CHAPITRE VIII
Opinion* diverses. — La traite des nègres et l'abolition de l'esclavage. — Le» rapports de la France avec l'Europe. — Les moyens d'arriver à la paix perpétuelle. — La liberté d' association. — La liberté individuelle. — La noblesse. — Le clergé et l'État. — Réponse à M. de Lamartine.
Le* autres travaux du prisonnier de Ham ne consistent guère que dans des articles plus ou moins étendas adressés au Courrier du Pai-de-Calais. Ces articles sont nombreux. Ils ont été recueillis pour la plupart et publiés dans le troisième volume des œuvres de Louiâ Napoléon (édition de M. Ch. Ed. Trembla ire, 1848) sotiâ le litre de « opinions de Louis Napoléon sur différentes questions politiques et administratives. > Nous nous contenterons de signaler les plus remarquables.
Dans un article sur « la Traite des nègres, les philanthropes et le Droit de visite, > il reproche à la philan* tbropie d'avoir par de fausses mesures aggravé la situation des esclaves et compromis le sort des eokmies, U
demande pour arriver à l'abolition de l'esclavage, l'application d'un système qu'il exposait ainsi :
Qu'y a-t-il à faire? Le voici : Si la grande question de l'abolition de l'esclavage eût été conduite par des gouvernements, par des bommes voulant sincèrement le bien de l'humanité, c'est à dire la prospérité de la race blanche et de la race noire, ils eussent d'abord habitué les esclaves de leurs colonies, en les soumettant à un apprentissage graduel, à passer insensiblement du travail forcé au travail libre. Ils eussent pendant ce temps, de concert avec tous les gouvernements à esclaves, veillé à ce que la traite se fit avec humanité en soumettant à des peines sévères tout capitaine de navire qui n'eût pas installé ses nègres comme des Européens qui émigrent en Amérique... L'esclavage une fois détruit, la traite évidemment était anéantie du même coup et l'humanité était satisfaite.
Soit! mais ce régime d'apprentissage que préconise l'auteur ressemble, hélas ! à s'y méprendre à l'esclavage, et les engagements de travailleurs libres actuellement effectués à la côte d'Afrique pour les colonies françaises conformément aux vues du prisonnier de Ham, n'ont pas moins d'analogie avec la Traite. La solution que propose l'auteur pour résoudre le problème si ardu de l'esclavage est donc tout au moins insuffisante.
Dans un autre article sur < les rapports de la France avec les puissances de l'Europe, » il cite en se l'assimilant, celte opinion de Napoléon I er sur le rôle politique de la France :
La France est, par sa situation géographique, la richesse de son sol et l'énergie intelligente de ses habitants, l'arbitre de la société européenne; elle sort du rôle que la nature lui assigne lorsqu'elle devient conquérante, elle en descend lors-
qu'elle obéit aux obb'gations d'une alliance quelconque. Elle est aux nations de l'Europe ce qu'est le lion aux êtres qui l'entourent. Elle ne peut se mouvoir sans être protectrice ou destructive, elle prête l'appui de sa force mais elle ne l'échange jamais dans son propre intérêt contre un secours qui lui soit nécessaire pour sa défense. Sa propre force lui suffit toujours, lors même qu'elle se trouve momentanément affaiblie par la maladie des nations, les divisisions intestines. Car il ne lui faut qu'un effort convulsif pour punir ses ennemis d'avoir osé l'appeler au combat. Quand on a l'honneur et le bonheur tout à la fois d'être France, il faut comprendre toute la portée de cette position de faveur de nation-soleil que l'on est et ne point se transformer en nation-satellite.
Il reste à savoir seulement si les autres nations seraient disposées à se contenter du rôle de planètes gravitant autour de la nation-soleil?
Ailleurs dans un arti cle sur c la paix ou la guerre, » il émet l'opinion qu'après 1850 la France aurait dû reprendre en Europe le rang qui lui appartenait; mais que la politique de paix avait aussi son beau côté, à la condition que la paix eût été rendue féconde.
C'était, dit-il notamment, un but immense d'habituer la nation à la véritable liberté en créant une administration loyale, probe et juste, qui eût rejeté loin d'elle les errements des gouvernements passés qui croyaient ne pouvoir contrebalancer les institutions libérales qu'en dominant les masses par l'intimidation et en gagnant les chefs par la corruption.
