Le duc do Leuchtenberg
un article qui m'a touché, parce qu'il est vrai. Les jeunes gens de la famille Bonaparte meurent tous dans rexll comme les rejetons d'un arbre qu'on a transplanté, dans un climat étranger; mourir jeune, c'est souvent un banheur; mais mourir avant d'avoir vécu, mourir dans son lit, de maladie, sans gloire, c'est affreux.
» Vous me demandez des nouvelles de la Suisse, de sa situation présente, de son avenir. Hélas I c'est un chaos — bien difficile à débrouiller. L'esprit fédéral lutte journellement contre l'esprit cantonal. Les intérêts matériels sont' aux prises avec les idées généreuses, et les institutions, républicaines, bonnes, sans doute, dans un temps calme, pour répandre la civilisation à l'intérieur, sont généralement incapables de créer, dans les moments critiques, cette force qui fait taire les intérêts privés, déracine les abus et les préjugés, dompte les discussions intérieures, pour présenter ensuite aux ennemis du dehors un corps compact uni par une seule volonté et par un seul sentiment.
» On m'a prié de faire un article dans une revue sur un nouvel ouvrage italien, intitulé : Discorsi deUa scienza mili' tare di Blanch.
» L'auteur dit que Gharlemagne a été un météore inutile, et que son influence sur la civilisation a été réelle... L'opinion de l'auteur est fondée sur ce que, après la mort de Charlemagne, son empire fût démembré; mais chaque partie de cet empire, et surtout la partie allemande) n'emportait-elle pas avec elle ce germe civilisateur que Gharlemagne ayait imprimé à son époque en répandant une religion civilisatrice et en favorisant les sciences et les arts? »
Le docteur Gonneau, à ce moment, publie un livre, dans lequel il professe des opinions politiques et des doctrines gouvernementales. Et le prince Louis lui écrit :
« Je suis convaincu que Napoléon a été utile à la cause de la liberté, et a sauvé la liberté en abolissant les formes arbitraires et surannées, et en mettant les institutions de son pays en harmonie avec le progrés. Du siècle et du peuple, il fallait qu'il favorisât la civilisation, tandlà que
rautorité, qui n'est p.is basée sur l'élection populaire, est naturellement iK)rtée à en arrêter le progrès, c'est ce que le peuple a compris; et comme Napoléon faisait tout pour le peujile, le peuple, à son tour, a tout fait pour Napoléon. Qui Ta élevé à la dignité de Consul? le ))euple! Qui l'a proclamé empereur par quatre millions de suffrages? le peuple! Qui l'a ramené en triomphe de Tile d'Elbe à Paris? le peuple! Quels étaient les ennemis de Napoléon? les oppresseurs du peuple! Voilà pourquoi son nom était si cher aux masses, et pourquoi son portrait, qui se trouve dans chaque cabane, est un objet île vénération. »
Nous sommes en 183.'). Le château d'Arenenberg est hospitalier. Il a souvent pour hôtes MM. de Chateaubriand, Casimir Delavignc, Cottu, Alexandre Dumas, Labarre, le colonel Bruok, le baron Félix Desportes, le comte Demidoir, les duclie<ses de Préval et de Haguse, la comte^se Sennai^e, la princesse «le la Moskowa, mesdames Lebon, de (iirardin, Solanges de Faverolles, la duchesse de Dino, etc.
Louis-N'apolôon s'est particulièrement lié avec un homme déi'ido à tout, qu'un biographe bienveillant va nous dépeindre :
« M. Je.in-(jilb«^rt-Viflor Fialin. plus connu sous le nom de Tersigny tîst né le 11 janvier 1N«>.S à Saint-Germain-Lespin »S'=^o (Loir».''!. <)ri>!iolin d«''s sa i>remicre enfance, il fut il'ahnrd «'levé par un «lo sos oni'los, puis entra comme boursier au collèj^e do Limoges, s'enrôla A dix-sept ans, fut en iN^r., êb''ve à rt''.*ole de cavalerie de Sauuiur, en lNi8, mari' -liai do< li'gi« au i*^ régiment de hussards, imbu, à cette époque, d'ni)inîuns royalistes as<ez prononcées II ne tardi pas à les iiio lifier siv.is l'inlluenoe du capitaine de sa compagnie, M. Keriansie el, en bSod, il prit une part des plus actives au mouvement militaire <le Pontivv, en faveur de la Révolution <le Juillet Cepon lant, s.i con luite fut taxée d'insubordination par ses sLi[)érieurs et, à ({uebiues semainos de là, il re<;ut son congé do réforme, qui, d'abord temporaire, fut ron lu déiinitit* en 1.S33. Sans état et sans for-
lune, il vint, en 1831, chercher une position à Paris. Sur la recommandation de M. Baude, il collabora au Temps. On a dit, mais par erreur, qu'il suivit les prédications saintsimoniennes et partagea même la retraite du père Enfantin à Ménil montant. On a aussi raconté à tort qu'à la fin de 1832, il alla faire un assez long séjour en Vendée, où la présence de la duchesse de Berry avait rallumé la guerre civile. Vers cette époque il quitta son nom patronymique de Fialin, pour prendre le titre de vicomte de Persigny, appartenant depuis deux siècles à su famille, bien qu'elle eilt négligé de le porter. »
De nouveaux partisans furent admis dans le cénacle, M. de Gricourt, légitimiste, « par son origine, par son admiration, » mais qui « avait su remonter vers l'Empire en passant sur le corps au juste-milieu *; » M. de Querelles, lieutenant d'infanterie, qui vivait en délicatesse avec l'Administration de la guerre; M. de Bruc, vraiment légitimiste, ancien gentilhomme de la Chambre de Charles X, chef d'escadron en disponibilité depuis 1815 et qui avait alors commandé la cavalerie des Vendéens insurgés.
