‹ Napoléon III: manuscrits inéditsChapitre 19 sur 44 · Cî". î.(t hi'i •Allt'njl{ .yOrilt''. \i. il · texte numérisé non relu

Cî". î.(t hi'i •Allt'njl{ .yOrilt''. \i. il

D'autres, alTcclant un air hippocratiqucs accusent le socialisme. C'est le socialisme, assurent-ils, qui a perdu la démocratie. I^e peuple, de lui-mèine, était plein de bon sens, pur, vertueux, dévoué. Mais son âme a été matérialisée par les prédicants du socialisme, son cœur désintéressé de la chose publique, détourné de l'action. C'est par l'influence de ces idées léthifères qu'il a pu se tromper sur la signilicationdu coup d'Ktat, battre des mains à la violation de l'Assemblée, à l'arrestation des généraux. On lui avait appris à mépriser ses représentants : il a manqué à leur appel, et dans le guet-apens du 2 décembre, il n'a vu que le rétablissement de son droit, le suffrage universel.

Le citoyen Mazzini, T archange de la démocratie, s'est fait l'éditeur de cette opinion.

Voici encore, sur h' même événement d'autres variantes :

C'est la gauche qui a assuré le succès du coup d'Etat, en votant, le 17 novembre, contre la proposition des questeurs.

C'est la presse de l'Elysée qui a effrayé de ses récits la bourgeoisie, et retenu son indignation.

C'est l'armée, féroce et vénale, dont l'attitude a désespéré le patriotisme des citoyens.

C'est ceci, c'est cela!..

Toujours les grands événements expliqués par les petites causes !

Aussi l'étranger, prenant acte de ces misérables défaites, ne comprenant point qu'une masse de 30 millions d'hommes se laisse, en un même jour, mystifier et museler, siffle sur notre nation, et à son tour

la prt»cldme Jt;eliue. Ceux qui ne nous connaissent point, qui ne savent Je quelle révolution la France est en travail, «.«u-qui. ayant entendu vaguement parler Je «.-etle rûvolution, la jugent aussi absurJe que nos conservateurs, jettent le sarcasme à cette race, élue trutre tuutt'S, et la vuuent à l'opprobre. L'Anglais, déguisant mal sa joie, dévorant d'avance notre territoire, rouirit de notre aventure ; rAméricain, avec >on insolence d'affranchi, crache sur notre nom; TAlleniand métaphysique., le Hongrois féodal. l'Italien bigot; l'un après l'autre, nous clouent au pilori. Tandis que le Saint-Père nous fait baiser ses mules^ voici le prophète Mazzini qui nous présente l'éponge de fiel, et prononce sur nous le Conswnmatum est! Quel triomphe, dans toute TEurope, pour l'envie! et quelle le«;on à la postérité! La France de 1848, la fille de \yl et de 1830, eh bien! cette France émancipatrice. un moment adultère, met au monde le socialisme; et tout aussitôt elle trahit les nationalités, elle assassine les républiques, s'agenouille devant le cadavre de la papauté, end)rasse le fantôme de la tyrannie, et meurt !..

Oh! si j<' n'avais qu'à répondre à des pédants ignares! s'il ne s'agissait pour moi que de flageller une fois de plus ces mystagogues, sycophantes des révolutions qu'ils n'ont pas prévues et qui les dopassent!.. — Mais un devoir plus sérieux me commande. H faut justifier ma nation devant l'histoire, lui ôter ce poids d'infamie, dont ses rivales espèrent l'écraser. Un seul jour de remords pour la France t c'est cent mille fois plus que la passion de Tllomme- Dieu... Oublions donc tous, s'il se peut, nos griefs;

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raisonnons do sang-froid, repassons les faits et les causes. Que Thistoire, nous montrant dans nos erreurs les causes de nos défaites, nous apprenne enlîn à les réparer. Qu'au feu de Tadversité disparaissent parmi nous les partis et les sectes; (|ue l'intulérance soit flétrie, qu'on n'estime plus que la liberté !

Le 2i février [HiS, une poignée de républicains, franciiissant les limites de la protestation bourgeoise, renverse le trône et dit au peuple : Sois libre !

