'il venait offrir à l'historien couronné.
' Napoléon III n'était pas homme à en éprouver beaucoup de dépit, ni surtout à le montrer. Il préféra se venger de I l'écrivain qui, depuis quinze ans, avait fait tant d'esprit à , ses dépens, en se montrant plus spirituel que lui. La scène ^ fut charmante; et, pour qu'on ne nous soupçonne pas de l'arranger, nous allons la laisser raconter par Prévost-Paradol, et par le directeur qui l'accompagnait, M. Guizot, — ces deux versions, légèrement différentes, devant se compléter Tune par l'autre.
Après avoir constaté que Napoléon III l'avait reçu avec « un grand air de bienveillance », Prévost-Paradol ajoutait : « Dialogue. — L'EiiPERErR : Je regrette qu'un écrivain si distingué ne soit pas de nos amis. Le suet rebelle : Je le regrette aussi. L'EiirERErR : Vous n'êtes pas de mon avis sur César dans votre discours, mais nos opinions se rap-
prêchent davantage dans votre Histoire Universelle. » — Surprise du sujet rebelle, qui n*a pas eu le temps de rien ajouter, Tempereur ayant demandé des nouvelles de sa santé à M. Guizot, sans laisser d'intervalle entre une phrase et l'autre. — Salut et sortie ».
On ne voit pas trop ce que le sujet rebelle aurait pu ajouter, même en ayant tout le temps de réfléchir, — sinon que Thisloire, à TAcadémie, n'était que de la politique transposée. Car la contradiction était très nette entre son opinion d*académicien et son opinion d'historien. Celle-ci se trouvait dans un ouvrage qu'il avait publié en 1854, revu et réédité en 1865, et où il parlait de César encore plus favorablement que Napoléon 111 ne devait le faire *. Ncpensant pas que son Essai fût connu de l'Empereur, Prévost-Paradol n'avait guère prévu ce coup droit; — et M. Guizot avoue qu'il chercha vainement une parade : « Paradol, un |pcu surpris et ne sachant pas ce qu'il avait pu dire dans son précis d'histoire universelle, ne répondait rien. Je suis intervenu : « Votre Majesté met en pratique ce que disait, un jour, ti rEnipercur son oncle, M. de Fontanes : « I^iisscznous, au moins, la Hépublique des Lettres. — Oui, certainement. '>
Quant à M. Guizot lui-même, l'Empereur l'avait accueilli par ces mots : « Il y a longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous voir. Votre santé me parait bonne. Rien ne vous fatigue. » Il avait ajouté quelques compliments sur « son beau langage » et sur « la dignité de sa vie ». Avant de le congédier, Napoléon III lui adressait « encore quelques mots obligeants » sur ses travaux et ses trop courts séjours
1. « Il n'Appartient qu'aux ânicn m^diocrci tic désirer le pouvoir pour le pouvoir lui-nn^me. O ^rand ^énie n'y voyait que l'instrument des plus ▼astcsetdes plus ^(énéreuses cntroprises. La souuiission de l'Asie barbare, la formation d'un grand empire traversé par des routes iuiuienses, l'extension du droit de cité à l'élite de rliaque nation, la rédaction d'un Code, l'agrandissement de Home, devenu en réalité la capitale du monde : tels étaient les desseins suhliuies qui renqdissaient la pensée de Cét^ar pondant qu'autour de lui on complwtail sa mort. • {Essai sur l'Uistoit^ universelle, t. 1'', p. 375 J
à Paris ». Enfin cet entretien, où TEmpereur avait « montré en tout une courtoisie préméditée et sans apparence d'effort », étant terminé, « on se sépara content^ ».
On se sépara; — mais on devait se revoir, avec une égale satisfaction. En 1870, M. Guizot, désirant entretenir TEmpereur des affaires assez embrouillées du culte protestant, se fit conduire aux Tuileries par M. Emile Ollivier. Il y revint seul ensuite, y causant volontiers de toute chose, encouragé par Taimable accueil qui lui était fait. Napoléon III eut d'ailleurs l'occasion de lui témoigner plus sensiblement sa bienveillance, en rendant à son fils un service assez considérable, en le faisant ensuite entrer, comme chef de division, dans l'administration des Cultes.
Prévosl-Paradol devait entrer, lui aussi, par une plus large porte, au service de l'Empire. Il avait frappé à cette porte, de lui-même, écœuré des luttes de lu presse et sans doute éclairé par sa dernière campagne électorale. Aux théoriciens traitant les questions politiques du fond de leur cabinet, — à ceux que Napoléon I" appelait sévèrement des idéologues^ — les solutions semblent faciles. Quand on voit de près les sentiments, les intérêts contraires dont se compose la politique, on a la solution moins prompte et l'on sent qu'en cette matière, plus qu'en aucune autre, la critique est aisée, mais Part difficile.
