Grand ïiicti'mnair(\ pur P. Larousse, t. xi,p
334 NAPOLÉON m
saient que cet éloigneinent pour sa femme existait même avant l'époque de leur mariage, qui fut décidé entre Napoléon et Joséphine, sans que ni lui ni Hortense aient été consultés^ »
Lors de l'insurrection des Romagnes, Tex-roi écrivit à Grégoire XVI :
(( Saint père, mon âme est accablée de tristesse et j'ai frémi d'indignation quand j'ai appris la tentative criminelle de mon fils (Napoléon-Louis) contre l'autorité de Voire Sainteté. Ma vie déjà si douloureuse devait donc être éprouvée par le plus cruel des chagrins, celui d'apprendre qu'un des miens ait pu oublier toutes les bontés dont vous avez comblé notre malheureuse famille, i^e malheureux enfant est mort, que Dieu lui fasse miséricorde! Quant à l'autre (le futur empereur des Français) qui usurpe mon nom, vous le savez, saint père, celui-là, grâce à Dieu, ne m'est rien. rai le malheur d'avoir pour femme uneMessaline gui accouche...^ »
On relève dans la Cour de Hollande sous Louis Bonaparte, une amusante anecdote qui établit quels rapports existaient entre le roi et la reine :
« Peu de jours après l'arrivée du roi, en 1810, les différents corps de l'Etat furent admis à l'honneur de voir S. M. et de le féliciter sur son retour, mais le roi ne put donner à la nation l'espoir d'un avenir heureux. Les prétentions de la France, l'attitude presque menaçante de ses troupes sur le territoire hollandais, le découragement de quelques hommes d'Etat, tout affligeait le roi, qui pourtant, au milieu de la tempête, résistait avec courage et s'efforçait de conserver le vaisseau de l'Etat. A toutes ces agitations, vint se rejoindre le malaise que lui causait la présence de la reine, qui après avoir passé quelques jours à Dtrecht, vint occuper ses appartements au palais d'Amsterdam. Pendant le peu de jours que Louis avait précédé la reine
1. Mémoires sur la Cour de Louis Napoléon, et sur la Hollande. (Paris, 18i8) par Louis Garnier.
2. Cf. La France Impériale, par Elle Soriu, p. 28. — Paris, 1875.
au palais» il avait donné des ordres pour que ses appartements, qui précédemment communiquaient avec ceux de la reine^ n'offrissent plus aucun moyen de passer les uns dans les autres; et, pour éviter toute espèce de surprise, cette incommunicabilité fut poussée au point de faire murer les embrasures des portes. Cet éloignement des deux époux et que le roi semblait affecter de vouloir rendre ostensible ressemblait presque à une entière séparation de corps^ car LL. MM. ne se trouvaient ensemble qu'au déjeuner^ où assistait le prince royale et très rarement le roi et la reine se réunissaient le soir au salon. La reine recevait chez elle, et ce n'était qu'avec la crainte de déplaire au roi qu'on allait lui faire la cour. Mais quelque soin^ quelque mystère que l'on mît à aller chez elle, le roi parvenait toujours à savoir quelles étaient les personnes qui lui rendaient des hommages, et comme elle était très aimée, la contrainte était d'autant plus pénible. »
Et, dans le Mémorial, on doit lire encore :
« Hortense, si bonne, si généreuse, si dévouée, n'est pas sans avoir eu quelques torts envers son mari. J'en dois convenir en dehors de toute l'affection que je lui porte et du véritable attachement qu'elle a pour moi. Quelque bizarre, quelque insupportable que fût Louis, il l'aimait; et, en pareil cas, avec d'aussi grands intérêts, toute femme doit être maîtresse de se vaincre et avoir Tadresse d'aimer à son tour. Si elle eût su se contraindre, elle se serait épargné le chagrin de ses derniers jours; elle eût eu une vie plus heureuse; elle eût suivi son mari en Hollande; Louis n'eût point fui Amsterdam : je ne me serais pas vu contraint de réunir son royaume à l'empire Français, ce qui a contribué à me perdre en Europe, et bien des choses se seraient passées différemment. »
Le prince Louis passa des bras de madame Bure, dans ceux de sa gouvernante, madame de Baubers, dans ceux aussi de mademoiselle Gochelet, lectrice de Tex-reine. Un précepteur lui fut donné : l'abbé Bertrand.
Lo 27 août 1815, les puissances alliées décident que ma-
ilanie lu «luoliesse de Saint-Leii pourra liabiter lu Suisse avec los iloux piinre-^ se?. lUs, muis qu'elle y demeurera sous la surveillance des quatre cours étranj^'ères et de Sa Majeslé très chrûli^-nne (Louis XVIII).
A Aix, le baron de /inli vint réclamer de la part du roi Louis, le plus âgé des fils, le prince Napoléon Louis, ainsi que l'y autorisait la cour. La mère fut très affectée.
Extrait du proccu'verlat des coftfrrcnccs dc:> ministres réunis des
cours ailiers,
SÉANCK Dr '17 AOUT ISI")
« MM. les membres de lu conf(^rence conviennent de faire exiger des personnes, auxquelles il serait accordé asile dans les Etats alliés, une soumission conforme au formulaire proscrit.
)) Les ministres réunis des cours alliées ont considéré que la fixation du séjour des personnes de la famille Bonaparte devait être soumise à des restrictions, attendu que le lit'u de leur établijîsement n'est pas indifférent au maintien de la tranquillité publique. Dans le cas où un Bonaparte aurait, ainsi qu'on l'assuie, l'intention de s'établir dans les Etats Romains, les cours alliées n'y apporteront aucune dilTiculté.
)) Pour ce qui est de madame la duchesse de Saint-Leu et de ses deux enfants, les cours alliées sont disposées à leur laisser continuer leur séjour on Suisse, où ils seront sous la siu'veillance dos ministres des quatre cours et de celle do Sa Majesté très clirétienne, prés (ie la Confédération helvétique. »
C'est à i>ropos «le la mort de Napoléon I*^*' que nous trouvons la première lettre du prince Louis. Elle est adressée à sa mère et datée d'Augsbourg, le 2't juillet 1821 :
(( Ma chère maman,
» Le jour approche où ;e vous reverrai, où je pourrai vous témoigner mon attachement, où je tacherai de vous
consoler, autant qu'il me sera possible, de co malheureux événement.
