De là, il écrivit à sa rnère
I Ma chère mère,
» Je reconnais à votre démarcht; toute votre tendresse pour moi; vous avez pensé au dangrr (fue je courais, mais vuus n'avez pas pensé à mon lionueur qui m'obligeait à partager 1«< sort de mes compagnons d'infortune. J'éprouvo une douleur bien vivo en me voyant séparé «les hommes que j'ai entraînés à leur perte lorsque ma présenc»» et mes dépositions auraient pu influer sur le jury en leur faveur; j'érris au Roi pour qu'il jette sur moi un regard de bonté, c'est la seule grâce qui puisse me toucher.
» Je pars pour l'Amérique ; mais, ma chère mèr(î, si vous m* voulez pas augmenter ma douleur, je vous en conjure, ne me suivez pas ; l'idée de faire jiartager à ma mère mon exil de l'Europe serait aux yeux du monde une tache indélébile pour moi. et pour mon coeur cela serait un chagrin cuisant. Je veux, en Amérique, faire comme Achille Murât, me créer moi -même
» En niOiiie temps, j'éi-rivis i\ M. Odilon Burrot la lettre (]ue je joins ifi, en le priant île se char;?er de la défense du colonel Vaudrey. A «[iiatre heures, je nie remis en route avec la mOme escorte, et, le li, nous arrivâmes à la citadelle de Port-Louis, prôs Lorient. J'y resterai jusqu'au 21 novembre, jour où la iré^'ate appareillera. »
Nous connaissons les trois lettres adressées de Port- Louis, la premi«'re à M. 0<iilon Barrot, la seconde au roi Jose[>li, la Iroisit'm».' à M. Vieillard.
Les voici par onlre chronologique :
A. M. odilon Barrot.
€ U novembre ÏS'M.
«... Certes, nous sommes très coupables, aux yeux du gouvernement êt:il)li, d'avoir pris les armes contre lui: mais le }dus coui»al>b.i c'est moi : cest celui qui, méditant depuis longtemps une révolulion, est venu tout à coup arracher ces lioMimes à une position sociale honorable pour les livrer à tous les has.irds d'un mouvement populaire. Devant les lois, mes compagnons d'infortune sont coupables do s'être laissé entraîner; mais jamais, plus <fu'en leur faveur, il n'v eut de circonstances atténuantes aux veux du pavs.
une «'xistenot'. Il nie faut un intcrfU nouveau pour pouvoir m'y i>l:iire.
.. Ji; vuus prie, ma chère mère, «le veiller à co qu*il no manque riiMi aux |)risonnii'rs do Strasbourg; prenez soin des deux fils lia «"nli^nel Vauilri*y, (pii sont à Paris avec leur mère. Je ]>r«Mulrais i»i«»n faeib-nn'iil mon parti si je savais que mes autres compauMions d'infortun»' auront la vie sauve; mais avoir sur la couse ifin'e la mort de liraves soMats, c'est une douleur amèri* «[ui n«' jh-uI jamais s'ciVaocr.
" Adifu, élu ri' m^'r.». Tieei^vcz mes remercioments pour toutes les marques df t<'ndr»'ssi» que vous me donnez. Retournez à Arenenherg, m:«is ne vcnr^z pas me rejoindre en Amérique, j'en serais trop matln'ureux. Adi«'ii, recevez mes Iden doux onibrassemeiits ; je vous ainuTai tuujnurs de tout mon cœur. » Votre ten Ire et r«'Sp 'Ctueux lils.
f> Napolétn-Louis B... *
Je tins, le 29 au soir, au colonel Vaudrey, lorsque je le vis, et aux autres personnes le langage suivant :
» Messieurs, vous connaissez tous les griefs de la nation envers le gouvernement du 9 août, mais vous savez aussi qu'aucun parti existant aujourd'hui n'est assez fort pour le renverser; aucun assez puissant pour réunir tous les Français, si l'un d'eux parvenait à s'emparer du pouvoir. Celte faiblesse de gouvernement, comme cette faiblesse de partis, vient de ce que chacun ne représente que les intérêts d'une seule classe de la société. Les uns ne s'appuient que sur le clergé et la noblesse, les autres sur l'aristocratie bourgeoise, d'autres enfin sur les prolétaires seuls. Dans cet état de choses, il n'y a qu'un seul drapeau qui puisse rallier tous les partis, parce qu'il est le drapeau de la France et non celui d'une faction. C'est l'aigle de l'Empire! Sous cette bannière, qui rappelle tant de souvenirs glorieux, il n'y a aucune classe expulsée, elle représente les intérêts et les droits de tous. L'empereur Napoléon tenait son pouvoir du peuple français; quatre fois son autorité reçut la sanction populaire : en 1804, l'hérédité dans la famille de l'empereur fut reconnue par quatre millions de votes. Depuis, le peuple n'a plus été consulté.
» Gomme l'aîné des neveux de Napoléon, je puis donc me considérer comme le représentant de l'élection populaire, je ne dirai pas de l'Empire, puisque depuis vingt ans les idées et les besoins de la France ont dû changer; mais un principe ne peut être annulé par des faits, il ne peut l'être que par un autre principe. Or, ce ne sont pas les douze cent mille étrangers de 1815, ce n'est pas la Chambre des deux cent vingt et un en 1830, qui peuvent rendre nul le principe de l'élection de 180i. Le système napoléonien consiste à faire marcher la civilisation sans discorde et sans excès; à donner l'élan aux idées tout en développant les idées matérielles; i\ raffermir le pouvoir, en le rendant respectable, à discipliner les masses, d'après leurs facultés intellectuelles; enfin, à réunir autour de l'autel de la patrie les Français de tous les partis, en leur donnant pour mobile l'honneur et la gloire. Remettons, leur dis-je, le peuple
dans ses droits, l'aigle sur nos drapeaux et la stabililé dans nos institutions. Eh! quoi! m'écriai-je enfin, les princes du droit divin trouvent bien des hommes qui meurent po.ir eux dans le but de rétablir les droits du peuple; mourrai-je donc seul dans l'exil? NonI m'ont répondu mes braves compagnons d'infortune, vous ne mourrez pas seul; nous mourrons avec vous, ou nous vaincrons ensemble pour la cause du peuple français!
» Vous voyez donc, monsieur, que c'est moi qui les ai entraînés en leur i»arlant de tout ce qui pouvait le plus émouvoir des c<Kurs français. Ils me parlèrent de leurs serments; mais je leur rappelai qu'en 1815 ils avaient prêté serment î\ Nnpoloon II et à sa dynastie. L'invasion seule, leur dis-je, vous a déliés de ce-s serments. Eh bien! l.i force peut rétablir ce «[ue la force seule a pu détruire J'allai même jusqu'à leur dire qu'on parlait de la mort du roi... Vous voyez combien j étais coupable aux yeux du gouvernement. Eh bien! le gouvernement a été généreux envers moi; il a compris que ma jiosition d'exilé, que mon amour pour mon pays, que ma parenté avec le grand homme, étaient des causes atténuantes; le jury restera-t-il en arrière de la marche indiquée par le gouvernement?... Ne trouvera-t-il pas de causes atténuantes bien plus fortes en faveur de mes complices, dans les souvenirs de l'Empire, dans les relations intimes de plusieurs d'entre eux, dans rentra înement du moment, dans l'exemple de Labédoyère, «'Ulin dans ce sentiment de générosité qui fit que, ils ont l-réfôré s.icrifier leur existence plutôt que d'abandonner le nov.'U de Naj^oléon; car nous étions loin de penser à une grâce en cas de non réussite, etc. »
Ah comte de Survilliers,
t Lorient, 15 noveml>re 1836.
» Mon clier oncle,
» Vous aurez appris avec surprise l'événement de Strasbour;:; lors<iu'on no réussit pas on dénature vos intentions, on VOU.S calomnie; on est silr d'Otre blâmé, même par les
siens; aussi n'essaierai-je pas aujourd'hui de me disculper à vos yeux.
» Je pars demain pour l'Amérique; vous me feriez plaisir de m'envoyer quelques lettres de recommandation pour Philadelphie et New-York. Ayez la bonté de présenter mes respects à mes oncles et de recevoir l'expression de mon sincère attachement.
» En quittant l'Europe, peut-être pour toujours, j'éprouve le plus grand chagrin, celui de penser que, môme dans ma famille, je ne trouverai personne qui plaigne mon sort.
» Adieu, mon cher oncle, ne doutez jamais de mes senti* uients à votre égard.
») Votre tendre neveu,
» Napoléon-Louis Bonaparte.
» P.'S. — Ayez la bonté de faire savoir à votre chargé d'affaires en Amérique quelles seraient les terres que vous consentez à me vendre. »
A, If. Vieillard.
9 Citadelle de Port-Louis, 19 novembre 1836.
» Mon cher monsieur Vieillard,
» Je ne veux pas quitter l'Europe sans venir vous remercier des généreuses offres de service que vous m'avez faites dans une circonstance bien malheureuse pour moi. J'ai reçu votre lettre à la prison de Strasbourg; je n'ai pu vous répondre avant aujourd'hui. Je pars le cœur déchiré de n'avoir pas pu partager le sort de mes compagnons d'infortune; j'aurais voulu être traité comme eux. Mon entreprise ayant échoué, mes intentions ayant été ignorées, mon sort ayant été, malgré moi, dilïérent de celui des hommes dont j'avais compromis l'existence, je passerai aux yeux de tout le monde pour un fou, un ambitieux ou un lâche!
