Cf. Sapoléon III, par M. Morel, p. 344 et suiv
qu'avec les matériaux qu'il a sous la main. » {Hhtoire de Jules Cesar^ II, p. 9.)
Une fois président de la République, Louis-Napoléojn a vécu intellectuellement et moralement sur le fonds qu'il s'était fait avant 18^8. Tous ses actes les moins prévus ne sont que la déduction de ses idées anciennes. Quand il paraît y contredire, il y est réellement fidèle. Il sacrifie, sans doute, tantôt Tune, tantôt l'autre en apparence. Mais il ne les rejette que pour un temjis.
Au 22 juillet 1840, le Président de la République se rend à Ham pour visiter la forteresse, son ancien séjour. La ville lui offre un banquet. Louis- Napoléon répond en ces termes au toast du maire :
« Monsieur le Maire,
» Je suis profondément ému de la réception affectueuse que je reçois de vos concitoyens. Mais, cvoyez-le, si je suis .venu à Ham, ce n'est pas par orgueil, c'est par reconnaissance. J'avais à cœur de remercier les habitants de cette ville et des environs de toutes les marques de sympathie qu'ils n'ont cessé de me donner pendant mes malheurs.
» Aujourd'hui, qu'élu i)ar la France entière,je suis devenu le chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un gouvernement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les plus justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine l'audace d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par un emprisonnement de six années, ma témérité contre les lois de ma patrie, et c'est avec bonheur que, dans les lieux mêmes où j'iii soulTert, jo vous propose un toast en l'honneur des hommes qui sont déterminés, malgré leurs convictions, à respecter les institutions de leur pays. »
La Vie de César, due à la collaboration de divers savants, fut publiée sous la signature de Napoléon 111. Ainsi (ju'il arrive d'une œuvre faite de plusieurs mains, l'èru.Ution
i30 NAPOLÉON III
pruiire:iient «lile iiian<iue "le i»rofon«l»-ur. Le livrer ne «ÎMiine qu'une iiée impârf lile «le la Constitution ancienne «ie R«.'.ii»;. En revin.-li»?. sur le fun 1 binai de la nirralion, se dêl it-lie une théorie •|u*il faut souligner. En voioi les trails prin ipaux :
o <;i les Koiiiains apr^-s av«.»ir •lijnnê au monde rexe.iij«Ie d'im peuple <e r«jn<tiluant et ^grandissant par la lihertê, ont <e.iiblé, «iepui-i Ce'- ir. se préùpiler aveu^rlénient dans la servilu le, c'est ipril éxislail une raison générale qui e.apêt-liail f italeîiièîit la République de revenir à la pureté de ses an-iennes insliluli««ns : c'est que les besoins et les inlérèl> nouveaux d'une so'iété en travail voyaient d'autres nioy.'ii»^ pMur i!lre sati-N ails. De Uiènie que la logitjue nous d»':ii"ntré dans le< évêne.iients importants leur raison d'être i iipêritiise. df luT-aie il liut reconnaître et dans la lon- \inr dur«'e iriine inslitiiti» n la preuve de sa bonté, et dans rinlluen-'e in •<»nlesl ible d'un homme sur son siècle lu preuve d«.' s.in ^'énie
» Ce n'est pas U'.ai plus \<* récit détaillé dos moindres action^ d'un Injinme supérieur qui nous révélera le secret de smi; as'en«lant, miis la recherche attentive des mobiles de SI runluit»'.
.» L'»rsque des laits extraordinaires attestent un jj^énie éiuineut, «juoi d«* plus contraire au bon sens que de lui prêter tontes b^s lussions et tous les sentiments de la médiocrité:' Ui»ol de jdus taux que de ne [ns reconnaître la piéé.ninen«'«' de c«'s êtres t»riviléj^iés qui apparaissent de tem)»s à îiutre dans l'histoire comme des phares lumineux, dis-ij»ant les ténèbres de leur èp(>«|ue et éclairant l'avenir? Nier celle prééminence serait d'ailleurs faire injure à Thumanilè en la croyant capable de subir, à la longue et volontairement, une domination (jui ne reposerait i»assurune gran leur véritable et sur ime incontestable utilité. Soyons b^^'iquT's, et no :s serons justes.
