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ANNALES DE LA LIBERTÉ, EN FRANGE

DU 24 JANVIER i'H^.) AU 2i FÉVRIER 1848.

[IH^J, — ::3 janvier- 4 mai. — Convocation des Etats-Généraux, rédaction des caliiers. La nation, appelée à la vie politique, fait pour la première fois acte de volonté, exprime ses intentions et nomme ses représentants.

20 juin. — Serment du Jeu de Paume : l'Assemblée des

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représentants se déclare souveraine et supérieure à la prérogative royale.

li juillet. — Le peuple appuie ses représentants ; la royauté est subalternisée ; les gardes nationales se fédéra' Usent,

1790. — 14 juillet. — Grande fédération; le roi prête serment à la nation; la nation jure par la Révolution.

1791. — 14 juillet. — Nouvelle fédération. La nation pardonne au roi; Elle commande. Il exécute.

1792 — 10 août. — La royauté, ne pouvant supporter sa condition inférieure, conspire contre la souveraineté nationale. Elle est vaincue : la nation se forme en Convention pour fonder une République.

1793. — 31 mai — 2 juin. — Réaction de l'idée d'autorité contre Tidée de liberté. La raison d'Etat, sous le nom de Républiqne une et indivisible, triomphe de la raison du Pays accusé de fédéralisme. Le peuple appuie l'unité : la nation est remise sous le joug par les Jacobins. Commencement de la Terreur.

Ici finit la période de la liberté, inaugurée par la convocation des Etats-Généraux.

179 i. — 24 février-5 avril. — Elimination des Hébertistes et Dontonistes par la faction de Robespierre. Le pouvoir se concentre de plus en plus.

27-28 juillet (9 thermidor). — Le pouvoir incline à la dictature d'un seul. Révolution de palais où Robespierre est vaincu par ses collègues du comité de Salut public. D'abord, la population n'ose s'y fier, et le triomphe de la Convention parait douteux, tant le triumvir avait su éteindre la faculté politique dans les masses. Peu à peu les Parisiens se prononcent; Robespierre est guillotiné, et le pays, échappé de cette tyrannie, retombe sous celle des thermidoriens.

1795. — 1®"^ avril-20 mai, (12 germinal-l®"^ prairial). — Insurrection du peuple de Paris contre les réacteurs de thermidor. Comprimée par l'autorité conventionnelle.

5 octobre (13 vendémiaire). — La désaffection est au corn-

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ble. Si le^ «^leotion? «leineiirent libre?, les royalistes seront nommée en niajorilé. et oe sera f:iil «ie la République. Une loi, «iite «lu 13 fructidor, orlonne donc que les deux tiers des représentants seront choisi*^ parmi les membres de la Convention. Révolte des sections : écrasée par Bonaparte.

ITC'T. — 4 septembre US fructidor. » — De nouvelles élections amènent une majorité royaliste. Coup d'Etat du Directoire, appuyé par l'année et les jacobins. La constitution est violée, la représentation mutilée, et la République immolée pour la seconde fois par ses défenseurs.

171*1*. — 9 novembre i^l8 brumaire». — Révolution de palais au profit de Bonaparte. La nation, qui n'a pas été consultée, se tait ou applaudit.

1814. — Avril. — Révolution de palais au profit des Bourbons revenus :\ la suite de l'étranger. La nation salue ses princes, qu'elle ne connaissait plus.

1815. — Mars. — Conspiration militaire et révolution de palais. Une partie de la nation bat des mains au retour de l'Empereur.

Juillet. — Deuxième restauration des Bourbons par la faveur de l'étranger L'autre partie de la nation, qui avait gardé le silence pendant les cent jours, prend sa revanche d'applaudissements, et les proscriptions commencent.

183U. — Juillet. — Un conflit s'élève entre lès grands pouvoirs de l'Etat; le peuple de Paris appuie les 221; le maréchal Marmont retire les troupes. Révolution de palais au profil de Louis-Philippe.