» Avant de mettre le pied en France, je m'atten<lais bien, en cas de non réussite, aux deux premières qualifications; quanta la troisième, elle est trop cruelle.
oD^ NAPOLÉON III
» J'attends les vents pour partir sur la frégate V Andromède pour New-York; vous pourrez m'y écrire poste restante. Je saurai supporter ce nouvel exil avec résignation; uiais ce qui me désespère, c'est de laisser dans les fers des hommes auxquels le dévouement i\ la cause napoléonienne a été si fatale.
» J'aurais voulu être la seule victime.
» Adieu, mon cher monsieur Vieillard, bien des choses de ma part à madame Vieillard. Je n'oublierai jamais les marques si touchantes que vous m'avez données de voire amitié pour moi.
» Je vous embrasse de cœur.
» Napoléon-Louis Bonaparte.
» P,-S. — Il est faux qu'on m'ait demandé le moindre serment de ne plus revenir en Europe. »
Au moment de s'embanjuer sur l'Andromède, le sous-prétet de Lorient remit au prince seize mille francs en or, de lu part du roi. Louis-Napoléon accepta et remercia.
11 faut ici rapporter la correspondance suivante, publiée par VCinverseL de Bruxelles, le 23 juillet iHiM) :
Paris, 25 juillet.
Je viens de lire un écrit fort rare, car il a été saisi, condamné et supprimé en I8;W par la cour des pairs, et son auteur, devenu libre de le réimprimer, n\n pas jugé à propos d'user de ce droit. Cet écrit est intitulé : Relation historique des événements du 30 octobre 1836. Plus d'un lecteur cherche vainement, sans doute, à se rappeler quels événements ont eu lieu sous celte date. Le second titre tle la brochure le tirera de peine. Le voici. Le prince Napolêun d Strasbourg. Quant à Tauteur, il est aujourd'hui l'un des membres inlluents du Sénat, et se nomme Armand Lnilv. En 1N3N, il faisait suivre son nom des qualifications suivantes : /'jc-lieutenant il'artillerie, ancien élève de l'école p .lytechnique. 11 était de ceux qui avaient pris part aux événements de 1830, et qui semblaient avoir perdu dans
celle éjhauffourée toute chance d'avenir. La brochure de M. Laity avait deux buts. Elle voulait prouver : d'une part, que l'entreprise du prince Napoléon avait été mal jugée dans ses moyens d'exécution et dans ses résultats; d'autre part, qu'on se trompait sur les molifs qui avaient décidé le prince à relever lé drapeau impérial, et sur les idées que prétendaient appliquer les néo-napoléoniens.
M. Laity ne parlait pas pour lui seul. Sa brochure était un manifeste et elle avait paru avec l'autorisation du maître. Il n'est pas sans intérêt d'exposer aujourd'hui le programme qu'elle contenait.
Après avoir exposé les droits de Louis-Nanoléon à l'empire comme chef de la famille impériale, M. Laity rappelle qu'après la révolution de 1830, le jeune prince « n'écoutant » que ses sentiments de citoyen, avait demandé au roi » Louis-Philippe de servir comme simple soldat dans l'ar- » mée française. » On lui répondit, ajoute-t-il, par un nouvel acte de bannissement. Je crois qu'on l'aurait beaucoup plus surpris et plus gôné en accueillant sa demande. On ne peut voir là, d'ailleurs, ou qu'un trait de jeunesse ou qu'un vul plaire appel au chauvinisme. M. Laity prétend que ce refus eut pour résultat de jeter Louis-Napoléon « jeune et sans expérience » dans les rangs des patriotes italiens. Il rappelle ensuite qu'un peu plus tard, en 1832, im mouvement militaire avait été préparé en faveur de Sapolêon IL a Une grande partie de l'armée, dit-il, était prête d le recevoir, s'il se présentait à la frontière. Un corps d'armée tout entier, colonels et généraux compris, l'attendait, et, vu l'impossibilité où se trouvait le jeune prince d'y arriver, les chefs étaient prêts à accueillir son cousin, s'il était muni d'une simple lettre de Napoléon II. La* mort du duc de Reischtadt fit avorter ce grand projet. » Louis-Napoléon prit, dès lors, très au sérieux son rôle d'héritier de l'empire et devint, dans sa pensée et pour quelques adeptes. Napoléon III. Il jugea qu'il devait écrire, afin d'appeler l'attention sur lui. Dès 1833, il publia une brochure sur la Suisse. On trouve dans ce premier écrit une idée qui a pris place dans la célèbre brochure Sapolôon III vt Vltalic ; c'est
39i NAPOLÉON III
celle qui consiste à prétendre que Napoléon P*" conquérait la Suisse, la Hollande, l'Italie, TAllemagne, afin d'assurer plus tard, dans ces différents pays, le triomphe des idées nationales par la rénovation de l'Europe. La conquête et l'établissement de dynasties napoléoniennes n'étaient donc que du provisoire. « Mais, dira-t-on, quand devait être le » terme de cet état provisoire ? A la paix avec la Russie, » et (/ l'abaisaement du système anglais Si l'empereur eût été » vainqueur, on aurait vu le duché de Varsovie se changer » en nationalité polonaise; la Westphalie se changer en naw tionalité allemande ; la vice-royauté d'Italie se changer » en nationalité italienne. » Et la France, quelle eût été sa part? D'abord il est probable que la France eut, au moins, gardé ses frontières naturelles ; ensuite il est certain qu'un régime libéral y aurait remplacé le régime dictatorial. C'eût été le couronnement de l'édifice. « Partout stabilité, li- » berté, indépendance, au lieu de nationalités incomplètes » et d'institutions transitoires. »
Il me sen)ble que ce programme tracé en 1833 par le jeune homme de 25 ans, comme la révélation des pensées de Napoléon P^, ne s'éloigne pas trop des idées émises en 1800 sous le patronage de Napoléon III? M. Laity, qui parlait par ordre, ne l'oublions pas, ajoutait :
« Une vre nouvelle a commencé. Les peuples désormais sont appelés au libre développement de leurs facuUés. Mais dans celle impulsion générale imprimée à la civilisation moderne, qui réglera le mouvement, qui préservera le peuple des dangers de sa propre activité ? Quel gouvernement sera assez puissant, assez respecté pour assurer à la nation la jouissance des grandes libertés, sans agitations, sans désordres ? Il faut à un peuple libre un gouvernement revêtu d'une immense force morale, et que cette force soit proportionnée à. la masse des libertés populaires. »
Pour atteindre ce but, deux choses sont nécessaires : rendre à la France sa prépondérance dans le monde en effaçant la trace des traités de 1815, et s'appuyer sur le suffrage universel. Alors, seulement, la révolution sera terminée. Et qui pourrait mieux « que le prince Napoléon
n aider à raccomplisseraent de cette œuvre sociale, lui dont » le nom est une garantie de liberté pour les uns, d'ordre » pour les autres^ et un souverain de gloire pour tous. » Cette dernière phrase se retrouve prescjue textuellftinent dans le manifeste du prince Napoléon comme candidat à la présidence de la république.
La brochure de M. Laity est écrite sans ordre ; elle passe constamment des doctrines et des promesses aux faits et aux révélations. Permettez-moi de suivre son exemple. Le prince ne se bornait pas à écrire pour pour se faire cannaitre ; il avait soin aussi de se mettre en relations avec tous les personnages importants et surtout mécontents. C'est ainsi qu'en 1^3 il eut une entrevue avec le général Lafayette, l'homme qui, en 1815, « avait élevé le premier la » voix pour renverser le héros malheureux. » Esprit étroit, inquiet et orgueilleux, Lafayetle était <levenu l'ennemi de Lôuis-Philippe, le jour où celui-ci avait cessé d'en passer par toutes ses idées. « Lafayette reçut le prince avec la » plus grande cordialité. Il lui avoua qu'il se repentait » cruellement de ce qu'il avait aidé à faire en 1830; mais, » ajoutait-il^ la France n'est pas républicaine et nous n'a- » vions alors personne à placer à la tête de la nation : on «croyait Napoléon II prisonnier à Vienne I » — Il engagea fortement Louis-Napoléon ù saisir la première occasion favorable de revenir en France; « car, disait-il, cegouver- » nement ne pourra se soutenir, et votre nom est le seul » populaire; » enfin, il lui promit de Taider « de tous ses » moyens, lorsque le moment serait arrivé. »
Quelques mois plus tôt le prince avait reçu Chateaubriand au château de Saint-Leu; et celui-ci, pour le remercier de son hospitalité, lui écrivait : « Vous savez, prince, que » mon jeune roi est en Ecosse; que, tant qu'il vivra, il ne » peut y avoir pour moi d'autre roi de France que lui. » Mais si Dieu, dans ses impénétrables desseins, avait re- » jeté la race de saint Louis, si notre patrie devait revenir » sur une élection qu'elle n'a pas sanctionnée, et si ses » mœurs ne lui rendaient pas l'état républicain possible, » alors, prince, il n'y a pas de nom qui aille mieux à la
» u'ioire de la France que le vôtre. » Assurément^ Chaleaubri ind ne s'engageait pas beaucoup. C'était là, néanmoins, un assez singulier langage pour l'auteur de la terrible brochure Bonaparte et les Bourbons.