Au commencement de 183C, le prince mit sous presse à Zurich un livre publié, comme sien, livre technique et d'une apparente innocence : Le Manuel (Vartillerie, à l'usage des officiers d'artillerie de la République helvétique.
De nombreux envois en furent faits en France, et vers la même époque on répandait à profusion l'histoire du prince par une main amie, dans la Biographie des hommes du jour.
Strasbourg devient l'objectif des conspirateurs. Le prince Louis va à Bade II cherche à embaucher M. Raindu, officier d'infanterie :
« Je me rendis à Kehl, écrit ce dernier. Vers cinq heures, je vis arriver une inéchante carriole de louage dans laquelle était un jeune Suisse que j'avais vu avec le prince à Offenbourg II me conduisit à une chambre et revint bientôt avec le prince, qui paraissait souffrant, et dont le
l. Sttathourg, p. 194. — Plaidoirie de M« Chauvin.
visage éUût en partie couvert d'un mouchoir. Il s'enferma avec moi et me dit : « Capitaine, vous avez du courage et de la loyauté, et je crois pouvoir me confier à vous. Vous aimez trop l'Empereur pour ne pas aimer sa famille. Un mouvement est pn'^s d'éclater : j'ai compté sur vous, et je me mettrai moi-même à la tête. »
» Je fus extrêmement surpris; il s'en aperçut et parut piqué.
» Je conviens, dit-il, que c'est nouveau, mais nous avons des moyens sûrs d'exécution.
» Je lui déclarai ma façon de penser ; il comprit ma franchise, et sembla m'en savoir gré. Une conversation s'engagea entre nous; je tûchai de le détourner de ses idées. Il croyait l'armée mécontente depuis la révolution de Juillet, et il pensait que les vieux compagnons d'armes de son oncle l'auraient soutenu. Je lui dis qu'il était inconnu de la France, que la famille de l'Empereur était plus ignorée peut-être que les Bourbons quand ils rentrèrent chez nous.
» Je lui parlai do l'esprit des troupes de Strasbourg, et je vis qu'il comptait surtout sur cette garnison. Je lui parlai des conflits qui avaient eu lieu souvent entre le militaire et le civil, des affaires de Lyon, de Grenoble, de Paris, où les troupes ne fraternisèrent jamais avec le peuple et restèrent fidèles à leurs devoirs. Je vis bien qu'il comptait sur la garnison de Strasbourg. Je pensai qu'une imagination semblable pouvait se jeter dans les aventures pour peu qu'elle rencontrât d'autres personnes prêtes à la seconder. »
Cette tentative, une autre auprès de M. de Franqueville aide de camp du lieutenant-général Voirol, qui commandait la 5® division militaire, ne réussissent pas. A la fin, Louis-Napoléon se résout à tenter un grand coup. Et il fait tenir au général Voirol cette lettre :
c Bade, 14 août 1836.
» Général,
» Comptant partir bientôt pour retourner en Suisse, je serais désolé de quitter la frontière de France sans avoir
VU un des anciens chefs militaires que j*honore le plus. Je sais bien, général, que les lois et la politique voudraient nous jeter, vous et moi, dans deux, camps diiî'érents, mais cela est impossible : un vieux militaire sera toujours pour moi un ami, de même que mou nom lui rappelle sans cesse sa glorieuse jeunesse.