Prévost-Paradol candidat à Nantes, avait écrit le 9 mai 1869 à son ami le plus intime, M. Ilalévy : « Oh! mon bon Ludovic, combien je serai consolé aisément si j échoue I Pour quelques bons Français éclairés et honnêtes, combien, de vilaines gens et surtout d*imbéciles !... Tu n'imagines pas. ce que sont les cléricaux d'ici, comme on les appelle, et le parti avancé est plus sot encore... Les uns veulent qu'on leur promette d'abolir Tarmôc et les impcHs; les autres mettent tout sous les pieds du pape; et quand on pense que
1. Letlrei de M, Guizot à ia famille et à se$ amis. Lettre du 19 nian 1866 à M— de Witt.
LA CONaLlATION 207
la France en est partout là, comment Aire Icnlô de meltre la main aux affaires dans ce temps-ci ! ' » Prévost-Paradol avait dû se dire alors que la tâche des hommes ayant la main aux affaires et chargés de les conduire, en ce temps difficile, était peu commode, moins commode qu'il ne Pavait jugée de loin. Il avait sans doute apprécié plus justement le rôle de modérateur, de conciliateur, qu'entre ces passions contraires et également violentes, l'Empereur avait dû remplir jusqu'alors. Mais ce qu'il avait le mieux compris, c'est que le suffrage universel, flairant avec son sûr instinct ses ennemis, comme ses amis, ne l'enverrait sans doute jamais au Parlement.
D'ailleurs, en janvier 1870, Napoléon 111 avait presque entièrement réalisé son programme. Ayant déclaré hautement qu'il accepterait de toute main la « liberté », telle qu'il la comprenait, Prévost-Paradol ne faisait que tenir cet engagement public, en demandant à servir ce nouveau régime, si différent de l'Empire autoritaire.
Mais on se tromperait fort en croyant que la porte à laquelle il avait frappé, lui fut ouverte aussitôt par ses anciens amis de V Union Libérale, par ceux, — comme M.Daru, ministre des Affaires Étrangères, — qui semblaient, dans le cabinet du 2 janvier, ses patrons naturels. Cette porte, c'est Napoléon 111 qui l'ouvrit lui-même, appliquant cette maxime dun de ses écrits, qu'un souverain national ne doit connaître « ni haine ni rancune ». Instruit du désir de Prévost-Paradol, par un haut fonctionnaire du gouvernement, — de qui nous tenons ces détails, — Napoléon III s'y était montré très favorable; et s'il eut été encore le maître, il eût immédiatement nommé le jeune académicien à un poste diplomatique. Mais il avait alors à compter avec ses ministres, à obtenir leur agrément. M. Emile Ollivier approuva son projet. M. Daru parut l'approuver : il trouvait pourtiuit que cet ancien journaliste était de bien petite nais-
i. OcTAVi GHLAno, Vrévott'Paradol, p. 203.
sance pour entrer dans la diplomatie, et ne pouvait se décider à lui en ouvrir Taccès. Il faisait entendre, — assurait-on, — à Prévost- Paradûl que TEmpereur Tavait compris lui-même, et, à l'Empereur que son candidat, moins rallié quMl ne le disait, continuait à l'attaquer dans une correspondance adressée au Times. Prévost- Paradol alla retrouver le haut fonctionnaire, qui lui avait déjà servi d'intermédiaire avec les Tuileries : « Est-il vrai, lui dit-il, que rEmpereu)* ne veuille plus de moi? Je suis las du journalisme^ et résolu, quoi qu*il advienne, à y renoncer. La diplomatie me tenterait. L'Empereur a rétabli le sys- \ tème de gouvernement que je souhaitais ; rien ne m'empêche |de le servir loyalement, sans arrière-pensée. Mais, s'il en Idoute, je tiendrais à le savoir ». Le haut fonctionnaire répondit : « Je connais l'Empereur; il n'a pas l'habitude de revenir sur sa parole. Je vais le voir, d'ailleurs; veuillez revenir demain, et vous serez fixé. »
Napoléon III interrogé fit conncitlre alors quelles considérations on invoquait pour écarter son candidat. Une naissance insuffisante? L'objection lui semblait peu sérieuse. La correspondance hostile adressée au Times? Il n'y croyait pas. La démarche spontanée de Prévost-Par'adol avait répondu d'avance à cette calomnieuse insinuation : « Je le juge incapable de jouer ce double jeu, disait l'Empereur en concluant; on lui a fait une promesse, on doit la tenir; j'en parlerai dès aujourd'hui à M. Daru ». La nomination fut signée le lendemain. Elle ne l'aurait jamais été sans doute si Napoléon III n'avait usé encore une fois (la dernière !) de son pouvoir personnel, en faveur de l'écrivain qui avait le ,'plus contribué à l'en dépouiller et auquel il eut même la Igénérosité de ne pas dire : « Avouez que ce pouvoir personnel avait parfois du bon »... Pouvait-on se venger plus galamment?