» Celte mort m'a fait, comme vous pouvez le croire, une très grande peine, et elle est agrandie encore, en pensant à la douleur que causera cette triste nouvelle à toute mu famille; heureusement il est dans un monde meilleur que le nôtre, et où il jouit paisiblement de ses bonnes actions-. Ce qui me fait beaucoup de peine, c'est de ne pas l'avoir ' vu. même une seule fois, avant sa mort, car à Paris j'étais si jeune, qu'il n'y a presque que mon cœur qui m'en fasse souvenir. Quand je fais mal, si je pense à ce grand homme, il me semble sentir en moi une ombre (jui me dit de me rendre digne du nom de Sapoléon. Cependant je m'arrête, car si j'écrivais tout ce que je sens pour lui, ma lettre ne serait pas terminée à l'heure du courrier. Ma chôre maman, qu'il est triste pour moi de penser à lu tristesse où vous devez être, j'espère pourtant bien qu'elle ne détruira pas le bon effet que les bains ont produit sur vous.
» Vous devez bien penser les consolations que M. Le H is me prodigue dans cette circonstance. Pendant les trois jours qui ont suivi celui où j'ai a|)pris celte tristesse nouvelle, il m'a donné congé, m*a f.iit f.iire une i>etite [)romenade, et nous avons été dîner chez ma<l:ime Le Bas, qui était un peu mulade en ce moment, lleureusenn-nt je suis jeune et je parais souvent avoir oublié ce malheur, mais si, cependant ma g.iieté habituelle revient quelquefois, cela n'empêche pas que mon cœur soit triste et que j^ n'aie une haine éternelle contre les Anglais.
» Il y a encore un l^roloco. Je serai moi-m^nie le porteur de son résultat. Je puis vous assurer d 'avance que Je n'ai pas dégringolé.
» .\'lieu, ma chère munian, bien des choses de ma [)art à tout le monde; je vous aiaie et vous embrasse de tout mon cœiu*.
» Votre respectueuK Ills,
» Charles Louis Xapoi.éon. »
M. A. Morel, dans son étude sur yapoh^on III, trace alors le caraclère du prince Charles- Louis.
« Les caractères typiques des princes résultent avant tout du milieu artificiel dans lequel ils vivent et s'entretiennent.
» Môme dans l'exil, même primé par les droits de Napoléon, et d'un frère aimé, Louis-Napoléon s'élevait dans une atmosphère morale où tout devait fomenter sa foi dans sa destinée particulière. Et je ne parle pas seulement de prédictions flatteuses qui lui furent faites à diverses reprises par des propliètesses — comme sont souvent les nourrices ou les servantes devenues imbéciles et fatidiques par la longue domestication et la contemplation unique d'un enfant de maître, — non, cette instruction privée que donne un précepteur de famille fait sur un jeune cerveau une inetfa«;able impression. Habitué à se voir l'objet unique des soins d'un homme î\ moitié maître, à moitié domestique, quelquefois favori <ie la mère on familier du père, en tout cas osrillant de la servitude À li domination, habitué, disje, à cette i)réseni'e d'un homme qui ne semble exister que pour lui, l'enfant, avec sa logique mystérieuse, ne tarde pas à comprendre qu'il est un bijou rare, une plante sin- ^nilière, d'une culture délicate et d'une forme insolite mais curieuse, un être, enfin, qui ne ressemble pas i\ tout et qui vaut mieux que tout.
)) A cet égard, Louis-Napoléon eut fortuitement lieu de prendre de bonne heure cette haute opinion de sa propre nature. En elfet, s'il fut èl«''VO d'un collège public, c'était encore «lans des conditions de privilège et d'exception qui favorisent l'orgueil. Tout jeune, il avait reçu les soins d'un vieillard «lébonnaire et simple, l'abbè Bertrand, qui l'environna d'une de ces alïoctions molles et séniles, qui dégénèrent en manie d'adoration. Plus tard, on aperçoit l)rès de lui, à Augsbourg même, et après les quatre années de séjour dans cette ville, un directeur plus énergique et plus ferme, un homme de race républicaine, non pas dégénéré, mais dévié, qui, précepteur i»ar néi'essité, demeura
toujours au fond de l'àme un réfractaire. mais comprimé par la dépendance où il vivait, fut l'instrument résigné, subalterne, utile néanmoins, d'une éducation dont il apercevait avec chagrin la tendance désastreuse. Philippe Lebas était fils de ce jeune conventionnel, dévoué à la fortune de Robespierre et de Saint-Just, et qui aima mieux se brûler la cervelle que de porter sa tête sur l'échafaud thermidorien. M. Lebas, marin i\ seize ans, passa ensuite dans l'armée de terre, où il devint maréchal-deslo^is de la garde impériale. Il fit les campagnes de 1813 et de 181 i, occupa un emploi dans les bureaux de la Préfecture do la Seine, et fut appelé, en 1820, auprès de Louis-Napoléon; il ne rentra en France qu'en 1828. Entraîné par une ardeur démocratique tout à coup exaltée, il prit une part active à la révolution de juillet. Mais alors, comme s'il avait épuisé, quoique jeune encore, la somme d'activité militante qui était en lui, il se voua aux études savantes et s'absorba dans des travaux, les uns de simple pédagogie, les antres d'érudition curieuse, d'épigraphie surtout. Esprit net, suffisamment ouvert, imbu de la meilleure littérature latine, il avait su communiquer à son élève le goût de l'histoire et quelque adresse t\ prendre dans les anciens certains mouvements de style, qui, chez un imitateur, peuvent faire illusion et dissimuler la faiblesse ou l'embrouillement do la pensée.
» Philippe Lebas eut pour successeur M. Narcisse Vieillard, que nous avons vu, en 18 i2, député de la gauche, en 1848 et dans les années suivantes, républicain de nom aux Assemblées constituante et législative, sénateur après le 2 décembre. Il avait été officier d'artillerie; après avoir achevé l'éducation de Napoléon-Louis, il devint le précepteur de Louis-Napoléon, et probablement c'est lui qui donna au prince ces notions techniques relatives aux armes spéciales, dont Napoléon III aime à faire montre. C'est aussi, sans doute, dans ses entreliens d'ancien élève de l'Ecolo polytechnique, que M. Vieillard inspirait au futur empereur cette habitude d'employer des comparaisons de géométrie élémentaire, dont la présence dans quelques écrits
de Louis-Napoléon a fait croire qu'il éUiit entré dans la partie abstruse des malhéumliques.
» Outre les levons de ces maîtres, Louis Napoléon, avonsnous dit ailleurs, entendit celles d'un collège; il suivit pendant trois années, aVec peu d'éclat (il était le 2i* de sa classe), les cours de Sainte Anne d'Auj^'sbourg.
» Au total, son éducation fut supérieure à celle que reçoivent la plupart des Français : évideiinnent il avail à vaincre la nature, qui lui avait donné la lenteur de l'esprit; mais il n'était pas incapable d'application. De plus, sa mère, avec beaucoup de prévoyance, le força d'être attentif ^\ deux éludes extrêmement avantageuses dans la vie moderne.
» Elle voulut, sur le conseil de M. de la Valette, qu'il se rendit habile dans tous les exercices du corps; un prince court de jambes peut encore, se juchant à cheval, montrer un air de dij^nité. D'ailleurs, les exercices violents donnent la santé.
