‹ Napoléon III intimeChapitre 42 sur 114 · I. Le Figaro, 2S août · texte numérisé non relu

I. Le Figaro, 2S août

flis, qui se perlait le mieux du monde. M. Piélri répond par une lettre d^audiénce. Louis Jourdan se rend à la Préfecture: « Il trouva une antichambre encombrée , mais on n'est pas un prisonnier politique pour faire antichambre chez le Préfet de police ; il passa devant tout le monde ; il exposa sa demande, en s'attendrissant un peu sur la santér délicate du malade. « J'espère pourtant que ce n'est pas grave? dit le préfet d'un ton paternel. — Je l'espère aussi », dit l'autre. Ils se comprenaient. « Quel jour préférez-vous ?dit le Préfet en prenant un permis tout imprimé. — Aujourd'hui, si vous voulez bien. - C'est le vendredi ? Je puis vous donner deux jours francs, le samedi et le dimanche. Vous irez chez vous le vendredi, le plus tôt possible, vous reviendrez chez nous le lundi, le plus tard possible. Cela vous va- t-il ? » On devine la réponse. 11 donna le papier, se leva et se mit à reconduire Jourdan vers la porte. « C'est hebdomadaire, dit-il, je ne veux pas vous avoir dérangé pour une misérable journée ».

Enhardi par celte bienveillance, Louis Jourdan demande s'il ne pourrait pas rester chez lui tout à fait ? Cela ne dépendait plus du Préfet, mais de TEmpereur. Il fallait le lui demander : la réponse n'était pas douteuse. — Solliciter le tyran? Jamais !... « Le Préfet haussa les épaules : « Vous ne le connaissez pas, dit-il ; il est aussi républicain que vous ! » Et M. Jules Simon terminait son article en disant qu'alors (c le Pavillon des Princes était souvent une souricière ; on y entrait rebelle, on en sortait, je ne dis pas sénateur (cela n'arriva qu'à Mérimée) mais sur le chemin du Sénat ».

Aux heuresdccrise violente, NapoléonllI, sans doute, avait frappé plus sévèrement ; mais, dès que les circonstances l'avaient permis, ces rigueurs inévitables avaient été atténuées. A peine élu à la présidence il manifestait ses dispositionS'Clémcntcs, en proposant, par trois fois, à ses ministres une amnistie, dont eussent bénéficié les condamnés de juin. « Nous nous récriâmes tous avec une telle unanimité, — dit M. de Falloux, en racontant sa dernière tentative, — que le Président ne put s'cmpôclicr de rire, en disant : ** Je

vois que décidément Tamnistie n'a pas de succès auprès de vous »• Là-dessus, nous nous mimes à rire aussi, sentant bien que la victoire, ainsi avouée, était définitive; et, en effet, il n'y revint plus ». Sans pitié pour les insurgés de juin, le comte de Falloux s'intéressait davantage aux prisonniers du mont Saint-Michel : des royalistes qui y étaient enfermés depuis la tentative de la duchesse de Berry, en 1832. Il demanda leur grâce ; ses collègues s'y opposèrent ; le Pré* sident passa outre : « Si j'avais connu plus tôt, dit-il, Tcxistence de ces prisonniers, ils seraient déjà en liberté ». Ils y furent dès le lendemain.

Barbes avait été condamné, pour l'affaire du 15 mai 1848, à la détention perpétuelle. Pendant la guerre de Grimée, ne préférant pas, comme d'autres, la défaite à l'Empire, il avait I exprimé, dans une lettre privée, ses vœux pour le succès de ^nos armes. Napoléon III, rapprenant, écrivit aussitôt au Ministre de la justice : « Un prisonnier qui conserve, malgré de longues souffrances, de si patriotiques sentiments, no doit pas, sous mon règne, rester en prison. Faites-le donc mettre en liberté sur le champ et sans conditions». Barbes protesta publiquement contre une telle « injure »» en déclarant que si on l'expulsait de sa prison, il s'expatrierait volontairement.

