CHAPITRE III
L'affaire de Strasbourg. — Correspondance dn prince Louis Napoléon avec sa mère.
Après avoir écrit les Considérations politiques et militaires sur la Suisse, le prince Louis Napoléon s'occupa de rédiger le Manuel d'artillerie à l'usage des officiers de la république helvétique, dont nous avons fait mention plus haut. Nous ne nous étendrons point sur cet ouvrage que nous ne sommes point compétent pour apprécier. Bornons-nous à remarquer que le prince avait un goût très vif pour ces puissants outils de la guerre, et qu'on doit certainement à son initiative les progrès qu'ils ont réalisés depuis dix ans, en France, où, avant le second empire, le comité d'artillerie se signalait par son invincible répugnance pour les innovalions.
En 4847, il publiait encore le premier volume des « Études sur le passé et l'avenir de l'artillerie, » grand ouvrage qui devait consister en cinq volumes in-4°, avec un grand nombre de planches. Le premier volume traite
de l'influence de l'artillerie sur lé champ de bataille. Les événements ne permirent point à l'ex-capitaine d'artillerie du canton de Berne d'achever ce grand ouvrage; il n'a point cessé cependant de consacrer une partie des rares loisirs que lui laisse l'exercice du pouvoir'à cette étude de prédilection. Tout récemment encore on annonçait la publication d'une < histoire des canons rayés » par l'empereur Napoléon III, faisant suite aux Études sur le passé et l'avenir de V artillerie.
Quant à ses travaux politiques, ils subissent une lacune de six années, de 1833 à 1839. C'est qu'après avoir écrit il se préparait à agir. En 1855, se place un fait qui atteste combien l'auteur des Rêveries politiques avait foi dans la mission qu'il était appelé à remplir, en qualité d'héritier de l'empereur et de dépositaire de l'idée napoléonienne. Dona Maria, reine de Portugal, ayant perdu son mari, le duc de Leuchtenberg, quelques personnes jetèrent les yeux sur Louis Napoléon pour le remplacer. Il déclina cette offre par une lettre datée du 14 décembre 1835, dans laquelle l'état de son esprit et les desseins qui faisaient l'objet constant de ses méditatations se trouvent vivement accusés.
La belle conduite de mon père qui abdiqua en 1810 parce qu'il ne pouvait allier les intérêts de la France avec ceux de la Hollande n'est pas sortie de mon esprit. Mon père m'a prouvé, par son grand exemple, combien la patrie est préférable à un trône étranger. Je sens, en effet, qu'habitué, dès mon enfance, à chérir mon pays par dessus tout, je ne saurais rien préférer aux intérêts français.
Persuadé que le grand nom que je porte ne sera pas toujours un titre d'exclusion aux yeux de mes compatriotes, puisqu'il leur rappelle quinze années de gloire, j'attends avec calme, dans
un pays hospitalier et libre, que le peuple rappelle dans son sein ceux qu'exilèrent en 1815, douze cent mille étrangers. Cet espoir de servir un jour la France comme citoyen et comme soldat, fortifie mon âme et vaut, à mes yeux, tous les trônes du monde.
Un an après, le 29 octobre 4836, l'auteur des Rêveries politiques voyant que ce « jour » tardait trop au gré de son impatience, essayait à Strasbourg un premier coup d'Étal contre le gouvernement de Juillet qu'il accusait d'avoir trahi la cause de la révolution, et auquel il voulait substituer le seul régime capable, à ses yeux, de réaliser les grands principes de 89. Cette entreprise d'un prétendant auquel personne ne songeait plus alors, fut considérée comme un acte de folie. Cependant, elle avait — les événements l'ont prouvé plus tard — plus de chances de succès qu'on ne le supposait. Le prince comptait de nombreux partisans dans l'armée, mécontente de la politique de paix que le roi Louis Philippe avait inaugurée et qui sera l'honneur de son règne. D'un autre côté la coalition des libéraux et des bonapartistes sous la Restauration, les discours du général Foy, les chansons • de Béranger, avaient produit une réaction en faveur du régime impérial, dont le temps commençait à effacer les souvenirs désastreux , et dont le côté brillant et prestigieux demeurait seul en relief. L'affaire échoua au début par une circonstance toute fortuite. Fait prisonnier, le prince fut envoyé en Amérique, d'où il ne tarda pas à revenir pour recevoir les derniers embrassements de sa mère (morte en 1837). Le gouvernement français prétendit qu'il s'était engagé à demeurer, dix ans éloigné d'Europe. Le prince nia qu'il eût pris un tel engagement. Quoi qu'il en soit, le recueil de ses œuvres contient quel-
ques lettres intéressantes qui se rapportent à cette période agitée de sa carrière. C'est d'abord une lettre à sa mère contenant un récit détaillé des événements de Strasbourg. Ces événements auraient pu décourager un ambitieux ordinaire; ils ne pouvaient abattre un sectaire. Le conspirateur malheureux laisse sans doute, percer dans son récit une certaine tristesse qui va même jusqu'à l'amertume; mais on sent qu'il est prêt à recommencer. N'a-t-il pas, en effet, une bonne nouvelle à annoncer au monde, un système nécessaire au salut de la société à faire prévaloir, une mission providentielle à remplir?
