‹ Napoleon III publicisteChapitre 3 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les Considérations politiques et militaires sur la Suisse.

Aux Rêveries politiques succédèrent, Tannée suivante, les Considérations politiques et militaires sur la Suisse, dans lesquelles Fauteur recommande surtout de fortifier le pouvoir central tout en maintenant le système fédératif. Il remarque judicieusement en signalant l'oppression que certains cantons, Berne par exemple, faisaient peser sur d'autres canlons assujettis, que république et liberté ne sont pas nécessairement synonymes.

Pour nous autres eufants de la révolution, il nous semble étonnant de voir la Suisse, quoique république, avoir comme les autres nations un joug à rejeter et des droits à obtenir. C'est qu'en effet le mot de république n'est pas une désignation de principes, ce n'est qu'une forme de gouvernement. Ce n'est pas un principe parce qu'elle ne garantit pas toujours la liberté et l'égalité. République, dans son acception générale, ne signifie que le gouvernement de plusieurs. Car n'avons-nous pas vu

jusqu'ici dans presque toutes les républiques le peuple soumis à une aristocratie tyrannique, à des abus révoltants. Rome, avec un gouvernement semblable à celui de l'Angleterre, avait une aristocratie éclairée; mais elle enrichissait le peuple de la ville privilégiée, des dépouilles et des droits qu'elle enlevait aux autres nations. En Italie, les républiques étaient despotiques. Les lois de Venise étaient écrites avec du sang et de même qu'une république sage et démocratique peut être le meilleur des gouvernements, une république tyrannique est le pire de tous, car il est plus facile de s'affranchir du joug d'un seul que de celui de plusieurs.

C'est à la médiation de Napoléon I er qu'il attribue en grande partie la suppression des tyrannies locales et la régénération politique de la Suisse. On peut objecter sans doute, que Napoléon laissa le pouvoir central sans force; mais cela tenait aux nécessités temporaires de sa position, nécessités qui l'obligeaient souvent à adopter provisoirement une politique en opposition apparente avec les principes qu'il voulait faire prévaloir.

Pourquoi l'empereur avait-il laissé le pouvoir central sans force et sans vigueur? C'est qu'il* -ne voulait pas que la Suisse put entraver ses projets; il désirait qu'elle fût heureuse mais momentanément nulle ; et d'ailleurs sa conduite pour ce pays est conforme à celle qu'il adopta pour tous les autres. Partout il n'installa que des gouvernements de transition entre les idées anciennes et les idées nouvelles. Partout on peut remarquer dans ce qu'il établit deux éléments distincts : une base provisoire avec les dehors de la stabilité. Provisoire, parce qu'il sentait que l'Europe voulait être régénérée ; avec les dehors de la stabilité, afin d'abuser ses ennemis sur ses grands projets, et pour qu'on ne l'accusât pas de tendre à l'empire du monde. C'est dans ce but qu'il surmonta d'un diadème impérial ses

lauriers républicains; c'est dans ce but qu'il mit ses frères sur des trônes.

Un grand homme n'a pas les vues étroites et les faiblesses que lui prête le vulgaire. Si cela était, il cesserait d'être un grand homme. Ce n'est donc point pour donner des couronnes à sa famille qu'il nomma ses frères rois, mais bien pour qu'ils fussent, dans les divers pays, les piliers d'un nouvel édifice. H les fit rois pour qu'on crût à la stabilité et qu'on n'accusât pas son ambition. Il y mit ses frères parce qu'eux seuls pouvaient concilier l'idée d'un changement avec l'apparence de l'inamovibilité, parce qu'eux seuls pouvaient être soumis à sa volonté quoique rois, parce qu'eux seuls pouvaient se consoler de perdre un royaume en redevenant princes français.

Si l'on examine toute la conduite de Napoléon on trouvera partout les mêmes symptômes de progrès, les mêmes apparences de stabilité. Cest là le fond de son histoire. Mais dirat-on, quand devait être le terme de cet état provisoire ? A la défaite des Russes, à l'abaissement du système anglais. S'il eût été vainqueur, on aurait vu le duché de Varsovie se changer en nationalité de Pologne, la Westphalie se changer en nationalité allemande, la vice-royauté d'Italie se changer en nationalité italienne. En France, un régime libéral eût remplacé le régime dictatorial ; partout stabilité, liberté, indépendance, au lieu de nationalités incomplètes et d'institutions transitoires.