L'armée avait naturellement la première place dans les pré >"cupations du prince. Il sut se rappeler à elle d'une façon toute purti(*uliHre en publiant un manuel d'artillerie, ouvrage estimable que l'esprit d'opposition fit surfaire dès le début et que l'esprit de courtisanerie a proclamé un chef-d'œuvre. On conçoit que l'envoi de ce manuel tlattait l'amour-propre des officiers. Aussi en fut-il beaucoup distribué. Tout ce travail ressemblait très fort à une conspiration. M. Laity tient néanmoins à établir que le prétendant napoléonien ne conspirait pas, dans l'acception du mot. (' Lo prince, dit-il, s'est toujours refusé à de sembla- » blés moyens ; son seul et unique plan que lui seul savait, » et qu'il nous a maintenant permis de révéler, consistait à » avoir dans tous les partis des personnes qui connussent » ses vues patriotiques et son esprit de conciliation, et dans )) rUaiiae régiment, un ou plusieurs officiers^ dont le caractère )) et les opinions bien connues de lui fussent des garanties » de leur dévouement à sa cause. » Je note en passant que la plupart des officiers ainsi gagnés à l'avance étaient des Corses. M. Laity ne jugeait pas à propos de dire cela en IS.'W, mais je l'ai su de bonne source. « Cette organisa- ). tion, reprend noire auteur, bien étrangère à une conspi- » nitinn vulgaire, était aclievée dès 1835. Le prince avait )» alors tout ce (lu'il pouvait désirer en éléments dé force ; » il ne lui fallait plus que choisir une circonstance et s'as- » surer du concours des divers partis. »
An fond, le seul parti sur lequel on pût fonder quelques espérances et que l'on s'occupât sérieusement de gagner, étMit le parti républicain. On fit làter Carrel, qui par sa p jsilion au National, semblait exercer une grande influence sur les révolutionnaires politiques. Carrel, qui ne pouvait l)roiijetlre d'être suivi, refusa de s'engager personnellement. L'émissaire boiuipurtisle en obtint cependant ces paroles : u Les ouvrages politiques et militaires de Napo-
» léon-Louis Bonaparte annoncent une forte lôte et un » noble caractère ; le nom qu'il porte est le plus grand clés » temps modernes; c'est le seul qui puisse exciter forte- » ment les sympatliies du peuple fran<;ais. Si ce jeune M homme sait comprendre les nouveaux intérêts de la ^) France; s'il sait oublier ses droits do légitimilo impé- M riale, pour no se rappeler que la souveraineté du peuple, ») il peut être appelé à jouer un grand rôle. »
M. Laity avait certainement en ÏKSH d'excellentes raisons pour ne pas en dire davantage sur ce point délicat; mais j'ai lieu de croire que les choses n'en restèrent pas là avec les républicains. J'ai «ntendu raconter par un homuie influent de ce parti, l'un de ceux qui occupèrent en 1848 de hautes fonctions, que M. Gervais, de Caen, avait été envoyé à Strasbourg par le haut comité révolutionn;iire de Paris, trois ou quatre jours avant la tentative du ÎJO octobre 18;J0. Le citoven Gervais devait s'entendre avec Louis- Napoléon sur les con<litions auxquelles le i>arti répul)licain, assez nombreux dans la capitale de l'Alsace, donnerait son concours au mouvement. Le comité révolutionnaire voulait qu'on se bornât à faire appel i\ la nation, sans rien préjuger sur le gouvernement à établir; le prince tenait, au contraire, i\ montrer qu'il s'agissait de relever l'empire, et, déjà même, sa Constitution était prête. On ne parvint pas à s'entendre, et M. Gervais, gardant le secret en bon conspirateur, reprit la route de Paris dés le 'lU octobre, afin de n'être pas compromis «lans la lutte du lendemain.
Quant à la question étrangère, le prince prétendait avec raison, les événements l'ont prouvé, que la guerre ne serait pas le résultat imméiliat de son avènement. 11 alïectait même de croire que diirèrentcs cours so montreraient bien disposées pour un changement qui relèverait en France le principe du pouvoir. Kn réalité, il pensait que l' Europe, «Uvisée et sans principes, ne saurait point ^^e déci«ler tout «le suite, et que cette indécision permettrait au fait accompli de prendre assez de force pour se faire acceptt r.
Je n'ai ni à rapporter V Histoire des ùcvnemcnts du :J() octobre 18.'J'», ni à dire pourquoi la tentative eut lieu ce jourh\.
398 NAPOLtON III
Je tiens surtout à montrer quels étaient les ressorts moraux que faisait jouer le préten«lant, d'après quelles vues et dans quels principes il agissait. « La France, disait-il, est » ilémoiïratique, mais elle n'est pas républicaine; or, j'en- » tends par démocratie, le gouvernement d'un seul par la ron lonté de tous; et par république, le gouvernement de plu- » sieurs ob»!'issant à un svstème. La France veut des insli- » tutions nationales, comme représentant de ses droits; un » homme ou une famille comme représentant de ses intérêts. » C'était ridée césarienne; je ne vois pas qu'elle ait été un seul instant [Kîrdue de vue. Avec cette idée on peut «ionner Tordre, la gloire et l'égalité, non la liberté.
Bien que je ne veuille pas entrer dans les détails de la conspiration ou de la tentative, je dois rapporter d'après M. Laily, un incident «lont il ne fut pas question dans le pro'ôs de Slmsbourg. Quelques semaines avant le jour de l'action, un auii du prince, M. Laity, je présume, avait réuni dans sa chambre vingt-cinq officiers de toutes armes. Tout à coup on leur annonce que le prince Napoléon est à Strasbourg et (ju'il va se présenter devant eux; tous accueillent cette nouvelle avec transf»ort. « Le neveu de » l'empereur, s'écrièrent-ils, est le bienvenu parmi nous; » il est sous la protection de l'honneur français : que peut- » il craindre? nous le défendrions tous au péril de noire » vie. »
Le prince parut, il parla en prétendant : « Si Tarmée, » s'écria-t il, se souvient de ses grandes destinées, si elle » sent les misères de la patrie, alors j'ai un nom qui peut » vous servir; il est pléb»'*ien comme notre gloire passée» » il est glorieux coiuine le peuple. Aujourd'hui le grand » homme n'existe plus, il est vrai, mais la cause est la » même, l'aigle, cet emblème sacré, illustré par cent ba- » tailles, représente comme en 1815. les droits du peuple » méconnus et la gloire nationale. » Le prince parla ensuite des amertumes de l'exil et protesta qu'il n'agissait pas par ambition personnelle. Qui donc pouvait en douter? Les officiers furent entraîn«''S et promirent leur appui, ou du moins, le laissèrent promettre par les plus ardents.
Voici maintenant quelques extraits des proclamations qui furent lancées le 20 octobre :
ri « Français,
» On vous trahit; vos intérêts politiques, vos intérêts commerciaux, votre honneur, votre gloire sont vendus à l'étranger...
» En 1830, on imposa à la France un gouvernement sans consulter ni le peuple de Paris, ni le peuple des provinces, ni l'armée française. Tout ce qui a été fuit sans vous est illégitime.
» Un Congrès national, élu par tous les citoyens, peut seul avoir le droit de choisir ce qui convient le mieux à la France.
» Fier de mon origine populaire, fort do quatre millions de votes qui me destinaient au trône, je m'avance au-devant de vous comme représentant de la souveraineté du peuple...
» Ne voyez-vous pas que les hommes qui règlent ne s destinées sont encore les traîtres de 18U et de INIT), les bourreaux du maréchal Nev.
» Ils font tout pour complaire à la S.iinle-Alliance, pour lui obéir; ils ont abandonné les peuples nos allies..,
» Français, que le souvenir du grand honimo qui lit tant pour la gloire et la prospérité de la ])alrie vous ranime ! Confiant dans la sainteté de ma cause, je me présente à vous, le testament de l'empereur d'une main, son épée d'Austerlitz de l'autre. Lorsque à Rome, le peuple vit les dépouilles de Cùsar, il renversa ses hypocrites oppresseurs. Français, Napoléon est plus grand que César; il isl l'em* blême de la civilisation au xix^ siècle.,,
» Du rocher de Sainte-Hélène, un rayon du soleil mourant a passé dans mon àme. Je saurai garder ce feu sacré, je saurai vaincre ou mourir pour la cause du peuple.
» Hommes de 1780, homints du 20 mars 1815, hommes de 1830, levez-vous! voyez «{ui vous gouverne, voyez l'aigle emblème de gloire, symbole de liberté et choisissez. Vive la France! vive la liberté! »
Au milieu île toutes ces déclamations d'une pauvre littérature et d'un chauvinisme exalté, une seule chose apparaît clairement, c'est C idée napoléonienne,
KUe est plus nette encore dans l'appel aux soldats :
« r.e {gouvernement qui trahit nos intérêts civils voudrait aussi tenir notre honneur militaire... Voyez le lion de Waterloo encore debout ^iurnos frontières; voyez Himingue privt^e c/e SCS dt^fcnses... Voyez la Lé^jion d'honneur prodiguée aux intrigants et refusée aux braves... «
Le lion de Waterloo existe toujours et les fortifications d'Huningue ne sont p is relevées. Louis-Napoléon, devenu Napoléon III, a oublié cette partie de son programme. Q:iint à la Légion d'honneur, si elle n'est pas refusée aux braves, elle est toujours prodiguée aux intrigants.
La vabduille littéraire et bureaucratique est plus décorée qu'elle ne l'a été à aucime autre époque. Tous les écrivains dt» la Bohême et les machurals de la pre^^so ofUcieu>;e ont la croix d honneur. On con(;oit que la Restauration et le gouvernement de juillet aient prodigué « l'étoile do l'honneur » à toutes sortes de gens ayant rendu toutes sortes de services ou n'ayant absolument rien fait.
