‹ Napoléon III: manuscrits inéditsChapitre 11 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'Aceord du citoyen avec le Gouvernement. — La révolution dans les doctrines. ■— Le Contrat social. — L'idée du contrat est exclue do colle de Gouvernement. — Rousseau n'a rien compris. — Proposition qui mène au despotisme. — Théorie liberticido. — Les anciennes démocraties et l'esclavage. — Lo privilège dos gens do lettres. — Lu tradition révolutionnaire du xvi« siècle oi l'idée de Gouvernement. — Saint-Simon et lo Sociiilisme. — Les réactions déterminent les révolutions. — Point d'autorité, point de gouvernement, môme populaire : la Bévolution est là.

Poslériouremcnl à Luther, le principe du libre examen fui transporté, notamment par Jurien, du spirituel au temporel. A la souveraineté du droit divin l'adversaire de Bossuet opposa la souveraineté du peuple, ce qu'il exprima avec infiniment plus de précision, de force et de profondeur, par les mots de Pacle ou Contrat social, dont la contradiction avec ceux de pouvoir, autorité, gouvernement, imperium, est manifeste.

En effet, qu'est-ce que le Contrat social? l'accord du citoyen avec le gouvernement? non : ce serait

tourner toujours dans la même idée. Le contrat social est l'accord de Tliomme avec l'homme, accord duquel doit résulter ce que nous appelons la société. Ici la notion de justice commutalive , posée par le fait primitif de l'échange et définie par le droit romain^ est substituée à celle do justice distributiie, congédiée sans appel par la justice républicaine. Traduisez ces mots, contrat^ justice commutative, qui sont de la langue juridique, dans la langue des affaires^ vous avez le Commerce, c'est-à-dire, dans la signification la plus élevée, l'acte par lequel l'homme et l'homme se déclarant essentiellement producteurs, abdiquent l'un à l'égard de l'autre toute prétention au gouvernement.

La justice commutative^ le règne des contrats, en autres termes, le règne économique ou industriel, telles sont les différentes synonymies de l'idée qui, par son avènement, doit abolir les vieux systèmes de justice distributite, de règ?ie des lois, en termes plus corrects, de régime féodal, gouvernemental ou militaire. L'avenir de l'humanité est dans cette substitution.

Mais, avant que cette révolution dans les doctrines se soit formulée, avant qu'elle ait été comprise, avant qu'elle s'empare des populations, qui seules peuvent la rendre exécutoire, que de débals stériles ! quelle somnolence de l'idée ! quels temps pour les agitateurs et les sophistes I De la controverse de Jurien avec Bossuet, jusqu'à la publication du Contrat social de Rousseau, il s'écoule près d'un siècle; et quand ce dernier arrive, ce n'est point pour revendiquer l'id/ve qu'il prend la parole, c'est pour l'étouffer.

Rousseau, dont rautoritc nous rrgit depuis près d'un siècle, n'a rien compris au contrat social. C'est à lui surtout qu'il faut rapporter, comme à sa cause, la grande déviation de 93, expiée déjà par cinquantesept ans de bouleversements stériles, et que des esprits plus ardents que rélléchis voudraient nous faire reprendre encore comme une tradition sacrée.

L'idée de contrat est exclue de celle de gouvernement : M. Ledru-UoUin, qui est jurisconsulte, et dont j'appelle l'altenlion sur ce point, doit le savoir, ('e qui caraclérise le contrat, la convention commutalive. c'est qu'en vertu de cette convention la liberté et le bion-étre de l'bomme augmentent, tandis que par rinslitulion d'une autorité lune et l'autre nécessairement diminuent. Cela paraîtra évident, si l'on réflécbit que le contrat est l'acte par lequel deux ou plusieurs individus conviennent d'organiser entre eux, dans une mesure et pour un temps déterminé, cette puissance industrielle que nous avons appelée l'échange: conséquemment s'obligent l'un envers l'autre et se garantissent réciproquement une certaine somme de services, produits, avantages, devoirs, etc., (piils sont en position de se procurer et de se ren<lre, se reconnaissant du reste parfaitement indépendants, soit'pour leur consommation, soit pour leur production.