» Général, j'ai le cœur déchiré en ayant depuis un mois la France devant les yeux, sans pouvoir y poser le pied; c'est demain la fête de l'Empereur, et je la passerai avec des étrangers. Si vous pouvez me donner un rendez-vous dans quelques jours dans les environs de Bade, vous effacerez par votre présence les tristes impressions qui m'oppriment. En vous embrassant, j'oublierai l'ingratitude des hommes et la cruauté du sort. Je vous demande pardon» général, de m'exprimer aussi amicalement envers quelqu'un que je ne connais pas; mais je sais que votre cœur n'a pas vieilli.
» Recevez, etc.
» Napoléon-Louis Bonaparte.
» Je vous prie de remettre votre réponse à la personne qui vous portera ma lettre. »
Le général se contenta de répondre :
« Tout ce que je peux faire pom* lui, c'est de lui donner un quart d'heure pour repasser le Rhin. §
Louis ne réussit pas mieux avec le général Exelmans^ auquel il dépêcha M. de Bruc, avec la lettre suivante :
c Arenonberg, 11 octobre.
» Général,
» Je profite d'une occasion sûre pour vous dire combien je serais heureux de pouvoir vous parler. Vos honorables antécédents, votre réputation civile et militaire me font espérer que, dans une occasion difficile, vous voudrez bien m'aider de vos conseils. Le neveu de TKmpereur s'adresse avec confiance à un vieux militaire et à un vieil ami, aussi espére-t-il que vous excuserez la démarche qui pourrait
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]araître inte.npeslive à tout autre qu'à vous, Général, qui êtes ligue ie co npreaire tout noble sentiment. Le lieuten int-colonel de Bruc, qui mérite toute ma confiance, veut bien se charger de débrider avec vous du lieu où je pourrai vou> voir.
» £n attendant. Général, veuillez recevoir l'expression de :ue^ sentiments et de ma considération.
u Napoléon-Louis Bonaparte. »
Le général soupçonna quelque intrigue et congédia l'ambassadeur.
C'est alors que le rôle important est offert au colonel Vaudrey, jadis écarté par la Restauration. Le colonel ne refusa pi<. Il hésita et se laissa convaincre. Le 25 octobre 183C, sons le prétexte d'une visite à sa cousine et d'une partie de chasse dans la principauté de Harkinger, le prince fait ses alieix à sa mère, qui lui passe au doigt Tanneau-talisman que Napoléon lui avait donné en partant pour Sainte-Hélène.
Pour se guider dans le récit des faits, il suffit de s'aider des lettres écrites par Louis-Napoléon î\ sa mère :
c Prison de Strasbourg, 1*' novembre 1836.
» Ma chère mère,
» Vous avez dû être très inquiète de ne pas recevoir de mes nouvelles, vous qui me croyiez chez ma cousine ; mais votre inquiétude redoublera quand vous apprendrez que j'ai tenté à Strasbourg un mouvement qui a échoué.
» Je suis en prison, ainsi que d'autres officiers; c'est pour eux seuls que je suis en peine ; car moi, en commençant celte entreprise, j'étais préparé à tout. Ne pleure pas, ma iiiére, je suis victime d'une belle cause, d'une cause toute française; plus tard on me rendra justice et on me plaindra. Hier, dimanche, à six heures, je me suis présenté devant le i® d'artillerie, qui m'a reçu aux cris de : Vive l'Empereur !... Nousavions détaché du monde. Le iC® a résisté; nous nous sommes trouvés pris dans la cour de la caserne. Heureusenlent il n'y a pas eu de sang français répandu. C'est une consolation dans le malheur. Courage, ma mère;
je s.iurai soutenir jusqu'au bout Thonneur du nom que je porte.
» M. Parquin est aussi arrêté. Faites copier cette lettre pour mon père, et contribuez à calmer son inquiétude. Charles a demandé à partager ma captivité, on le lui a accordé. Adieu^ ma chère mère, ne vous attendrissez pas inutilement sur mon sort. La vie est peu de chose. L'honneur et la France sont tout pour moi !
» Recevez l'assurance de mon sincère attachement, je vous embrasse de tout mon cœur.
» Votre tendre et respectueux ûls.
» Napoléon-Louis. »
« Ma mère,
» Vous donner un récit détaillé de mes malheurs, c'est renouveler vos peines et les miennes^ et cependant c'est en môme temps une consolation pour vous et pour moi, que de vous mettre au fait de toutes les impressions que j'ai ressenties, de toutes les émotions qui m'ont agité depuis la fin d'octobre. Vous savez quel est le prétexte que je donnai ù mon départ d'Ârenenberg, mais ce que vous ne savez pas, c'est ce qui se passait alors dans mon cœur. Fort de ma conviction qui me faisait envisager la cause napoléonienne comme la seule cause civilisatrice en Europe, fier de la noblesse et de la pureté de mes intentions, j'étais bien décidé à relever l'aigle impériale ou à tomber victime de ma foi politique.