Le second empire semblait tenu à plus de réserve.
Oui, certes, les proclamations de 1830 étaient d'une pauvre littérature. Mais l'empereur a, depuis cette époque, beaucoup gagné comme écrivain. Il ne signerait plus aujourd'hui des phrases comme celles-ci :
« SoMats! la p itrie divisée, la liberté trahie, l'humanité soutirante, la gloire en deuil comi)tent sur vous... Le soleil de nos victoires a éclair»'' notre l)erceau. Que nos hauts faits ou notre trépas soient dignes de notre naissance! Du haut du ciel, la grande ombre de Napoléon guidera nos bras, et, contente de nos elTorls, elle s'écriera :
« Ils étaient «lignes «le leurs pères! «
Cette course après rélo«[uence n'aboutissait qu'à la décla-
mation. Mais si Ton écarte cet amas de mots «iéclum itoires, on reconnaît tout l'ensemble des idées qui ont présidé au rétablissement de l'empire et dicté ses actes Le programme de 183(3 ne fut pas complètement réalisé», cela est certain. Il est certain aussi qu'on n'en dévia point. Laissons à d'autres le soin de tirer la conclusion.
La vie de Louis-Napoléon en Aiiiéri(juc nous inléresso peu. Hortense écrit à son fils qu'elle se sentait mourir et qu'elle voulait le revoir. Il partit donc pour l'An^Tloterre, de là pour la Hollande et l'Alleinagno, et jîagna s«MT«''t'îraenl Arenenberg Sa inôre mourut pou aprùs son arrivée, le 5 octobre IKil ; elle était dans sa cinquanlecin<[uiôuio année.
Strasbourg n'a pourtant pas (lécoura;,'é Louis N i|)olé()n. Il ne songe qu'au mouient où se présontcra une nouvelle occasion. Son pi''re, Tex-roi Louis a épousé à Klorcruîe la jeune marquise «le Strozzi. Lîi France adresse de vivos réclamations à la Siiisse au sujet des menées de Louis Napoléon. Celui-cise rend en Angleterre ; et, au conHnenceîiient de 18i0, parait uneJ)rochure intitulée : Ihs Ihk's napfdroniennvs. Dans l'entourage du prince, on conii)le M. Fialin do Persigny, h s colonels Var.drey et<le Montauhan, le doi-ieur Conneau, Charles Th/lin et Fritz Rii'henbacli. Lt^ Cuurt Circulât; le Morninn-Post, le Courrôr, le Times se font rêclio de ses succès mondains en [H'Mi et en fSin.
A cette époque, le roi Louis-Philippe, auquel on rei»rochait d'aimer la i>aix. avei' exagération, chargea M. Thiers d'org miser un ministère de irombat. Il s'agissait de préparer une descente en Angleterre, llestait le moyen d'engager la lutte. Le gouvernement imagina de réclamer les cendres de Napoléon P''. L'Angleterre, i)rise d'une gaité folle, accéda ù la demande; et, le 12 mai, la Chambre des députés reçut Tavis ofliciel qu'un des fils du roi, le prince de Joinville, partait pour Sainte-Hélène et<pril ramènerait en France le cercueil du grand homme.
L'entourage du i)rince décida qu'il y rivait lieu de re-
402 NAPOLÉON m
oourir à des actes. Le neveu de l'Empereur s'embarqua lo 4 août. Le 5, il est devant Houlogne. La suite de Tavenliire e.<l trop connue pour y insister. Les conjurés, au nombre de soixante-quinze, sont arrêtés. Le gouvernement, au lieu de livrer le prince à h\ justice ordinaire du pays, le traduit devant la Chambre des pairs transformée en haute Cour de justice.
Les journaux publièrent une lettre apocryphe, si^inée Louis de Saint-Lcu. Et Louis écrivit à son père :
t A lu ConciiM'ir«'rio, 6 septcmbro ISIO.
M Mon cher père,
'» Je ne vuus îii i>as encore écrit, i>arce que je crai^mais de vous :it'lli;j:er. Mais aujourd'hui que j'ai appris l'intérêt que v<>us m'avez témoi^'ué, je viens vous en remercier et vous dcm mder votre bénédiction comme la seule chose à laquelle j'attache du prix maintenant. Dans mon malheur, ma plus ilouc«> consolation est d'espérer (}ue vos pensées se tournent quehiuefois vers moi. Je supporterai jusi[u'au bout avec couraj^'e le sort qui urattend, fier de la mission que je me suis imposée; je me montrerai toujours digne du nom que je porte et digne de votre alTection. »
La Cour prononça son arrêt. Le prince Charles-Louis- Napoléon était condanmé i\ remprisonnement perpétuel dans une forteresse située sur le territoire continental du royaume. Ses compUcos furent frappés de peines diverses.
On omit de rapi^eler certains détails comiques de l'expédition. Par exemple, il ne fut plus question d'un aigle vivant trouvé à bord de VEdinburg Castlc (et que signalait le rai)port de M. Guija, préfet du Pas-de Calais). Cet oiseau pelé, «pie le ciuumandant Parquin avait acheté à la hâte au déi>art de Londres, uialgré son piteux état, n'était pas moins censé devoir li;.airer aux yeux des paysans « Taigle impériale « prête à « voler de clocher en clocher jusqu'aux tours do Notre-Dame i. »
1. Les journaux du t^Tiips, — dit Vermorel, dans Les Hommes (le IfiM, — racontèrent plaisannuent que c'était un aigle savant ot qu'attiré par une auiorce, liabilonient cachée aux regards
On négligea également de rappeler que, dans les quelques heures de traversée, les hommes du prince avaient bu déplorablement et qu'ils étaient presque tous ivres, en arrivant à la caserne du 42® ; ils avaient absorbé seize douzaines de bouteilles de vin, sans compter l'eau-de-vie et les liqueurs.
Le prince fut envoyé à Ilam. Trois prisonniers partageaient sa captivité : le général Montholon, le doi^teur Conneau et Charles Thélin, ison valet de chambre.
Le logement où le prince fut installé n'îivait rien de la classique prison. M. de Polignac s'était trouvé là, presque très bien, en 1831. Le commandant du fort autorisa Louis- Napoléon à cavalcader sur l'esplanade intérieure et mit un cheval à sa disposition. Les soldats, oisifs conmiedes troupiers casernes dans une petite place, s'amusaient à regarder ce manège;, entre eux, ils donnaient au prince le nom de Badinguet. Or, ce mot, en picard et on wallon signifie quelque chose «l'intermédiaire entre « étourdi n et <• badaud. )>
Les loisirs delà captivité furent employés à la rédaction d'élucubrations sans nombre, qui parurent la idupart dans le Progrès du Pas-dc-Calain, le Journal de Maine-et-Loire, le Guetteur de Saint-Quentin et la Uevuc de l'Empire,
On arrive ainsi à 18 iO. Son oncle Joseph est mort. Son père est à toute extrémité. Le prince demande au ^gouvernement la faveur de se rendre en Italie. Il donne sa parole qu'il reviendra. Les ministres se latent, se consultent, enquêtent ; ils demandent une garantie explicite. Bref, ils refusent. Le prince prépare alors une évasion. Elle est tout au long racontée dans un opuscule publié en IS'i'j — et
des profanes, il était oxorcô à voltigtîr autour du petit chapeau de son empereur. On r«!'servait son iut«Tvontion pour couronner la scène. Au moment où le prince vainqueur eût été acclamé par la population do Boulugno, l'ai^'le, lAché tout à point, fAt venu planer dans les airs au-dessus de la tête du nouvel empereur. Ce présage providentiel n'eût pas manqué de porter au comble Tenthousiasme de la foule : et sous une telle impression on eût marché sur Paris; l'entraînement eût certainement été irrésistibliî.
daté de Londres, le 20 juillet 18 iO. — Voici le passage le plus sensationnel :
... « Le prince avait remarqué que l'un des deux gardiens, à certains jours de la semaine, s'absentait pour aller chercher les journaux, et laissait son caniaraJe seul pendant pris d'un quart d'heure. C'était ce court instant qu'il fallait mettre à profit en détournant l'attention de l'homme qui restait W livré à l'ennui de l'isolement. Quant aux sentinelles, il y avait peu de fhose à en craindre. Personne d'aill»:*urs ne paraissait croire qu'une entreprise d'évasion piM s'exé»*ulcr autrement que par un secours ext«''rieur. G'e-l «lans ce sens que les consignes étaient données, et l'on empêchait avec un soin sévère l'approche de la forteresse Toute personne (pii entrait était strictement examinée ; mais on laissait sortir sans soupçon.
» Le mardi 2."», de grand matin, lorsque tout était encore calme et sib-nce dans l'intérieur du tort, le prince, le doctour Gonneau ol Charles Thélin, i)lacos derrière les rideaux d'une fonêtre, attendirent, sans faire le m«Mndre bruit, l'arrivée des ouvriers dans la citadelle. Un détestable hasard vuulait que le seul soldat de la garnison qu'on eût peut-être intérêt à éviter se trouvât justement en faction à la porte du c()r[»s de lo;^is. Cet homme, qui avait fait longtemps le service de planton prés du commandant, avait contracté riiabitudo d'une active surveillance, et il ne manquait jamais d'exa miner les ouvriers dans leurs allées et venues, les questionnant parfois sur ce (ju'ils allaient faire. C*était là un véritable danger. Très heureusement, à l'occasion d'une revue, li:s gardes avaient été changées, et le grena- <lier fut relevé i\ six heures.