Après lé 2 décembre, ayant pris l'engagement de rétablir l'ordre. Napoléon III dut sévir. Mais, même alors, on le trouvait « prêt à entrer en composition ». George Sand alla le prier de commuer simplement la peine d'un de ses amis, condamné à la déportation. « Pour l'obtenir, — a-t-elle écrit depuis, — sans compromettre et avilir celui qui était l'objet de cette demande, j'osai compter sur un sentiment généreux de la part du Président et je le lui dénonçai comme son ennemi personnel et incorrigible. Sur le champ, il m'offrit la grâce entière. Je dus la refuser, au nom de celui qui en était l'objet, et remercier en mon nom. De ce jour je me suis regardée comme engagée à ne pas laisser calomnier complaisamment devant moi le côté du caractère de

LA CONCILIATION Si7

rhomme qui a dicté celto action ». M. Quentin-Bauchart, envoyé dans les départements où des arrestations, à la suite de troubles sérieux, avaient été faites, vint rendre compte AU Prince Président de sa mission et de l'emploi des fonds quUl avait reçus pour la remplir. En le voyant déposer sur son bureau le reliquat, assez élevé, de ces fonds, le Prince lui dit : « Pourquoi avoir rapporté tout cet argent? Il fallait le laisser aux femmes, aux enfants de ces malheureux égarés. »

Ajoutons que, dès le 4 février 1853, la plus grande partie de ceux qui venaient d'être arrêtés, étaient mis en liberté « sous la seule condition de se soumettre au gouvernement établi par la volonté nationale »; qu'une amnistie, générale et sans conditions, fut proclamée en 4859. Ajoutons encore que Napoléon III gracia Tun des trois complices d'Orsini, qu'il eût gracié Orsini lui-même, si le Conseil des Ministres et le Conseil Privé ne s'y étaient énergiquement opposés, en disant qu'il n'avait pas le droit d'oublier que les bombes italiennes, sans l'atteindre, avaient fait autour de lui plus de cent cinquante victimes.

Le chef d'un gouvernement national ne doit pas seulement recruter ses serviteurs dans tous les camps, laisser toujours « la porte ouverte à l'entente », et traiter ses adversaires assez courtoisement, pour que ceux-ci puissent un jour, s'il leur plaît, s'associer à son œuvre : il doit encore mettre à l'aide les fonctionnaires des précédents régimes et sauvegarder leur dignité, en parlant lui-même, avec justice et convenance, de leurs anciens maîtres. Il doit enGn montrer qu'il ne représente pas un parti, qu'il représente la nation tout entière, non seulement par sa façon de gouverner le pays, mais par sa façon déjuger ceux qui l'ont, avant lui, gouverné ou illustré.

Napoléon I*' l'avait admirablement compris. Il le prouvait en écrivant au roi Loui^: a Je ne me sépare pas de mes prédécesseurs, et, depuis Clovis jusqu'au Comité de salut public, je me tiens solidaire de tout ». En acceptant la cou-

ronne, le ^^f décembre 1852, Napoléon III devait dire, A son exemple : « Non seulement je reconnais les gouvernements qui m*ont précédé, mais j'hérite en quelque sorte de ce qu'ils ont fait de bien et de mal ; car tous les gouvernements qui se succèdent sont, malgré leur origine différente, soli* daires de leurs devanciers. »

Napoléon I*' avait tenu à honorer « tous les grands souvenirs » ; en faisant mettre « à THôtel des Invalides, à côté des statues de Hoche, de Joubert et de Marceau, la statue de Condé, les cendres de Turenne et le cœur de Yauban »; en faisant « revivre à Orléans la mémoire de Jeanne d*Arc, et à Beauvais celle de Jeanne Hachette » ; en donnant « une pension à la so&ur de Robespierre et A la mère du duc d*Orléans... à la veuve de Bailly comme à la dernière descendante des du Guesclin»*; et Napoléon III, — qui avait, dans un de ses écrits, signalé ce généreux éclectisme de son oncle, à Tégard du passé comme à Tégard du présent, — s*était promis de Timiler. Il le fit, et commença à le faire dès la minute où il prit le pouvoir. A peine son élection à la présidence est-elle proclamée par rÀssemblée Nationale qu'il monte vers le banc où siège l'ancien Chef du Pouvoir Exécutif, pour lui tendre la main ; et, dans le manifeste quMl fait paraître le lendemain, il dit: « La conduite du général Cavaignac a été digne de son caractère et de ce sentiment du devoir qui est la première qualité d'un chef d'Etat».

Le maréchal Bugeaud est frappé d'une maladie foudroyante : le Prince-Président va le voir, à son lit de mort. Lamartine, — qui avait donné l'ordre à tous les commissaires de le faire arrêter, — se trouve dans une situation précaire : l'Empereur vient délicatement à son aide, en lui faisant offrir par la Ville de Paris un chalet qu'elle possède, près de la Muette, en lui faisant allouer, par le Corps Législatif, vingt-cinq mille livres de rente, «ù titre de « récompense na-

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