Entre contractants, il y a nécessairement pour cliacun intérêt réel et personnel : il implique qu'un homme traite dans b» but de réduire à la fois, sans compensation possible, sa liberté et son revenu. Des gouvernants à gouvernés, au contraire, de quelque manière que soit constituée la représentation, la dé-

légation ou la fonction gouvernante, il y a nécessairement aliénation d'une partie de la liberté et de la fortune du citoyen : en retour de quel avantage? nous Tavons ailleurs expliqué.

Le contrat est donc essentiellement synallagmatique : il n'impose d'obligation aux contractants que celle qui résulte de leur promesse personnelle de tradition réciproque; il n'est soumis à aucune autorité extérieure; il fait seul la loi commune dos parties; il n'attend son exécution que de leur initiative.

Que si tel est le contrat, dans son acception la plus générale et dans sa pratique quotidienne, que sera le contrat social, celui qui est censé relier tous les membres d'une nation dans un même intérêt ?

Le contrat social est l'acte suprême par lequel chaque citoyen engage à la société son amour, son intelligence, son travail, ses services, ses produits, ses biens; en retour de Taffection, des idées, travaux, produits^ services et biens de ses semblables : la mesure du droit pour chacun étant déterminée toujours par l'importance de son apport, et le recouvrement exigible à fur et à mesure des livraisons.

Ainsi, le contrat social doit embrasser Tuniversalité des citoyens, de leurs intérêts et de leurs rapports. — Si un seul homme était exclu du contrat, si un seul des intérêts sur lesquels les membres de la nation, êtres intelligents, industrieux, sensibles, sont appelés à traiter, était omis, le contrat serait plus ou moins relatif et spécial : il ne serait pas social.

Le contrat social doit augmenter pour chaque citoyen le bien-être et la liberté. — S'il s'y glissait des conditions léonines; si une partie des citoyens

se trouvait, eu vertu du contrat, subalternisée, exploitée par l'autre : ce ne serait plus un contrai, ce serait une fraude, contre laquelle la résiliation pourrait être à toute heure et de plein droit invoquée.

Le contrat social doit être librement débattu, individucIlenH'nt consenti, signé, manu propria, par tous ceux qui y participent. — Si la discussion était emprcliér, tronquée, escamotée; si le consentement était surpris; si la signature était donnée en blanc, de confiance, sans lecture d€»s articles et explication préalabhî: ou si même, comme le serment militaire, elle était préjugée et forcée, le contrat social ne serait plus alors qu'une conspiration contre la liberté et le bien-étn^ des individus les plus ignorants, les plus faibles et les plus nombreux, une spoliation systémati(pi«', contrr la<|uelle tout moyen de résistance rt même de représailles pourrait devenir un droit <'l un devoir.

Ajoutons (|ue le f'onlrat social, dont il est ici question, n'a v'\vi\ de connnun avec le contrat de société, par l<M|u<d, ainsi i\\w nous Pavons démontré dans une autre étude, le conlraclant aliène une partie de sa librrté rt si' souinel à une solidarité gênante, souvrnl périlleuse, dans l'rspoir plus ou moins fondé «l'un lîénélitM». Lo contrat social est dr Tessence du contrat commulalif : non seulement il laisse le contiactanl libre, il ajoute à sa liberté; non seulement il lui laisse Tintégralité de ses bitîus, il ajoute à sa propriété : il ne prescrit ri<Mi à son travail: il ne porte que sur ses échanjres : toutes choses qui ne se rencoïUrent [loint dans le contrat de société, qui mém<? y répugnent.

Tel doit être, d'après les dolînilions du droit et de la pratique universelle, le contrat social. Faut-il dire maintenant que de cette multitude de rapports que le pacte social est appelé à définir et à régler, Rousseau n'a vu que les rapports polit itpies, c'est-à-dire qu'il a supprimé les points fondamentaux du contrat, pour ne s'occuper que des secondaires? Faut-il dire que de ces conditions essentielles, indispensables, la liberté absolue du contractant, son intervention directe, personnelle, sa signature donnée en connaissance de cause, l'augmentation de liberté et de bienêtre qu'il doit y trouver, Rousseau n'en a compris et respecté aucune?