» Les ouvriers arrivèrent et subirent l'inspection accoutumée, en défilant au milieu d'une haie de soldats. Ils étaient moins nombreux que de coutume, et mieux misque d'ordinaire, en raison du lunii. Comme le temps était superbe, ils n'avaient pas <le sabo's. C'étaient tous des matons et des peintres, tan-lis que le prince s'était préparé à se vêtir comme un menuisier, et <le la manière la moins
élégante. C'étaient autant de contrariétés; mais les minutes s'écoulaient et elles étaient précieuses.
)) Le prince se hâta de couper ses moustaches^ afin de produire un changement notable dans sa figure ; et quoiqu'il ne redoutât pas que les soldats, s'ils le reconnaissaient, lissent usage de leurs armes^ comme l'ordre en était donné, il se munit d'un poignard. Malgré l'imprudence qu'il y avait à garder sur lui des papiers qui pouvaient le faire reconnaître à la frontière, il ne voulut pas se séparer de deux lettres, l'une de sa mère et l'autre de l'Empereur, qu'il avait toujours gardées comme un talisman sacré. Celle de l'Empereur est adressée à la reine Hortense et contient ce passage relatif à son neveu : « J'espère qu'il grandira pour se rendre digne des destinées qui l'attendent. »
» Le prince s'était habillé comme de coutume ; il portait des bottes et un pantalon gris. Il passa par dessus son gilet une grosse chemise de toile coupée à la ceinture, une cravate bleue, une blouse non seulement propre, mais d'une coupe assez recherchée, et mit aussi un pantalon bleu sali et usé en apparence par le travail. Par dessus la première blouse^ il en mit une en aussi mauvais état, après avoir rentré le bas de la première. Le reste du costume se composait d'un vieux tablier de toile bleue, d'une perruque noire â cheveux longs et d'une mauvaise casquette. Ainsi vêtu, les mains et le visage brunis par de la peinture, il se hâta de prendre une tasse de café, chaussa ses sabots, plaça dans sa bouche une pipe de terre, et, l'épaule chargée d'une planche, il se mit en mesure de sortir.
» A sept heures moins un quart, Thélin appela tous les ouvriers qui se trouvaient sur l'escalier et les invita î\ venir prendre le coup du matin, disant à Laplace, son homme do peine» de placer les verres et les bouteilles sur la table de la salle à manger. Il accourut, aussitôt après, pour annoncer au prince que c'était le moment décisif, et descendit jusqu'aux deux gardiens Dupin et Issali, auprès desquels se trouvait encore un ouvrier qui réparait la rampe. On se dit bonjour, et comme Thélin portait un paletot sur son
400 5aPmLE05 III
1-rj-, '.rrs ^iriiér.- 1;: s:m:. titcrenl -n l<n voyage. Il j-rét^-nKt .'iv:;r «:juvVrie ■:!; :se î dire î IssjIî. le tira à pari Lors •!•: l'i-Sf^e. et ?',• jli-:.! Je îi::in:4re à ce que son inltrîo- •rilejr, f>o :r IVnter. ire. f;it d'ii^é -le loum-^r le Jos au prince.
» ly-nl «r/. •>:■ teiiii'S, 1- doteur Conceaii s'était empressé d^trr.'îer q-e! jiies c:;vr:er> qui. nprvs le pelit ré^ral servi p"ir Ltï!i:e, re^'-i^nnierit I\scal:er où ils nVturaient p;ïs lu an [lit- le rencontrer le priRt-e. Lors.que celui ci fut au Las de 11 derrière n: irclie, il >e Irouva fuce ù face avec le gardien bupin, •Pli se reliri viveiuent i-our éviter la jdanche d nt la s'*illie en avant n.asquuit le profil de Napoîêon- L'Vii- et ii'oppo^ lit à ce qii'on le vit de ce côté. Le prince ]''i--i don»' inrij-en;-! et entra dans la cour où un ouvrier, q:iî él:iit des'^en lu derrière lui, le suivit de très près, pa« r:ii-«:int di<îio-é à lui adresser la parole. Celait un frarçon serrîiri«.*r; Tliélin se hâta de l'appeler et trouva un prétexte ]»our le fiiire remonter dans raj»parteinenl.
. Lor>q'ie le prince i»assa devant la prennère sentinelle, il 1 liss'i tomber la pipe de >a bouche et se baissa pour la r«m:«>>er. Le >ol dut le regarda machinalement et continua f^e-^ p ts monotones. A la porte de la cantine, le prince passa tout pr.'-s de l'^flicier de garde qui lisait une lettre. L'officier du uénie et l'entrepreneur des travaux étaient à peu de di-t:in''e examinant «les papiers. Plus loin, un groupe d»' soMits -0 ton lit au soleil devant lo poste. Le tanjbour jeta nn f^/ard railleur sur rhomme à la planche, mais le faflionn.'iirr ne lui Mccor-la pas la moindre aKcnlion Le l»Mrlier rt:«it :'i r»ntr»''e de sa l^ge, mais il ne regarda que Th<'lin. qui suivait «le tr/s pr«'s, tenant en laisse le chien du 1 rince. Le ser;j[ent qui était à l'entrée du passage tourna vivement les veux sur le faux ouvrier, mais un mouvement de la planrdie le força à se rejeter en arriére. Il ouvrit la porte et le prince fran.-liit le seuil ; Thélin sortit à son tour en disant bonjour au portier.
M Knlre les deux pontsdevis, le prince rencontra deux ouvriers venant droit à lui du côté où la planche laissait son visMge découvert. Ils le regardèrent de loin avec atten-
lion et exprimèrent à haute voix leur surprise de ne pas le conntàître. Le prince alors, comme un homme fatigué de porter un poids sur l'épaule droite, fit passer la planche à gauche; les deux hommes cependant paraissaient animés d'une telle curiosité qu'il crut un moment tout à fait impossible d'éviter leur examen ; mais à quelques pas d'eux et lorsqu'il s'attendait i\ une question, il eufe le plaisir d'en entendre un qui disait à l'autre : « Ah! c'est Berthouî »
» Le succès était dès lors complet. Le prince se trouvait enfin libre, hors de ces murailles détestées dans l'enceinte desquellef H avait langui cinq ans et neuf mois. Quoicju'il ne conniU es environs que par la carte de la ville, ce n'était pas le moment d'hésiter sur le chemin à suivre. 11 prit celui qui côtoie les remparts et aboutit sur la grande route de Saint-Quentin. Thélin s'était hâté d'aller prendre à Ham le cabriolet qu'il avait retenu la veille au soir, et qu'il devait conduire lui-môme.
» Nous n'entreprendrons pas de décrire les pensées tumultueuses qui se pressaient alors dans le cœur du fugitif. Il faut pour les comprendre avoir traversé ces grandes crises de la vie. Bornons-nous à dire qu'il précipita le pas, la tête en feu, et qu'il ne s'arrêta qu'à Taspect d'un cimetière 011 la vue d'une croix vint lui rappeler la source inefTable de tout bonheur. 11 se prosterna devant l'emblème de l'éternelle rédemption, et offrit ses vives actions de grâces au Tout-Puissant, dont la main l'avait guidé au milieu de tant de périls.
» Le roulement d'une voiture qui s'approchait vint tirer le prince de son recueillement, et il reconnut Charles Thélin. Au moment de jeter sa planche, il en fut empêché par un autre cabriolet venant de Saint-Quentin, et qu'il voulut laisser passer de peur de remarques fâcheuses. Enfin, lors que la route fut libre, il s'élança dans la voiture, secoua la poussière qui le couvrait, lança ses sabots dans un fossé, et, pour avoir l'air d'un cocher, prit le fouet et les rênes. Les deux voyageurs furent un instant énms à l'aspect de deux gendarmes à cheval, débouchant du villuge de Saint- Sulpice; mais heureusement ces dangereux voisins prirent
la route de Péronnc avant d'être à portée du cabriolet. » On parcourut rapidement les cinq lieues qui séparent Saint-Quentin de Ham. Chaque fois qu'on changeait de cheval^ Thélin cachait le mieux possible sa figure sous son mouchoir. On a cependant assuré depuis qu'il avait été reconnu par plusieurs personnes, et entre autres par le commissaire de police, qui revenait de Saint-Queintin, et qu'une vieille femme avait ténioigné tout haut son étonnement de voir le valet de chambre du prince en compagnie d un homme aussi mal vêtu.
» A l'entrée de la ville^ le prince ôta ses grossiers vêtements de dessus en ayant soin de conserver sa perruque, et mit pied à terre pour faire le tour des murs et attendre Thélin sur la route de Cambrai. Celui-ci se rendit à la poste où le maître, M. Abric, ne se trouvait pas; mais comme il était bien connu de madame Abric, il la pria de lui faire apprêter une chaise de poste avec deux chevaux et d'y mettre de la promptitude, parce qu'il avait grande hâte d'arriver à Cambrai pour en revenir de bonne heure. Il devait laisser, disait-il, le cabriolet et le cheval qu'il reprendrait au retour. La bonne madame Abric mit à tout cela le plus grand empressement, et fit préparer la petite voiture de son mari. Il fallut, bon gré mal gré, que Thélin acce]>tàt une tranche de pâté pendant que les postilloms étaient à l'œuvre; il s'excusa pourtant de ne pas le manger et l'enveloppa soigneusement, ce qui fit, quelques minutes après, un excellent déjeuner pour le prince, qui en avait grand besoin.