)> Trop d'hi>toriens trouvent plus facile d'abaisser les ho. u mes de génie que <le s'élever, par une généreuse inspiration, à leur h luleur en pénétrant leurs vastes desseins. Ainsi, i)Our Césir, au lieu de nous montrer Rome déchi-
rée par les guerres civiles, corroîiipue par les ricliesses, foulant aux pieJs ses anciennes institutions, menacée par des peuples puissants, les Gaulois, les Germains et les Par- Ihes, incapable de se soutenir sans un pouvoir central plus fort, plus stable et plus juste; au lieu, dis-je, de tracer ce tableau fidùle, on nous représente César, dos son jeune àg.?, méiitantdéjà le pouvoir su[)rème. S'il lôsiste à Sylla, s'il est en <lésaccord avec Gicôron, s'il se lie avec Poiii])ée, c'est par retïet de cette astuce prévoyante «pii a tout deviné pour tout asservir; s'il s'élance dans les G:iules, c'est pour acquérir des richesses parle pillage ou des soldats dévoués à ses projets; s'il traverse la mer pour porter les ai^'les romaines dans un pays inconnu, mais dont la conquête affermira celle des G.iules, c'est ])Our y cliorcher des perles qu'on croyait exister dans les mers de la Grande-Bretagne Si, après avoir vaincu les reinutables ennemis de l'Italie au delà des Alpes, il médite une oxpéiition contre les Partîtes pour venger la défaite de Crassiis, c'est, disent certains historiens, que l'activité convenait à si nature et qu'en campagne sj sunté était meilleure; s'il afccpte du Sénat avec reconnaissante une couronne de lauriers et qu'il la porte avec lierté, c'est pour cacher s;i tête chauve; si, enûn, il a été assassiné par ceux qu'il avait coml)lés de ses bienfaits, c'est parce qu'il voiihiit se faire roi ; comme s'il n'était pas pour ses contem]H»rains ainsi <jue pour la ])Ostérité plus grund que tous les rois! Depuis Suétone et Plutan|ue, telles sont les mesquines interprétations qu'on se plaît à donner aux choses les plus nobles. Mais à quels signes re«»onnaître la grandeur d'un hom:ne? A l'empire de ses idées, lorsque ses princi[)es et son système triomphent en dé[ùt de sa mort ou de sa défaite. N'est-ce pas, en effet, le iu-ojjre du génie de survivre au néant et d'étendre son emjjire sur les générations futures? ('ésar disparaît, et son inlluen.-e prédomine plus encore que pendant sa vie. Cicéron, son adversaire, est contraint de s'écrier : « Toutes les actions de César, ses écrits, ses paroles, ses promesses, ses pensées, ont plus de force a}»rjs sa mort que s'il vivait encore. « Pen.lant des siècles, il a suffi dç
dire au monde que telle avait été la volonté de César pour que le monde obéit.
» Ce qui i»récùde montre assez le but que je me i»roi>ose en écrivant cette histoire. Ce but est de prouver que, lorsque la Providence suscite des hommes tels que César, Gharleuiagne, Napoléon, c'est pour tracer aux peujdes la voie qu'ils doivent suivre, marquer du sceau de leur génie une ère nouvelle, et accouiplir en quelques années le travail de plusieurs siècles. Heureux les peuples qui les comprennent et les suivent î Malheur A ceux qui les méconnaissent et les combattent! Ils font comme les juifs, ils crucilient leur Messie, ils sont aveugles et coupables : aveugles, car ils ne voient pas l'impuissance de leurs efforts à suspendre le triomphe définitif du bien; coupables, car ils ne font que reUirder le progrès en entravant sii prompte et féconde application.
» En olfot, ni le meurtre de César, ni la captivité de Sainte-Hélène, n'ont pu détruire sans retour deux causes populaires renversées par une ligue se couvrant du musiiue de la Liberté. Brutus, en tuant César, a plongé Rome dans les horreurs de la guerre civile; il n'a pas empêché le règne d'Auguste, mais il a rendu possibles ceux de Néron et de<!aligula. L'ostracisme do Napoléon par l'Europe conjurée n'a i»as non plus euipèché l'Empire de ressusi^iler, et ct'iK'ndant que nous sommes loin des grandes questions résolues, dos passions apaisées, des satisfactions légitimes «lonnées aux peuples [kxt le premier Empire!
)) Aussi se vérilie-t-olle tous les jours, depuis 1815, cette pro[>héli«' <lu cai»tir de Sainle-IIélôno :
« Cuiiibien do luttes, de sang, d'années ne faudra-t-il pas encore iM.)ur que le bien que je voulais faire à l'humanité puisse se réaliser! »
Cet extrait nous montre (ju'un prince est autre qu'un hoîiiiiio : il est l'élu do Dieu, le vicaire de la Providence. Colle idée métaphysique et sacerdotale sert de titre de légitiiiiilé à toutes les dynasties. Voilà lo principe du césarisiiie ot des gouvernements dos dynasties, soit héréditai-
res, soit parvenues. Ils sont au-dessus des lois humaines et sociales.
