‹ Napoléon III intimeChapitre 68 sur 114 · Lettrei de X. Douhax, t. Il à IV, p · texte numérisé non relu

Lettrei de X. Douhax, t. Il à IV, p

Durant près do Irois annôcs, ayant rempli pondant le jour sa tÀche de chef d'Ëtat, Napoléon III, chaque soir, à neuf heures précises, reprenait sa tÂche d'historien, d*érudit» 1 et à minuit, à une heure du matin, (bien qu il eût l'habitude de se lever tôt) on ne Ten arrachait pas sans peine. A plusieurs reprises, le premier huissier de son cabinet venait lui rappeler Theure qu'il semblait oublier : « Sire, il est minuit!... Sire, il est minuit et demie!... L'Empereur sait que ses médecins lui défendent de veiller aussi tard. — C'est bien, c'est bien, Félix !... je vais me coucher » répondait en souriant, mais sans bouger. Napoléon 111.

S'il se laissait, à un tel point, absorber par ce travail c'est qu'il y apportait la même conscience qu'à son Histoire de CArtiUerlCy pour laquelle nous l'avons vu réunir patiemment de si nombreux matériaux. Il tenait à suivre son héros, jour par jour; et il y était parvenu, sauf pour une période de deux mois. Où était César et qu'avait-il fait pendant ces deux mois? Pour le lui apprendre, on dut lire les 42 volumes de la collection des Byzantins, et les Pères de rËglise, et les glossaires du Moyen Age, etc.. Aussi, est-on obligé de convenir que cet ouvrage a élucidé, dénnitivement élucidé bien des points d'histoire, jusqu'alors obscurs; qu*avant lui les guerres des Gaules étaient insufGsamment connues et la campagne de César en Portugal tout à fait ignorée... Est-ce le seul mérite de la Vie de César î Ne doit-on y voir, — ce serait bien déjà quelque chose, — que l'œuvre estimable d'un amateur studieux et instruit? Nous croyons que c'était réellement davantage, et que, signée par un historien de profesâion, elle lui eût fait quelque honneur. Mais ceux qui le disaient tout haut passaient pour de plats courtisans; d'autres ne pouvaient le dire, même tout bas, sans qu'on les crût influencés par leur sympatliio pour l'auteur. Tel était Mérimée, écrivant le iS mars 1865 : « Je lis la Vie de César. Je persiste dans la critique que j'ai faite du plan à l'auteur lui-même. J'aurais voulu qu'il se bornât à des commentaires politiques et militaires et qu'il ne coupât pas

riicrbe sous le pied des pauvres érudits. Gela me plaît beau* coup, d^ailleurs. 11 y a des recherches profondes et des observations très flnes que n*eussent jamais faites les pédants qui ne s'occupent que des mots et ne vont pas au fond des choses. Le sérieux de Touvrage aura cet avantage qu'il rendra difficile les critiques de toute la basse littérature de l'Europe* ».

Pour réfuter cette étrange accusation de paresse et de frivolité, formulée par M. Doudan, Mérimée, suspect dMndulgence, ne saurait suffire. Par bonheur un autre critique, absolument à Tabri d'un pareil soupçon, a bien voulu s'en charger : c'est M. Doudan lui-même, s'oubliant, — pour une fois, — jusqu'à laisser échapper sur une chose émanant de l'Empereur, et précisément sur celle-ci, une sorte d'éloge : « Je lis la Vie de César; je n'ai pas éprouvé de tremblement religieux en la lisant ; mais, pour être impar* tial, il y a un certain mérite dans ce livre. Le chapitre des rois de Rome ne vaut rien. La conquête de l'Italie par les Romains est beaucoup trop longue pour une introduction ; mais tout cela est mené à ses fins avec une certaine vigueur d'indépendance de jugement * ».

Il parait que l'Impératrice avait, elle-même, comme TEmpereur des passe-temps sérieux, et des distractions d'un ordre assez élevé. Ce n'est pas précisément de son entourage que nous le tenons ; — c'est de M. Jules Simon, qui dans une notice, lue, il y a peu de temps, à l'Institut, disait : « La fant<iisie était venue à l'Impératrice, une noble fantaisie, et bien digne du rein g qu'elle occupait, de se faire enseigner Thistoire de France. Elle demanda un maître à M. Duriiy, qui lui désigna Fustol de Coulanges... Fustel de Coulanges était indépendant, ('ctto indépendance absolue et sereine ne l'empêcha pas de réussir. L'Impératrice, — cl c'est un nouvel hommage à lui rendre, — goûta beaucoup

i. Lettre publiée p&r U Rtvue de Paris, !•' juillet 1894. 2. Lettre CXLIV.

les leçons du jeune inallrc. L'Empereur assista à quelquesunes. » Voilà quels u nouveaux plaisirs » on inventait aux Tuileries, ou à Gompiègne, quand on n*y avait pas d'invités à distraire.

Comme son goût pour Thistoire, le souverain avait tait partager à la souveraine son goût pour les collections intéressantes. A Toccasion de sa fête, à Toccasiondu 1*' janvier, rimpératrice donnait à l'Empereur ce qui pouvait lui faire le plus de plaisir : de belles armures pour sa galerie de Pierrefonds; et, aux mômes occasions, elle recevait de TËmpercur, quelques pièces précieuses pour le Musée Chinois, que les visiteurs de Fontainebleau peuvent encore admirer. « Llmpératrice, écrivait au 15 novembre. Octave Feuillet, nous montra le cadeau que l'Empereur lui a fait pour sa fêle : deux aiguières et une cuvette chinoise émaillées »; auxquelles « le Prince-Baby >» avait joint, « deux grands vases en or » également destinés au musée maternel.