» Je partis, faisant dans ma voiture le môme chemin que j'avais suivi, il y a trois mois, pour me rendre à Unkirch et à Baden ; tout était de môme autour de moi; mais quelle dififérence dans les impressions qui m'animaient I J'étais alors gai et serein comme le jour qui m 'éclairait; aujourd'hui triste et rêveur, mon esprit avait pris la teinte de l'air brumeux et froid qui m'entourait. On me demandera ce qui me forçait d'abandonner une existence heureuse pour courir tous les risques d'une entreprise hasardeuse. Je répondrai qu'une voix secrète m'entraînait^ et que, pour rien
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V Le -T. j*.*rr;v.;: à Luhr, jvliîe ville du grand -duché de Baiea. où j'atuniis its n:uveiles : pr^s de cet endroit, Tessit-u it ma o.U" vho s't^lunt cassé, me força de rester un jour dans i:i ville. Le -^ au mutin, je partis de Lahr, je retournai sur nies pas jo passa: j^ir Fribourg, Xeuf-Brisach, Colîi.ar. ►:•: j'arrivai le soir à onze heures à Strasbourg, sans le nioindre embarras '.
:> Ma voilure alla à \lUUi le îa F/ctci*. tandis que j'allai lo^er dans une peîite ohambrfr qu'on m'avait retenue rue de la Fontaine.
») L\y je vis, Itr Lt*. le colonel Vaudrey, et je lui donnai le plan d'opération que j'avais arrêté; mais le colonel dont les sentiments n<-'bles et ;^énéreux méritaient un meilleur sort me dit : « H ne s'a^jit pas ici d'un complot en armes; votre tMUse est trop fran^^'aise et trop pure pour la souiller en répandant le san^r fran-;ais ; il n'y a qu'un seul moyen d'aj^'ir qui soitdijjine de vou>, parce qu'ilévitera toute collision. L«)r>«^ue vous serez à la tête de mon régiment, nous
i. M. <!♦• Tirimurt ôlait ull»'» au dovant lio Louis Bonaparte à lllkirch, six kiloinètn'S ib» Strasbuiirg, et avait pris place dans sa voiture.
marcherons ensemble chez le général Voirol; nn ancien militaire ne résistera pas à votre vue et à celle de l'aigle impériale^ lorsqu'il saura que la garnison vous suit, a J'approuvai ses raisons et tout fut décidé pour le lendemain matin. On avait retenu une maison dans une rue voisine du quartier d'Austerlitz, où nous devions nous retirer tous pour nous porter de là à cette caserne dès que le régiment d'infanterie serait rassemblé.
» Le 29, à onze heures du soir, un de mes amis vint me chercher rue de la Fontaine, pour me conduire au rendezvoas général; nous traversâmes ensemble toute la ville. Un beau clair de lune éclairait les rues. Je prenais ce beau temps pour un favorable augure pour le lendemain ; je regardais avec attention les endroits par où je passais ; le silence qui y régnait faisait impression sur moi. Par quoi ce calme sera-t-il remplacé demain?... Cependant, dis-je à mon compagnon, il n'y aura pas de désordre si je réussis; car c'est surtout pour empêcher les troubles qui accompagnent souvent les mouvements populaires, que j'ai voulu faire la révolution par l'armée. Mais, ajoutai-je, quelle confiance, qnelle profonde conviction il faut avoir de la noblesse d'une cause pour affronter, non les dangers que nous allons courir, mais l'opinion publique qui nous déchirera, qui nous accablera de reproches si nous ne réussissons pas t Et cependant, je prends Dieu à témoin que ce n'est pas pour satisfaire à une ambition personnelle, mais parce que je crois avoir une mission à remplir, que je risque ce qui m'est plus cher que la vie, l'estime de mes concitoyens.
» Arrivé à la maison, rue des Orphelines, je trouvai mes amis réunis dans deux chambres au rez-de-chaussée ^. Je les remerciai du dévouement qu'ils montraient à ma cause, et je leur disque> dès ce moment, nous partagerions ensemble la bonne comme la mauvaise fortune. Un des officiers apporta une aigle : c'était celle qui avait appartenu au 7® régiment de ligne... L'aigle de Labédoyère I s'écria-t-on, et
1. MM. Parquin, do Gricourt, Lombard, ancien chirurgien militaire, de Querelles qui, séance tenante, fut fait chef d'escadron, de Persigny, habillé en cai>itaine, etc..