a Monseigneur, disait l'évoque de Nancy, à Louis-Napoléon, au lendemain du coup d'Etat de 1851, vous êtes sorti de la légalité pour rentrer dans le droit. »
Et plus tard, en 1800, Monsieur de Troyes, suivant Texemple des autres évoques, publiait à l'occasion de la fête de l'Empereur un mandement auquel nous nous faisons un devoir d'enprunter ces passages :
« Nos très cliers Frères,
» Il y a sur cette terre, et dans chaque Etat politique, un homme incomparable, qui en est le chef de voûte. On l'appelle de divers noms, selon le pays et les temps ; un empereur, un roi, un chef de république. Il est, sous certains rapports, dans toute l'étendue d'une immense contrée, ce que le père et la inùre sont pour leurs enfants au sein de la famille; il représente, jaiprès des peuples, la providence de Dieu même, il en est le ministre, il paraît le maître de tous; et il est en réalité le serviteur de tous. On dirait que toutes les félicités, toutes les joies sont réservées pour lui; et c'est lui véritablement qui porte les plus lourdes charges; c'est à lui qu'est éoliuo la plus grande part du sacrifice social. Jamais personne, ici-bap, n'eut à soutenir un tel poids de travaux ; jamais homme ne fut dévoré de soucis plus ardents. Il assure le repos des uutres, son devoir et sa destinée sont de ne jamais en goûter pour lui -môme. Tant qu'il y aura une agitation dans l'univers, une souffrance dans l'humanité, il doit nécessairement on ressentir le contre-coup. Un particulier a sa vie propre, agrandie sans doute par le patriotisme, mais, toutefois, indépendante et libre en dehors du;;cercle restreint de ses attributions; la vie du prince, au contraire, est dans la vie de tous; son intérêt se compose des intérêts de tous; sa grandeur n'est que le résultat de la grandeur de tous; il est puissant quand tous sont forts; il pourrait être heureux s'il arrivait un jour où il n'y aurait plus de douleur pour personne. Les cœurs, dans le j.euple entier, aboutis-
sent à son cœur, et il y a un côté secret par ofi leurs «livers battements se confondent; il est vulnérable, en un mot, dans tous les membres du corps social dont il est l'àme et la tèle.
» Aussi, à proportion qu'il est plus digne de sa magistrature souveraine, qu'il en connaît mieux les devoirs, qu'il est plus exercé à en manier les ressorts, et qu'il s'y applique avec plus d'énergie, de pénétration, de constance, en mémo lemi»s, et dans une égale mesure, ses fatigue ï: s'accroissent, ses sollicitudes se font sentir plus amèr^s, et les angoisses qui tourmentent ses jours, deviennent plus brûla nies. Quand tout est calme et tranquille au dehors, lui seul est encore agité : il faut qu'il interroge toutes les profunileurs pour en découvrir les secrets; qu'il étudie, au ciel et sur la terre, les signes variables du temps, et qu'il sache pressentir les orages. Ce n'est pas assez pour lui de bien ordonner le présent, de diriger les mouvements si variés cl parfois si impétueux de nos sociétés humaines, de les conduire, disons-nous, avec tant de i)rudence qu'ils ne puissent jamais déconcerter la règle, ni amener des effets désastreux ou des comidications fatales; non, ce n'est point assez : il doit encore, avec le même soin, assurer l'avenir contre tous les hasards, autant du moins qu'il est possible, aver cv faible rayon de prévoyance accordé aux mortels, et dont les lueurs demeurent toujours si obscures, môme dans les esprits les plus vifs et les plus éclairés. Il faut qu'il se préoccupe de conjurer les maux qui ne sont pas encore, comme de les guérir s'ils éclatent, ou au moins de les adoufir.
» ("est vers lui, comme vers une image de la divinité, que se tournent les espérances, les vœux et les supplications «lu peuple.
»... Tel est donc, N T. G. Frères, cet homme prodigieux que l'on appelle un empereur, un roi, un chef de républi- . (jue. On lui demande tout, c«mime s'il était Dieu; mais, en retour, bien souvent, comme s'il était moins qu'un homme on lui refuse tout. C'est sur lui que s'amassent les haines des méchants; c'est sur lui que se portent les malédictions
des aveugles. Plusieurs même des bons et des sages sont froids dans leur respect, et lui mesurent, avec quelque réserve, les témoignages de leur reconnaissance. On a tout l'air de croire que le rang suprême dont il jouit le paie de tous ses services avec surabondance.
» Il est en effet sur un trône; ses mains tiennent le sceptre; il vit entouré d'hommages, dans l'éclat d'une cour; il est comblé d'honneurs, et on jette à ses pieds des trésors. Mais celte pompe, au lieu d*être un équitable dédommagement de ses peines, n'est véritablement pour lui qu'une solennelle aggravation de charges, une autre douleur plus fastueuse ajoutée à toutes celles qui composent le sacrifice social auquel il est voué. Il devient, dans cet appareil, une partie vivante et obligée des magnificences publiques. Vous l'avez, plus que jamais, enlevé à sa famille et séparé de ses amis. Les heures de la nuit qu'il consacre aux affaires seront désormais plus longues et plus inquiètes. Il faudra qu'il passe en représentations une partie de ses jours assez considérable, et qu'il vive sur la scène du monde, non pas selon ses goûts, mais dans la contrainte de règles établies pour la convenance, ou même seulement la fantaisie des autres. Il a de l'or pour le répandre, des palais pour le plaisir do ceux qui ont besoin de luxe et de fêtes splendides; il a une couronne aussi pour décorer la tête qui a l'honneur de parler au nom de la nation. Tout cela donc appartient au public; mais, au prince, il ne reste rien que le vide du cœur, les anxiétés, les austères labeurs, les craintes éternelles. « Ceux qui occupent cette place ne dor- » ment plus, a dit le cardinal de Richelieu, ou, s'ils dor- » ment, c'est comme le lion, à la hâte, et sans fermer les » yeux... Les peri»étuelles méditations qu'ils sont contraints » de faire pour prévoir et prévenir les maux qui peuvent » arriver, les privent de repos et de contentement *. »