A. Mbls. Wilhelmihighe, p
hâter de conclure rarmistice, en ce moment discuté ^ Gambetta, à qui une telle générosité semblait extraordinaire, envoyut M. Tissot, chargé d'affaires de France, porter ses remerciements .officiels à Chislehurst ; — où on ne le recevait pas, en disant qu'on avait voulu rendre un service à la France, mais non à ses maîtres, qu'on n'avait donc nul droit à leurs remerciements, qu'on les dispensait même de toute reconnaissance. Ceux-ci comptaient bien s'en dispenser d'eux-mêmes. Car le lendemain du jour où, par cette démarche officielle mais inconnue du public, il avait dû reconnaître secrètement le patriotisme et l'abnégation de l'Impératrice, Gambetta s'écriait: « Bazaine a trahi! 11 s'est fait l'agent de l'Homme de Sedan ! Et maintenant. Français, mesurez la profondeur de l'abîme où vous a précipités TEmpire. Vingt ans la France a subi ce pouvoir corrupteur, qui tarissait en elle les sources de la grandeur et de la vie, etc.. » Et le surlendemain, il prononçait le discours, encore plus insultant, dont on a lu plus haut un extrait*.
Dans toute cette affaire de Metz, comme dans les autres, l'Impératrice avait bien interprété le sentiment de l'Empereur; car en réponse à la lettre, où, dès que ces préoccupations lui en laissèrent le loisir, elle lui en raconta les pénibles péripéties. Napoléon 111 écrivait, le 29 octobre :
Je comprends combien tu as dû soufFrir de tant d^épreuTes et je conçois que tu n*aies pas eu le temps d'écrire. Mais, no recevant pat un seul mot de toi depuis six jours, je me figurais une foule de
1. « Cette fois encore, nous «avons la saUsfaction de le constater, la conduite de rimpératrice fut très noble et très patriotique. » J. Valpiiiy, 1. 1. p. 129.
Dans le procès du maréchal Baxaine, le Commissaire du Gouvernement, voulut également • rendre hommage aux généreux efforts de rimpératrice en faveur de l'armée de Mets et reconnaître le patriotisme élevé d'une femme qui a si bien compris la loi du devoir et de l'honneur et Tabnégatlon devant les intérêts du pays. ■
2. Au moment de la mort de l'Empereur, son Journal, la République fhitîçai$e^ devait publier un article dont hi Gazelle de France elle-même fut révoltée, ne comprenant pas qu'on pût « parler en termes injurieux d*one femme, d'une mère, d'une épouse dont on devrait, au moins, res* pecter la douleur. •
WILIIELMSIIOEHE . 443
choses pénibles. Quand on est mallicurcuK, on s*inquiète facilement!... Heureusement ta lettre d*aujourd*hui est Tenue jeter du baume dans mon cœur. Je suis complètement de ton aris et la lettre qui s'est croisée avec la tienne te prouvera que, de loin, nos pensées et nos ccBurs se comprennent. Mille fois plutôt rester dans Toubli et la misère même que de devoir son élévation à un oubli de sa dignité ou des intérêts de son pays. Adieu, chère amie ; calme-toi en pensant à ceux que tu aimes et & cette volonté qui plane sur nos destinées et à laquelle il faut obéir.
Quand cette lettre, ainsi qu'une autre, écrite le lendemain, et où Napoléon III exprimait à limpératrice le vif désir de la voir, arrivèrent en Angleterre, Tlmpératrice n*y était déjà plus. Depuis longtemps elle avait, elle aussi, grande envie d*aller retrouver l'Empereur, de lui porter les consolations de sa tendi'essc auxquelles il se montrait si sensible. Mais ne pouvant abandonner le prince impérial' à Chislchurst elle avait dû faire demander à M. de Bismarck si, allant à Wilhelmshœhe, elle en pourrait revenir; si elle n*y serait pas retenue comme prisonnière de guerre; et M. de Bismarck n'avait voulu prendre encore, à cet égard, aucun engagement.