chacun ilenoii^ la pressa sur son coeur avec une vive émotion... Tous los ofïioiers ÔMient en grand uniforme ; j'avais m s un uniforme d'artillerie, sur ma tête un chapeau d'état-major. La nuit no is parut bien longue; je la passai à iVriro m i prooLim ition que je n'avais pas voulu faire imprimer d'avance, de peur d'indiscrétion. Jl était convenu tjue n ms resterions dans cette maison jusqu'à ce que le colonel me fit prévenir de me rendre à la caserne. Nous comptions les heures* les minutes, les secondes; six heures du matin était indiqué Qu'il est difficile d'exprimer ce qu'on éprouve dans de semblables circonstances ; dans une Re»'ond»^ on vit plus que dans dix années ; car vivre, c'est faire usa^e de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toïites les parties de nous-méme, qui nous donnent le sentiment de notre existence, et, dans ces moments critiques, nos fucultés, no> organes, nos sens, exaltés au plus haut de^»ré sont concentrés en un seul point; c'est l'heure qui doit dé.ûdor de toute no'rc destinée; on est fort quand on peut se »liio : doumin je serai le libérateur de ma patrie ou je gérai mort; on e.^t bien i\ plaindre lorsque les circonstances ont été telles (pi'on n'a pu être ni l'un ni l'autre.
» Mal>;ré nos précautions, le bmit que devait faire un cerliûn nombre de personnes réunies, éveilla les propriétaires du premier étage ; nous les entendîmes se lever et ouvrir les t'enétfes. Il était cinq heures : nous redoublâmes do prudence, et ils se rendormirent.
M Enfin, six heures sonnèrent I Jamais les sons d'une horloge ne retentirent si violemment dans mon cœur; mais un instant après, la trompette du quartier d'Âusterlitz vint enc(Me en accélérer les battements. Le grand moment approchait; un tuumlte assez fort se fit aussitôt entendre dans la rue; des soldats passaient en criant, des cavaliers courai<mt au ^-rand galop devant nos fenêtres. J'envoyai un officier s'informer de la cause de ce bruit; était-ce l'étatmajor de la place qui était déjà informé de nos projets ? avions nous été découverts? Il revint bientôt, me dit que le bruit provenait dns soldats que le colonel envoyait prendre leurs chevaux qui étaient hors du quartier.
>) Quelques minutes s'écoulèrent encore, et Ton vint nio prévenir que le colonel m'attendait. Plein d'espoir, je me précipite dans la rue. M. Parquin en uniforme de gùnéral de brigade; un chef de bataillon, portant l'aigle en main, sont à mes côtés. Deux officiers me suivent *.
» Le trajet est court, il fut bientôt franchi. Le régiment était rangé en bataille dans la cour du quartier (d'Austerlitz) en dedans des grilles; sur la pelouse stationnaient quarante canonniors à cheval.
» Ma mère I jugez du bonheur que j'éprouvai dans ce moment-là ; après vingt ans d'exil, je touchais enfin le sol sacré delà patrie, je me trouvais avec des Français que le souvenir de l'Empereur allait encore éleotriser.
») Le colonel Vaudrey était seul au milieu de la cour, jo me dirigeai vers lui : aussitôt le colonel, dont la lello figure et la taille avaient, en ce moment, quelque chose de sublime, tira son sabre et s'écria : « Soldats du i° réj^inu'nt ») d'artillerie 1 Une gran le révolution s'accomplit en ce iiio- » ment, vous voyez ici devant vous, le neveu de l'Empereur » Napoléon, il vient pour s'occuper des droits du peu])le, le » peuple et larmée peuvent compter sur lui C'est auloiir M de lui que doit se grouper tout ce «lui aime la gloire el » la liberté de la France. Soldats! vous sentirez, comme » votre chef, toute la gran leur de l'entreprise (jue vous ni- » lez tenter, toute la sainteté de la cause que vous allez M défendre. Soldats! le neveu de l'Empereur Napoléon » peut-il compter sur vous ?... » Sa voix fut couverte à l'inst:mt par les cris uninimes de : Vive .rE:ni)ereur ! Je pris alors la parole en ces termes : « Résolu i\ vaincre et à mou- » rir pour la cause du peuple français, c'est à vous les