» Ho: tense exi;^ea, en outre, qu'il ajiprît plusieurs langues étran}.^''res, dont l'une entre autres, l'allemand, devait lui coûter peu de peine, puisqu'il vivait ordinairement en Allemagne.
w En Italie où, avant IS3H, il séjournait de temps à autre, on lui enseigna «''^^aleuient la langue originaire des Bonaparte. »
Entourée de ses amis, visitée par des hommes qui venaient sans cesse lui apporter l'hommage des Bonapartistes <lo Franco et lui confier le secret de. mille complots contre les Bourbons, l'ex-reine Ilortense rappelait continuellenient à ses lils la fortune passée de leur famille. Le plus jeune surtout était l'élévo (ju'elle instruisait avec complaisance et à tout événement dans l'art de corriger les mauvais destins, d'en i)réparer de meilleurs L'ainé réclamé judiciairement et obtenu par le père, par l'exroi Louis, n'était pas tout à fait, néanmoins, perdu pour Hortense, (jui pouv.ût l'avoir près d'elle; mais au cailet.
qui lui appartenait exclusivement, elle dévoilait davantage la leçon d'expérience qu*elle avait acquise dans tant d'aventures diverses.
Elle l'aurait voulu plus vif^ plus français, mais elle se consolait de le voir un peu hésitant de caractère et d'allure, un peu tardif, et par instants, d'une indolence presque féminine. Un mot célèbre lui revenait en mémoire ; elle se rappelait que Catherine de^Médicis citait souvent ce proverbe italien : « Le monde appartient aux lymphatiques. » Sans être une savante, elle n'ignorait pas que cette constitution modifiée par le régime et par l'âge devient à la longue une prédisposition favorable pour la réflexion et Topiniâtreté. Le type parfait d'un tel tempérament, s'il est équilibré, c'est Guillaume, l'indomptable Taciturne.
Chez les hommes doués ainsi par la nature les impressions n'entrent qu'une à une, mais elles sont durables; avec des idées peu nombreuses ils vont devant eux impassiblement en apparence. Si un obstacle se présente, ils essaient de le tourner, et, comme ils sont tenaces, presque crochus des doigts, ils finissent par se cramponner si bien que cet obstacle même leur devient un point d'appui. Le peu de résistance qu'ils semblent d'abord offrir empêche leurs ennemis de s'acharner contre eux ; on en a compassion ou on les dédaigne, mais ils avancent à raison môme de la négligence que l'on met à les arrêter. Un jour on est tout surpris de l'espace qu'ils ont gagné; peut-être est-il déjà trop tard pour les déposséder; il faut compter avec eux A ce moment môme, ils fatiguent encore par leurs tortuosités les esprits prompts et mobiles, qu'ils achèvent tout à coup d'engluer dans un piège inattendu. Le meilleur écolier politique entre les mains d'un maître habile et qui insiste, c'est celui dont la jeunesse, surtout si le fond comporte en outre promesse de nervosité, présente cette nature froide, molle, atone ou d'un ton jaune pâle, comme la cire.
Hortense était institutrice par vocation, comme elle s'en vantait dans la note dont il a été question au moment de
Bon j)rocès avec son mari <; elle Tétait d'autant mieux que ses regrets la prédisposaient à toutes les espérances. Sa foi dans le liasard et dans une industrieuse adresse à le diriger l'invitait à n'être i)rise au dépourvu sur rien. Aussi revenait-elle toujours l'i ses préceptes; elle les imprimait sous mille formes dans l'âme obéissante de son flls de prédilection, de celui qu'elle façonnait comme son élève exclusif. Par elle il apprit à connaître et sa famille et la France, i\ se i>réparer tout en se réservant. Elle lui disait :
« La fortune la plus extraordinaire des temps modernes est celle des Bonaparte. Ils endurent aujourd'hui des revers pénibles, mais sans avoir dit leur dernier mot.
» Avec votre nom, vous serez toujours quelque chose soit dans la vieille Europe, soit dans le Nouveau Monde. Les hommes sont partout ot en tout temps les mômes : ils révèrent malgré eux. le sang d'une famille qui a possédé une grande fortune. Un nom connu est le premier acompte
1. Elle y parlHit ainsi d'ello-méme et de ses soins maternels, tn imitant le langage d'une Cam| an ou d'une Genlis, les ôducatrices en vogue à répO(|ue d«.*sa jeunesse : c Le tableau fidèlo de son existmce actuelle suffit i»our api)réoi»rr le sentiment profoml qui est le rnnhile de toutes st-s actions» et oh peut le dh'c, rftme (le toutes ses p«*n8éep. A son réveil, son premier Bcntinient est chaque matin ])Our ses enfants; elle les demande, les enil)rass«» ri n'tjoit le rapj^ort de la visite des médecins. C'est aussi de ce premier monu;nt que, se rappelant les petits événements de la veilb», (?11(» encourage ou réprime avec une douce sévérité en qu'il peut y avoir eu de reprochable dans .leur conduite. Madame la duchesse dét«.Tmine elle-même si le temps permet de sortir et si ses enfants peuvent prendre l'exercice qui leur est rei ommandé. Ordinairement elle se charge du plus jeune (Louis-Nai)oléon) et le promène elle-même ; sa délicatesse exigeant un exercice plus modéré que celle do son .frère, qui sort avec son instituteur. Plusieurs fois le matin, elle se rend h la salb* d'études de ses enfants, qu'elle encourage ainsi par l'assiduité de sa surveillance. Leur récréation est le seul moment où elle en jouit pour ell«»-môme, en donnant à leurs jeux la direction conforme à leur situation... Les principes d'éducation que «liripe madame la duchesse sont en général jdus doux que sévér»'s, mais exacts. Sous le rapport
fourni par le destina l'homme qu'il veut pousser en iivant.
*ï Napoléon, l'auteur de notre célébrité, a sans doute écrasé les peuples sous le poids de son ambition, mais il a suscité de magniliques espérances chez tous les pauvres et d'étonnantes admirations partout. Je l'ai connu dans sa force et dans ses faiblesses, et je ne vous le donne pas comme un modôle accompli. Souvent on eût pu le comparer à un roseau peint en fer.
» Il avait deux défauts, la faiblesse et l'indiscrétion ; comme il aimait trop à discuter, on lui faisait dire tous ses secrets. Un prince doit savoir se taire ou parler pour ne rien dire.