Etait-ce par tactique et dans l'espoir de les rallier à sa cause que Napoléon III traitait aussi poliment les membres de Topposition? Nullement; il cédait à un instinct de sa
tialùrc, 'à la conceplion, 1res Imulc, qu'il avait toujours cuo, des devoirs d'un chef d'État. II plaignait sincèrement ceux qui défendaient leurs opinions par Tinvective d'avoir été aussi mal élevés; et respectait ses adversaires, parce qu*il se respectait lui-même.
Sous le gouvernement de juillet, M. Thiers, ministre de rintérieur, flétrissait les carlistes et leur cause, en déclarant que celle-ci lui inspirait « toujours les mêmes sentiments qu'autrefois, c'est-à-dire l'indignation et le dégoût. » Depuis nous avons entendu traiter les anciens serviteurs de Napoléon III, — qui avaient pourtant bien peu de chèques sur la conscience, — de « pourriture impériale ». Plus récemment, nous avons vu la presse officieuse couvrir de boue le général Boulanger et ses nombreux partisans ; dans Torgane particulier d'un président du Conseil, nous avons lu cette appréciation de certain manifeste du Parti national: u De tous les papiers abjects auxquels ce misérable a mis son nom, celui-là est peut-être le plus méprisable. On y sent la collaboration de tous les chefs de la bande. L'effronterie, le mensonge, l'insolence s*y allient en un groupe sympathique, etc.. »
Napoléon III voulait que son gouvernement, — bien élevé comme lui-même, — eût une autre tenue, un autre langage. Il estimait qu'on ne peut jeter de la boue à ses adversaires sans qu'il vous en reste aux doigts, et tenait à avoir les mains propres. Dans une circulaire qui n'était pas faite, — il faut le noter, — pour la galerie, puisque nous l'avons connue seulement par la publication des Papiers secrets^ M. Pinard écrivait, par son ordre, aux préfets de TEmpire : « Partout où vous aurez à vous expliquer sur des candidats de l'opposition, vous devez, il me parait inutile d'insister sur ce point, vous attaquer à leur attitude politique, jamais à leur personne. »
Mais, dit-on, les ministres ne pensaient, n'écrivaient pas tous de ni^mo; rt, en ISG.'i, ils n'avaient pas de semblables scrupules: M.TIiirrs l'apiiril à sosdépoii*^. (iCtlionnue émi*
aïO NAPOLÉON m INTIME
nent, querEmpereur, du haut du Irônc, avait eu la galanterie dénommer « Thislorien illustre et national », ne se vit-il pas insulter, vilipender publiquement par le comte de Persigny et le baron llaussmann?... Encore une légende, aussi erronée, aussi tenace que celle du poète Laprade, victime de rintolérance impériale !
Oui, sans doute, M. Thiers prétendit alors qu'on Tavait insulté; et ses admirateurs le répétèrent avec tant d'assurance que le public en resta convaincu. En 1887, Tun d'eux écrivait encore : « M. Thiers ne pouvait pardonner à M. le comte de Persigny et à M. tiaussmann l'inconvenance de leurs anathèmes. 11 revenait sans cesse sur ce sujet, déclarant qu'un homme comme lui n'était pas fait pour être traité de la sorte, qu'il n'avait rien fait qui justifiât de la part des amis de l'Empereur l'indécence de leurs accusations... Et, de fait, M. Thiers avait le droit d'être surpris et blessé des injures dont l'accablaient les amis de Napoléon III *. »
Ce qu'on appelait, en ce temps de politesse officielle, d*indécentes accusations etd'accablantes injures, c'étaient ces simples mots : « Si M. Thiers, rendant hommage à la grandeur du nouvel Empire, se fût présenté au suffrage universel en ami de nos institutions, le gouvernement eût accueilli avec sympathie sa rentrée dans la vie publique; mais, du moment où il a consenti à se rendre, pour s'en faire le champion, dans une réunion uniquement composée d'ennemis déclarés de l'Empereur et de l'Empire, il a rendu lui-même impossible l'accueil que le gouvernement eût été disposé à faire à l'illustre historien du Consulat et de l'Empire. M. Thiers est trop honnête homme pour que personne puisse laccuser de prêter un serment qu'il n'aurait pas l'intention de tenir. Mais ce quo veut M. Thiers, c'est le rétablissement d'un régime cpii a été fatal à la l''ranco vi à lui-nit>iiic. >» Et la circulaire continuait, en attaquant ce « régime fatal >», mais ni directement, ni indirectement M. Thiers. Quant h