1. M. Panjuin était, comme un sait, commandant; iUl«'V(>nait général do brijrad»' ; 1m chef «le l)ataillon, c'tUait lo IJj'Utvnant (lo Qu«<relles. 11 y avait oncor»; : MM. Laily, du (îricourt, r«;v«'ln d'un uniforme d'/'lat major, sans avoir été jamais militair**; Porsijïny. capitain'î improvisé ; Loml>ar(l, (iros, liiMitrnaiit <!•' pontonniers ; Pctry ((îharles-PhilippoFranrois) ot I)np»Miln)uat, ôî?ale:ii^nt pontonni«T3 ; le lieutt?nant d'artillerie de S«Miall«M-. Total : neuf. Quels «Uai»'nt h-s «leux ou trois autres? X». us l'ifjnorons. {Sole de .V. A. Muret )
5>: 5i?:leC'!k III
j Trf:L.:=r> :;= /iiT.i^. -.r irrsenter, f*arce qu'entre vous * *; rz:, :1 *\:>:é it ^riz.i> sic^vcnirs. C'est dans votre j rtj-.Ti: :-•: l'Ez: itîrfjr Xiiolêcn, mon oncle, servit t r:^.i.f riV-U-r*. : r>: à ver v:^s qu'il s'est illustré au / >,:rf iî r^-.:rL ; *: .'"•=>: enror-È- votre brave régiment » c .. '--- .Mv:.; 1=5 p<r:T> ie Gren:ble au retour de l'île t i Fl:«f. S.li.-is* i^ -:-T-fllf> iesllnées vous sont réser- » vi->, A v: :> 1.1 ^*:lrr ir •:':ii::.env-êr une grande entre- » ;r.>c . . ^ :•:> l*r.:--r :r ie >àluer les premiers, l'aigle » iA->:erl.w rt ir W..^ri'j:. ^ Je saisis alors Taigle que por. ■ i: un if r..f> rfi.lrrs, M. de Querelles, et la leur préser.:^?.: : « S:'. 11:5, ::r.tir.ji:-;e, voici le symbole delà » ^Ivirt frAr.,\i:>e. irstinê A ievenir aussi Temblénie de la » li:- r:^. Fcnlir.: quir.re ans. il a conduit nos pères a la
V v:::;:re ; il j* Ir/.lr >ur :cus lr> champs de bataille, il a « :r.iv«: rsè iv'^uies les ca j:::.tlv> de l'Europe. Soldats î ne vous
V r;\Hiore:-vous jvis ù :r noble étendard que je confie et à ï» vo:re iioriHt-ur e: :i v::re co^îragefXe marcherez- vous » pA> :îvoc moi contre les traîtres e: îes oppresseurs de la » ivt:rie av* cri io . Vive 1\ France! Vive la liberté ! » Mille cris n:*::r:u:iî::> îîu rèpon iirent. Nous nous mimes alors en mnr.^ho. :uu>iîue en ît;e, îa joie et re>i»érance brillaient sur loiî> les v:s;i,:es. l.e plan t-taît de courir chez le générî\l. do îu: molîro, non îe pistolet sur la gorge, mais devant les yoiîx, pour l'onîrainer. Il fallait, pour se rendre cher lui. traverser toute la ville. Chemin faisant, je dus envoyer un oîïicier, avec un peloton chez Timprimeur, pour publier mes proclamations ; un autre chez le préfet, pour l'arrêter ; enlin, six re-nirent des missions particulières de sorte que. arrivé chez le génénil, je m'étais ainsi défait volontairement dune partie de mes forces. Mais avais-je donc besoin de m'entourer de Unit de soldats?... Ne comptais-je pas sur la participation du peuple ? Et en effet, quoi qu'on en ait dit, sur toute ia route que j'ai parcourue, je reçus les témoii^mages les moins équivoi|ues de la sympathie de la population ; je n'avais qu'à me défendre contre la véhémence des marques d'intérêt qui m'étaient prodip^uées, et la variété des cris qui m'accueillaient me montrait qu'il
n'y avait pas un parti qui ne sympathisât avec mon cœur !
» Arrivé à la cour de Thôtel du général, je monte, suivi de MM. Vaudrey, Parquin et de deux officiers. Le général n'était pas encore habillé. Je lui dis : « Général, je viens » vers vous en ami ; je serais désolé de relever notre vieux » drapeau tricolore sans un brave militaire comme vous; » la garnison est pour moi, décidez-vous et suivez-moi. » On lui montra l'aigle; il la repoussa, en disant : « Prince, » on vous a trompé; l'armée connaît ses devoirs; et je vais » à l'instant vous le prouver. » Alors je m'éloignai et donnai Tordre de laisser un piquet d'artilleurs, pour le garder. Le général se présenta plus tard à ses soldats pour les faire rentrer dans Tobéissance ; les artilleurs, sous les ordres de M. Parquin, méconnurent son autorité et ne lui répondirent que par les cris réitérés de : Vive l'Empereur I... Plus tard, le général parvint à s'échapper de son hôtel par une porte dérobée.
» Lorsque je sortis de chez le général, je fus accueilli par les mêmes acclamations de : Vive l'Empereur I... Mais déjà ce premier échec m'avait vivement affecté. Je n'y étais pas préparé, convaincu que la seule vue de l'aigle devait réveiller chez le général de vieux souvenirs de gloire et l'entraîner.