» Trop de gens, [)ar sa faute, eurent prise sur lui ; il se laissait souvent mener par d'anciens amis ou de nouveaux llatteurs. Evitez d'appartenir si exclusivement à personne que vous ne puissiez plus vous délier. Du reste, soyez iidéle à vos amis : c'est auprès des autres hommes une recommandation utile, qui leur inspire vaguement le désir de s'attacher à vous.
physique, ell»^ a toujours voillé elle-même ii la siintô do ses enfants. Le ]ilus loger rhungcmont dans lo régime lui a été soumis dans tous les temps, et ne s'exôcuto qu'aver son assentiment. Elle a tr»ujours exijîo une gran«le oxaclilud»' ilans leur manière de vivro et une sobriété qui a l)eauroui» contribue^ à les fortifier en écartant d«i la talde tout co. qui n'olTro pas ulio nourriture égalenuînt saino *'t simple. Dans tous les temps elle a réglé leur manière d'être vêtus et l«'s d«'grés de ])réoautions qu'exigeaient l«*s saisons. Sous le rapport moral, elle a toujours écarté do ses enfants tout ce qui i)ouvait avoir lo caractère de la faiblesse et do Tadulation. Ennemie née do tout ce qui est factice, ollo s'est attachée A leur donner une tenue naturelle, polie td simpb? pour tout lo monde, conilunte. pour elle et respectueusiî pour bîurs maîtres. Elle sait trop le prix d'une bonne éducation pour n'avoir pas tenu essentiellement à tout co qui peut on former les bases on suivant progressivement les degrés do leur Age. C'est donc aussi on suivant constamment ce principe et on y joignant l'étude dos arts agréables, qu'elle se flatte «l'on faire dos hommes pour la société et de travailler h leur bonheur par les jouissances que ces derniers doivent leur procurer. * Cornélie élevant les princes do l'avenir à la brocliettol
3i4 NAPOLEON III
» Dans notre <Usgràce acluelle, incertain de ce que vous pouvez devenir, ne vous lassez pas d'espérer. Toujours l'œil aux aguets, survoiliez les occasions propices. Si la France vous échappait définitivement, l'Italie, T Allemagne, la Russie, l'Angleterre, vous présenteraient encore des ressources d'avenir : partout il se produit des caprices d'imagination qui I euvenl élevpr aux nues l'héritier d'un grand homme illustre.
» Héritiers de Napoléon, vous et votre frère, vous l'êtes assurément, après le roi de Rome : en effet, votre oncle Joseph n'a que des filles, et Lucien, par les frast^ues de son esprit, a laissé échapper l'occasion de s'asseoir autrefois sur le degré le plus voisin du trône. Ce n'est pas, je le sais, un liomme sans valeur : il est hardi et rusé, mais sa fougue lui a toujours fait perdre le profit des entreprises, qu'il a su tenter avec audace. Le véritable héros du 18 brumaire, c'est lui ; Napoléon y fut faible, irrésolu, presque poltron. Après Waterloo, Lucien, courageux dans l'adversité de sa famille comme un gentilhomme italien du quinzième siècle, combattit énergiquement pour faire proclamer Napoléon II, et si l'Empereur avait eu le bon sens de l'écouter, on aurait jeté à la Seine la Chambre des pairs et le Corps législatif : des factieux I Avec ce qui restait de l'armée, on eût achevé cette besogne en un tour de main, et l'on eût pu ensuite disputer pied à pied le territoire de la France aux ennemis. La dict-iture aurait été le salut de la dynastie impériale. Malheureusement pour elle, son chef n'était, à cette heure-là, que l'ombre de lui-même. Je l'avais vu, à minuit, lorsqu'il montait en voiture pour rejoindre son armée sur la frontière de Belgique : il souriait, en m'embrassant, mais avec une crispation de visage qui faisait mal à voir. Son Ame était malade comme son corps. Il était épuisé déjà par l'effort de ses trois mois de lutte. Depuis, l'oisiveté de Sainte-Hélène lui a rendu une partie de sa lucidité d'intelligence. Comme il avait infiniment -d'esprit, avec une entente complote du caractère des hommes, il a arrangé là-bas sa vie, sa défenî» et sa gloire, avec la coquetterie profonde d'un bon auteur de théâtre
qui soigne son cinquième acte et surveille les dispositions de l'apothéose finale.
» Vous n'aurez jamais, mon cher enfant, cette fécondité de saillies, cette rapidité de conception, cette entente de la scène du monde, qui l'ont rendu si extraordinaire. Mais étudiez la machination de ses grands actes politiques. C'est amené de loin, mais, étant données des circonstances analogues, infaillible comme une dos manœuvres militaires de sa jeunesse inspirée.
» Ne vous figurez pas que le monde ne puisse être pris deux fois au même lacet. Les hommes sont oublieux, par suite ignorants. L'histoire de leur si(>cle est d'ailleurs ce qu'ils savent le moins; on les fait aisément passer dix fois, sans qu'ils s'en doutent, par le même chemin où on les a fait achopper d'abord.
» La parole est, au surplus, d'une admirable puissance pour séduire les esprits; elle colore tout ce que l'on veut enluminer. Elle est admirable surtout pour envelopper d'une obscurité qu'on calcule d'avance les projets habiles. Il y a un art des princes, et vous l'apprendrez, pour faire miroiter les phrases de manière à ce que, par un phénomène d'optique, elles fassent voir aux peuples tout ce qui leur plaît. On arrive à se faire un langage qui ait la diversité d'aspects de la robe du caméléon, ou si vous vous la rappelez, de cet « habit d'arlequin » que Florian nous montre dans une jolie fable. Chacun, selon son préjugé, de ses yeux y aperçoit la couleur qui le flatte.
» Ainsi votre on -le l'Empereur a pu établir son autorité en donnant à tous les partis l'espérance pirticulicre qui amusait la badauderie royaliste ou républicaine.
» Je vous parle là de partis politiques. Souvenez-vous d'une remarque que je fis alors en France : c'est qu'en réalité il y a peu d'esprits vraiment voués à la passion politique. Le gros de la nation est court d'idées, facile à émouvoir, facile à calmer, aisément enthousiaste pour hts hommes qui tiennent le pouvoir; on leur demande rarement où sont leurs titres pourvu qu'ils rassurent les intérêts, et tous les moyens de régner sont bons, suffisants,
y,\(j NAPOLEON III
lé^ritimes, pourvu qu'on muinlienne Tordre matcrielleuient
i> Quant à celte faculté que les idéoloyues, couune les appelait votre oni*le, ont nommée l'entendement^ elle est en France «l'une faiblesse enfantine, même chez les jzens qui ont la manie de paraître raisonner. La Révolution a épuisé pour longtemps la force raisonnante des Français; mais ils sont restés sensibles aux accents de la voix humaine. Des mouvemenls pathétiques, une éloquence forte et brillante ont encore le pouvoir de ranimer pour quelques instants l'ardeur populaire. Seulement elle ne dure pas. C'est, i]uand elle se réveille par hasard, un f»plendide feu de paille. La prudence commande pourtant de ne pas s'y fier, d'éviter les occasions de la laisser ranimer par d'autres que le ^gouvernement. Les Bourbons, qui sont un peu bétes, ont le tort de laisser trop d'aliments inflammables dans leur établissement et de permettre que les orateurs des Chambres battent trop librement le briquet. A la longue il en {)eut résulter un incenilie...