1832-183-k — Emeutes républicaines et carlistes: vaincues par le gouvernement.

1839. — Coalition parlementaire : une société secrète essaye de profiter de la circonstance pour appeler le peuple aux armes. La couronne cède : révolution ministérielle.

1848. — 22-24 février. — Conflit entre le ministère et Topposition, soutenue par la garde nationale. Louis-Philippe s'enfuit, laissant la place aux républicains.

Non, ceux qu'a surpris l'ail itude de la France au 2 décembre 1851 ne connaissent pas son histoire. Us

n'en ont retenu que les grandes dates parlementaires et militaires, prenant, les trois quarts du temps, Taction du pouvoir et des partis pour celle de la nation.

La France, qu'on le sache une fois, depuis le commencement du siècle, n'a pas eu cinq années d'existence nationale. Elle a vécu de sa propre vie, du 2i janvier 1789, date de la convocation des Etats-généraux, jusqu'au 31 mai 1793, date de l'expulsion des Girondins. Pendant cette courte évolution, on voit le pays se subordonner le pouvoir, le diviser, le déduire ; les libertés locales et individuelles se former ; et si la situation est loin encore d'être heureuse, l'esprit et la volonté surgissent de partout dans le corps social. Après le 31 mai, le rapport est interverti : le pouvoir, comme sous les rois, se subordonne au pays; la nation n'est plus qu'une partie intégrante de l'Etat ; le contenant est compris dans le contenu. On reconnaît, dans la centralisation préconisée par les Jacobins, l'influence de l'instinct populaire, plus facilement saisi de la notion simple du pouvoir que de ridée compliquée du contrat social. La faculté politique s'absorbant de plus en plus dans les agents supérieurs, de l'autorité, les citoyens perdent une à une toutes leurs libertés, et ne conservent pas même la sécurité de leurs correspondances. La société a disparu : c'est un domaine, avec ses régisseurs, ses employés et ses fermiers.

Certes, on ne peut nier que les divers gouvernements qui se sont succédé en France après la mort de Louis XVI, n'en aient parfois tiré de grandes choses: que, soit par leur initiative, soit par leur réaction, ils

n'en aient fait jaillir de vives étincelles. Mais tout cela^ encore une fois, est histoire d*Etat ; ce n'est pas l'histoire du peuple. Or, si le mot de démocratie signifie quelque chose, si c'est par elle et pour elle qu'avait eu lieu la révolution de février, c'était le cas, en i8i8, do mettre fin à une anomalie monstrueuse, et, si 1*00 osait aller jusqu'à Vanarchie, qui, comme tout principe, indique plutôt un idéal qu'une réalité, on ne pouvait du moins se refuser à une signification générale de l'institut politique.

Le peuple était-il donc déclaré hors de tutelle, et sut ji(ris?Lti centralisation, ce vaste champ d'orgueil, devait être immédiatement attaquée et les citoyens envoyés en possession d'eux-mêmes. On restituait^ sauf les transitions à ménager, aux départements et aux communes la gestion de leurs affaires, le soin de leur police, la disposition de leurs fonds et de leurs troupes. Do quel droit des individus, nommés par leurs pairs, auraient-ils prétendu savoir mieux à Paris ce (jui convient aux provinces, que les électeurs eux-mêmes?... Pour faire des Français, la première condition était de faire des citoyens, c'est-à-dire, dans notre langue, des gens de leur pays, ce qui ne peut s'obtenir que par la décentralisation. On fondait l'arméo dans les gardes urbaines ; on laissait aux intérêts on litige le choix des arbitres, la forme des procédures., l'autorité des solutions...