Pour lui le contrat social n'est ni un acte commutatif, ni môme un acte de société : Rousseau se garde bien d'entrer dans de telles considérations. C'est un acte constitutif d'arbitres, choisis parmi les citoyens, en dehors de toute convention préalable, pour tous les cas de contestation, querelle, fraude ou violence qui peuvent se présenter dans les rapports qu'il leur plaira de fournir ultérieurement entre eux, lesdits arbitres revêtus d'une force suffisante pour donner exécution à leurs jugements et se faire payer leurs vacations.

De contrat positif, réel, sur quelque intérêt que ce soit, il n'en est vestige dans le livre de Rousseau. Pour donner une idée exacte de sa théorie, je ne saurais mieux la comparer qu'à un traité de commerce, dans lequel auraient été supprimés les noms des parties, l*objet de la convention, la nature et l'importance des valeurs, produits et services pour lesquels on devait traiter; les conditions de qualité, livraison,

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prix, reinl>4)urs(îmenl, tout ce qui fait, en un mol. la matière des conlrals, et où Ton ne se serait occupé que de pénalités et juridictions.

Kn vérité, citoyen de Genève, vous parlez d*or. Mais avant de m'entrelenir du souverain et du prince, des gendarmes et du juge, dites-moi donc un peu de (juoi je traite? Quoi! vous me faites signer un acte en vertu duquel je puis être poursuivi pour mille contraventions à la police urbaine^ rurale, pluviale, forestière, etc. ; me voir traduit devant des tribunaux, jugé, condamné pour dommage, escroquerie, maraude, vol, banqueroute, dévastations, désobéissance aux lois de TKlal, oHense à la morale publique, vagabondage; et dans cet acte, je ne trouve pas un mot, ni de mes droits, ni de mes obligations; je ne vois (|ue des peines!

Mais toute pénalité suppose undevoir, sans doute; tout devoir répond à un droit. Ebbien, où sont, dans votre contrat, mes droits et mes devoirs? Qu'ai-je promis à mes conciloyens? Que m*onl-ils promis à moi-même? Faites le voir : sans cela votre pénalité est excès de pouvoir; votre état juridique, flagrante usurpation ; votre police, vos jugements et vos exécutions, aulant d'actes abusifs. Vous qui avez si bien nié la propriété, qui avez accusé avec tant d'éloquenci^ l'inégalité d(^s conditions parmi les bommes, quelle conviction, quel béritage m'avez-vous fait dans votre république, pour que vous vous croyiez en droit de me juger, de' me mettre en prison, de m*ôtcr la vie et riionneur? Déclamateur perfide, n*avez-vous tant crié contre les exploiteurs et les tyrans, que pour mo livrer ensuite à eux sans défense?

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Rousseau définit ainsi le contrat social :

« Prouver une forme d'association qui défende el y> protège toute la force commune, la personne et » les biens de chaque associé, et par laquelle chacun » s'unissant à tous, n'obéisse qu'à lui-même, el reste » aussi libre qu'auparavant. »

Oui, ce sont bien là les conditions du pacte social, quant à la protection et à la défense des biens et des personnes. Mais quant au mode d'acquisition el de transmission des biens, quant au travail, à l'échaniu^e. à la valeur et au prix des produits, à l'éducation, à cette faute de rapports qui, bon gré mal gré, constituent l'homme en société perpétuelle avec ses semblables, Rousseau ne dit mot; sa théorie est de la plus parfaite insignifiance. Or, qui ne voit que, sans cette définition des droits et des devoirs, la sanction qui la suit est absolument nulle ; que là où il n'y a pas de stipulations il ne peut y avoir d'infractions, ni par conséquent de coupables; et pour conclure suivant la rigueur philosophique, qu'une société qui punit et qui tue en vertu d'un pareil titre, après avoir provoqué la révolte, commet elle-même un assassinat avec préméditation et guet-apens?