» La prudence conseillait à Thélin de ne pas trop presser les gens de la poste de peur d'éveiller les soupçons : de sorte (|ue le prince avait depuis longtemps contourné la ville et restait sur la route à attendre la voiture lorsqu'il en rencontra une qui se dirigeait vers lui. Craignant d'être en arrière de Thélin, dont il ne prévoyait pas les relards, il demanda au voyageur s'il ne s'était pas croisé avec une chaise de poste. Celui-ci répondit que non et continua sa route. C'était le procureur du roi de Saint-Quentin.
» La petite voiture de M. Abric, attelée de deux vigou-
reux chevaux, se montra en un, annoncée par les joyeux aboiements du chien Ham. On prit le galop, et, depuis ce moment, tout danger disparut. Il n'était encore que neuf heures; en supposant l'évasion déjà connue dans la forteresse, les premières mesures à prendre devaient entraîner, dans leur inévitable désordre, une perte de temps suffisante pour que les voyageurs fussent déjà hors d'atteinte. On n'en pressait pas moins le postillon qui, à bout de ressources nouvelles de fouet et d'éperon, finit par se fâcher et répondit une grossière apostrophe peu en rapport avec la situation historique à laquelle il se trouvait mêlé : « Vous m* embêtez. »
» On entra dans Valenciennes à deux heures. moins un quart. Là seulement on devait demander les passe-ports, et Charles Thélin exhiba celui qu'avait donné le voyageur anglais.
» Gomme le convoi de Bruxelles ne partait qu'à quatre heures, le prince eut un moment Tidée de prendre des chevaux de poste pour gagner la frontière ; mais cette façon de voyager étant devenue si rare qu'elle pouvait donner lieu à des remarques, il y renonça et attendit patiemment à In station. Les veux de Thélin étaient constamment tournés vers le côté d'où pouvaient venir des gendarmes. Tout à coup il s'entend nommer et en reconnaît un de Ham, habillé en bourgeois. Sans se déconcerter, il lui témoigna grand plaisir à le voir, et apprit de lui qu'il avait quitté le service pour prendre un petit emploi dans Tadministration du chemin de fer du Nord. Cet homme demanda des nouvelles du prince, qu'il ne croyait pas si prés de lui.
» Le fugitif arriva enfin à Bruxelles, à Ostende et en Angleterre... »
Le récit de cette évasion serait incomplet, si l'on n'ajoutait ce qui se passait à Ham depuis le départ du prince.
a Le docteur Conneau commença par fermer la porte de la chambre qui donnait dans le s ilon, où il alluma un grand feu malgré la chaleur du jour, prenant pour prétexte une indisposition du prince. H en parla à l'homme de peine.
qui put voir une cafetière placée dans Tàtre. Ver?; huit heures, un paquet de pbinls de violettes arriva par la diligence; le docteur pria le jjjardien de préparer plusieurs pots à Heurs, «l'y mettre de la terre, et l'éloigna ainsi ilu salon. A huit heures et demie, l'on vint demander où le déjeuner devait être :^ervi. Le docteur répondit que ce serait dans sa i»ropre chambre et qu'il n'y aurait pas besoin de prendre la grande table, attendu que le général Montholon gardait aussi le lit. Il ajouta que le prince avait pris médecine, et, pour qu'on n'eût pas à en douter, il en prit une lui-même; mais l'elYet en ayant été nul, il inventa un mélange de café et de croûtes de pain brûlé qu'il étendit d'acido nitrique, et l'odorat des gardiens suffit à les persuader s ins qu'ils songeassent à concevoir le moindre soupvon de cette chimie.
» I>ientùt après le commandant s'informa des nouvelles du prince, et Gonneau lui répondit qu'il se trouvait mieux et fut forcé d'a<*cepter un domestique pour suppléer Thélin qu'on savait absent. Cet homme fut chargé de faire le lit du i»rince, qui était supposé étendu sur un sofa dans le salon.
» Tout alla bien jus<ju'à sept heures et quart du soir. A ce moment le commandant se présenta quelque peu rembruni : «( Le prince est un peu mieux, lui dit Gonneau. » — »' S'il est mieux, réi)liqua le commandant, je peux lui )) j)aiier; il faut que je lui parle. »
» Un mannequin était dans le lit avec Tapparence de la tète tournée du côté du mur. Le docteur appela le prince qui, l'on peut bien se l'imaginer, ne répondit pas. Alors, faisant un signe, le docteur indiqua que le malade était endormi. Peu satisfait par cette pantomime, le commandant s'assit dans le salon en disant que ce sommeil ne durerait j>as toujours et (ju'il allait en attendre la fin. En même temps il remarqua que l'heure d'arrivée de la diligence était passée et ciu'il était singulier que Thélin ne parût i)as. A quoi le docteur répondit que celui-ci avait pris un cabriolet et s'en servait, sans doute, pour revenir. Le commandant se leva tout d'un coup et dit : « Le prince a
remué;. le voilà qui s'éveille I » Gonneau assura n'avoir rien entendu et demanda que le repos du malade ne fût pas troublé. Mais le commandant était déjà dans la chambre et s'était approché du lit où il découvrit la ruse. « Ah! mon Dieu, s'écria-t-il, le prince est parti I... » Puis il sortit précipitamment après avoir demandé quels étaient les hommes de garde dans la matinée.
» Ce pauvre commandant fut arrêté, ainsi que les gardiens et le docteur, au premier moment de la nouvelle.
» Le docteur fut condamné par le tribunal correctionnel à trois mois de prison, et Tliélin à six mois par contumace. »
Le prince a amplifié et dénaturé nombre de laits, par la plume de son prête-nom. Dans la lettre au rédacteur en chef du Progrès, que M. Vermorol a exhumée (Les Hommes de 4 Sol, p. 418), Ton ne voit pas l'action de grâce du Tout- Puissant; Berthou s'appelle Bernard; le fugitif ne contourna pas Saint-Quentin, mais il traversa la ville; des commissaires de police, des gendarmes, du procureur du roi, pas un mot; le passe- port n'est pas anglais, mais belge. Il y a bien d'autres erreurs volontaires, -mais elles ne valent pas qu'on s'y arrête.
C'est encore à l'Angleterre que l'évadé de Ilam demande l'hospitalité. Il écrit à son père :
« Londres lo tl mai 1S4C.
» Mon cher père,
» Le désir de pouvoir vous revoir m'a fait tenter ce «jue je n'aurais jamais fait sans cela. J'aitromi>é la surveillance de 400 hommes et je suis arrivé sain et sauf à Londres. Là, j'ai des amis puissants. Je vais les employer pour tacher de pouvoir aller près de vous. Faites, je vous prie, mon cher père, tout ce que vous pourrez pour que je puisse bientôt vous rejoindre.
» Recevez, mon cher père, l'assurance de mon sincère attachement.
» Napoléon-Louis B.
» Mon adresse est : Comte d^ Ame nherg- Brunswick, hôtel Jermyn street^ London. »
412 NAPOLÉO.N m
Le roi Louis mourut le 25 septembre 1846 d'une congestion <:é fébrile, sans réclamer un fils qui avait été de tout temps étranger à sa vie.
Feu apn^s son installation à Londres^ Louis-Napoléon fit un appel public -h tous les capitalistes des deux mondes pour ouvrir un canal entre l'Atlantique et le Pacifique» au moyen des eaux du lac de Léon et du lac de Nicaragua. Le canal devait porter le nom de canal Napoléon. L'idée fut noyée dans l'indifTérence générale. Depuis, elle porta des fruits. C'est le canal de Nicaragua qui devint la cause He ]'expé<lition impériale du Mexique; et, tout dernièrement, il nous a valu les scandales et les ruines de Panama.
De la correspondance du Prince, à cette époque, nous empruntons cette lettre, où il est question du fils de Jérôme, le cousin Napoléon :
f Londres, 10 novembre 1816.
»t Je suis bien aise que vous ayez fait faire à M. Cliabrier la connaissance de mon cousin, et je serais content de savoir ce que vous pensez de son caractère. Car au fond, ce que j«; reprocbc le plus à Nap. (si toutefois on peut reprocher ù un homme ses défauts de nature), c'est d'avoir un caraclereindechitrrable.il y a des personnesqu'on comprend, (ju'on connaît au premier abonl. Sympathie ou antipathie, vous savez tuul do suite à quoi vous en tenir. Mais Nap. esttunlùt franc, loyal, ouvert, tantôt dissimulé et contraint. Tantôt, son cœur semble parler gloire, souffrir, palpiter avec vous i)our tout ce qu'il y a de grand et de généreux ; tîinlôt. il n'oxprimo (jue sécheresse, rouerie et néant. Que croin*:' Jo crois toujours le bien, tant que je n'ai pas de preuves réelles du contraire, et tout en étant sur mes gardes^ je no comprime aucune de mes inspirations de tendresse et d'amitié. Aussi ne puis-je (pie vous remercier de ne pas l'abandonnor. »
Une année s'écoule sans incident remarquable dans le Bort de Louis-Napoléon. La Révolution de Févriçr a lieu. Tandis (jue Louis-Philippe et sa famille prennent le chemin
de l'exil, le prince Louis accourt à Paris. Le 25 logé rue du Sf»ntier chez M. Vieillard, il envoie par M. de Persigny, à l'Hôtel de ville, cette lettre pour le c.'o:ivernement provisoire :
« Messieurs,
» Le peuple de Paris ayant détruit, par son héroïsme, les derniers vestiges de l'invasion étrangère, j*ac(*.ours de l'exil ppur me ranger sous le drapeau de la Répuhliqiie qu'on vient de proclamer.