» Votre oncle l'entendait mieux. Tant qu'il a été le maître, lui seul parlait au peuple. 11 poussait môme la précaution jusqu'à faire écrire les journaux sous ses yeux. Je ne sîiis si nous i)Ourrions, nous, pratiquer un jour celte mt;me surveillance; mais il est avéré pour moi que la liberté de la Ivresse, durant les Cent-Jours, a été une cause de <-iiule pour l'Empire recouvré.
» L'Empereur, (jui connaissait son peuple, avait fini par supprimer le TriLunal institué en ITUU et qui parlait, pour ne laisser subsister que le Corj>s léjjjislatif obligé par la Constitution de voter les li>is silencieusement.
» .Ml iiu*T(;, qui avait l'oreille fine, et, toute frivole qu'on TeOt jiiin'ée, et lit utile l'i vulre oncle pour faire causer les habitués des Tuileries et lui reporter leur babillage en 1802, eut avec lui un entretien que je peux encore vous rapporter. Car j'y ctais et il iiic frappi. Voici leur dialogue, mot pour mot :
JosKiMiiNi:. « — On dit que le Tribunal n*est pas content.
Napoli^on. — Ce sont «les brouillons et des bavards.
Josf:i»HiNK — C'est possible.
Napoléon. — Je veux, d'ailleurs, faire un Corps législatif qui ne parle pas. Tous nos maux viennent de la tribune.
Joséphine. — C'est vrai; mais les choses peuvent changer.
Napoléon. — C'est justement ce que je no veux pas; les choses ne doivent pas être changées, elles doivent être conservées. »
« En ce temps-là, je pensais comme ma mère; mais la suite des événements a prouvé qu'elle avait tort et que votre oncle avait raison. Si jamais vous étiez le maître de pourvoir à l'organisation du pays; ne souffrez donc pas qu'on y parle quelque part sans votre autorisation expresse ; que ce soit seulement sous votre surveillance. L'Acte additionnel de 1815, qui parut une nécessité de l'époque, se trouva par le fait la négation môme de l'Empire dont il paraissait devoir consolider l'existence. Je ne dis pas qu'il y ait rien d'absolu dans le monde et qu'il ne faille jamais donner aucune liberté d'écrire ou de parler; mais mettez le plus possible la politique en dehors des discours publics. Il n'y a presque pas de gouvernement qui puisse résister à l'examen de ses origines et ù la discussion des actes personnels du maître. Le pouvoir est comme une source dont il ne faut pas remuer le fond.
» Toutefois, votre situation personnelle semble exiger présentement que vous ne dédaigniez pas le concours et la sympathie des journalistes. Ils sont incomparables pour rendre le malhtur intéressant, et je dois même dire que la plupart ont le goût, presque la manie, de ressusciter les vaincus. Ils y trouvent occasion de faire pièce au vainqueur, ce qui réjouit leur malice, et de se satisfaire eux-mêmes, parce qu'au total ce sont des âmes impressionnables chez qui la méchanceté est rare. »
L'ex-reine disait encore : « Lisons ensemble cette lettre que l'Empereur écrivait au commencement de 1815 à Regnault, qui m'en a laissé prendre copie :
c( Je vous parle ouvertement, parce que vous
êtes un de mes fidèles (lui disait-il), un de ceux sur lesquels
3i8 NAPOLÉON m
je co iipte le plus. H y a peu d'hommes de votre trempe en France, où plus que partout ailleurs l'attachement pour moi croit de jour en jour. Mais aussi Je p« nse qu'il n'y a ]>:is de peuple plus oublieux et plus girouette que les Parisiens ; mais, tel qu'il est, son héroïsme fait oublier ses défiiuts. Je crois cependant qu'il est bon de ne pas lui laisser le loisir de s'accoutumer à un autre ordre de choses. S'il venait à prendre les Bourbons en fantaisie* si un caprice allait les mettre à la mode^ tout serait consommé; il me mettrait au rebut comme une vieille machine
» Une autre cause non moins majeure me porte encore à presser mon retour. Etes-vous bien persuadé que le reste des républicains qui se mêlent dans vos rangs soient siD*
céres? Je ne me fie à aucun d'eux CéS hommes ne
m'ont jamais aimé ; ils ont pris ce que Je leur ai donné, mais sans en avoir aucune reconnaissance; ils ont toujours rejjretté ce pouvoir dont ils n'ont pas su faire usage et que je leur ai ravi. Je vou irais qu'on les surveillât, qu'on cherchât à s'assurer s'ils ne gardent pas la pensée de rétablir la République, tout en ayant l'air de travailler pour«rEmpire.
» Pensez-vous que Garnol, par exemple, veuille franchement Je moi? Ses antécédents ne sont-ils point là pour prouver qu'il ne rôve qu'une égalité chimérique? Merlin, Real, Burrère, Thibaudeau, Ramel, au fond, ne valent pas mieux que lui; ils reviendraient à leur marotte si on les laissait faire Ne vous fiez donc pas à ces gens-U; employez-les, mais pas trop; tâchez surtout qu'une transaction soit inutile : il me serait pénible d'être contraint de leur donner une garantie.
» Je compte peu sur Davoust et sur Suchet, point sur les ducs de Bollune, de Trévise et de Dalmatie; Masséna deviendra mon bras droit. Quant aux autres, que voulezvous que j'en fasse, eux qui n'ont pu se décider à venir me voir à Fontaîneblenu, tant ils craignaient de se compromettre? Je sais ce que vaut leur dévouement; le ciel me garde d'en rencontrer de pareils! Savary, sans esprit, n'est bon qu'à mener la police.
» Je VOUS recommande de vous entendre avec niadumo Hanielin; elle a de bonnes intentions.
» Voyez aussi Hortense; il faut se servir d'elle, puisqu'on lu laisse à Paris, quoique au fond, je sois fort mécontent de ses coquetteries avec les nouveaux venus. Je lui ;ii écrit deux fois et elle ne m'a pas répondu : celle-là encore est femme des pieds à la tête.
» 11 faut aussi vous assurer d-îs hommes de lettres; la Rc^tauralion les traite mesquinement et avec dédain : elle les penlra. Ils sont vains et avilies.
» Les royalistes ont pris les infiniment petits, toutes les obscurités réunies; ils nous ont laissé Daunou, Etienne, Jouy, Arnault et nombre d'autres qui font la vraie gloire de la France. Dites à ceux-ci de ne pas se presser; <[ue j'arriverai à teuips pour les dédommager du jeilne qu'on leur fait faire. Portez aussi los jeunes gens à écrire pour moi : les lyres vierges sont les plus honorables.