)) Nous nous remîmes en marche. Nous quittâmes la fi^rande rue et nous entrâmes dans la caserne Puikesmalte, par la petite ruelle qui y conduit du faubourg de Pierre. Cette caserne est un grand bâtiment, construit dans une espèce d'impasse ; le terrain en avant est trop étroit pour qu'un régiment puisse se ranger en bataille. En me voyant ainsi resserré entre le rempart et le quartier, je m'aperçus que le plan convenu n'avait pas été suivi. A notre arrivée, les soldats s'empressent autour de nous, je les harangue; la plupart vont chercher leurs armes et reviennent se rallier à nous en nous témoignant leur sympathie par leurs acclamations. Cependant, voyant se manifester parmi eux une hésitation soudaine, causée par les bruits répandus parmi eux par quelques officiers qui s'efforçaient de leur inspirer des doutes sur mon identité, et comme d'ailleurs
nous perdions un temps précieux dans une position défavorable, au lieu de courir sur-le-champ aux autres régiments, qui nous attendaient, je dis au colonel de partir; il m'entijage t\ rester encore; je me range à son avis; quelques minutes plus tard il n'était plus temps. Des officiers d'infanterie arrivent, font fermer les grilles et tancent fortement leurs soldats; ceux-ci hésitent encore, je veux faire arrêter les officiers, leurs soldats les délivrent. Alors, la confusion se met partout; l'espace était tellement resserré que chacun de nous fut perdu dans la foule. Le peuple qui était monté sur le mur, lan«;;iit des pierres sur l'infanterie; les canonniers voulaient faire usage de leurs armes, mais nous les en empêchâmes; nous vîmes tout de suite que nous aurions fait tuer beaucoup de monde. Je vis le colonel tour à tour arrêté par l'infanterie et délivré par les soldats; moi-niême j'allais succomber au milieu d'une multitude d'hoimiies qui, me roc()nnaissant, «Toisaient sur moi leurs baïonnettes; jo parais leurs coups avec mon sabre, en lâchant de les apaiser, lorsque les canonniers vinrent me tirer <r«'ntre leurs fusils, et me jdacer au milieu d'eux. Je m'»''lan«;!ii alors avec quehjues sous-ofliciers vers les cïnonniers monl«''>\ i)0ur me saisir d'un cheval, toute l'infanterio me suivit. Je me trouviii acculé entre les chevaux et le mur, sans i)ouvoir bonj^or. Alors, les soldats arrivèrent de tontes parts, se saisirent de moi et me conduisirent dans le corps de ^^•^rde. En entrant, j'y trouvai M. Parquin ; je lui tendis la main, il médit, en m'abordant d'un air calme et résij^Mié : « Prince, nous serons fusillés, mais nous mour- » rons bien. — Oui, lui rêpondis-je, nous avons échoué » dans une belle et noble entreprise. »
» Bientôt apr»''S le ;j:én«''ral Voirol, arrive; il me dit en entrant : « Prince, vous n'avez trouvé qu'un traître dans n l'armée française! — Dites plutôt, général, que j'avais » trouvé im LabélnvAro. » — Hos voitures furent amenées et nous trans]K)rt»''rent dans la prison neuve. Me voilà donc enlre «[iiatro m irs, avo.*, dj^ feaHres à barre lux, dans le séjo:ir des criminels ! Oh! (•t?u\ (lui saventce que c'est que de pissor tout ;\ ('oup do l'ex-'s «le bon'ie ir que pro:;urent
les plus nobles illusions ù l'excùs de la misère qui ne laisse plus d'espoir, et de franchit* cet immense intervalle sans avoir un moment pour s'y préparer, comprendront ce qui se passait dans mon cœur.
» Au greffe, nous nous revîmes tous. M. de Querelles, en me serrant la main, me dit à haute voix : « Prince, malgré » notre défaite, je suis encore fier de ce que j'ai f lit. » On me fit subir un interrogatoire ; j'étais calme et résigné; mon parti était pris. On me fit les questions suivantes : « Qu'est- » ce qui vous a poussé à agir comme vous l'avez fait? — » Mes opinions politiques, répondis-je, et mon désir de » revoir ma patrie, dont l'invasion étrangère m'avait privô. » En 1830, j'ai demandé à être traité en simple citoyen. » On m'a traité en prétendant; eh bien! je me suis conduit » en prétendant! — Vous vouliez établir un gouvernement » militaire? — Je voulais établir un gouvernenjent fondé » sur rt'dection populaire. — Qu'auriez-vous fait, vain- » queur ? — J'aurais asseniblé un Congrès national. »
» Je déclarai ensuite que moi seul ayant tout organisé, moi seul ayant entraîné les autres, moi seul aussi je devais arssumer sur ma tête toute la responsabilité. Reconduit en prison je me jetai sur un lit qu'on m'avait préparé, et, malgré mes tourments, le sommeil, qui adoucit les peines en donnant du relâche aux douleurs de l'àme, vint calmer mes sens; le repos ne fuit pas le malheur. 11 n'y a que le remords qui n'en laisse ])as. Mais comme le réveil fut affreux ! Je croyais avoir eu un horrible cauchemar. Le sort des personnes compromises était ce qui me donnait le plus de douleur et d'inquiétude. J'écrivis au général Voirol, pour lui dire que son honneur l'obligeait à s'intéresser au colonel Vaudrey, car c'était peut-être l'attachement du colonel pour lui et les égards avec lesquels il l'avait traité qui étaient cause de la non-réussite de mon entreprise; je terminais en disant que toute la rigueur des lois s'appesantît sur moi, disant que j'étais le plus coupable et le seul à craindre.