Rous.seau est si loin de vouloir qu'il soit fait mention, dans le contrat social, des principes et des lois qui régissent la fortune des nations et des particuliers, qu'il part, dans son programme de démagogie. comme dans son Traité d'élucation, de la supposition mensongère, spoliatrice, homicide, (pie l'individu seul est bon, que la société le déprave; (ju'il convient à l'homme en conséquence de s'abstenir le plus possible de toute relation avec ses semblables, et cpie tout ce

que nous avons à faire en ce bas moude^ en restant dans notre isolement systématique, c'est de former entre nous une assurance mutuelle pour la protection de nos personnes et de nos propriétés, le surplus, à savoir la chose économique, la seule essentielle, abandonnée au hasard de la naissance et de la spéculation, et souniis,[en cas de litige, à l'arbitrage de praticiens électifs, jugeant d'après des rubriques à eux, ou selon les lumières de Téquité naturelle. En tleux mots, le contrat social, d'après Rousseau, nrst autre chose que Tallianco olTensive et défensive de ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas, et la part (ju'y prend chaque citoyen est la police qu'il (*st tenu d'accpiitter, au prorata de sa fortune, et selon l'importance des risques que le paupérisme lui fait courir.

(^esl ce pacte de haine, monument d'incurable misanlhrojûe : c'est celle coalition des barons de la propriété, du commerce et de l'industrie contre les déshérités du prolétariat, ce serment de guerre sociale enlin, que Uousseau. avec une outrecuidance qu(* je cpialilierais de scélérate si je croyais au génie de cet honnne, appelle Contrat social!

Mais quand h; vertueux et sensible Jean-Jacques aurait eu. pour but d'éterniser la discorde parmi les humains, pouvait-il donc mieux faire que de leur offrir, comme; contrat d'union, cette charte de leur éternel anta^^Miisme? Vovez-le à l'œuvre : vous allez retrouver dans sa théorie de gouvernement le même esprit (jui lui avait inspiré sa théorie d'éducation. Tel instituteur, tel homme d'Etat. Le pédagogue prêchait risolement, le publiciste sème la division.

Après avoir posé en principe que le peuple est seul souverain, qu'il ne peut être représenté que par luimême, que la loi doit être l'expression de la volonté de tous, et autres banalités superbes à Tusage de tous les tribuns, Rousseau abandonne subtilement sa thèse et se jette de côté. D'abord à la volonté générale, collective, indivisible, il substitue la volonté de la majorité : puis, sous prétexte, qu'il n'est pas possible à une nation d'être du matin au soir occupée de la chose publique, il revient, par la voie électorale, à la nomination de représentants ou mandataires qui légiféreront au nom du peuple et dont les décrets auront force de lois. Au lieu d'une transaction directe, personnelle sur ses intérêts, le citoyen n'a plus que la facilité de choisir ses arbitres à la pluralité des voix. Cela fait, Rousseau se trouve à l'aise. Latyrannie, se réclamant de droit divin, était odieuse, il la réorganise et la rend respectable en la faisant, dit-il, dériver du peuple. Au lieu de ce pacte universel, intégral, qui doit lui assurer tous les droits, doter toutes les facultés, pourvoir à tous les besoins, préve nir toutes les difficultés que tous doivent connaître, consentir, signer, il nous donne, quoi? ce qu'on appelle aujourd'hui le gouvernement direct, une recette au moyen de laquelle, en l'absence mémo de toute royauté, aristocratie, sacerdoce, on peut toujours faire servir la collectivité rtÔ5/m//ffdu peuple au parasitisme de la minorité et à l'oppression du grand nombre. C'est en un mot, à l'aide d'une supercherie savante, la légalisation du chaos social; la consécration, basée sur la" souveraineté du peuple, de la misère. Du reste, pas un mot ni du travail, ni de la propriété, ni des

forces iiuluslrielles; que l'objet du Contrat social est irorgaiiiscr. Rousseau ne sait ce que c'est que Téconoinie. Son programme parle exclusivement de droits politiques; il ne reconnaît pas de droits économiques.