Vous savez, dit-il à sa mère, quel est le prétexte que je donnai à mon départ d'Arenenberg ; mais ce que vous ne savez pas, c'est ce qui se passait alors dans mon cœur. Tort de ma conviction qui me faisait envisager la cause napoléonienne comme la seule cause nationale en Eranee, comme la seule cause civilisatrice en Europe, fier de la noblesse et de la pureté de mes intentions, j'étais bien décidé à relever l'aigle impériale ou à tomber victime de ma foi politique.
Je partis, faisant dans ma voiture le même chemin que j'avais suivi il y a trois mois pour me rendre à Unkirch et à Baden ; . tout était de même autour de moi ; mais quelle différence dans les impressions qui m'animaient ! J'étais alors gai et serein comme le jour qui m'éclairait; aujourd'hui, triste et rêveur, mon esprit avait pris la teinte de l'air brumeux et froid qui m'entourait. On me demandera ce qui me forçait d'abandonner une existence heureuse pour courir tous les risques d'une entreprise hasardeuse. Je répondrai qu'une voix secrète m'entraînait, et que, pour rien au monde, je n'aurais voulu remettre à une autre époque une tentative qui me semblait présenter tant de chances de succès.
Et ce qu'il y a de plus pénible à penser pour moi, c'est qu'actuellement que la réalité est venue remplacer mes suppositions,
et qu'au L'eu de ne faire qu'imaginer, j'ai vu; je puis juger, et je reste dans mes croyances, d'autant plus convaincu que si j'avais pu suivre le plan que je m'étais d'abord tracé, au lieu d'être maintenant sous l'équateur, je seraisdans ma patrie. Que m'importent les cris du vulgaire qui m'appellera insensé parce que je n'aurai pas réussi, et qui aurait exagéré mon mérite si j'avais triomphé ! Je prends sur moi toute la responsabilité de l'événement, car j'ai agi par conviction et non par entraînement. •
Suit le récit des événements. Le 28 octobre, le prince arrive à Strasbourg et il va se loger dans une petite chambre, rue de la Fontaine. Là il voit d'abord, le colonel Vaudrey auquel il soumet le plan de ses opérations. Tout est décidé entre eux pour le lendemain matin. Le soir un rendez-vous général est donné dans une maison voisine du quartier d'Austerlitz , où se trouvait caserne le 4 e régiment d'artillerie que commandait le colonel Vaudrey.