Ailleurs encore, dans un article sur la paix, il demande compte au gouvernement de juillet c des cent mille hommes morts depuis quatorze ans en Algérie sans que ces sacrifices aient assuré notre domination. »
Si Ffcumamté permet, àjoute-f -il , qu'on hasarda 1* vie de millions d'homme» rar les champs de bataille pou* défendre sa nationalité et son indépendance, elle flétrit et condamne 66» guerres immorales qui font tuer les hommes dans k seul but d'influencer l'opinion publique et de soutenir par quelque expédient un pouvoir toujours dans l'embarras.
Nous connaissons déjà ses idées sur les moyens d'assurer la paix et même de la rendre perpétuelle : c'est de créer une Europe napoléonienne, Il revient sur cette idée, mais, tout en continuant à soutenir que la paix ne peut être assurée qu'au moyen d'un système imposé à l'Europe par la France, il se montre un peu plus respectueux que d'habitude pour les droits des autres nations.
Ouvrez les mémoires de Sully et voyez quelles étaient les* grandes pensées de l'homme qui avait pacifié la France et fondé la liberté religieuse. Pour établir solidement l'équilibre européen, Henri IV prévoyait qu'il fallait que toutes les nations fuésent égales en puissance, et qu'aucune ne dominât les autres par sa prépondérance ; il prévoyait que pour lés peuples, comme pour les individus, l'égalité Seule est la source de toute justide. Henri IV avait amené la plus grande partie de l'Europe à le seconder dans ses vues humanitaires; et, lorsque le fer d'un lâche assassin vint trancher des jours si précieux, il rassemblait une immense armée composée de contingents européens, se proposant pouf but non une conquête stérile mais la paix universelle. Il allait forcer l'Espagne à reconnaître l'égalité et l'indépendance des fiations, et il eût établi une espèce d'aréopage destiné à vider par la raison et non par la force brutale les querelles de peuple à peuple. Henri IV, s'il eût vécu, eût pu être surnommé avec raison le héros de la paix.
Dans quelques antres articles, on trouve encore l'indice de tendances pt«J libérales qu'if tarant sans taettn doute
à soif séjour en Angleterre. Nous signalerons, k te point de vue, un article sur les c améliorations ô introduire dans nos mœurs et dans nos habitudes parlementaires, » où il démontre, avec une rare justesse, que la supériorité du régime parlementaire en Angleterre provient ce que ce régime y a pour auxiliaire le droit d'association.
En Angleterre, la plupart des questions importantes avant d'être portées au Parlement, ont été préalablement approfondies et discutées dans une foule de réunions publiques ou privées, qui sont comme autant de rouages qui épluchent, broient et pétrissent la matière politique avant qu'elle ne passe sous le grand laminoir parlementaire. Lorsque le membre de la Chambre des communes arrive à Westminster, il a déjji une entière connaissance de tous les sujets qui doivent se présenter pendant la session, car il a déjà pris maintes fois la parole dans un grand nombre de meetings et de dîners , il a soutenu de fréquentes discussions dans les clubs dont il fait partie. Il n'est pas inutile de remarquer que l'habitude où sont nos voisins de se priver de la société des femmes dans leurs clubs et à la fin de leurs repas n'est pas sans influence sur le développement de l'opinion publique, car c'est l'absence des femmes qui permet au? hommes d'aborder journellement les questions sérieuses.
En France, (tu contraire, le député qui arrive à la Chambre n'a entendu de controverses politiques que dans son journal, et les occasions lui manquent pour approfondir l'opinion et pour s'exercer dans des luttes préparatoires à la grande lutte de la tribune.
Le droit d'association est donc la base fondamentale d'un gouvernement représentatif.
Il revient encore sur ce sujet dans un article sur le» gouvernements et leurs soutiens, et il s'indigne de voir U France privée d'un droit si essentiel.
Ne devrions-nous pas rougir, nous, peuple libre ou qui du moins nous croyons tel, puisque nous avons fait plusieurs révolutions pour le devenir; ne devrions-nous pas rougir, disonsnous, en songeant que même l'Irlande, la malheureuse Irlande, jouit, sous certains rapports d'une plus grande liberté que la France de juillet?
Ici, par exemple, vingt personnes ne peuvent se réunir sans l'autorisation de la police ; tandis que dans la patrie d'O' Connell, des milliers d'hommes se rassemblent, discutent leurs intérêts, menacent les fondements de l'Empire britannique, sans qu'un ministre ose violer la loi qui protège, en Angleterre, le droit d'association.