C'est Rousseau (|ui nous apprend que le peuple, être collectif, n'a pas d'existence unitaire; que c'est une personne ahslraile, une individualité morale, incapable parello-meme dépenser, agir, se mouvoir: ce qui veut dire que la raison générale ne se distinguo en rien de la raison individuelle, et par consé- (|uent (\\w celui-là re[uésente le mieux la première (|ui a le plus drvrdoppé en lui la seconde. Profosition fausse, cl (|ui menu tlroit au despotisme.

C'rsl Rousseau qui. faisant tMisuite la déduction de C( tte première erreur, nous enseigne par aphorisme toute cette théorie liherticide :

Que le gouvernement populaire ou direct résulte essentiellement île V aliénation (jue chacun doit faire (le sa liherlé au prolil de tous ;

Que la srparation des pouvoirs est la première conflit io/i il' an (joavcrnement libre \

(Jue dans une Répuhlique hien constituée, aucune association ou réunitui particulière de citoyens ne peut ècTc soullerte, [Kirce (|u<' ce serait un Etat dans l'Mtal, un gouvernement dans le gouvernement;

Qu'autre chose est le souverain, autre chose le prince;

Que le premier n'exclut pas du tout le seccmd, en sorte que h» plus direct des Gouvernements peut très hien exister avec une monarchie héréditaire, comme (»n le voyait sous Louis-rhilij)pe, et connue certaines gens le vomiraient revoir ;

Que le souverain., c'ost-à-dire le peuple, être fictif, personne morale, conception pure de l'entendement, a pour représentant naturel et visible le prince, lequel vaut d'autant mieux qu'il est plus pn ;

Que le Gouvernement n'est point intime à la société, mais extérieur à elle ;

Que, d'après toutes ces considérations qui s'enchaînent dans Rousseau comme des théorèmes de géométrie, il n'a jamais existé de démocratie véritable, et qu'il n'en existera jamais, attendu que dans la démocratie, c'est le plus grand nombre qui doit voter la loi, exercer le pouvoir, tandis qu'il est contraire à Tordre naturel que le grand nombre gouverne, et le petit soit gouverné ; • Que le gouvernement direct est surtout impraticable dans un pays comme la Franco : parce qu'il faudrait avant toutes choses égaliser les fortunes, et que l'égalité des fortunes est impossible ;

Qu'au reste, et précisément à cause de l'impossibilité de tenir les conditions égales, le Gouvernement direct est de tous le plus instable, le plus périlleux, le plus fécond en catastrophes et en guerres civiles;

Que les anciennes démocraties, malgré leur petitesse et le secours puissant que leur prêtait l'esclavage, n'ayant pu se soutenir, ce serait en vain qu'on essayerait d'établir cette forme de Gouvernement parmi nous ;

Qu'elle est faite pour les dieux, non pour les hommes.

Après s'être de la sorte et longtemps moqué de ses lecteurs, après avoir fait, sous le litre décevant de Contrat social, le Code de la tyrannie capitaliste et

luercantile, le charlatan genevois conclut à la nécessité du prolétariat, à la subalternisation du travailleur, à la dictature et à Tinquisition,

C'est le privilège des gens de lettres, à ce qu'il paraît, que Tart du style leur tient lieu de raison et de moralité.

Jamais hoinine iravait réuni à un tel degré Torgueil de Tesprit, la sécheresse de l'âme, la bassesse des inclinations, la dépravation des habitudes^ l'ingratitude du cœur ; jamais l'éloquence des passions, l'ostentation de la sensibilité, l'effronterie du paradoxe n'excitèrent une telle fièvre d'engouement. Cest depuis Rousseau, et à son exemple, que s'est fondée parmi nous l'école, je veux dire l'industrie philanthropique et sentimentale, qui, en cultivant le plus parfait égoïsme, sait recueillir les honneurs de la charité et du «lévouement. Méfiez-vous de cette philosophie, de cette politique, de ce socialisme à la Rousseau. Sa philosophie est toute en phrases, et ne couvre que le vide; sa politique est pleine do domination ; quant à ses idées sur la société elles déguisent il peine leur profonde hypocrisie. Ceux qui lisent Rousseau et qui l'admirent peuvent être simplement dupes, et jr leur pardonne : quant à ceux qui le suivent et hî coj)ient, je les avertis de veiller à leur propre réputation. Le temps n'est pas loin où il suffira d'une citation de Rousseau pour rendre suspect un écrivain.

