CHAPITRE XI
De la possibilité pour le chrétien do se passer du pape. — L'inclination secrète du pays. — Nous pn^nons pour devise à la fois la libellé et Vordre! — La pensée et l'action doivent être dans le Gouvernement. — Les socialistes sont opposés aux politiques. — La politique n'est que fantaisie. — Epoques parallèles de l'histoire de Franco. — La Constitution, en orfjanisant les pouvoirs, a organisé la discorde. — Harangue :\ l'Assemblée nationale. — La tactique de l'arbitraire. — La politique l'a voulu : il faut voter.
Voulez-vous maintenant que je vous dise la raison de tout ceci, ce qui fait qu'en ce moment nous éprouvons un si grand besoin de nous donner un roi?
Je vais vous satisfaire mais, auparavant, laissezmoi vous conter un aj)ologue :
Sur la fin du Moyen-Age, il parut un livre, un livre étrange, écrit en lalin, ayant pour titre De auferibilitale papx, c'est-à-dire de la possibilité pour les cbrétiens de se passer du pape.
Dans cet écrit, consciencieux, impartial, savant, fort de logique et d'autorités, Tauteur, se plaçant au
point do vue de certains sectaires, examinait ce qu'il adviendrait de l'Eglise romaine, du catholicisme tout entier, et, par suite, de la religion elle-même, si comme le voulait Jean Huss et les autres, on supprimait le pape.
Et il pouvait, et il arrivait à cette conclusion, qui est le fond de toute lu controverse que soutint plus tard le grand Bossuet contre les Eglises protestantes :
Que, si Tautorité du pape était ébranlée, TEglise de Home., dont le pape est Tévéque particulier, perdrait immédiatement sa primauté entre les Eglises;
Qu'alors le catholicisme, manquant de centre visible et d'unité, ne serait plus qu'un assemblage d'Eglises indépendantes, égales en autorité et juridiction ;
Qu'aucune de ces Eglises ne pouvant être jugée, remontrée ni condamnée par les autres, la foi perdrait son caractère d'universitalité, et de chose nécessaire et universtîllc. deviendrait chose individuelle et locale:
Quo, par le mouvement incessant et la curiosité indiscrète <le l'esprit humain, la foi chrétienne, n'ayant plus ni gouvernement ni paradigme traditionnel, serait livrée au changement, à l'instabilité, aux innovations, et conséquemment tendrait à une inévitable dissolution :
Que le lien ecclésiastique venant à se rompre, et l(»s esprits n'ayant plus de guide, le dogme chrétien, parcourant toute la chaîne des hérésies, aboutirait, par une insensible dégradation, au déisme;
Que le «léisme conduisait fatalement au panthéisme ;
Que le panthéisme n'était qu'une étape sur la route de l'athéisme :
Que rathéisme se résolvait dans le pyrrhonîsme, et finalement le pyrrhonisrae dans le nihilisme, dans la négation de Dieu, de l'homme et de l'univers !
En sorte que, suivant le raisonnement de ce théologien, de la reconnaissance du pape et de ses san* daleS; dépendait l'existence, non seulement du catholicisme, non seulement encore de la foi chrétienne, mais de la religion naturelle, mais de la raison et de la philosophie.
Si hien enfin, qu'entre la croyance à Tinfaillibilité du pape et le pyrrhonisme le plus absolu, le plus absurde, il n'y avait pas de moyen terme où la raison put s'établir; qu'il fallait choisir entre l'un ou Tautre, à peine de rester dans le libertinage, c'est-à-dire de n'être qu'un mauvais plaisant et un raisonneur de mauvaise foi.
Et, chose singulière, l'événement a justifié la prévision de ce théologien. Partout où l'fîsprit s'est insurgé contre le pape, soit au nom de l'autorité spirituelle locale, comme ont fait, en France, les gallicans; soit au nom du libre examen comme il est arrivé pour les protestants; soit par une distinction entre le fait et le droit, comme le voulaient les jansénistes, on a vu la foi catholique et chrétienne se résoudre peu à peu à un pur déisme; et, comme le déisme n'est, comme toutes les opinions de juste-milieu, qu'une hypocrisie, l'immense majorité des nations a été plongée tout à coup dans l'indifférence et le libertinage. 11 n'y a pas un ministre de la confession d'Augsbourg qui reconnaisse la divinité du Christ : demandez à M. Athanase Coquerel; — il n'y en a pas un qui ait le courage de se déclarer pyrrhonien.
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C'est la nit-me chose pour les catholiques. On parle de religion, on invoque le Christ, on prie Dieu, on se recommande à rElernel. on espère en l'Etre suprême. l!y[»ocrisie î hypocrisie! nous ne croyons plus à rien; nous n'avouons que notre fantaisie et notre bon plaisir ; il n'y a pas plus de foi que de bonne foi, ni en deçà du Rhin, ni au delà.