L'auteur ressemble un peu ici, on doit s'en apercevoir, à ces commentateurs passionnés d'Homère qui voient dans ses poèmes une foule de choses que la vile multitude des lecteurs n'y aperçoit point et dont, selon toute apparence, le chantre de l'Iliade et de l'Odyssée lui-même ne s'est jamais douté. Napoléon n'aurait-il pas été quelque peu surpris si on lui avait dit qu'en usant et en abusant du despotisme il se proposait pour but d'établir sur une base indestructible, la liberté? Mais poursuivons. L'auteur examine ensuite les institutions politiques dans leurs

rapports avec le génie de chaque peuple, et il est d'avis que si le fédéralisme peut convenir à la Suisse et aux États-Unis, en revanche la centralisation seule convient à la France, au moins au temps où nous sommes, car de même que tel régime peut convenir à un pays et ne pas convenir à un autre, de même le régime qui convient à une époque peut ne plus rien valoir à une autre.

Pourquoi vante-t-on la politique cruelle de Louis XI et de Richelieu? C'est qu'ils abaissèrent les grands vassaux qui, commandant chacun une province, formaient une confédération et divisaient la force de l'État. Il faut, dans un grand pays, un centre qui soit le principe de la prospérité, comme le cœur est le principe de la vie dans le corps humain... Nous n'avons pas besoin de chercher un modèle dans les pays étrangers ; ce qu'il nous faut en Erance, c'est un gouvernement qui soit en rapport avec nos besoins, notre nature et notre condition d'existence. Nos besoins sont l'égalité et la liberté; notre nature, c'est d'être les ardents promoteurs de la civilisation ; notre condition d'existence est d'être forts afin de défendre notre indépendance. Ainsi donc, pour être libres, indépendants et forts, il nous faut un pouvoir national, c'est à dire un pouvoir dont tous les éléments se retrempent dans le peuple, seule source de tout ce qui est grand et généreux. Quant à la Suisse, composée de différents peuples, elle est habituée depuis des siècles au système fédératif ; la nature en a jeté les bases en séparant les cantons par des chaînes de montagnes, des défilés, des lacs et des fleuves. Elle n'est pas, comme la France, à la tête des nations, objet de crainte et de jalousie pour les rois, objet d'espoir et de consolation pour les peuples.

L'auteur insiste cependant sur la nécessité de garanties communes à tous les cantons pour certains droits dont l'exercice est indispensable à un peuple libre,

notamment pour le droit d'exprimer sa pensée par la voie de la presse.

Tout citoyen d'une république doit désirer d'être libre, et la liberté est un vain mot, si l'on ne peut exprimer librement par écrit ses pensées et ses opinions. Si la publicité avait des entraves dans un canton, elle irait porter ses lumières et ses bienfaits dans un autre ; et, le canton qui l'aurait exclue ne serait plus à l'abri de ses atteintes. La liberté de la presse doit donc être générale.

L'auteur compare ensuite le système électif et le système héréditaire et il donne la préférence au premier, par des motifs qui valent la peine d'être rapportés.

Le premier avantage du projet de pacte suisse est la loi fondamentale qui fixe à douze ans l'époque de la révision du pacte fédéral. Voici, en effet, la souveraineté nationale garantie. Sans de semblables lois, la souveraineté du peuple n'est qu'un vain mot que les gouvernements emploient pour tromper les crédules, que les gouvernés timides répètent pour apaiser leur conscience qui leur disait de bâtir sur de larges bases les institutions de la patrie.

Dans le senatus consulte de l'an XII qui établit les devoirs de la famille Bonaparte envers le peuple français, ce principe était reconnu; car, au bout d'un certain temps, l'obligation d'un appel au peuple était consacré.

On dit que dans un grand pays le système électif peut être la source de grands désordres, mais tout a son bon et mauvais côté.

Les ennemis de la souveraineté populaire vous diront : le système électif a partout amené des troubles, à Rome, il a partagé la république entre Marius et Sylla, entre César et Pompée; l'Allemagne a été en feu pour l'élection des empereurs; la chrétienté a été troublée par le choix des papes : on a vu trois apôtres de saint Pierre se disputer son héritage; la Pologne a été

ensanglantée pour le choix des rois; tandis qu'en France, le système héréditaire a pendant trois cents ans surmonté toutes les dissentions.

