Th. MuiHUAU, Souoenirt de VUOtei de Ville, p
imporlanlc, ils pourraient, sans protcclions ni recomniandalions, arriver jusqu'au souverain, pour la mettre sous sa protection. Aussi cherchait-on de tous côtés. Et dès qu'on avait trouvé, ou cru trouver, on s'écriait encore : « Quand TEmpereur le saura!... »
Le hasard nous permit de constater, en 1859, avec quelle facilité les portes des Tuileries s'ouvraient pour les plus modestes ouvriers du progrès. Un mécanicien d'Alger avait imaginé un nouveau système de décors pour les thé&tres; aussitôt sa maquette construite, il s'était embarqué « pour la France. » Arrivé à Paris il venait nous trouver avec une lettre d'un colon de notre connaissance, nous priant de lui faire obtenir, si la chose était possible, une audience de l'Empereur. L'invention était ingénieuse, mais d'un intérêt, après tout, secondaire. En commençant, par acquit de conscience, les démarches qui nous étaient demandées, nous n'espérions pas beaucoup qu'elles aboutissent. Six jours, -=r pas davantage, — après sa première visite le mécanicien revenait, pour nous déclarer, assez fièrement, qu'il n'avait plus besoin de nous, ni de personne. Ayant compris que nous avions une médiocre confiance dans le résultat de notre tentative, il s'était décidé à adresser directement sa requête au cabinet de l'Empereur, —et il venait de recevoir une lettre d'audience I Sou cas, paralt-il, n'était pas exceptionnel.
Plus tard, cependant, les sollicitations de ce genre devinrent si nombreuses qu'il fallut les soumettre à un premier triage. Un aide de camp de l'Empereur, prodigieusement instruit, — ce qui ne l'empêchait pas d'être le plus modeste et le plus affable des hommes, — le général Favé, fut chargé de recevoir les inventeurs et de ne laisser arriver jusqu'au souverain que ceux qui avaient réellement inventé quelque chose, si peu que ce fût I
A ccux-ld, pendant tout son règne, même dans ces dernières années où les exigences croissantes de l'opposition et les réformes constitutionnelles qui leur furent concédées,
semblaient devoir absorber sa pensée, Napoléon III conserva une suffisante liberté d'esprit pour s'intéresser aux moindres progrès. En 1869, en 1870, comme les années précédentes, le Journal Officiel publiait constamment des notes de ce genre : « L'empereur a reçu hier M. Hamon» l'inventeur des tuyaux hygiéniques doublés d'étain, destinés à conduire les eaux potables. Sa Majesté a examiné avec intérêt cette innovation si importante pour la santé publique. » — u Hier matin, l'Empereur a reçu en audience particulière M. Coock, inventeur d'un perfectionnement au système de télégraphie électrique Bonelli-IIipp. Sa Majesté a vu fonctionner avec intérêt cet ingénieux appareil qui reproduit automatiquement les caractères d'imprimerie... », etc. Ce n'était pas en matière d'inventions qu'on eût pu dire alors De minimis non curai prelor. Napoléon III n'en dédaignait aucune. A quelques jours d'intervalle, l'aéronaute (iodard venait lancer dans le parc de Saint-Cloud, son ballon la Gloire^ muni d'un appareil lui permettant de s'élever, de descendre à volonté, et un artiste-mécanicien donner dans le palais une audition de son piano-orchestre.
Aux auteurs de découvertes ou de projets plus importants, TEmpercur donnait, offrait des encouragements plus efficaces. Nous n'avons pas la prétention de connaître tous ceux qu'il soutint de la sorte. Nous pouvons en citer, du moins» un certain nombre. L'ingénieur Thoiné de Qamond reçut un subside qui lui permit de continuer ses coûteuses études pour un projet de tunnel sous-marin. Aux frais de l'Empereur, M. Mouchot put faire, dans le parc de Saint-Cloud, un essai de sa chaudière solaire et M. Tessicr du Motay, dans la cour des Tuileries, un essai de ses appareils d'éclairage au gaz oxhydrique. M. Niepce de Saint-Victor cherchait à perfectionner l'invention de son oncle ; mais, capitaine dans la jiarde de Paris, il n'avait que peu de loisirs à y consacrer; rEnipereur le nomma commandant militaire du Louvre; et dans cette demi-sinécure il put poursuivre ses recherches, — auxquelles on dut la photographie sur verre et sur
papier. M. Sainlc-Clairc Deville avait construit une locomotive mue par le pétrole; TEmpereur la flt atteler au train qui le conduisait à Ghûlons. Là, devant la foule accourue pour Tacclamcr et qui n'en croyait pas ses yeux, il monta sur la locomotive avec Tinventeur ; puis, faisant office de mécanicien, il mena lui-même le train jusqu'à Mourmelon. Dès les premières découvertes de M. Pasteur, Napoléon 11! prit le plus vif intérêt à ses travaux et, comprenant Texceptionnelle valeur de ce savant, il Tappela, jeune encore, au Sénat.