Pensait-on, au contraire, que dans cette démocratie sans dictateur, sans factotums et sans mouchards, l'ordre ne durerait pas huit jours; que le peuple avait besoin, suivant le style de Rousseau, d'un prince, comme il avait besoin d*un dieu ; que, hors de là, les

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particuliers se battraient entre eux, que le faible serait livré à la merci du fort, le riche exposé à Tenvie du misérable, qu'une force était nécessaire à la République, pour contenir les mauvaises passions, punir les délits et donner aux honnêtes gens la sécurité ?

Alors, encore, puisque Ton devait conserver le système, c'était une hypocrisie de parler révolution, et Ton s'était rendu coupable d'attentat en renversant la dynastie. En proclamant le peuple souverain, on le trahissait doublement; d'abord, parce qu'il ne devait jouir que d'une souveraineté fictive ; ensuite, parce que dans l'hypothèse il était indigne de l'exercer. Rien que l'attribution du droit de vote à ce peuple réputé ignare, capable des plus scandaleuses aberrations et des plus irréparables lâchetés, ce vote ne dût-il être donné que tous les cinq ans, était un crime contre le progrès et contre le genre humain.

Je n'ai pas besoin de dire quelle était sur ce point, comme sur l'autre, l'opinion du gouvernement provisoire. Nul ne professait pour le peuple une plus haute estime; et si la chose eût dépendu de ses sentiments, sans doute il eut à l'instant coupé les lisières. Mais, pour la seconde fois, ils n'osèrent pas! retenus qu'ils étaient par le préjugé général et par la crainte de l'inconnu qui trouble les plus grands génies. Bien loin de conseiller la démolition de l'autorité, quelques-uns conseillaient de s'emparer de la dictature : pourquoi faire, si l'on ne voulait ni de la suppression du culte, nidela diminution de l'Etat, et, quant aux améliorations industrielles, si on n'était pas d'accord?... L'impossibilité de reconnaître le dictateur, et par dessus tout le respect du principe dé-

mocrati(|iie, dos considérations toutes de principes, apposèrent le vélo sur les velléités d'exécution. La question politique fut dévolue, comme la question ecclésiastique, à l'Assemblée nationale : on put dès lors prévoir, qu'elle y serait enterrée. Là, il fut sousentendu que le peuple étant mineur, on ne pouvait Tabandonner à ses propres conseils; le gouvernementalisme fut maintenu avec un surcroît d'énergie : on en fut quitte pour donner à la constitution nouvelle la qualification do démocratique, ce qui, à en juger d'après la rédaction publiée le 4 novembre 1848, était peut-être moins vrai que la Charte de 1830...

Je ne m'étendrai pas sur la question économique, la plus grave do toutes. Posée dans ses véritables termos, elle ne me semble pas plus que les deux précédentes susceptible de contradiction.

La nation se divisant, ainsi qu'il a été dit, eu trois catégories naturelles, dont l'une a pour formule : opulence et consommation improductive ; l'autre, f wdustrie et commerce libre, mais sans garanties ; la troisième sujétion absolue et misère progressive : le problème pour la Révolution était de résoudre la première et la troisième classe dans la seconde, les -extrêmes dans le moyen ; et par là, de faire que tous, sans exception., eussent en proporticn égale, le capital, le travail, lo débouché, la liberté et l'aisance. En cela consiste la grande opération du siècle et l'objet, encore si pou compris, du socialisme. L'histoire et l'analogie des principes montrent que celte solution est la vraie.

Ce que lo socialisme a nommé exploitation de t homme par V homme, à savoir, la rente du proprié-

taire, l'intérêt du capitaliste, la dîme du prêtre, le tribut do TEtat, Tagio do Tentrepreneur et du négociant, toutes ces formes de prclibation [de l'autorité sur le travail, ramenées à leur origine, aux premiers temps de la production humaine, sont un corrélatif du gouvernement et du culte, une des formes de Tinitiation primitive. De même que l'homme ne s'est originairement discipliné que par la terreur religieuse et la crainte du pouvoir, il ne s'est livré au travail que forcé et contraint. Pour obtenir de lui un labeur quotidien, il a fallu le soumettre à une retenue quotidienne : au fond, la rente et l'intérêt ne sont que les instruments de cette éducation énergique.