Le 29, à onze heure» du soir, un de mes amis vint me chercher rue de la Eontaine pour me conduire au rendez-vous général : nous traversâmes ensemble toute la ville; un beau clair de lune éclairait les rues ; je prenais ce beau temps pour on favorable augure pour le lendemain; je regardais avec attention les endroits par où je passais ; le silence qui y régnait faisait impression sur moi; par quoi ce calme sera-t-il remplacé demain? » Cependant, dis- je, à mon compagnon, il n'y aura pas de désordre si je réussis : car c'est surtout pour empêcher les troubles qui accompagnent souvent les mouvements populaires que j'ai voulu faire la révolution par l'armée. Mais, ajoutai-je, quelle confiance, quelle profonde conviction il faut avoir de la noblesse d'une cause pour affronter non les dangers que nous, allons courir, mais l'opinion publique qui nous déchirera, qui nous accablera de reproches si nous ne réussissons pas! Et
cependant je prends Dieu à témoin que ce n'est pas pour satisfaire à une ambition personnelle, mais parce que je crois avoir une mission à remplir, que je risque ce qui m'est plus cher que la vie, l'estime de mes concitoyens. •
Arrivé à la maison, rue des Orphelins, je trouvai mes amis réunis dans deux chambres au rez-de-chaussée. Je les remerciai du dévouement -qu'ils montraient à ma cause, et je leur dis que dès ce moment nous partagerions ensemble la bonne comme la mauvaise fortune. Un des officiers apporta une aigle : c'était celui qui avait appartenu au 7 e régiment de ligne; l'aigle de Labedoyère, s'écria- t-on, et, chacun de nous le pressa sur son cœur avec une vive émotion... Tous les officiers étaient en grand uniforme ; j'avais mis un uniforme d'artillerie et sur ma tête un chapeau d'état-major.
La nuit nous parut bien longue, je la passai à écrire mes proclamations que je n'avais pas voulu faire imprimer d'avance, de peur d'indiscrétion. Il était convenu que nous resterions dans cette maison jusqu'à ce que le colonel me fit prévenir de me rendre à la caserne. Nous comptions les heures, les minutes, les secondes; six heures du matin était le moment indiqué. Qu'il est difficile d'exprimer ce qu'on éprouve dans de semblables circonstances; dans une seconde on vit plus que dans dix années; car vivre c'est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes, qui nous donnent le sentiment de notre existence ; et, dans ces moments critiques, nos facultés, nos organes, nos sens, exaltés au plus haut degré, sont concentrés sur un seul point ; c'est l'heure qui doit décider de toute notre destinée ; on est foit quand on peut se dire : demain je serai le libérateur de ma patrie ou je serai mort; on est bien à plaindre lorsque les circonstances ont été telles qu'on n'a pu être ni l'un ni l'autre.
Enfin six heures sonnèrent ! jamais les sons d'une horloge ne retentirent si violemment dans mon cœur; mais un instant après la trompette du quartier d'Austerlitz vint encore en accélérer les battements. Le grand moment approchait...
En effet, le colonel Vaudrey lui fait dire que tout est prêt. Le prince se précipite dans la rue avec une douzaine d'officiers, dont l'un portait l'aigle. Il arrive au quartier d'Austerlitz, où le régiment était rangé en bataille. Le colonel Vaudrey le présente aux soldats, qui répondent par des cris de : vive Napoléon! vive l'empereur?
Je pris alors la parole en ces termes : » Résolu à vaincre ou à mourir pour la cause du peuple français, c'est à vous les premiers que j'ai voulu me présenter, parce qu'entre vous et moi il existe de grands souvenirs; c'est dans votre régiment que l'empereur Napoléon, mon oncle, servit comme capitaine; c'est avec vous qu'il s'est illustré au siège de Toulon : et c'est encore votre brave régiment qui lui ouvrit les portes de Grenoble au retour de l'île d'Elbe. Soldats ! de nouvelles destinées vous sont réservées : A vous la gloire de commencer une grande entreprise ; à vous l'honneur de saluer les premiers l'aigle d'Austerlitz et de Wagram. » Je saisis alors l'aigle que portait un de mes officiers M. de Querelles, et, le leur présentant : » Soldats ! continuai-je, voici le symbole de la gloire française, destiné à devenir aussi l'emblème de la liberté. Pendant quinze ans, il a conduit nos pères à la victoire ; il a brillé sur tous les champs de bataille, il a traversé toutes les capitales de l'Europe. Soldats! ne vous rallierez- vous pas à ce noble étendard, que je confie à votre honneur et à votre courage P Ne marcherez-vous pas avec moi contre les traîtres et les oppresseurs de la patrie , au cri de : vive la Erance, vive la liberté ! « Mille cris aflirmatifs me répondirent : nous nous mîmes alors en marche, musique en tête ; la joie et l'espérance brillaient sur tous les visages... »
Celte joie et ces espérances devaient être de courte durée. Le cortège se rend chez le général Voirol commandant de la place. Le prince essaie mais en vain de le séduire. Un peu affecté par un échec auquel il n'était pas
préparé, — car j'étais convaicu dit-il dans sa foi robuste, que la seule vue de l'aigle devait réveiller chez le général de vieux souvenirs de gloire et l'entraîner, — il se rend à la caserne Finkematt, où se trouvait un régiment d'infanterie. Mais ici les officiers arrêtent l'entraînement des soldats. Acculé dans une cour étroite le prince est bientôt arrêté avec les siens.