Les inventeurs n'étaient pas toujours obligés d'invoquer sa protection; il leur épargnait souvent cette peine. C'est sur une invitation spontanée de l'Empereur qu'au mois de mai 4868 l'ingénieur Boulet, auteur d'un projet fort curieux de pont-railway sur la Manche, apportait aux Tuileries tous ses plans, avec un spécimen des tresses de fer qu'il comptait employer à sa gigantesque construction, — et qui, celle-ci ne se réalisant pas, pouvaient utilement servir à des travaux moins grandioses. En sortant du palais impérial, l'heureux ingénieur écrivait à l'un de ses amis : « L'Empereur m'écoutait avec attention et bienveillance. J'ai été étonné de la facilité avec laquelle il a saisi le système. Je savais bien qu'il avait fait des études sérieuses, mais j'étais loin de m'atlendre à le voir embrasser si facilement les détails d'une construction si nouvelle et si spéciale... Je ne saurais assez vous dire, mon cher ami, avec quelle touchante bonté j'ai été reçu par l'Empereur. Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, sans vouloir faire d'allusion blessante : sous un autre gouvernement je n'aurais jamais osé entreprendre un pareil travail. Il m*a fallu, pour me décider, l'assurance d*étre compris du souverain qui avait patronné le percement du Mont-Cenis et de l'isthme de Suez. » Un terrain du gardemeuble ayant été mis à sa disposition, pour y faire ses constructions d'essai, M. Boulet y reçut, l'année suivante, une longue visite de Napoléon 111, après laquelle, il écrivait encore : « L^Empereur comprit tout, me questionna sur plusieurs points; et ses questions me prouvèrent, une fois de
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plus, qu'aucun détail du projet ne lui avait échappé... Jen^ai pas besoin d'ajouter qu'il fit, comme toujours, preuve de cette exquise bienveillance qui lui attire tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. »
Cette exquise bienveillance était tellement attirante, — notons-le en passant, — que certains, craignant d'être trop attirés, voulaient s'y soustraire, comme ce républicain qui avait été lui soumettre je ne sais quel projet d'intérêt public, et disait à Tami par lequel il avait obtenu son audience, M. Alfred Magne : « Si j'ai été bien reçu? Trop bien, mon cher! Je ne retournerai plus le voir: il me rendrait impérialiste, et ça me vexerait! ' »
L'ingénieur Girard étudiait son système de chemin de fer à glissement, sans avoir encore songé, plus que l'ingénieur Boutet, à provoquer les encouragements de l'Empereur : « Napoléon III, ayant eu connaissance des essais de M. Girard, lui offrit de protéger et d'aider de nouvelles études. Les sommes nécessaires à la poursuite de l'œuvre furent mises à la disposition de l'inventeur'. » Une commission fut constituée pour observer le résultat de ses travaux. Plusieurs expériences eurent lieu, à Saint-Gloud, sous les yeux de TEmpercur, qui y fit assister le ministre des Travaux Publics et le directeur général des chemins de fer. A la fin de i8G9, Girard obtint la concession d'une ligne assez importante; il allait en entreprendre l'exécution quand éclata la guerre ; et, six mois après, il était tué sur la Seine, par une balle prussienne. Son idée était ingénieuse et pratique ^,
1. Le correspondant du Thnes A Paris écrivait, vers cette époque, à son journal : « Personne n'arcucille ceux (|ui l'approchent avec une courtoisie plus gracieuse et plus digne. Parmi les nnuibrcux solliciteurs auxquels il a accordé une audience, J*en ni connu beaucoup qui, peu de temps auparavant, lui étaient hostiles; mais Je n'en ai pas connu un seul qui ait quitté le monarque, non seulement sans «^Ire convaincu de la supériorité de son intelligence, mais sans ^tre charmé de la simplicité de ses manitVres. »