» Le général vint me voir ce jour-là, affectueux. Il me dit en entrant : « Prince, quand j'étais votre prisonnier, je
ÎJ8G NAPOLÉON m
» n'ai trouvé cjne des paroles dures à vous dire ; maintenant » que vous Otes le mien, je n'ai plus (jue des paroles de » consolations à vous adresser. » Le colonel Vaudrey et moi nous fûmes conduits à la citadelle, où (moi du moins) j'étais beaucoup mieux qu'en prison », mais le pouvoir civil nous réclame, et au bout de vin^t-quatre heures on nous réinl«''tîre dans notre première demeure.
o Le ^ïeolier et le directeur de la prison de S'r.isbourp faisaient leur devoir, mais tâchaient d'adoucir autant que possible ma situation, tandis qu'un certain M. Lebel, qu'on envoya de Paris, voulant montrer son autorité, m'emp»>cha d'ouvrir ma fonrtre pour respirer l'air, me retira ma uïontre qu'il no me rendra (lu'à mon départ, et enfin lui-même a counnamié des abat-jour pour intercepter la lumière.
» Le M novembre au soir, on vint me jirévcnir que j'alhiis être transféré dans une prison ; je sors et ,c trouve le général et le préfet qui m'enimenèrent dans leur voiture, s:ms me dire on ils me con<luisaient; j'insiste pour qu'on ii:e laisse avec mes compatjnons d'inforiune; mais le jjouvernement en avait décidé autrement. Arrivé dans l'hùtel de la préfechire je trouve deux chaises de poste; on me fit monter dans Tune avec M. Guynat, commandant de la ^'endarmerie de la Seine, et le lieutenant Thiboulot ; dans l'autre il y avait quatre sous-officiers.
» Lorsque je vis qu'il fallait quitter Strasbourg et que mon s«>rl allait être séparé de celui des autres accusés, j'éprouvai une douleur difficile à i>eindre. Me voilà donc forcé d'ab;in<lonner des hommes qui se sont dévoués pour moi; uie voilà donc privé des moyens de faire connaître, dans ma défense, mes idées et mes intentions; me voili\ donc recevant un soi-disant bienfait de celui auquel je voulais faire le plus de mal! Je m'exhalai en plaintes et en re* {,'rets, je ne pouvais que protester...
» Les deux officiers qui me conduisaient étaient deux officiers de l'Empire, amis intiuies de M. Parquin; aussi eurent-ils pour inoi toutes sortes d'égards; j'aurais pu me
1. (î'ost de la oitac!elliî qu'il adressa la première lettre à sa mère, an dato du !•' noveinl»re.
croire voyageant avec des amis. Le 11, ù deux heures du matin j'arrivai à Paris à Thôtel de la préfecture *. M. Delessert fut très convenable pour moi; il m*apprit que vous êtes venue en France réclamer en ma faveur lu clémence du roi, que j'allais repartir dans deux heures pour Lorlent, et que, de là, je passerais aux Etats-Unis, sur une fré^'ate française.
» Je tlis au préfet que j'étais au désespoir de ne i>as partager le sort de mes compagnons d'infortune; que, retiré ainsi de prison avant d'avoir sul)i un interrogatoire général (le premier n'avait été que sommaire), on m'ôlait les moyens de déposer de plusieurs faits qui étaient en laveur des accusés, mais mes protestations étaient restées infructueuses ; je pris le parti d'écrire au roi, et je lui dis que, jeté en prison après avoir pris les armes contre le gouvernement, je ne redoutais qu'une chose : sa générosité, puisqu'elle devait me priver de la plus douce consolation, la tiossibilité de partager le sort de mes compagnons d'infortune. J'ajoutai que la vie était peu de chose pour moi, mais que ma reconnaissance envers lui serait grande s'il épargnait la vie à d'anciens soldats, débris de notre vieille armée, entraînés par moi et séduits par de glorieux souvenirs.