C'était bardi, cela aurait été sublime, si, avec moins de modération et d'bonnéteté, je le ferai voir tout à riieure, avec moins d'égards pour les préjugés du paysj avec moins de religion démocratique, les auteurs de ce coup de main, tenant plus de compte de leur position (jue de leur principe, avaient voulu profiter de leur succès pour engrener la Révolution. Qu'ils sacbenl tous, néanmoins, qu'en rappelant ici leur timidité, je ne leur en fais aucun reprocbe, et puissent-ils eux-mêmes n'en éprouver pas plus que moi de regret ! Au lieu de présumer, comme d'autres, la volonté nationale, ils ont préféré l'attendre; leur premier acte a été démettre on pratique la tbéorie qu'ils venaient de faire triompber, au risque d'en perdre bientôt, par l'incapacité de la nmltitude, tout le fruit : aucun blâme ne peut les frapper. Et si, en présence des faits qui ont suivi, on se prend à regretter, par moments, que des cbefs populaires aient poussé aussi loin la foi politique, ces mêmes faits, nécessaires d'ailleurs à l'éducation nationale, ne font que relever davantage leur vertu.

Que signifiait cependant dans la boucbe des boni-

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mes de février cette parole si vaste, adressée au peuple, Sois libre? Quelles étaient les chaînes que nous avions à rompre, le joug qu'il fallait briser, Toppression dont nous devions disperser les ressorts? sur quoi portait enfin cette eiïusion de liberté qu'on annonçait?

Car toute révolution est, par essence, négative : nous verrons même qu'elle ne peut ni ne doit être jamais (|ue cela. Celle de 8î), dans ce qu'elle a eu de décisif, de réel et d'acquis, n'a pas été autre. Y avaitil donc pour nous matière à négation, en février ? restait-il quelque chose à abolir, ou bien n'avionsnous ([u'à améliorer ? Dans le premier cas, pourquoi cette abstention du Gouvernement provisoire? dans le second, pourquoi avoir chassé Louis-Philippe, et que signifiait la République? Ou les chefs de la démocratie trahissaient, en gardant le staiu qiio, leur mandat ; ou bien ils avaient agi sans mandat, et il ne fallait voir en eux que des usurpateurs : impossible, co semble, d'échapper à ce dilemme.

C'est ici que commence le martyre des fondateurs de la République : car, comment supposer qu'ils aient ignoré le but de leur entreprise ? Mais ils n'ont pas osé, ils ne pouvaient pas oser!.. Delà, l'appel au peuple, et ses tristes résultats.

11 existait en Franco, au 21 février :

1^ Un c/^r^(? organisé, comprenant environ 30,000 prêtres et autant d'individus des deux sexes répartis dans des maisons religieuses: disposant de 300 millions do propriétés, sans compter les églises, biens curiaux, le casuel, le produit des dispenses, indul-

gences, collectes, etc.; organe, présumé indispensable, de la morale publique et privée, exerçant à ce titre sur tout le pays une influence occulte, d'autant plus redoutable par cette raison, et en bien des cas irrésistible.

2" Une armée de 400,000 hommes, disciplinée, dépaysée, sans relation avec les gardes nationales, qu*on lui apprenait à mépriser, et à la dévotion entière du pouvoir, seul jugé capable de garder le pays et de le défendre.

3® Une centralisation administrative, maîtresse do la police, de l'instruction publique, des travaux publics, de l'impôt, de la douane, des domaines; occupant au delà de oOO,00() fonctionnaires, salariés des communes ou de TËtat ; tenant dans sa dépendance directe ou indirecte, toute propriété, toute industrie, tout art mécanique ou libéral; ayant partout la haute main sur les personnes et sur les choses; gouvernant tout et ne laissant aux contribuables que la peine de produire et de payer Timpôt.

4^ Une magistrature fortement hiérarchisée, étendant à son tour, sur les rapports sociaux et les intérêts privés, son inévitable arbitrage : Cour de cassalion. Cour d'appel, Tribunaux de première instance et de Commerce, Justice de paix. Conseils de prud'hommes, etc. ; le tout en parfaite intelligence avec l'Eglise, l'administration, la police et l'armée.

5® Cet immense organisme, servant à la fois de moteur et d'instrument à l'action collective, attirant sans cesse à lui la force et la richesse du pays, trois grands partis s'en disputaient la direction, et jaloux de procurer le bonheur de la patrie, troublaient, dé-

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chiraicnl son stMn Je leur ardente compétilion. C'étaient : le parti légitimiste, représentant la branche ainéi» (le Bourbon, et jusqu'à certain point Tancien régime: le parti orléaniste, représentant les idées cinistitulionnelles ; le parti républicain. Ces trois partis se subdivisaient à leur tour en plusieurs nuances : en dehors, le parti honaj)artiste, qui allait reparaître, enfin le parti socialiste, qui devait attirer sur lui la malédiction <le tous les autres.