Car il était là, mêlé aux invités, le pauvre « petit Prince » que la plupart n'avaient vu que de loin ; et, comme eux tous, en l'approchant, en lui parlant. Octave Feuillet reconnaissait en lui le charme et la grâce de sa mère, la noble simplicité de son père ; çl, comme eux tous encore, il remarquait combien l'Empereur paraissait l'aimer : « Il est difDcilc dimaginer, écrivait-il, quand on n'en a pas été le témoin de très près, l'extraordinaire expression de tendresse dont Twil sérieux de l'Empereur s*injecte quand il regarde son fils, n Octave Feuillet, selon son habitude, se montrait bon observateur. Peut-être même cette tendresse paternelle était-elle plus vive encore qu*il ne le croyait; et, puisque l'occasion se présente ici d'en parler, proGtons-en.

Napoléon lil, — encore un « contraste très marqué » de celle nature, où décidément tout était contrastes, — Na|K)léon II! qui avait joué sa vie, aliéné sa liberté dans les plus hardies aventures, avait cependant le goût, le besoin du home. Il n'était pas, comme il l'avait écrit, de

ceux a qui vivent très bien avec le cœur vide el restomac plein. » Les jouissances plus élevées de Tambilion satisfaite ne suffisaient pas elles-mêmes à remplir son cœur : elles n*y tenaient pas, elles n'y ont jamais tenu la première place. Aux heures les plus douloureuses, comme aux plus bril- ! lantes de sa vie, il semblait s'oublier lui-môme pour penser ^ d*abord à ceux qu'il aimait. De ses cruels revers, nous le

1 verrons plus tard, c'est pour eux qu'il souffrit le plus; et \ c'est pour eux surtout qu'il jouissait de ses joies, comme le montre ce mot adressé à l'Impératrice, en août 1863, après un voyage de Paris à Ghâlons, où il avait élé accueilli plas chaleureusement que jamais : « Lorsque je vois^ en dehors '. des apprêts officiels ^ une véritable sympathie, cela me touche profondément ; et alors je pense à toi et je te sou-haite près de moi. »

Ayant enfln connu ce « bonheur de famille » qu'en annonçant son mariage à la Chambre, il plaçait au-dessus des « calculs de l'ambition », ce bonheur auquel il aspirait depuis si longtemps, dont il était surtout sevré depuis la mort de la reine Ilortense, il y attachait un grand prix. Et de même qu'il lui fallait, pour quitter sa^mère « plus de courage que pour affronter un danger », de même qu^â peine sorti d'Arenenberg, il avait hiite d'y rentrer, plus tard, obligé de s'éloigner, pour quelques semaines,, pour quelques jours des siens, il devait éprouver la même impatience de revenir près d'eux. Le 16 mars 1856, il avait connu la plus grande joie de sa vie*. Dès le mois de juillet suivant, il est forcé cependant de quitter le prince impérial et sa mère, à laquelle il écrit : « Toi et le petite vous êtes tout pour moi... Je vois avec bonheur approcher le moment ou je vais te revoir, ainsi que notre enfant; et

1. Joio li vive qu'en «*eUe oocasitui, sans Joute unique, on le vil lorUr de son caractère. « Dans son transport, — liisail Lonl Mulniesbury, (raprêt une lettre de .M. de Pcrjigny, il a embrassé les cinq preiuiiTes p«*rsoiiiict t|u'il a trouvées dans la pièce voisine ; puis s'aperccvaat qu'il oublait a« dignité, il a dit: « Je ne puis vous embrasser tous. »

fen suis si houretia: que je me tourmente^ craignant que^ d'ici là^ toi ou lui, vous soyez malades. Aussi prends bien garde à toi et à lui. Que, dans ses promenades, on n'aille pas près de l'étang. Ne te ftUiguepas non plus. Toutes ces recommandations sont bêtes peut-être; mais quand je suis ?ieureuœ, fai peur ! » .

L'année suivanle c'esl le prince Impérial et limpéralrice qui partent pour les Pyrénées. Resté seul à Paris l'Empereur exprime aussi vivement le double chagrin que lui cause cette séparation et renouvelle ses avis, ses recommandations \ ^ Aie bien soin de toi et de lui; c'est la meilleure manière de me prouver que tu m'aimes. »

Bientôt Timpérial baby commençait à jouer ; il arrivait à Tàge où le roi de Rome bousculait du pied les petites pièces de bois que TEmpereur disposait par terre, comme des corps d armée, pour préparer ses plans de campagne et qu'il remettait dix fois en place, sans jamais se fAcher. Gomme Napoléon l*^ Napoléon III s'amusait des jeux enfantins du petit prince et y prenait part. Un jour, M** Octave Feuillet, en visite chez M"** Rizot, « sous-gouvernanlc des enfants de France », apercevait, par une porte entrebâillée, « l'Empereur assis sur le tapis, tenant un marteau et une scie et confectionnant des joujoux pour son flls' ».

La guerre d'Italie allait obliger Napoléon III à une longue al}sence. Au milieu des graves préoccupations qui semblaient devoir absorber sa pensée, à un tel moment, le souvenir de cet enfant si cher le hantait constamment. Pas une lettre, pas une dépêche où il n'y eut un mot tendre pour lui. En arrivant à Gènes l'Empereur apprend qu*après son départ le Prince a beaucoup pleuré. A se savoir ainsi regretté, beaucoup de pères, et des meilleurs, éprouveraient malgré eux un petit mouvement d'égoïste satisfaction ; Napoléon III montre pour son Qls une affection plus désintéressée, plus généreuse, en souhaitant d'en être

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