Après les graves incidents auxquels elle vient d'être mêlée, voulant faire savoir exactement à l'Empereur dans quelle. situation elle s'est trouvée, quelle conduite elle a cru devoir tenir, l'Impératrice ne peut se décider à attendre davantage. Puisqu'on lui refuse un sauf-conduit, elle s'en passera et tâchera d'accomplir ce long voyage à l'insu de tous. Elle se rend à Londres, accompagnée du comte Clary, sans même emporter une valise. Elle y prend le chemin de fer; elle s'embarque pour Oslcnde, elle arrive jusqu'à la station la plus proche de Wilhelmshœhe, sans avoir été reconnue par personne. Un Qacre la mène chez le gouverneur; le gouverneur est au château, où elle se fait alors conduire, laissant d'abord le comte Clary y entrer seul. L'Empereur, à qui le comte se fait annoncer, en éprouve une grande surprise : M Vous ici?... Je viens précisément d'écrire à l'Impératrice, pour lui demander si elle ne pourrait venir. » L'Empereur n'étant pas seul, M. Clary répond : m Dès que l'Impé-
rairice connaîtra le désir de Votre Majesté, elle s*y rendra certainement. » Puis, il fait entendre à l'Empereur qu'il désirerait lui parler sans témoins; et, resté seul avec lui, il lui apprend que Tlmpératrice est à la grille du ch&teau : « Est-ce possible? s'écrie l'Empereur très ému; qu'elle vienne vite I » Et, avec le comte Clary, il va jusqu'au perron. Mais là se trouvent encore quelques personnes de son entourage; et Napoléon III, craignant par dessus tout de se donner en spectacle, sait, cette fois encore, se maîtriser assez pour recevoir rimpératrice, — après les tragiques événements qui les ont depuis quatre mois séparés, — avec le même visage que s'il Tavait quittée la veille, en des circonstances ordinaires. Si bien qu'elle le connût, l'Impératrice est étonnée, presque peinée de ce calme apparent. Mais, dès que la porte du cabinet de l'Empereur est refermée sur elle, le masque impassible se détend tout à coup, et Napoléon III se jette, en pleurant, dans ses bras.
Le surlendemain l'Impératrice quitte Wilhelmshœhe aussi secrètement qu'elle y est arrivée et rentre en Angleterre avant que cette fugue hardie eût été ébruitée. Les lettres qui s'échangèrent entre Chislehurst et Wilhelmshœhe après cette visite montreront quel bien en avait éprouvé l'Empereur ; elles montreront surtout qu'entre l'Impératrice et lui l'accord est plus étroit que jamais sur l'attitude qu'il leur convient de prendre, ou plutôt de conserver.
Comme Napoléon III l'avait écrit, — le 30 septembre, — et comme le croiront sans peine tous ceux qui l'ont connu, — la perspective de régner de nouveau, sur « la France dévastée et amoindrie » ne pouvait le tenter vivement. Mais les circonstances ne lui en feraient-elles pas un devoir ? Si le gouvernement prussien était prêt à lui offrir des conditions de paix sensiblement meilleures qu' à « Messieurs du Pavé », comme M. de Bismarck appelait dédaigneusement ses successeurs, aurait-il le droit de décliner ces propositions plus avantageuses pour le pays? S'il refusait d'atténuer ainsi le désastre qu'il n'avait pas dépendu de lui de conjurer.
WlLHELMSHOeiIE 445
ne lui en ferait-on pas, et à juste titre, un nouveau grief? Une telle éventualité, d'ailleurs » était fort douteuse. Le roi Guillaume, sans doute, — on Va indirectement appris, — préférerait traiter avec TEmpereur. Il parle avec éloge de son noble caractère, dit avoir, « comme tout le monde, subi son charme ». Il se rappelle d'ailleurs, un peu tard, — et peut-être parce qu'une brochure écrite ou, du moins, signée par le marquis de Gricourt, vient de la rendre publique, — la promesse d'éternelle gratitude qu'en 1856 il lui avait faite, au nom « de la Prusse et de la maison de Hohenzollem » : il ferait donc volontiers, pour son compte, à l'Empereur des concessions qu'il refuserait à d'autres. Et ce n'est pas la reine Augusta qui chercherait à l'en détourner. Car elle témoigne directement sa sympathie personnelle pour l'infortune de Napoléon III, en s'elforçant d'adoucir sa captivité par des attentions de toute sorte, notamment en faisant remplacer tous les serviteurs allemands de Wilhelmshœhe, sans exception, par des serviteurs suisses ou français ; — attentions telles que TEmpereur avoue en être « çêné » ; car s'il lui répugnerait d*y paraître insensible il n*en coûte pas moins à sa dignité de devoir un remerciement à ceux dont il est le prisonnier.
Nais M. de Bismarck est plus âpre au gain que son maître. Il n'a, lui, qu'une préoccupation : obtenir de la victoire tout ce qu'on peut en tirer, et traiter avec qui se montrera le plus accommodant. Les offres qu*il fait transmettre à Wilhelmshœhe, Napoléon III ne voudrait les accepter; il le sait fort bien : par ce semblant de négociations il cherche seulement à affoler, à énerver les plénipotentiaires français redoutant par dessus tout une restauration impériale, et leur faire accepter ses conditions draconiennes. Cette tactique lui réussit. Le traité de paix est enfln signé. Dès qu*il le connaît, l'Empereur en éprouve une vive douleur. Parce qu'il ne Va pas signé lui-même ? Non : parce que les sacrifices qui nous sont imposés lui semblent exorbitants et dépassent toutes ses craintes. 11 écrit aussitôt :
Ma chère Eugénie, tu dois éprouver ce que je ressens en apprenant les condilions de paix. Je t*avoue que je croyais que Metz nous serait restée et que Tindemnité de guerre né dépasserait pas trois milliards. Cette paix ne peut être qu^une trêve et elle prépare bien des malheurs pour TEurope !