Au nombre des améliorations à introduire encore dans les mœurs parlementaires, il signale, en appuyant ron opinion sur d'excellentes raisons, l'autorisation déparier de sa place, au lieu de monter à la tribune.
Il y a, dit-il, dans le parlement anglais, une disposition qui entraîne de très graves conséquences, quoiqu'en apparence elle semble très insignifiante, c'est l'absence totale de tribune, c'est à dire de chaire où se tiennent les orateurs. Chacun parle de sa place. Or cette coutume permet aux plus modestes talents de se faire entendre, sans les obliger à faire des discours.
Le grand désavantage de la tribune , c'est de ne permettre qu'aux orateurs consommés de parler, et souvent les grands orateurs ne sont pas les bommes les plus logiques ni ceux qui approfondissent le mieux les questions. Il y a beaucoup de députés, nous en sommes persuadé, qui, doués de vastes connaissances, prendraient souvent la parole, s'ils pouvaient le faire de leur place, sans être forcés de monter à la tribune, ce qui effraie tous ceux qui n'ont pas une grande babitude de parler en public. Lorsqu'en France un député veut faire de sa place quelques observations, on lui crie sans cesse : » Montez à la tribune ! * Ce qui veut dire : « Nous ne voulons pas entendre quelques
mots sensés qui éclairassent la question : Nous voulons un discours en trois points avec exorde et péroraison. »
li professe également une vive admiration pour la liberté individuelle dont les Anglais jouissent et pour les garanties de toutes sortes dont elle est environnée. Le morceau vaut encore la peine d'être cité.
Ce ne sont pas seulement les lois qui protègent les citoyens, c'est aussi la manière dont elles sont exécutées , c'est la manière dont le gouvernement exerce le pouvoir. En Angleterre, l'autorité n'est jamais passionnée : ses allures sont modérées et toujours légales; aussi n'y connaît- on pas les violations du domicile d'un citoyen, auxquelles on est si sujet en France , sous le nom de visites domiciliaires : ou respecte le secret des familles en laissant intactes les correspondances ; on ne gène en rien la première de toutes les libertés, celle d'aller où bon vous semble, car on n'exige de personne ces passeports, invention oppressive du comité de salut public et qui sont un embarras et un obstacle pour les citoyens paisibles, sans arrêter, en aucune façon, ceux qui veulent tromper la vigilance de l'autorité.
Ce qui assure encorda liberté, c'est l'organisation de la police qui, au lieu de provoquer afin de punir, prévient les crimes et évite les peines.
Il n'y a, remarque-t-il, qu'un seul cas où, en Angleterre, un citoyen puisse être emprisonné arbitrairement c'est dans le cas d'offense envers une cour de justice ou envers la Chambre des communes (qui a sous quelques rapports les mêmes attributs qu'une cour). Mais si les corps qui possèdent ce privilège en abusaient :
L'accusé en appellerait à une puissance qui n'a jamais fait défaut en Angleterre lorsqu'on Ta invoquée pour protéger la liberté ; c'est l'opinion publique.
Car, il font Fftvouer, quelque bien que soient faites les le», le pouvoir pourra les enfreindre, ou les faire tourner à son profit, si l'opinion publique n'est pas toujours prête à l'arrêter lorsqu'il s'écarte de la justice. En effet, une loi ou une charte, privée de l'appui général de l'opinion, n'est qu'un chiffon de papier. Mais elle devient une arche sainte lorsque l'intérêt public en garantit tous les mots, et qu'en effacer un ou ne pas les exécuter tons, est pour le pouvoir un arrêt de mort.
Il nous suffit de constater ce fait qu'en France, où l'on se montre si jaloux de tout ce qui touche à l'égalité et à l'honneur national, on ne s'attache pas religieusement à la liberté individuelle. Qu'on trouble la tranquillité des citoyens, qu'on viole leur domicile, qu'on leur fasse subir pendant des mois entiers un emprisonnement préventif, enfin qu'on méprise les garanties individuelles, quelques hommes généreux élèveront la voix, mais l'opinion publique restera calme et impassible, tant que vous n'éveillerez pas une passion politique.