Disons, pour finir, à la honte du xviii® siècle et du notre, que le Contrat social, de Rousseau, chef-d'œuvre de jonglerie oratoire, a été admiré, porté aux nues, a été regardé comme la table des libertés publi-

ques; que constituants, girondins, jacobins, cordelicrs le prirent tous pour oracle; qu'il a servi de texte à la Constitution de 93, déclarée absurde par ses propres auteurs, et que c'est encore de ce livre que s'inspirent aujourd'hui les plus zélés réformateurs de la science politique et sociale. Le cadavre de l'auteur, que le peuple traînera à Montfaucon le jour où il aura compris le sens de ces mots : Liberté, Justice, Morale, Raison, Société, Ordre, repose glorieux et vénéré sous les catacombes du Panthéon, où n'entrera jamais un de ces honnêtes travailleurs qui nourrissent de leur sang leur pauvre famille, tandis que les profonds génies que Ton expose à leur adoration envoient^ dans leur rage lubrique, leurs bâtards à l'hôpital.

Toute aberration de la conscience publique porte avec soi sa peine. La vogue de Rousseau a coulé à la France plus d'or, plus de sang, plus de honte que le règne détesté des trois fameuses courtisanes, Colil- Ion I^^y Cotillon II, Cotillon III (la Châteauroux, la Pompadour et la Dubarrj ) ne lui en avaient fait répandre. Notre patrie, qui ne souffrit jamais que de l'induence des étrangers, doit à Rousseau les luttes sanglantes et les déceptions de 93.

Ainsi, tandis que la tradition révolutionnaire du XVI* siècle nous livrait comme antithèse de l'idée do Gouvernement celle de Contrat social, que le génie gaulois, si juridique, n'eût pas manqué d'approfondir, il suffisait de l'article d'un rhéteur pour nous distraire do la vraie route et faire ajourner l'interprétation. La négation gouvernementale, qui est un système de l'utopie de Morelly, qui jeta une lueur, aussitôt étouffée, à travers les manifestations sinis-

très des Enragés et Jes Béberlhtes ; qui sérail sortie (les doctrines de Hal>euf. si Babeuf avait su raisonner et déduire son propre principe : celte grande et décisive négation traversa, incomprise, tout le xviii® siècle.

Mais une idée ne peut périr : elle renaît toujours de sa contradictoire. Que Rousseau triomphe^ sa gloire dun moment \Vq\\ sera que plus délestée. En attendant la déduction théori(jue et pratique de Tldée contractuelle. rex{>érience complète du principe d'autorité s(»rvira d'éducation de Thumanité. De celte plénitude de l'évolution politi(]ue surgira, à la fin, l'hypothèse opposéi» ; le gouvernement, s*usant tout seul, enfanteia, comme son postulé historique, le socialisme.

Ce fui Saint-Simon qui. le pren)ier, dans un langage timide rt avec une conscience obscure encore, ressaisit la lilière.

(' L'espèce humaine, écrivait-il dès Tannée 1818, w a été appelée à vivre d'abord sous le régime gou- )) verneincntal et féodal;

» Elh» a été destinée à passer du régime gouverne- » mental ou militaire sous le régime administratif » ou industriel, après avoir fait suffisamment de pro- » grès dans les sciences politiques et dans Tindus- » trie ;

» Knlin elle a été soumise par son organisation à » essuyer une crise longue et violente, lors de son » passage du systèmt» militaire au système pacifique;

» l/épocpie actuelle est une époque de transition;

» La crise de transition a été commencée par la » prédication de Luther : depuis celte époque, la di-

» rection des esprits a été essentiellement critique et » révolutionnaire, »

Saint-Simon cite ensuite à Tappui de ses idées et comme ayant eu Tintuition plus ou moins vague de cette grande métamorphose, parmi les hommes d'Etat;, Sully, Colbert, Turgot, Necker, Villèle même ; parmi les philosophes, Bacon, Montesquieu, Condorcet, A. Comte, B. Constant, Cousin, A. de Laborde, Fievée, Dunoyer, etc.