J'en suis profondément alTecté, et en présence de tels malhenrt ma pensée est absorbée entièrement. Si encore la France était unanime dans ses sentiments, si elle avait un gouvernement assez fort pour travailler sans relâche à une résurrection, on pourrait se prendre à espérer! Mais que voyons-nous? Des fous ou des égoïstes. J'en suis profondément affligé.
Je n'ai pas le courage aujourdliui de parler d'autre chose. J*e»-
père bientôt te revoir. Il me tarde de te presser ainsi que Louis sur
mon cœur. Je t'embrasse tendrement*
Malgré cette impatience de revoir Tlmpératrice et le prince Impérial, de presser sur son cœur ce fils chéri, — dont jadis il avait peine à s'éloigner pour deux jours^ et dont il est séparé depuis le 27 août, — l'Empereur ne voudrait pourtant pas que sa captivité cess&t avant celle des autres vaincus de Sedan. Se croyant menacé d'une telle faveur il s'en montre ému : « Je suis inquiet^ — écrit-il, le 23 février, — des nouvelles gu* on répand dans les Journaux de ma mise en liberté. Je ne puis l'accepter tant que Varmée est prisonnière. » Ce qu'il souhaite seulement, c'est d'être libre avant le 16 mars : « Je voudrais bien être en Angleterre pour V anniversaire de la naissance de Louis ». Et ce modeste vœu du prince qui, quinze ans plus tôt, à pareille époque, avait reçu les hommages de l'Europe entière, ne se réalisera pas : « Cest demain le iô et je ne serai pas auprès de'vous ; cela me fait beaucoup de peine. » Il ne quittera, en effet, Wilhelmshœhe que quatre jours plus tard.
Quel souvenir devait-il y laisser à ceux qui l'y avaient vu pour la première fois et y avaient appris à le connaître? Pour le savoir, nous devons revenir au Mémorial de Mels.
Quand Napoléon III était arrivé à Wilhelmshœhe, les habitants du pays étaient violemment prévenus contre lui. Gon-
f ^ILHELMSIKEIIB 447
vaincus, sur la foi des journaux prussiens, que TEmpereur avait provoqué lUnnocente el pacifique Allemagne et déchaîné sur eux tous les maux de la guerre pour assouvir une égoïste ambition, ils lui manifestaient brutalement leur hostilité. Hais peu à peu, « l'aspect seul de l'Empereur , la dignité* majestueuse avec laquelle il supportait son sort tragique » avaient atténué, dissipé ces préventions; à la haine, à la colère avaient succédé la compassion, puis l'intérêt, le respect, et finalement la sympathie. Chez les officiers qui le gardaient et le voyaient de plus près,, ce changement d'attitude et de langage avait été plus prompt, presque immédiat* Par tous les témoignages de déférence que n'interdisaient pas formellement leurs instructions, ils s'efforçaient de faire oublier à Napoléon 111 qu'il était le prisonnier et non l'hôte de leur roi. Us cherchaient surtout àlui épargner le spectacle humiliant de leurs manifestations patriotiques : « Ce qui faisait notre joie, dit Mels, apportait une mortelle douleur à ceux pour qui nous avions le cœur plein d'estime ; » et, au moment de fêter, le verre en main, quelque nouvelle victoire allemande, cotte pensée les retenait; « on pourrait s'en apercevoir au château, disait-on; et Ton n'en parlait plus*. » Lorsqu'à la veille du départ de Napoléon 111, ils furent admis à prendre congé de lui, ils ne cherchèrent plus à dissimuler les sentiments qu'il leur avait inspirés : « Le capitaine d'artillerie de S... pleurait comme un enfant » en sortant du ch&teau; et, se tournant vers son voisin, qui était Mels, il lui disait : a Je voudrais maintenant tordre le cou à un journaliste, à un de ces imbéciles qui écrivent tant d*infamies contre ce malheureux et digne souverain*. »
Les domestiques français dont une pensée délicate avait entouré Napoléon 111 étaient plus à l'aise pour manifester leur émotion et leurs regrets. Ce que TEmpereur avait été pour eux, le trait suivant le fera comprendre. M. Bernard