0" Uiiîiîit îi la NATION, parfaitement homogène au point de vue juridique, elle se divisait, sous le rapport désintérêts, en trois catégories principales, que nous essaviM'ons, comme suit, de définir :

La Ihninjcoisiv. Je range dans celte classe tout ce qui vil des capitaux, de la rente des propriétés, du privih'^i^r des offices, de la dignité des emplois et sinécures, plutôt ijue du produit effectif du travail. La bourticoisie moderne, ainsi entendue, forme une espece daristijcratie cajiitaliste et foncière, analogue, pour la force numérique et la nature de son patronaire, à l'ancieniu' noblesse; disposant presque souverainrmtMit do la banque, des cbeuïins do fer, des mines, dt's assurances, des transports, de la grande indiislrio, du haut connuerct», et ayant pour base d'opérations un<' (b»ttr publique, hypothécaire, chirograplii(|ue el çonnnandilaire, de 2{) à 2*) milliards.

La Clause mo(/enne. Klle se compose des entrepreneurs, patrons, bouli(|uiers, fabricants, cultivateurs, savants, artistes, elc, vivant, comme les prolétaires, e.t à la diirérencf' des hourgeois, beaucoup plus de leur|>roduit personnel que de celui de leurs capitaux, privilèges et propriétés, mais se distinguant du pro-

létariat, on ce quHs travaillent, comme on dit vnlgairemcnt, à leur compte, qu'ils ont la responsabilité des pertes de leur état comme la jouissance exclusive des bénéfices, tandis que le prolétaire travaille J^ gage et moyennant salaire.

Enfin, la Classe ouvrière ou Prolétariat. C*ost elle qui, vivant comme la précédente, plus de son travail et de ses services que de ses capitaux, ne possède aucune initiative industrielle, et mérite à tous égards la qualification de mercenaire ou salariée. Quelques individus de cette classe, par leur talent et leur capacité, s'élèvent à une condition d'aisance à laquelle souvent ne parviennent pas les entrepreneurs et patentés; de même que, parmi ces derniers, quelquesuns obtiennent des bénéfices (jui dépassent de beaucoup le revenu moyen des bourgeois. Mais ces inégalités, tout individuelles., et qu'on pourrait considérer presque comme des anomalies, n'alFectent point les masses ; et comme la classe moyenne, comj)Oséo en général des producteurs les plus habiles et les plus énergiques, demeure fort au-dessous pour la sécurité et les garanties, de la classe bourgeoise; do même le prolétariat se compose d'une multitude pauvre, sinon misérable ; n'ayant toute sa vie du bien-être que le rêve ; connaissant en beaucoup do lieux, Tusagedu blé, du pain et de la viande ; chaussé de sabots, vêtu en toute saison de coton et de toile, et dont un grand nombre ne sait pas lire. Les économistes ont peint, en traits émouvants, la misère du prolétariat; ils ont prouvé jusqu'à l'évidence, que dans cette misère était la cause de l'affaiblissement de la moralité publique et la dégradation de la race.

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La Franco est le pays Jo TEuropc où se trouve lo plus grand écart entre la civilisation et la barbarie, où la moyenne irinstruction est la plus faible. Tandis que Paris, cenlre du luxe et des lumières, passe à juste titre pour la capitale du globe, il est dans les départemcnls une foule de localités où lo peuple, à peine aUVancbi de la glèbe, et déjà corrompu par le salariat, semble avoir rétrogradé sur le moyen-âge.

Le pays compte au delà de 3(> millions d*habitants. Son produit annuel est d'environ 9 milliards, dont un tiers sert à payer les frais de TEtat, églises et autres fondations appelées improductives ou parasites : un autre quart appartient à titre d'intérêt, rente, loyer, dividende, agio, commission, bénéfice, etc., aux propriétaires, capitalistes et entrepreneurs; ce qui laisse pour la classe travailleuse, en y comprenant ceux de la classe moyenne qui ne réalisent pas de bj'nélices, vi c'est le grand nombre, un revenu ou salaire qu'on peut évaluer à il centimes par tète et par jour, et qui dans les cas extrêmes est audessous de 13.

Telles étaient les choses au 2i février, et tel était leur rapport : bornons-nous à constater à quel résultat, en l'absence d'idées positives, il avait conduit nos lioniines d'Ktat.