Les canonniers voulaient faire usage de leurs armes, mais nous les en empêchâmes ; nous vîmes tout de suite que nous aurions fait tuer beaucoup de monde : je vis le colonel (Vaudrey) tour à tour arrêté par l'infanterie et délivré par ses soldats ; moi-même j'allais succomber au milieu d'une multitude d'hommes qui, me reconnaissant, croisaient sur moi leurs bayonnettes. Je parais leurs coups avec mon sabre, en tâchant de les apaiser, lorsque les canonniers vinrent me tirer d'entre leurs fusils, et me placer au milieu d'eux. Je m'élançai alors, avec quelques sous-officiers, vers les canonniers montés pour me saisir d'un cheval ; toute l'infanterie me suivit ; je me trouvai acculé entre les chevaux et le mur sans pouvoir bouger. Alors les soldats arrivèrent de toutes parts, se saisirent de moi- et me conduisirent dans le corps de garde.
De là, on le transporte à la prison neuve.
Me voilà donc, s'écrie-t-il, entre quatre mars, avec des fenêtres à barreaux, dans le séjour des criminels. Ah ! ceux qui savent ce que c'est que de passer tout à coup de l'excès du bonheur que procurent les plus nobles illusions, à l'excès de la misère qui ne laisse plus d'espoir, et de franchir cet immense intervalle sans avoir un moment pour s'y préparer, comprendront ce qui se passait dans mon cœur.
On lui fait alors subir un interrogatoire.
J'étais calme et résigné ; mon parti était pris. On me fit les questions suivantes : * Qu'est-ce qui vous a poussé à agir comme vous l'avez fait? — Mes opinions politiques, répondis-je, et mon désir de servir ma patrie dont l'invasion étrangère m'avait privé. En 1830, j'ai demandé à être traité en simple citoyen; on m'a traité en prétendant ! — Vous vouliez établir un gouvernement militaire P — Je voulais établir un gouvernement fondé sur l'élection populaire. — Qu'auriez- vous fait, vainqueur? — J'aurais assemblé un Congrès national. » Je déclarai ensuite que moi seul ayant tout organisé, moi seul ayant entraîné les autres, moi seul aussi je devais assumer sur ma tête toute la responsabilité. Reconduit en prison, je me jetai sur un lit qu'on m'avait préparé, et malgré mes tourments, le sommeil qui adoucit les peines en donnant une relâche aux douleurs de l'àme, vint calmer mes sens ; le repos ne fuit pas le malheur, il n'y a que le remords qui n'en laisse pas. Mais comme le réveil fut affreux ! je croyais avoir eu un horrible cauchemar. *
Il s'inquiète, surtout, disons-le à son honneur, du sort réservé à ses compagnons. Le général Voirol vient le voir et se montre très affectueux pour lui. On le traite bien, sauf :
Un certain M. Lebel, qu'on envoya de Paris et qui voulant montrer son autorité, m'empêcha d'ouvrir mes fenêtres pour respirer l'air, me retira ma montre qu'il ne me rendit qu'à mon départ et enfin avait même commandé des abat- jour pour intercepter la lumière.
Le 9, on le fait partir pour Paris dans une chaise de poste : à Paris il a un entretien avec M. Delessert qui lui apprend que la reine Horlense est venue en France pour implorer la clémence du roi, et qu'il va être conduit aux États-Unis. Il proteste de son désir de partager le sort de ses compagnons d'infortunes et il écrit au roi pour le
supplier d'épargner leur vie. Il écrit aussi à M. Odilon Barrot en le priant de se charger de la défense du colonel Vaudrey. Voici quelques passages curieux de cette lettre, dans laquelle il s'attache à assumer seul la responsabilité du coup de main de Strasbourg.