Actuellement le peuple de nos villes et de nos campagnes dont la moyenne de salaire est de il centimes par jour et par tête ; ce peuple était-il capable de supporter, sans tomber dans la crapule et l'insolence, une part plus forte de richesse? Etait-il à craindre qu'en augmentant son bien-être, au lieu de doubler son activité et de le faire monter dans la vertu, on ne le précipitât dans la fainéantise et le vice ? Fallait-il^ de plus en plus, le tenir en bride par un rude labeur, un maigre salaire, et comme l'avaient pratiqué sur eux-mêmes, le Christ, les apôtres, les moines du moyen-âge, ne laisser d'espérance au prolétaire que dans une autre vie ?

Poser ces questions, c'était les résoudre. La difficulté pour le gouvernement provisoire, n'était pas dans le but, elle était dans le moyen. Comment garantir le travail, ouvrir le débouché, équilibrer la production et la consommation, augmenter le salaire, attaquer la rente et Tintérêt, sans faire disparaître le

crédit et arrêter la formation des capitaux?. .. L'émancipation du prolétariat se présentait à certains esprits comme la dépossession de la bourgeoisie ; les projets variaient à TinPini^ source intarissable de calomnies pour le parti républicain. Bref, ils n'osèrent PAS, ILS NE pouvaient PAS OSER I Quaud il y va de la fortune et de la liberté publique, nul en particulier n'a le droit de se charger de la réforme. Huber est convenu avec moi, à Doullens^ qu'en prononçant le 15 mai, la dissolution de rAssemblée, il avait commis un acte d'usurpation. Le gouvernement provisoire se fut trouvé dans le même cas en statuant, de son chef, sur la nécessité du culte et du gouvernement, et sur l'organisation du travail. L'opinion n'étant pas faite, il ne lui appartenait pas de la devancer. Après tout, la misère du peuple est encore un moindre mal que l'arbitraire dans le pouvoir. Le droit au travail, décrété en principe par le gouvernement provisoire, fut renvoyé par l'organisation à l'Assemblée constituante, où les contradicteurs ne pouvaient manquer d'être en majorité. Croyez donc que les représentants des intérêts menacés allassent, dans des conditions pareilles, se dévouer à l'émancipation du prolétariat!...

Ainsi la démocratie, quelle que fût sa volonté et sa foi, se trouvait en face de questions sans fond ni rive. De toutes parts, la tradition de 89 aboutissait à Tinconnu. On ne pouvait pas reculer, on n'osait plus avancer. 11 semblait bien à tous que la moralité publique s'était élevée, la richesse accrue, les principes d'ordre et de bien être multipliés en tous sens; qu'il était juste, par conséquent raisonnable, utile, de dé

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velopper les libertés publiques, de donner plus d'essor à la liberté individuelle, d'émanciper les consciences, de faire au peuple une part plus large dans la félicité sociale. La révolution de 89 nous avait laissé à combler ces lacunes ; c'était pour avoir reculé devant cette œuvre que la monarchie de juillet, hypocrite et corruptrice, avait été renversée. Puis, quand on voulait mettre la main à l'œuvre, tout ce mirage de liberté, d'égalité, d'institutions républicaines, s'évanouissait. Au lieu d'une terre de promission, émaillée de bosquets, do vignobles, de moissons, d'eau courante, de vertes vallées, on ne découvrait qu'une plaine aride^ silencieuse, sans limites!...

L'histoire n'est que le résultat des situations. La situation de la France, telle qu'elle existait en 1848, toute nation, par le progrès de ses idées, le jeu de ses institutions et de ses intérêts, y arrivera. C'est pour cela que l'histoire de France est l'histoire de tous les peuples, et que ses révolutions sont les révolutions de l'humanité.

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