Tout Saint-Simon est dans ces quelques lignes, écrites du style des prophètes, mais d'une digestion trop rude pour l'époque où elles furent écrites, d'un sens trop condensé pour les jeunes esprits qui s'attachèrent les premiers au noble novateur. On ne trouve là-dedans, remarquez- le bien, ni communauté des biens et des femmes, ni réhabilitation de la chair, ni androgyne, ni Père Suprême, ni Circulus, ni Triade. Rien de ce qui a été mis en vogue par les disciples n'appartient au maître : tout au contraire, c'est justement l'idée de Saint-Simon qu'ont méconnue les saint-simoniens.

Qu'a voulu dire Saint-Simon ?

Du moment où, d'une part, la philosophie succède à la foi et remplace l'ancienne notion de gouvernement par celle de contrat ; où, d'autre part, à la suite d'une Révolution qui abolit le régime féodal, la société demande à développer, harmoniser ses puissances économiques : de ce moment-là il devient inévitable que le gouvernement, nié en théorie, se détruise progressivement dans l'application. Kt quand Saint-Simon, pour désigner ce nouvel ordre de clioses, se conformant au vieux style, emploie le mot de

gouvernement accolé à répilliele {['administratif ou industriel, il est évident que ce mot acquiert sous sa plume une signification métaphorique ou plutôt analogique qui ne pouvait faire illusion qu'aux profanes. Comment se tromper sur la pensée de Saint-Simon, en lisant le passage plus explicite encore que je vais citer :

(c Si l'on observe la marche que suit Téducation M des individus^ on remarque, dans les écoles priy> maires, l'action de gouverner comme étant la plus » forte ; et dans les écoles d'un rang plus élevé, on » voit l'action de gouverner les enfants diminuer D toujours d'intensité, tandis que l'enseignement » joue un rôle de plus en plus important. Il en a été » de même pour réducation de la société. L'action » militaire, c'est-à-dire féodale (gouvernementale), » a dû être la plus forte à son origine ; elle a tou- » jours du décroître; tandis que l'action administra- )> tive a toujours dû acquérir de l'importance ; et le D pouvoir administratif doit nécessairement finir par » dominer le pouvoir militaire. »

A ces extraits de Saint-Simon, il faudrait joindre sa fanicuse Parabole, qui tomba, en 1819, comme une hache sur le monde officiel, et pour laquelle l'auteur fut traduit en cour d'assises le 20 février 1820 et acquitté. L'étendue de ce morceau, d'ailleurs trop connu, ne nous permet pas de le rapporter.

La négation de Saint Simon, comme l'on voit, n'est pas déduite de l'idée de contrat que Rousseau et ses sectateurs avaient depuis quatre-vingts ans corrompue et déshonorée; — elle découle d'une autre intuition, lout expérimentale et a ])osteriori, telle qu'elle

pouvait convenir à un observateur des faits. Ce que la théorie du contrat^ inspiration de la logique providentielle, aurait dès le temps de Jurieu fait entrevoir dans l'avenir de la société, à savoir la lin des gouvernements^ Saint-Simon, paraissant au plus fort de la mêlée parlementaire, le constate, lui, d*après la loi des évolutions de Thumanité. Ainsi la théorie du Droit et la philosophie de l'Histoire, comme deux jalons plantés l'un devant l'autre, conduisaient l'Esprit vers une Révolution inconnue : un pas de plus nous touchons à l'événement.

Tous les chemins vont à Rome, dit le proverbe. Toute investigation conduit aussi à la vérité.

Le xviii* siècle, je crois l'avoir surabondamment établi, s'il n'avait été dérouté par le républicanisme classique, rétrospectif et déclamatoire de Rousseau, serait arrivé, par le développement de l'idée de contrat, c'est-à-dire par la voie juridique, à la négation du gouvernement.

Cette négation, Saint-Simon l'a déduite de l'observation historique et de l'éducation de l'humanité.