»> Je vous charge de beaucoup de soins; mais je sais qui vous êtes et ce que vous pensez.
» Murât a enfin reconnu son abominable sottise ; il voudrait être à même de la réparer. Je ne lui ronlie rien, c'est un fou qui n'est bon (jue le sabre à !a main; il répondrait en jactance ce que j'ai tant d'intérrt à cacher. Faites en sorte que de Paris «m ne lui demande rien de positif. Adieu. Vous pouvez parler en silreté avec celui qui vous remettra ma lettre.
» Surce, monsieur le comte Regnault, la présente n'étant à d'autres fins, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
» Xapom':on. »
L'ex-reine ajoutait : «< Les lîourbons et leurs défenseurs manquent «l'esprit. Au moment «ni se i>répara le retour do l'île d'Elbe, un biUileau épais les em| èchait de «listin^uer la vérité! Aussi, plus on allait, moins la polirt* était à craindre : elle ne voyait rien, et le i)réfet, M. Dandré, trompé par tous ses eritours, M. Daniré, le roi des -obemourhes, du reste le plus brave homuie du monile, mais
Lit^n «li/ne su-jcesseur «ie M. Beo^not, vint un soir chex moi; il y av:iit beau-.-oup de monde, el^ quoique la conversatioD fût <?éDérale, on ne lui en soutira pas moins et sans peine les secrets qu'il pouv^îit avoir. Il nous divertit beaucoup et ne s'en aper-jul pas. Real, voulant le mystifier, lui demanda en riant: Que feriez-vous. M. Dandré, si Napoléon s'adressait à vous pour obtenir une permission de rentrer en Franoe momentanément, dans le but de mettre ordre aux alîaires d'intérêt privé «|u'il peut y avoir encore?
» — Je refuserais cette permission. Monsieur le comte, i\ moins cependant «lue le roi ne me donnât l'ordre de l'accorder.
» — Mais si c'était pour cause pressante de maladie?
» — Dans ce cas, je l'accorderais sans hésiter. »
Elle disait ensuite:
L'Empereur avait su aiguiser mieux l'esprit de la police. Quant à votre père, il s'est toujours abstenu de créer en Ilul lande une police qui eût secondé son gouvernement par une surveillance sévère. Qu'en est-il résulté ? C'est qu'il est resté dans une profonde ignorance sur une foule de choses qu'il lui eût été de la dernière importance de connuitre.
» La Cour impériale olfrait des plaisirs que celle de Louis XVIII n'a jamais goûtés.
h Une fois l'iiiver venu, il ne se passait pas de soirée aux Tuileries sans un concert, un ballet, une comédie ou un opéra, joué, soit dans la salle de spectacle, soit dans les appartements intérieurs. Ces réunions avaient un aspect de véritables féeries. 11 n'y avait rien au-dessus du coup d'œil enchanteur de la salle de spectacle le jour d'une grande représentation. L'Kuipereur et l'Impératrice occu- I>aient alors une loge richement drapée en face du théâtre; ils y étaient entourés de la famille impériale, des dames et des officiers de leur maison. A droite étaient les ambassadeurs, dans la loge qui leur était réservée ; à gauche on voyait celle des ministres de France; tout le reste de la vaste galerie servait à placer les femmes, toutes parées de manière à rivaliser d'élégance et de richesse.
» Tout ce que la France avait alors de grand, lous les hauts fonctionnaires surchargés de cordons et de plaques étincelantes, formaient le parterre. On admettait dans les secondes loges les femmes étrangères à la Cour, ainsi que les hommes non présentés, qui ne pouvaient assister au spectacle qu'en habit habillé, c'est-à-dire à la française, avec l'épée et le chapeau à plumes. Des valets de pied circulaient sans cesse et présentaient des glaces* et des rafraîchissements de toute esp^ke. Un silence profond régnait dans la salle, les applaudissements étant interdits.
» Le même luxe, la même pompe se faisaient remarquer dans les bals, où l'on venait souvent en habit de caractère ; c'est là que se nouaient une foule d'intrigues plus drôles les unes que les autres, et dont les fils ne pouvaient être saisis par tout le monde. On cherchait le plaisir avec une sorte de fureur; on le rencontrait assez facilement dans ces réunions brillantes. Les étrangers invités y puisaient une grande sympathie pour la France, dont ils appréciaient la force et la richesse : nous savions alors également ordonner des fêtes et conquérir des royaumes.
» Napoléon, que l'on s'est plu à montrer comme le plus sombre, le plus mélancolique des hommes, était, au contraire, fort gai dans l'occasion, et montrait une amabilité peu commune au milieu de cette foule enchantée. Il en donnait la preuve en se pliant à des délicatesses qu'au fond du cœur il devait mépriser. Mais s'il était affuble envers les étrangers, ses premières prévenances étaient pour les Français, qu'il regardait comme liés à lui plus particulièrement, comme identifiés avec sa gloire, qu'il leur devait. Il prétendait que les autres nations eusf^ent pour la France la vénération que celles de l'îinliquité avaient pour Rome; enfin, il voulait faire de son peuple un peuple roi.
» Mais il portait en même temps un regard sévère sur l'intérieur de son palais; il fallait (|ue tout y fût grave, mesuré et soumis à l'étiquette. Tout se faisait avec une régularité extrême, avec une économie sage sans parcimonie, qui, au reste, n'enlevait rien à la magnificence du ser-
vice et h la majesté du trône. Cette absence de toute dilapidation laissait à la liste civile le moyen de fournir aux ameublements, aux décorations, aux embellissements des demeures impériales, à d'immenses achats de tableaux et d'objets d'art. Elle permettait encore les encouragements, les récompenses à donnera une foule de militaires, d'artistes, de litténiteurs. Ces libéralités, au reste, n'avaient rien que d'honorable pour ceux qui en étiiient l'objet. Je ne crains pas de le dire, l'Empereur ne sera bien apprécié <iue lorsqu'on le comparera à ceux qui l'ont précédé et aux deux rois qur sont venus après lui. Seul il avait compris la véritable ^^^raUrleur.
» C'est un mot «l»? lui, mot profond, « qu'une victoire appîirtient toujours à celui des deux helh^'érants qui dit le plus haut : je l'ai j^'n^^néo. » Aussi ne laissait-il jamais prendre barr«' sur lui par ses a<lversaires. S'il était vainqueur ou quel«iue endroit, sans contestation possible, il rappelait l'ontiuucllenient spu avnnlaj^e ; il était infatii^able à varier les ter;i!es propres î\ ^Taver ce souvenir dans l'esprit du jKMiple. « I/hoiinne du destin » était alors imposant comme Jupiter. Si le sort des armes :ivait été douteux, il se gardait l)ien d'en convenir. B.ittu, l'Iunpereur ne convenait point qu'il l'uiU élé par si lauto ; il en rejetait le tort sur ses lieiilt'Uinl^, siu* l'arinéo uiouie, sur le climat, sur la fatilité, sur t«.)iil; inuis lui, supposer (pi'il eiU fait une gauciiorie, m:m«[u«'* daltoation ou<lo pr«!'voyance, jamais! C'est ainsi tjue l'on e-;t ^-r.inil aux yeux des hommes. Ils sont c ré. lu les.