)) Sans autre ambition que celle de servir mon p lys, je viens annoncer mon arrivée aux membres du (jouverncment provisoire, et les assurer do mon dévouement à la cause qu'ils représentent, comme de ma symi)atliie pour leurs personnes.
» Agréez, messieurs, rassurante de mes scnlimcnls.
» Louis-Napoléon Bonapartk. »>
Celte lettre fut remise à minuit et demi. A quatre heureV; du matin, un con^voi spécial remmenait le prince à Boulogne. Il laissa en partï»nt cette seconde missive pour le (iouvernement provisoire :
« Messieurs,
» Après trente-trois années <rexil et de persécution, je crovais avoir acquis le droit de relr»»uver un fovor sur le sol de la patrie.
» Vous pensez (jue ma présence à Paris est maintenant un sujet d'embarras; je m'éloigne donc momentanément. Vous verrez dans ce sacrifice la pureté de mes intentions et de mon patriotisuie.
» Recevez, messieurs, l'assurance de mes sentiments de haute estime et de sympathie.
» Louis-Napoléon Honapautk. »
La France procéila aux élections po ir l'Assemblée Constituante. Deux Bonaparte furent élus, nuiis Louis Nai>oléon
414 NAPOLÉON m
ne rtM;ut pas celte fui^ le mandat de représentant. Une lettre de lui explique pourquoi il ne s'éUiit présenté nulle part et se réservait.
t Loniros, Il mai 1S48.
» Mon cher monsieur Vieillard,
» Je n'ai pas encore répon«lu à la lettre que vous m'avez adresjîée «le Saint- Ln, i»arce (jue j'attends votre retour à Paris et l'occasion de vous expliquer ma conduite.
» Je n*ai pas voulu me présenter comme candidat aux élections, pan-e que je suis convaincu que ma position à l'Assemblée eilt été extrêmement embarr.issante. Mon nom, mes antécétlents ont fait do moi, bon gré mal gré, non un chef de parti, mais un homme sur lequel s'attachent les regards de tous les uiéconttnls. Tant qu* la société française ne sera pas rassise, tant que la Constitution ne sera pas lixée, je sins que ma p(»sition en France sera très difficile, très ennuyeuse et même très dangereuse pour moi.
)» J'ai donc pris la résolution de me tenir à l'écart et de résisli.r à toutes les séductions que peut avoir pour moi le séjour de mon pays.
» Si la France avait besoin de moi, si mon rôle était tout tra«-é, si enlin je pouvais croire être utile à mon pays, je n'hésiterais pas à passer sur toutes ces questions secondaires pour remplir un devoir; mais, dans les circonstances actuelles, je no puis être bon à rien : je ne serais, tout au plus, qu'un embarras.
» D'un autre côté, j'ai des intérêts personnels graves à surveiller en Angleterre; j'attendrai donc encore quelques mois ici quQ les alfaires prennent en France une tournure plus calme et j)lus de.ssinéc.
» J'ignore si vous blâmerez cette résolution; mais si vous saviez combien de propositions ridicules me surviennent, même ici, vous comprendriez combien davantage d Paris je serais en butte à toutes sortes d'intrigues.
» Je ne veux me mêler de rien; je désire voir la République se fortifier en sagesse et en droits, et, en attendant.
l'exil volontaire m'est très doux, parce que je sais qu'il est volontaire.
» Recevez, etc.
» Louis-Napoléon Bonaparte. »
Cette lettre, destinée à la publicité, ne devait servir qu'à cacher le jeu du parti bonapartiste qui se remuait plus que jamais. Des réélections ayant lieu, le prince Louis-Napoléon fut nommé, le 3 juin, par la Seine, l'Yonne, la Charente-Inférieure et la Corse. A Paris, il arriva le septième entre Victor Hugo et Pierre Leroux, avec 8i.iiO suffrages. Naturellement, il envoie de chauds remerciements à ses électeurs :
(c Citoyens,
» Vos suffrages me pénètrent de reconnaissance. Cette marque de sympathie, d'autant plus flatteuse que je ne l'avais point sollicitée, vient me trouver au moment où je regrettais de rester inactif, alors que la patrie a besoin du concours de tous ses 'enfants, poift* sortir des circonstances difficiles où elle se trouve placée.
» Votre confiance m'impose des devoirs que je saurai remplir ; nos intérêts, nos sentiments, nos vœux sont les mêmes; enfant de Paris, aujourd'hui représentant du peuple, je joindrai mes efforts à ceux do mes collègues pour rétablir l'ordre, le crédit, le travail, pour assurer la paix extérieure, pour consolider les institutions démocratiques et concilier entre eux des intérêts qui semblent hostiles aujourd'hui, parce qu'ils se soupçonnent et se heurtent au lieu de marcher ensemble vers un but unique : la prospérité et la grandeur du pays.
» Le peuple est libre depuis le 2i février; il peut tout obtenir sans avoir recours à la force brutale.
» Rallions-nous donc autour de l'autel de la patrie sous le drapeau de la République, et donnons au monde ce grand spectacle d'un peuple qui se régénère sans violence, sans guerre civile, sans anarchie.
)) Recevez, mes chers concitoyens, l'assurance de mon dévouement et de mes sympathies.
» Louis-Napoléon Bonaparte.
» Londres, 11 mai 1848. ■
Le 12 juin, la commission executive demande à TAssemblée nationulo de maintenir contre Louis Bonaparte la loi de iSlO et d'annuler si quadruple élection. Lamartine lit une déchu'alion :
« La commission executive, «-onsidérant que la Franct^ veut tonrler en paix le {gouvernement républicain, sans élre tr(»ul)lée dans son œuvre par les prétendants dynastiques et(iuo Louis Bonaparte a fait deux fois acte de prétondant, d«'*ol:iro (pi'olle fera exév'uler ce qui concerne Louis Bonaparte dans la loi de 1.S72 jusqu'au jour où rAssembléc nationale on aura autrement décidé. »
L'Assomlilôo, le lendouiain, prononça la validité de la quadruple élo«-tion du prince. Nouvelle missive :
« Loiulros, 14 juin 1848.
» Monsieur le i»rôsidont,
» Je partais pour me ren-lre à mon poste, quand j'appronds ((uo uion éloclion sert de prétexte à des troubles déplora l»l».'s ol à dos erreurs. Je n'ai pas cherché l'honneur d'être nqu'ésiMitaul du j)eui»lo, i>arce <pio jo savais les soupoons iujurit'ux dont j'étais l'objet. Je rechercherais encore moins U'. pouvoir. Si le peui'lc m^imposait dt's tievoir.s', je sauvdiii U'S rcmidir.
» Mais je désavoue tous ceux qui me i)rétent des intentions aniJ)itieuses <[ue je n'ai pas. Mon ni)m est un symbole d'ordre, de nationalité, do i;îloire, et ce serait avec la plus vivo douleur que je le verrais servir à augmenter les troubles et les déchirements tle la patrie. Pour .éviter un tel malheur, je resterais plutOt en exil.
• » Je suis prêt à tous les sacrifices pour le bonheur de la France.
» Ayez la bonté, monsieur le président, de donner communication de ma lettre à l'Assemblée ; je vous envoie une copie de mes remerciements aux électeurs.
» Recevez l'assurance de mes sentiments distingués.
») Louis-Napoléon Bonaparte. »
Gavaignac et Jules Favre demandent que la lettre soit déférée au Ministre de la Justice.
Réplique du prince :
« Londres, lo 15 juin 1848.
)) Monsieur le président,
» J'étais fier d'avoir été élu représentant à l*aris et dans trois autres départements; c'étiit, à mes yeux, une ample réparation pour trente années d'exil et six ans de captivité; mais les soupçons injurieux qu'a fait naître mon élection, mais les troubles dont elle a été le prétexte, mais l'hostilité du pouvoir exécutif, m'imposent le devoir de refuser un honneur qu'on croit avoir été obtenu par l'intrigue.
» Je désire l'ordre et le maintien d'une république sage, grande, intelligente; et, puisque involontairement, je favorise le désordre, je déi»ose, non sans de vifs regrets, ma démission entre vos mains.
» Bientôt, je l'espère, le calme renaîtra en France et me permettra d'y rentrer, comme le plus siuiple des citoyens, et aussi comme un des plus dévoués au repos et à la prospérité du pays.
» Recevez, monsieur le prési«lent, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
» Louis-Napoléon Bonaparte. »
Cette démission était une habileté. Vinrent les journées de juin. Le bonapartisme y eut une part considérable.
Les preuves de la participation des bonapartistes à l'insurrection de juin 18 W abondent. Les meneurs bonapartistes
se ;;Iis';aienl i»jrlo:il ol t'xploiluient la iiiisOre el le int'/on- It'nîi'inent <les ma^sos.
Au u»o nenl (».*i Ton se bail lit dans les rues, le j^'énéral R ijKilel se pivsenla au sir;^'o du g«»uverne:uent; <• 'était alors la prôsitlence df l'Assemblée. Le ;,'énéral tenail à la main une If'.tre «ju'il désirait couimuniquer au ^iénéral Oavai ^nïK\ (lidui-ri, loultK'cui»é dans une aulre conféreni'e, rhar- ^'ea le c«.)l«au*l ('.barras de l'i^ntenlre. Le ;^'én6ral Rapatel s'avan;a et, prenant pour le «^'énéral Cavai^j^nai' qu'il n'avait jamais vu. lu coloutd ('.barras, qu'il ne connaissait pas non plus, v[ qui s»* présentât à lui on sin»ple capote ouverte el sans insigne, il lui tendit la lellre qu'il avait à la main. \oïA b*-ens exarl, sinon les b'rmes de celle leltre.