Je l'ai conclue à mon tour, s'il m'est permis de me citer en ce moment où je représente seul la donnée révolutionnaire, de l'analyse des fonctions économiques et de la théorie du crédit et de l'échange. Je n'ai pas besoin, je pense, pour établir cette tierce aperceplion, de rappeler les divers ouvrages et articles où elle se trouve consignée ils ont, obtenu assez d'éclat.

Ainsi l'Idée, semence incorruptible, passe à travers les âges, illuminant de temps à autre l'homme dont la volonté est bonne jusqu'au jour où une intel-

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ligence que rien n'intimide, la recueille, la couve, piiis la lance coainie un météore sur les masses électrisées. L'idée de contrat, sortie de la Réforme en opposition à celle du gouvernement, a traversé le xvii* et le xviii® siècle, sans qu'aucun publiciste la relevât, sans qu'un seul révolutionnaire Taperçùt. Tout ce qu'il y eut de plus illustre dans T^glise, la philosophie, la politique», s'entendit au contraire pour la combattra. Rousseau, Sieyes, Robespierre, M.Guizot, toute cette école de parlementaires, ont été les portedrapeau de la réaction. Un homme, bien tard, averti par la dégradation du principe directeur, remet en lumière l'idée jeune et féconde : malheureusement le côté réaliste de sa doctrine trompe ses propres disciples ; ils ne voi<'nt pas que le producteur est la négation du gouvernant, que l'organisation est incompatible avec Tautorilé ; et pendant trente ans encore on perd de vue la formule. Enfin, elle s'empare de Topinion à force de cris et de scandale ; mais alors, O vanas hominum mentes^ ô pectora cœca ! les réactions déterminent les révolutions ! L'idée anarchiquo ' est à peine implantée dans le sol populaire qu'il se trouve aussitôt de soi-disant conservateurs pour l'arroser de Irurs calomnies, l'(»ngraisser de leurs violences, la chaulfer sous 1rs vitraux de leur haine, lui prêter l'appui d«î leurs slupides réactions. Elle a levé aujuunriiui, grâce à eux, Tidée antigouverneim^ntale, l'idée du travail, l'idée du contrat ; elle croît, die monte, elle saisit de ses vrilles les sociétés ouvrières, et bientôt, conunr la petite graine de l'Evangile, elle formera un arbre immense, qui de ses ram«»aux couvrira toute la terre.

La souveraineté delà Raison ayant été substituée à celle de la Révélation ;

La notion du contrat cédant à celle de gouvernement ;

L'évolution historique conduisant fatalement l'humanité à une pratique nouvelle ;

La critique économique constatant déjà que, sous ce nouveau régime, l'institution politique doit perdre l'organisme industriel :

Concluons sans crainte que la formule révolutionnaire ne peut plus être ni Législation directe^ ni Gouvernement direct, ni Gouvernement simplifié] elle est : Plus de Gouvernement.

Ni monarchie, ni aristocratie, ni même démocratie, en tant que ce troisième terme impliquerait un gouvernement quelconque, agissant au nom du peuple, en se disant peuple. Point d'autorité, point de gouvernement, même populaire : la Révolution est là.

Législation directe, gouvernement direct, gouvernement simplifié, vieux mensonges qu'on essaierait en vain de rajeunir. Direct ou indirect, simple ou composé, le gouvernement du peuple sera toujours l'escamotage du peuple. C'est toujours Thomme qui commande à l'homme, la fiction qui fait violence à la liberté; la force brutale qui tranche les questions à la place de la justice qui seule peut le résoudre ; l'ambition perverse qui se fait un marchepied du dévouement et de la crédulité.

Non, l'antique serpent ne prévaudra pas ; en enfi • lant cette question du gouvernement direct, il s'est lui-même étranglé. A présent que nous possédons, dans une même antithèse, Tidée politique et l'idée

économique^ la production et le gouvernement ; que nous pouvons les déduire parallèlement Tun à l'autre, les éprouver, les comparer : la réaction du néojacobinisme n*est plus à craindre. Ceux que le schisme de Robespierre fascinait encore seront encore demain les orthodoxes de la Révolution.

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