D'autres répondront : le système électif a gouverné Home pendant 450 ans, et Rome fut la reine du monde, le foyer de la civilisation. Le système héréditaire n'a pas arrêté les révolu* tions qui chassèrent une fois les Wasa, deux fois les Stuart et trois fois les Bourbons. Si le principe héréditaire a empêché les guerres Sélections comme celles de Pologne et celles d'Allemagne, il y a substitué les guerres de successions, comme la rose rouge et la rose blanche, la guerre pour le trône d'Espagne, celle de Marie Thérèse; et d'ailleurs ce principe, souvent oppressif, a fait naître les seules guerres légitimes, c'est à dire les guerres d'indépendance.

Il est vrai que la stabilité fait seule le bonheur d'un peuple; sans confiance dans l'avenir, point d'esprit vital dans la société, point de commerce, point d'entreprises bienfaisantes ; les masses souffrent de la stagnation de tous les éléments de prospérité qui sont arrêtés par la crainte d'un bouleversement prochain. Mais qael est le moyen d'acquérir cette stabilité? Est-ce de s'attacher au passé comme à une base immuable, et à enchaîner l'avenir comme s'il était déjà en notre possession? N'est-il pas tout aussi faux de regarder le présent comme supérieur à tout ce qui a existé, que de le croire au dessus de tout ce qui arrivera par la suite. On ne peut pas dire à une nation : ton bonheur est là, il est fixé par des bornes insurmontables ; tout progrès serait un défaut, tout retour au passé un crime.

La nature n'est pas stationnaire. Les institutions vieillissent, tandis que le genre humain se rajeunit sans cesse. L'un est l'ouvrage fragile des hommes, l'autre celui de la Divinité. La corruption peut s'introduire dans le premier; le second est incorruptible. C'est l'esprit céleste, l'esprit de perfectionnement qui nous entraîne.

Le progrès est donc nécessaire, et si l'on entreprend de

le retarder par des lois immobiles, tôt ou tard une explosion vient bouleverser l'édifice social, explosion qui sera en raison de la résistance que le progrès aura dû surmonter. Cependant, il s'agit de savoir qui décidera des changements à apporter dans les institutions et de l'opportunité de ces changements. Qui?

Le peuple ! qui est le plus juste et le plus fort de tous les partis ; le peuple qui abhorre autant les excès que l'esclavage ; le peuple qu'on ne peut jamais corrompre, et qui a toujours le sentiment de ce qui lui convient.

L'auteur passe alors en revue les institutions financières de la Suisse, et il déclare que :

Tout système financier doit se réduire désormais à ce problème : soulager les classes pauvres. Cette maxime philanthropique est reconnue de tous les bons esprits; le moyen seul est le sujet des contestations et des discussions des publicistes.

La modicité des impôts en Suisse lui donne l'occasion de constater que le gouvernement de Napoléon était essentiellement un gouvernement à bon marché, car son budget, malgré la guerre n'excéda jamais 6 ou 700 millions. Seulement, il oublie d'ajouter, et nous nous étendrons davantage sur ce point à propos des Idées napoléoniennes, que les contributions de guerre levées sur les peuples étrangers fournissaient un large appoint à ce budget. Le gouvernement impérial ne coûtait pas cher à la France. Soit! mais il coûtait cher à l'Europe. — Après l'examen des institutions financières vient celui des relations extérieures de la Suisse. L'auteur luiconseille de substituer à son système de neutralité une alliance intime avec la France.

La Suisse est l'alliée naturelle de la France, parce qu'elle couvre une partie de ses frontières. L'empereur Napoléon disait : » C'est l'intérêt de la défense qui lie la France à la Suisse, c'est l'intérêt de l'attaque qui peut rendre la Suisse importante pour les autres puissances. Le premier est un intérêt permanent, le second n'est que passager et de caprice. » Ce peu de mots ne révèlent-ils pas d'une manière frappante la véritable position et le véritable intérêt de la Suisse ?

Pour un grand pays la neutralité le met à l'abri des attaques, car tous ont un intérêt à ne pas avoir à dos un puissant ennemi de plus. Nous avons vu souvent que, pour un État de premier ordre, ce système permet d'attendre l'issue des premiers combats, afin de se mettre du côté du vainqueur. Pour un petit État, le fantôme de la neutralité n'est qu'une chimère qu'on embrasse avec plaisir, parce qu'elle cache les dangers d'une position difficile ; mais en effet, elle ne protège nullement l'indépendance .