Là gît la grande raison de la violence du pouvoir : il peut être arbitraire parce qu'il ne trouve pas de frein qui l'arrête. En Angleterre, au contraire, les passions politiques cessent devant une violation du droit commun. C'est que l'Angleterre est un pays légal et que la France ne l'est pas encore devenue ; c'est que l'Angleterre est un pays fortement constitué, tandis que la France lutte tour à tour depuis quarante ans entre les révolutions et les contre -révolutions, et que la religion des principes y est à créer.
Il ne se montre pas moins libéral, nous pourrions dire même radical dans un article sur < les nobles. *
Les astronomes, dit-il, nous apprennent qu'il y a dos étoiles si éloignées de notre globe que si elles s'anéantissaient subitement nous les verrions encore pendant vingt ans. U en est de même de. la noblesse. Non» voyons eneor* sa lueur, quoiqu'elle ait disparu réellement depuis longtemj*. U n'y » plus dopai» 89 à*
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principautés, de duché», de comtés, de marquisats, de banwuiief, et cependant nous avons encore des princes, des ducs, des comtes, des marquis et des barons.
Or, nous trouvons aussi illogique de créer des ducs sans duchés que de nommer des colonels sans régiments. Car si la noblesse avec privilège est opposée à nos idées, sans privilèges elle devient ridicule. Au xiv* siècle, les écrivains, en parlant des généraux de l'antiquité, disaient le prince Annibal et le due Scipioa; ils avaient raison, car les titres de prince et de duc indiquaient non seulement une dignité mais un grade; or, aujourd'hui, si on excepte la famille royale, les titres ne représentent plus rien. Et cependant comme le caractère humain est bizarre! Si le ministère avait nommé M. Pasquier, par exemple, général in partiêut, celui-ci se serait récrié; il aurait prétendu qu'on voulait se moquer de lui en lui donnant un titre, emblème d'une autorité qu'il ne pouvait exercer; on le nomme duc comme Annibal, comme Charles-le-Téméraire et il est content. Soit!
Quant à nous, nous voudrions qu'au lieu défaire quelques nobles, le gouvernement prit la grande résolution d'en faire des milliers et millions. Nous voudrions qu'il prit à tâche d'anoblir les trente-cinq millions de Français en leur donnant l'instruction, la morale, l'aisance, biens qui jusqu'ici n'ont été l'apanage que d'un petit nombre et qui devraient être l'apanage de tous.
Citons encore son opinion sur le « clergé et l'État. » Il ne veut pas que le clergé soit séparé de l'État comme aux É'ats-Unis, mais il demande « que l'Université cesse d'être athée et que le clergé cesse d'être ultramontain. » L'Université ne sera plus athée lorsque le gouvernement aura le courage d'être quelque chose en donnant l'impulsion à la vraie philosophie (laquelle? l'auteur néglige de le dire). Le clergé ne sera plus ultramontain, lorsque ses membres puiseront leur éducation aux mêmes sourees
que les autres citoyens, c'est à dire lorsqu'il n'y aura plus de séminaires. Gomme exemple à l'appui il cite l'Allemagne.
L'Allemagne méridionale est, sans contredit, le pays où le clergé catholique est le plus instruit, le plus tolérant, le plus libéral; et pourquoi en est-il ainsi? C'est parce que les jeunes gens qui se destinent en Allemagne au sacerdoce, apprennent la théologie aux Universités , en commun avec tous les candidats aux autres professions. Au lieu d'être dès l'enfance, séquestrés du monde et de puiser dans les séminaires un esprit hostile à la société au milieu de laquelle ils doivent vivre, ils apprennent de bonne heure h être citoyens avant d'être prêtres. Aussi le clergé catholique allemand se distingue- 1- il par ses hautes lumières et son ardent patriotisme.
Il consacre plusieurs articles à l'examen du système militaire de la France, et il continue, comme dans ses précédents ouvrages, à se prononcer en faveur du système prussien; il condamne surtout le remplacement comme contraire à l'égalité.
En Prusse, dit-il, on ne connait pas le trafic, qu'on peut appeler traite des blancs, et qui se résume par ces mots : h acheter un homme quaud on est riche pour se dispenser du service militaire, et envoyer un homme du peuple se faire tuer à sa place. » 11 n'y a pas de remplaçants. L'organisation prussienne est donc la 3eule qui convienne à notre nature démocratique, à nos mœurs égalitaires, à notre situation politique, car elle se base sur la justice, V égalité, V économie, et a pour but non la conquête mais l'indépendance !