» 11 est tombé deux l'ois, l;i seconde d'une manière irrémédiable pour lui, mais non i»our les siens. S'il les a entraînés dans sa ruine, il leur a pré[Kiré les moyens do se relever, d'abord en arr.in;j[0.int lul-uiè;ue sa ^'loire à loisir dans l(îs li ih'.les convers liions el «lins les écrits de Sainte-Hélène; ensuite, en nous ilonn:int l'exemple de la plainte infiitii^'able. On tinit par faire croire ce que Tondit à scliété; on obtient tonjoiîrs ce que l'on demande s:ins se bissor et sur tous les m»»le^. «lepuis le ton de la litanie pleurnrde jusqu'au rliytliiue lier de l'oie liéroïqu?.
» Chaque paire d'oreilles est prédisposée à des sensations particulières, chaque esprit est touché d'un genre particulier d'arguments. Employons donc toutes les cordes de la voix, toutes les sortes de raisons. Ne nous fatiguons jamais d'affirmer que l'Empereur était infaillible et qu'il y avait un valable motif national à tous ses actes. Un jour, vous aurez peut-être à suivre d'autres errements que les siens, mais n'abandonnez pas su trace à la légère.
» Toute jeune, j'avais pris l'habitude de chercher à m'expliquer quelle raison faisait faire telle eu telle chose à l'Empereur. J'approuvais presque toujours; mais j'avoue à ma honte que souvent ce que j'avais découvert ne me satisfaisait pas. J'osais quelquefois le blâmer à part moi. Depuis que j'ai acquis de l'expérience, que de fois je me suis écriée : « Ah! que l'Empereur avait raison et qu'il » connaissait bien les hommes! »
» Vous, ne manquez pas de publier indéfiniment qu'il avait rendu la France puissante et prospère et que chacune de ses conquêtes apportait en Europe des institutions à tout jamais regrettables. Dites bien que le nom de Napoléon porte seul avec lui le principe d'égalité, d'ordre et d'indépendance nationale; que quiconque parle différemment de l'Empereur le méconnaît. Faites entendre que si la jeune bourgeoisie française le jugeait avec peu de faveur, elle se ferait ton à elle-même; que les institutions impériales doivent lui procurer tous les biens qu'elle peut souhaiter : influence, fonctions brillantes dans une hiérarchie savamment construite, hasards prestigieux, fortune enfin. Qu'elle apprenne de vous à se défier de tout homme, écrivain ou orateur, ou politique, dénigrant l'Empire. Ce ne peut être qu'un calomniateur par perfidie ou par duperie. Il ne manque pas, même parmi les libéraux, d'esprits impressionnables qui vous croiront. D'autres, par leur secret amour pour l'autorité, arriveront d'eux-mêmes î\ se faire les apologistes du règne qui a le plus favorisé le mécanisme du gouvernement libre dans ses actes, obéi dans ses volontés, puissant partout par le fonctionnement de rouages multipliés pour une même fin.
i> Si l'on vous dit que Napoléon attenta aux droits de la liberlé, répondez : « Le parti des Bourbons pourrait, en » etlet, s'en plaindre, car le 13 vendémiaire et le 18 fruc- M tidor avaient donné le secret de sa force et de ses espé* » rances; mais pour les patriotes» ce reproche serait une i> injustice. La liberté, pendant les guerres, eût été toute » en faveur des anciens privilégiés et des ennemis de la » France. Le peuple, fatigué des discordes civiles, ne pa- )) raissait plus disposé à soutenir une émancipation dont il » lardait tant à ressentir les bienfaits. » Ces raisonnements ne s«:»nt pas les plus solides du monde, mais ils seront vraisemblables aux yeux, des gens qui connaissent supertlcielleinent les faits. En France, on a facilement le dessus dans les discussions lorsqu'on invoque l'histoire : personne ne Tétudie et tout le monde y croit. On a beau jeu pour raccommoder à sa guise. Elle impose, parce qu'elle semble le conseil de l'expérience; mais les Français vivent trop dans le présent ou même dans les espérances ou les craintes de l'avenir, pour être propres à étudier le passé.
» On reproche à l'Empereur d'avoir rétabli la noblesse, loi, considérez que la noblesse n'est pas un vain mot. Les anciennes familles obtiennent invariablement les hommages de la société frani;aise comme de l'étranger. L'antique habitude d'honorer certains noms a fait reporter vers reux qui les possèdent un intérêt dont ils peuvent profiter pour reprendre crédit, s'ils savent se conduire. L'Empereur, finement, eut l'adresse de placer les vieux nobles dans une situation douteuse qui les mettait à sa merci : sans contester positivement leur titre, c'est à-dire leur meilleur patrimoine, il ne le reconnaissait que si l'on se mettait à son service. Alors on était librement M. le comte ou M. le duc, comme ci-devant. Ils n'avaient qu'un pas à faire pour retrouver une puissance, subordonnée sans doute, mais fructueuse. Aucun acte législatif, avant le retour de Louis XVIII, ne rendit aux anciens nobles, d'une manière générale, le <lroit de reprendre tout haut leur qualité. L'empereur, en donnant lui-môme des titres dont la splendeur était garantie par des majora ts, proposait à l'émulation une
récompense dont tous les roturiers sont encore avides, in« trodulsait dans une caste malaisée à détruire un élément nouveau qui, par la ressemblance extérieure, devait se faire confondre avec l'ancien et à la longue le transformer. La Légion d'honneur instituait, en outre, une noblesse personnelle et viagère; c'était comme une candidature ouverte pour parvenir jusqu'à l'ordre de la noblesse hérédi* taire, où l'individu, à son tour, avait besoin d'illuminer son titre par les rayons de la célèbre étoile : on proposait aux nobles un moyen de l'être deux fois, à ceux qui ne Tétaient pas une espérance de faire voir qu'ils pourraient le devenir et qu'ils étaient déjà désignés pour une occasion propice où leur mérite éclaterait et forcerait la faveur du prince.