« Au général Rapatel.
> Lomlrcs, le -2 juin 181".
» «iénéral. 'e «-nnniis vos senliiuenls po:ir ma famille; si les événements qui se préparent lournent dans un sens (|ui lui soil fav<»rable, vous êtes ministre de la j;uerre.
» Napoléon-Louis Ro.n'apaute *. »
I)«'vail-on p:iblier celle élran^^'e missive? La question fut u;j::lée. La crainte d»^ «Jir.m lir pir là, l'importniee de Louis jitju ip irle et tle le désij^Mier courue cbet' aux insurgés prévalut : on se tlé.-i la pour le secret.
Le P''' aoiU ISiN. VEr.nemcnl avait été fondé par lu famille lïuj^'o, avec MM. Paul Meuricc et Auguste Vaccjuerie connue principaux rédacteurs Le journal portait en frontis})ice «'cs mots du poète:
lltiinc ii'jourvu.'ic de l'anarchie.
l^'Ercnemenl soutint cbaleureusement la candidature du
j>rince à la i>rési len<*e. On lit dans le numéro du2i octobre :
« On peut tenir dés aujourd'bui pour assurée l'élection de
1. cf. Louis lUaiir, — Reiélalions historiques, £• vol. p. !19 et suiv. — Ijruxt'lles.
M. liOuis Bonaparte. Ce qui l'entoure, c'est le prestige, c'est lu lumière. La conscience de la France a son bruit comme les profondeurs de la mer. Quand- la marée monte, on Tentend avant de la voir. C'est l'instinct de la France qui la pou-îse vers ce nom éclatant : crr le soleil d'Austerlitz, s*ll s'est couché sur le monde, ne se couchera jamais sur riiistoiro. Ce nom. Napoléon, quel queso t ilnmnc qui le P'>rlCt veut dire tant de choses! Il veut dire Marengo, Austerlitz, léna. »
Et le 3 décembre 18i8, à la veille de l'élection iirésldentielle :
<« Pas un nom éclatant ne \)ri)U.' son autorité à la candidature de M. Gavaignac. Pariui les partisans do M. Louis Bon.ii»arte, au contraire, nous trouvons MM. Bu;.'eaud, Thiers, Odllon B.irrot, Victor Hu^'o, de Hroglie, Montale:iibert. Le Siénle ajoute celui de M. (iuizot, et nous ne récusons pas, certes! cet auxiliaire!... Quant à la foule, à déf:mt de SL'ience, elle interro;,'e sun ca-ur. Le nom de Na- ])oléonBonaparlo veut dire pour elle : ordre, force et gloire. Elle vote pour ce nom. »
Le 10 décembre, le jour même de l'élction :
« Que le peuple vote avei; calme! Il est un nom qui résume tous les souvenirs du i)assé, toutes les espérances de l'avenir : c'est le noui de Napoléon, de l'homme qui a le plus aimé le peui)le. Nous dirons au i>euple, en face de Ja colonne : du haut de ce monument la gloire vous cunseille! .. »
A quelque temi)s de là, le prince Louis n'étant plus i)0ur Victor Hugo qii' Augusf.îde et Napoléon le Petit, M. Odilon B.irrot, interrompant à la Chambre le poète en veine d'éloquence, s'écriait : « Le prince aurait continué à être un grand homme s'il vous avait api»elé au ministère de l'Instruction publique. » (Très bienl Tiùs bienl)
De nombreuses élections partielles se préparent. Cette fois, il déclare accepter le man lat de représentant s'il est
élu. Cinq <K-i»:jrleinenls IVnvoienl à r.XssênibK-e. II oi»te ]H.tur Paris, lieu do sa naissnnce. Sa ]iroolaination aux élcrleur> est «i«*ltor-ianlt? île réiiuMicanisine : o La Repuhlii^iie «lêiiiooraliqiie f^vra l'ohJHt de mon culte, j'en serai l-^ liK'tre. » Il vient |»rt*ndri- sa fdaoe à TAssemblée nationale 1»' 2<i septembre lsi8.
" Cil'»y«.'ns rvpn'senlant<,
»i II ne ni*»»^l pas permis de ijarder le silence aprOs les calomnies d««nt j'ai éi»s l'objot.
» J'ai lie-«»in d'exprffner i-i, hautement, et dt*s le premier j^iir 01*1 il m'est i»ermis de siéjjer parmi vous, les vnis sontimenlsqui m'animent et qui m'ont toujours animé.
» Apn's trente -trois années «le i»rosrription et d'exil, je retroMVtî en lin ma p.» trio et tous mes droits île citoyen.
)i L:i R''puljliipi».' m'a fait «^e bonheur; que la République rt:«;'»iv«' IIP in <irm».*nt «U* rLV«»nnaissance, mon serment de d*!v<'iif iiit-nl, l'i ipie los :j:énéreux com]iatriot«.'S qui m'ont jHirté d:in> ••«■llo enceinte soient certains que je m'elForcerai df jiwtiti»'r leurs sutrra;.'os en travaillant avec vous au m:iinli»'n dt* la Iranquillité- ce premier besoin du pays, et au dévt.'l«»pp«'uicnl des institutions démocratiques que le jieupb* a !•• dr«dt de ré«*lamer.
» Lon;/tonips, je n'ai pu consacrer à la France que les méditill^ns de l'exil et de la captivité. Aujourd'hui, la
c:irri»'r 1 vou< iiKinhez m'est ouverte; recevez-moi dans
vos ran;/s, mes «-hors collé«jru(»s, avec It méine sentiment d*aiï«'Ctuou<r' ct»nliance que j'y a]q»orte.
» M:i conduit»', toujours inspirée par le devoir, toujours aniui*'»' pMT lo res})ei-t de la loi, ma conduite prouvera A rmcoutn* dos p:is<'«>ns qui ont essayé de me noircir pour m»' prosorin- i'n«*<»re, quo nul i<'i plus que moi n'est résolu à s».' déviiULf à la ib'fcnse de l'ordre et à raffermissement do la I{é[nil)liquo. »
L«' il oclobr»', rAss»:/uibléê rendit le décret suivant :
(' I/.ntli'lo Ode la l«»i du H avril 1«S32, relitive au bannisseuieiit do la famille Bonaparte, est abrogé. »
APPENDICE — iNOTES ET POSTFACE 4*21
La France avait à élire, le 10 décembre suivant, le Président de la République. Le 25 octobre, Clément riiomas adresse à la Chambre cette question : « A quel titre M. Louis Bonaparte pose-t-il sa candidature à la Présidence?» Isambert répondit : « En vertu de son droit de citoyen. » Le lendemain, Louis Bonaparte, qui assistait rarement aux séances de l'Assemblée, vient au Palais législatif et prend la parole :
« Citoyens représentants, dit-il, l'incident regrettable qui s'est élevé, hier, à mon sujet, ne me permet pas de me taire. De quoi m'accuse-t-on? d'accepter du sentiment populaire une candidature que je n'ai pas recherchée. Eh bien 1 oui. Je l'accepte, cette candidature qui m'honore ! Je l'accepte, parce que des élections successives et le décret unanime de 1* Assemblée contre la proscription de ma famille, m'autorisent à croire que la France regarde mon nom comme pouvant servir à la consolidation de la société. Ce qu'il faut surtout au pays, c'est un gouvernement stable, intelligent, ferme, sage, qui pense plus à guérir des maux qu'à les venger. Je ne veux que mériter l'estime de l'Assemblée nationale et de tous les hommes de bien, la confiance de ce peuple magnanime qu'on a si légèrement traité hier. Je saurai toujours montrer le calme d'un homme résolu à faire son devoir. Je réclame donc à ceux qui voudraient organiser contre moi un système de provocation, que dorénavant je ne répondrai à aucune interpellation, à aucune espèce d'attaque. Je ne répondrai pas à ceux qui voudraient me faire parler, alors que je veux me taire... »
— Il n'y avait pas à se mé[a-endre sur la portée de ces paroles. C'était bien la le langage d'un chef de parti. Louis Bonaparte, dépouillant le rôle eflacé dans lequel il s'était renfermé jusqu'alors, déployait ii la face du pays, en pleine Assemblée, et son i>rogramme et son drapeau. Ce prétendant, (jue des politiciens à courte vue nous ont, sous le second Empire, représenté lourd et épais, était en réalité un esprit perspicace et délié. Il avait conscience de sa force et de sa popularité. Il savait ce qu'il voulait.
i23 NAPOLÉON m
où il :ill:iil : loute< »*1ims»*> tiuo ne suivaient ni les Liin irline, ni !'?< L-'ui^ Dlin*, ni les Le.lru-R«»Ilin, iirofondé iu*nl ilivi>é< Nur los •iMt-'^lions sociales. Pen«ianl sa caplivilô de Haiii, il avait jm élu lier les usitirations ilu i»ays, dia;;nôsli«Iuor S'S besoins «?l prendre mesure de l'opinion publique : ol alors dos ml, en habile préparateur, la quantité de liberté d«»nt était capible la société française, il avait élaboré une formule di»nt les o»»ini»osants se retrouvent dans tou-^ sê"5 discours et que je déga^;e ainsi :