Il étudie encore le système électoral de la France et il se prononce bien entendu en faveur du suffrage universel, mais à deux degrés.
Outre ces exposés complémentaires de ses idées, il envoie au Progrès du Pas de Calais un certain nombre d'articles de polémique, destinés soit à répondre aux adversaires des idées napoléoniennes soit à attaquer la politique intérieure et extérieure du gouvernement de juillet. Il adresse par exemple une vive réponse à M. de Lamartine qui avait attaqué le régime impérial dans une lettre à M. Chapuys-Montlaville sur les Publications populaires. Cette réponse assez longue ne faisant guère que reproduire, sous une autre forme, la substance des Idées napoléoniennes, nous n'en extrairons que deux passages, l'un sur le 18 brumaire, l'autre sur l'enchaînement logique de la création du Consulat et de celle de l'Empire.
Je ne défends pas le principe de la révolution du 18 brumaire ni la manière brutale dont elle s'est opérée. Une insurrection contre un pouvoir établi peut être une nécessité, jamais un exemple qu'on puisse convertir en principe. Le 18 brumaire fut une violation flagrante de la Constitution de l'an III ; mais il faut convenir aussi que cette Constitution avait déjà été trois fois audacieusement enfreinte : au 18 brumaire, lorsque le gouvernement attenta à l'indépendance du corps législatif en condamnant ses membres à la déportation sans jugement; au 30 prairial, quand le corps législatif attenta à l'indépendance du gouvernement ; enfin au 22 floréal, quand, par un odieux sacrilège, le gouvernement et le corps législatif attentèrent à la souveraineté du peuple, en cassant les élections faites par lui.
La question importante à résoudre est de savoir si le 18 brumaire sauva ou non la république ; et pour éclaircir ce fait, il suffit de considérer quel était l'état du pays avant cet événement et ce qu'il fut après.
Je ne défends pas systématiquement toutes les institutions de l'Empire, ni toutes les actions de l'empereur, je les explique. Je regrette la création d'une noblesse qui, dès le lendemain de
la chute de son chef, a oublié son origine plébéienne pour faire cause commune avec les oppresseurs; je regrette certains actes de violence inutiles au maintien d'un pouvoir fondé sur la volonté du peuple; mais ce que je prétends, c'est que de tous les gouvernements qui précédèrent ou qui suivirent le Consulat et l'Empire, aucun ne fit, même pendant la paix, pour la prospérité de la France, la millième partie de ce que créa l'empereur pendant la guerre.
Comme citoyen, comme homme dévoué aux Kbertés de mon pajs, je fais une grande distinction entre le Consulat et l'Empire; comme philosophe, je n'en fais aucune, parce que, consul ou empereur, la mission de Napoléon fut toujours la même, consul, il établit en France les principaux bienfaits de la révolution; empereur il répandit dans toute l'Europe oes mêmes bienfaits. Sa mission, d'abord purement française, fut ensuite humanitaire.
Voici enfin, pour terminer cet aperçu des travaux du prisonnier de Ham, une assez jolie comparaison anecdotique dont il se servait pour caractériser la politique du gouvernement de juillet — un gouvernement qui l'avait traité cependant avec une indulgence rare, et qui souffrait ses attaques avec une longanimité exemplaire.
Far un jour d'été l'empereur Napoléon s'étant levé de plus grand matin qu'à l'ordinaire, traversa un des grands salons do réception des Tuileries, et fut très étonné de trouver en entrant un immense feu allumé dans la cheminée et un enfant occupé à accumuler sur le foyer de grandes bûches de hêtre. L'empereur s'arrêta , interpella l'enfant sur le motif qui le portait à faire un si grand feu, au milieu de l'été, dans une salle qui n'était occupée que dans les jours de réception; mais celui-ci lui répondit avec une grande naïveté sans le reconnaître : Monsieur j$ /ait &* cendre* pour mon père dont c*ett le profit. Eh bien, la
conduite de nos gouvernants depuis 1830 est en tout point semblable à celle de cet employé du palais des Tuileries, qui pour augmenter ses bénéfices, faisait brûler inutilement le bois confié à sa garde : eux aussi délapident toutes les ressources de la France dans toutes leurs entreprises; un intérêt sordide dominant toujours les intérêts généraux , il ne reste de leur politique de quartorze ans que feu et fumée.