Kl ce «|ui est vrai en Eumpe du pape, est vrai en Asie ihi irrand lama, vrai du inuphti, vrai de tout sac^-rJuc»* et de toute relisrion. Partout où vous supprimez l'autorité visible, vous anéantissez la foi : et, la Un aiiraiitie. ou vous arrivez au néant, ou vous errez rarbilraire. le libertinage.
ilfjM'inlaiit comme il répugne également à la raison fit* »*e précipiter ilans le tloute absolu, ou d'admettre riiilaillihililé Ju pape, et que d'autre part Texpérieinr *•[ la logique ont liémontrc des millions de fois qu'jiilP' cos extrêmes il n'est point Je parti honorable, «le >lah()ii pijssiblf. «pie c'est là une vérité passée en fnrr«' «le cliosr jugée, b* premier dogme de toute pliiloM>pliit' . l*urc«' a été de chercher, hors de cette ligne falalt*. un point solide où put s'accrocher la raison.
Kt voici ce que. Ton a découvert.
i}n >'{->[ aperçu que celle falalilé logique, qui conduit in\ inriblfMnenl la raison à l'esclavage par la supcrsliljnM; on an suicide par \r doute, avait sa cause dans une nMlaine maladie ou hallucination delà pen- .séc. connue dans l'école sons le nom d*o>TOLOGiE. l/onlolo^"ir, voilà ce (|ni faisait le désespoir des pauvres cluéliens autant que des libres-penseurs : c'était le canclieniar rie la raison el des sociétés. Qu'est-ce, me din'Z-vous, que l'onloloiiie?
L'ontologie est cette hypothèse que personne ne s'était avisé de contester jusque-là^ tant elle semble naturelle ! et qui consiste^ à affirmer la distinction substantielle de la matière et de Tesprit. Je n'ai nulle envie, croyez-le bien, de vous embourber dans cette ornière métaphysique; j'en ai déjà trop dit pour un pamphlet. Je répète seulement, et j'en atteste l'expérience des quatre derniers siècles, et le libertinage . du nôtre, que pour quiconque croit à l'ontologie, pour quiconque admet la réalité, soit de la matière, soit de l'esprit, soit de ces deux natures ensemble, mais séparées pour celui-là, point de milieu : ou bien il est le serviteur du pape, ou il est le disciple do Pyrrhon.
Pour ceux, au contraire, qui ne reconnaissent point l'autorité de l'ontologie, qui considèrent la matière , et l'esprit, non plus comme des substances réelles, mais comme les deux faces générales de I'etre ; pour ceux-là, dis-je, l'aifranchissement est complet. Us n'ont plus rien à redouter ni des indulgences du pape, ni des séductions de Méphistophélès. Leur dialectique établie sur un terrain solide, marche sans broncher à la construction de la science humaine, à l'intelligence de la religion et du progrès.
Dans un autre ordre d'idées, celui dont nous nous occupons aujourd'hui, il arrive quelque chose de tout à fait semblable.
Depuis quatorze siècles, la France s'est posée la question de auferibilitate régis, — s'il est possible de se passer de roi? sans avoir pu jusqu'à présent la résoudre.
L'inclination secrète du pays, l'indocilité du carac-
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tère national pousse sans cesse les esprits vers la démocratie; Texpérience et la théorie les ramènent continuellement au despotisme^ à Tautorité d'un seul. Il est démontré, pour quiconque y a voulu voir, qu'entre le bon plaisir monarchique et l'anarchie universelle, deux extrêmes également inadmissibles il n'y a pas de position tenable; ceux qui l'ont cru ont été frappés du sobriquet de doctrinaires; ils ont perdu déjà une fois la République, et trois ou quatre fois la monarchie.
Ainsi, d'une part, nous ne cessons de démolir la royauté ; de l'autre, Tanarchie, dernier terme de la démocratie, nous fait horreur. La monarchie en France est impossible; la république impossible; tous les termes mitoyens impossibles; nous ne pouvons ni vivre ni mourir, et comme pour attester notre indélébile contradiction, nous prenons pour devise à la fois la liber ti' et Y ordre! — Sortez de là ! ! !
Cest une pauvre philosophie que d'accuser tour à tour des oscillations révolutionnaires de notre malheureux pays, tantôt la sottise, tantôt le machiavélisme des princes, ou la corruption des ministres. comme de s'en prendre à la violence des passions démocraticjues et à la division des démagogues. C'est toujours alléguer le fait en explication du fait, prouver la révolution par la révolution. Ce qui amène la tyrannie et la mauvaise foi du monarque, c'est Timpossibilité organique du système; ce qui produit Tanarchie des démocrates, ce qui fait qu'en ce moment menu; le peuple français, républicain de cœur et d'esprit, va nommer, en jurant et maugréant, un président de la République, et recommencer la restaura-
lion do la royauté, c'est encore la même impossibilité. Pourrions-nous donc, une fois^ sortir de cette alternative fatale, bien autrement intéressante pour le peuple que la querelle des papistes et des protestants ?
Je connais votre impatience, ami lecteur, et je ne veux pas vous faire attendre.
Ce qui produit la situation fâcheuse où nous sommes en ce moment, après y être tombés déjà tant de fois, c'est une certaine maladie de Topinion, connue dès la haute antiquité, et qu'Àristote, grand philosophe, grand historien, grand naturaliste, a nommée