Tout*» la force de cette nation, abstraction faite du territoire et des habitants, ce qui constitue son importance connue organe politique et fonction dans rhuuianité, lui vient donc uniquement de sa féoilalité gouvernementale et bourgeoise. Le peuple, la masse servile, exploitée mais non organisée, est sans valeur politique. Son rôle est, à peu do chose près.

celui Je Tesclave chez les anciens. Supposez pour un instant la hiérarchie, qui le contient et le met en œuvre, détruite : le pouvoir anéanti, dans son personnel et ses emplois ; la bourgeoisie exterminée, ses richesses partagi^es; supposez cette multitude, indigente et illettrée, barbare si l'on veut, mais non pas vfle, devenue maîtresse par un coup de baguette révolutionnaire, passant le niveau sur l'Eglise et sur l'Etat, et réalisant à sa manière la pandiole de Saint- Simon, comme elle aurait très bien pu s'en donner h* plaisir après le 2i février : aussitôt et jusqu'à nouvelle réorganisation, la France, dépouillée, comme Samson parlJalila,de sa chevelure, n'est plus (pi'une masse inerte, à Tétat chaoliqne : il v a bien une malière sr)cial(», il n'y a plus de société.

Ainsi, le peujde franijais. dans ses masses profondes, avec la centralisation (|ui l'enserre, le clergé (|ui le prêche, l'armée qui le surveille, l'ordre judiciaire qui le menace, les partis f|ui le tiraillent, la féodalité capitaliste et mercantile qui le possède, n.»sscmble à un criminel jeté au bagne, gardé à vue nuit et jour, avec cotte de mailles, <'amisolt^ de force, chaîne, carcan, une botte de paille pour lit, du pain noir et de l'eau pour toute nourriture. <)ù et ipiand voit-on une population mieux garrottée, .serrer, gênée, mise à une diète [dus sévère ! Les Américains qui n'ont ni clergé, ni poli<'e, ni centralisation, ni armée; (|ui n'ont point de gouverm^ment. dans le sens que l'ancien moiule attache à ce terme : qui ne savent cpie fiire de leur bétail, de leurs farines et de leurs terres, [)arlent Ak\ nous fort à l'aise! >ous[)ortons dej)nis des siècles un poids qui, en moirs d'une

génération, aurait écrasé loiitc autre race ; et telle est notre misère, que si on nous ùte ce poids nous cessons île vivre, si on nous le conserve nous ne pouvons pas exister. Voilà ce cpi'a fait de nous la politique, la raison d*Etat !..

Certes jamais occasion plus belle ne s'offrit à des révolutionnaires. Tout le monde, la bourgeoisie ellemême, lesentail. 11 répugne que la société ne soit autre chose que l'inniiolation systématique du grand nombre au* plus petit, quand ce grand nombre se compose d'individus de même sang, doués d'aptitudes iilenliques, capables enfin de tenir à leur tour, par l'instruction et le travail, aussi savants, aussi artistes, aussi puissants inventeurs, aussi grands capitalistes, aussi profonds hommes d*Etat que leurs cousins de la classe gouvernante bourgeoise.

Je n'ai nulle envie de rallumer dosdiscordes éteintes. Je sais que je n'écris point un article du Représvnfant du peuple, qu'il n'y a plus de multitude qui mo lise, et que je remuerais en vain ce foyer qui nest que cendre. La classe la plus nombreuse et la plus pauvre, celte grande armée du suffrage universel, (pic nous avons essayé d'affranchir par sa propre initiative, a donné par deux fois, au 10 décembre 1848 (ît au 2i) décembre 1831, une» réponse toile que la comportait l'état de son àme, la poésie de ses souvenirs et la naïveté de ses sentiments. Le peuple français, pour quelque temps encore, entend qu'on le gouverne, il ne m'en coûte rien de l'avouer, et il cherche un homme fort ! 11 a dévolu sa souveraînetô au nom qui lui représentait la force : quelle idée d'avoir voulu faire de cet enfant, un souverain I

quelle fiction dans la série déjà si longue de nos ficlions!.. Je n'appellerai pas de ce plébiscite, qui me met à l'aise, et je n'entends en aucune façon infirmer le vote du 20 décembre. Le peuple, si ce n'est par raison, au moins par instinct, sait ce qu'il fait ; seulement ce qu'il sait n'est pas à la hauteur de ce que nous, les gens de la classe moyenne et les bourgeois, nous savons. Ce ne sont pas les actes du peuple, parfaitement authentiques, quoi qu'on dise, et trop faciles à prévoir, que je discute. Je me demande : Comment, au 24 février, les chefs de la démocratie ont-ils résigné leurs pouvoirs entre les mains d'un pareil peuple; et comment celui-ci, à son tour, a-t-il trompé les espérances des démocrates ?

i;iiAi'HitK XIV

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