» Vous êtes prince vous-même, ne l'oubliez pas, mais sachez aussi sous quelle loi. Votre titre est de date récente : pour le faire respecter il faut vous montrer, avant tout, comme capable d'être utile. Lorsque ceux qui possèdent des biens craindront pour leurs avantages, promettez-leur d'en être garant. Si c'est le peuple qui souffre^ morîtrezvous comme étant, ainsi que lui, un opprimé; faites entendre qu'il n'a de salut que par vous. En un mot, le rôle des Bonaparte est de se poser en amis de tout le monde : ils sont des médiateurs, des conciliateurs. Et je le dis, non pas seulement au sens humain du mot, mais dans tous les sens. Croyez qu'il ne vous est pas impossible de devenir littéralement une idole, quelque chose comme le rédempteur, l'intermédiaire entre le destin rigoureux du ciel et les intérêts humains. Les hommes aiment î\ se réfugier auprès d'une providence visible. Il est si facile, d'ailleurs, de gagner l'affection du peuple. Il a la sim2)licilé de l'enfance. S'il voit qu'on s'occupe de lui, il laisse faire : ce n'est que quand il croit à l'injustice ou à la trahison qu'il se révolte. Mais il n'y croit jamais, si on lui parle avec sympathie et douceur pour lui-même, en traitant avec une amère dérision les ennemis qu'on représente acharnés à lui nuire. C'est toujours Jacques Bonhomme.
») A tout événement soyez prêt, jusqu'à ce que vous puis-
856 NAPOLÉON m
8i6z vous-même prd'parer les événements. Ne rebutez personne, sons vous donner absolument à personne. Accueillez tout le inon<le, mèniC les curieux ; les bommes à projet, les conseilleurs. Tout cela sert. Je vous l'ai dit, surveillez toujours rborizon. 11 n'est comédie ou drame qui, se dévoilant flous vos yeux, ne puisse vous fournir quelque motif d'y intervenir, comme un dieu de théâtre. Soyez un peu partout, toujours prudent, toujours libre, et ne vous montrez ouvertement qu'à l'heure opportune *. »
Le prince Louis étyit à Thun, lorsque éclata la Révolution de 1^<3C^. 11 écrit à s:i mère :
« Ma chère maman,
« Les nouvelles se succèdent ici avec rapidité, et ce qu'il y a d'extraordinaire tout le uionde s'en réjouit. Nous sommes très tranquilles dans notre petit coin, tandis que plus loin on se bat pour les intérêts les plus chers. J'espéret recevoir aujourd'hui une lettre de vous. Adieu, ma chère maman. Le drapeau tricolore flotte actuellement en France. Heureux ceux qui ont pu les premiers lui rendre son ancien éclat. »
La philosophie et l'abnégation ne sont point l'apanage des Bonaparte. L 'ex reine et son fils lurent avec stupeur la décision <le la Chambre des Députés, en date du 2 septembre, qui maintenait contre les Bonaparte l'article 4 de la loi du 12 janvier IMO. Le chet de la famille, Joseph Bonaparte, adresse une protestation à la Chambre des Députés, le duc de Reichsta<lt étant sous la tutelle autrichienne :
u La famille Honaparlea été appelée par3,5(XK000 votes. Si la nation croit dans son inlérét de faire un autre choix, elle en a le pouvoir et !•' droit, mais elle seule. Napoléon II a été proclamé par la Ciiaiiibre des Députés de 1815, qui a reconnu en lui un droit conféré par la nation. J'accepte
1. Cf. Sapoléon III, pur A. Morel. Armand Le Chevalier, 1870.
pour lui toutes les modifications fuites par la Chambre dd 1815, qui fut dissoute par les baïonnettes étrangères; j'ai des données positives pour savoir que Napoléon II est digne de la France. C'est comme Français surtout que je désire que Ton reconnaisse les titres incontestables qu*il a au trône, tant que la nation n'aura pas adopté une autre forme de gouvernement. Seul, pour être légitime, dana la véritable acception du mot, c'est-à-dire légalement et volontaire nent élu par le peuple, il n'a pas besoin d'une nouvelle élection. Toutefois, la nation est maîtresse de confirmer ou de rejeter des titres .qu'elle a donnés, si telle est sa volonté. »
Voici deux lettres adressées par la reine Hortense à des amis :
€ Aronenberg, 2 septembre 1830.
» Vous désirez de mes nouvelles; je me réjouis, comme vous, du bonheur de la France. Vous avez dû voir que l'enthousiasme de mes enfants n'a pu être contenu, malgré mon désir qu'ils ne parussent en rien; mais ils sont élevée à apprécier ce qui est noble et grand ; ils sont fiers de lear patrie, qu'ils auraient été heureux de servir, et ils ont de vingt à vingt-cinq ans!... Vous savez aussi combien de fois ils ont entendu répéter que les places les plus élevées ne faisaient pas le bonheur; mais que l'air de la patrie, des amis et une distinction toute personnelle devaient être le but de leur ambition Je pense donc, comme vous, qu'ils ^ pouvaient la servir, celte France devenue libre, sans oiïenser aucun de leurs souvenirs. Ce n'était pas à nous à ne pas reconnaître les droits d'un peuple à se choisir un souverain, mais je viens de lire une loi qui m'étonne autant qu'elle m'afflige. Comment I dans ce moment d'enthousiasme et de liberté, la France ne devait-elle pas ouvrir les bras à tous ses enfants? à ceux qui depuis quinze ans partageaient avec elle tant d'abaissement et de souffrances? Au lieu de cela, on renouvelle, pour une seule famille, un acte de proscription. Quels sont ses crimes? N'est-ce pas l'étranger qui Tavait chassée? N'est-ce pas la France
qu'elle avait servie? Gruiniire cette famille, c'est lui faire un honneur qu'elle repousse. Son chef n'existe plus ! S'il a donnô une grandeur et une gloire qu'on accepte enûn, fautil repousser tout ce qui lui a appartenu, au lieu d'acquitter une dette sacrée, en exécutant le traité fait avec lui pour sa famille f Aucun des membres de cette famille ne pensait encore à revenir en France. Il y a des convenances que les positions forcent à garder, et sans une invitation du pays, ils ne pouvaient s'y présenter. Mais les voilà encore avec leurs malheurs, sans protection et en butte à toutes les vexations dont les gouvernements se plaisaient à les accabler! Que puis-je dire à mes enfants, moi qui ne cherche qu'à modérer leur jeunesse et à entretenir, en eux, Tamour de la patrie et de la justice? Je ne puis plus que leur apprendre que les hommes sont ingrats et égoïstes; mais qu'il faut encore les aimer et qu'il est toujours plus doux d'avoir à leur pardonner qu'à les faire souffrir.
» Adieu, vous avez désiré de mes nouvelles, vous voyez que l'impression du moment est pénible. Je ne comptais pas aller à Paris; loin de là, je m'arrangeais pour mon voyage d'Italie ; mais la vue de cette loi qui nous expulse à jamais de cette France qu*on aime tant, où Ton espérait encore aller mourir, est venue renouveler toutes mes douleurs. Cette proscription, prononcée dans des temps mal* heureux, était triste, sans doute, mais c'était par des ennemis. Renouvelée par ceux qu'on croyait des amis» cela frappe droit au cœur.