On se fie à un traité signé par toutes les puissances ; mais les différents États ne sont jamais retenus par la froide observation des traités ; c'est la force irrésistible du moment qui les allie ou les divise.

En 1796, Venise cessa d'exister parce qu'elle voulut rester neutre au lieu d'accepter le traité d'alliance offensif et défensif que lui offrait Napoléon. N'ayant su ni maintenir son rôle passif au milieu de si puissants ennemis ni s'allier franchement à aucun d'eux, de quelque côté que la fortune se fut déclarée, elle devenait toujours la proie du vainqueur.

Eh ! pourquoi un peuple libre resterait- il spectateur indifférent s'il s'élevait une lutte opiniâtre entre la cause de la liberté et celle de l'esclavage ? Pourquoi la Suisse resterait-elle inactive, lorsque le triomphe de l'une assurerait son indépendance, lorsqu'au contraire le triomphe de l'autre la remettrait sous un joug de fer? Supposons un moment qu'une nouvelle coalition de rois se fît contre la France, et que les parties belligérantes trouvassent même de leur intérêt de respecter la nationalité

helvétique. Si la coalition avait le dessus, quel changement ne subiraient pas les destinées de la Suisse ? Elle retomberait sous le'joug de l'aristocratie et des puissances étrangères : on la partagerait peut-être comme la Pologne. Si au contraire, la France, en se vengeant de Waterloo, renouvelait Iéna, Austerlitz, les libertés de la Suisse comme celles de l'Europe n'en recevraient qu'un nouvel affermissement. Son intérêt réel est donc de s'allier franchement avec le parti dont les succès lui assurent le maintien de ses libertés et de son indépendance.

Je sais que malheureusement le bonheur rend égoïste. Quelques Suisses croient que, séparés du reste de l'Europe par leurs institutions et par leurs montagnes, ils pourraient rester tranquilles au milieu d'un bouleversement général. Qu'ils se détrompent : toute l'Europe se tient par des liens indissolubles. La France est à la tête de la chaîne, et du salut de Paris dépend le salut des libertés de l'Europe entière.

Enfin, l'auteur consacre de longues pages à l'examen du système militaire de la Suisse et des moyens de le rendre plus efficace. Il termine en lançant celle fusée de chauvinisme napoléonien.

En parlant militairement de la Suisse, mon cœur a souvent battu en pensant à ces belles campagnes de Masséna et de Lecourbe. Et en effet, quel lieu d'Europe peut- on parcourir sans y voir des traces de la gloire française? Passez-vous un pont, le nom vous rappelle que nos bataillons l'ont emporté à la bayonnette. Traversez-vous les Alpes et les Apennins, les routes qui aplanissent les montagnes ont été faites sur les traces de nos soldats, qui, les premiers, en ouvrirent les passages. Enfin, la terre que nous foulons aux pieds, depuis Moscou jusqu'aux Pyramides, a été le champ de bataille où les enfants de la république et de l'Empire ont donné un nouveau lustre au nom français. Et ce qu'il y a peut-être encore de plus glorieux, c'est que chez tous les peuples étrangers, si nous voyons des améliorations dans

leurs codes, des ouvrages utiles, des travaux durables, des institutions bienfaisantes, ce sont les jeunes bataillons de la république qui ont préparé ce changement en renversant tout ce qui entravait leur marche; ce sont les vieilles cohortes de l'Empire qui Font affermi en jetant les premières bases d'un nouvel édifice que la révolution de juillet était appelée à terminer.

Et depuis 1815 que sont devenus ces restes glorieux de nos grandes armées? Qu'on me permette de leur rendre justice. Excepté quelques sommités de l'Empire, tous les autres se sont montrés dans tous les temps, dans tous les pays, ardents à seconder toute noble entreprise. En Erance, ils ont rougi de leur sang les échafauds de la Restauration. En Grèce, ils ont aidé des esclaves à recouvrer leur indépendance. En Italie , ils sont les chefs de cette malheureuse jeunesse qui aspire à la liberté. Ils ont rempli les prisons de leurs corps mutilés. Enfin, en Pologne, quels étaient les chefs de ce peuple héroïque ? Des soldats de Napoléon. Partout on trouve encore des soldats du du grand homme, quand il s'agit d'honneur, de liberté et de patrie.

Page 1