Malgré mon désir de rester avec mes compagnons d'infortune et de partager leur sort, malgré mes réclamations à ce sujet, le roi, dans sa clémence, a ordonné que je fusse conduit à Lorient, pour de là passer en Amérique. Touché comme je le dois, de la générosité du roi,, je suis profondément affligé de quitter mes coaccusés...
Il s'accuse ensuite d'avoir seul tout organisé, tout combiné. Le 29 à huit heures du soir, personne ne savait encore que le coup devait avoir lieu le lendemain. C'est alors qu'il dévoila ses plans à ses complices en leur tenant le langage suivant :
Messieurs, vous connaissez tous les griefs de la nation envers le gouvernement du 9 août, mais vous savez aussi qu'aucun parti existant aujourd'hui n'est assez fort pour le renverser, aucun assez puissant pour réunir tous les Français, si l'un d'eux parvenait à s'emparer du pouvoir. Cette faiblesse du gouvernement comme cette faiblesse des partis vient de ce que chacun ne représente que les intérêts d'une seule classe de la société. Les uns s'appuient sur le clergé et la noblesse, les autres sur l'aristocratie bourgeoise, d'autres enfin sur les prolétaires, seuls.
Dans cet état de choses, il n'y a qu'un seul drapeau qui puisse rallier tous les partis , parce qu'il est le drapeau de la France et non celui d'une faction : c'est l'aigle de l'Empire. Sous cette bannière qui rappelle tant de souvenirs glorieux, il n'y a aucune classe expulsée : elle représente les intérêts et les
droits de tous. L'empereur Napoléon tenait son pouvoir du peuple français ; quatre fois son autorité reçut la sanction populaire : en 1804, l'hérédité dans la famille de l'empereur fut reconnue par quatre millions de votes ; depuis, le peuple n'a plus été consulté. . . Comme l'aîné des neveux de Napoléon, je puis donc me considérer comme le représentant de l'élection populaire, je ne dirai pas de l'Empire, parce que depuis vingt ans, les idées et les besoins de la France ont dû changer. Mais un principe ne peut être annulé par des faits ; il ne peut l'être que par un autre principe; or, ce ne sont pas les 1,200,000 étrangers de 1815, ce n'est pas la chambre des 221 de 1830 qui peuvent rendre nul le principe de l'élection de 1804. Le système napoléonien consiste à faire marcher la civilisation sans discorde et sans^excès, à donner l'élan aux idées, tout en développant les intérêts matériels, à raffermir le pouvoir en le rendant respectable, à discipliner les masses d'après leurs facultés intellectuelles, enfin à réunir autour de l'autel de la patrie, les Français de tous les partis en leur donnant pour mobiles l'honneur et la gloire. Remettons, leur dis -je, le peuple dans ses droits, l'aigle sur nos drapeaux et la stabilité dans nos institutions... Ils me parlèrent de leurs serments; mais je leur rappelai qu'en 1815, ils avaient prêté serment à Napoléon II et à sa dynastie. » L'invasion seule, leur dis -je, vous a déliés de ce serment. Eh bien, la force peut rétablir ce que la force seule a pu détruire. *
La lettre à sa mère dans laquelle sont intercalés ces fragments de la lettre adressée à M. Odilon Bar rot, est interrompue par son départ de France. Il la reprend sous forme de journal de voyage. Pendant cette longue traversée de Lorient à Rio Janeiro, où on le conduit d'abord, il s'abandonne par moments à une tristesse profonde, qu'il déverse dans le sein maternel. Peut-être pose-t-il un peu, même dans ces moments-là, car il sait que sa lettre sera montrée à de nombreux amis, et il a conservé assez de
foi dans son étoile pour croire qu'elle sera publiée quand le conspirateur malheureux et bafoué sera devenu, à son tour, l'homme du destin.
Chaque homme — écrit-il en vue des Canaries le 14 décembre, — chaque homme porte en lui un monde composé de tout ce qu'il a vu et aimé et où il reste sans cesse, alors même qu'il parcourt un monde étranger; j'ignore alors ce qui est le plus douloureux de se souvenir des malheurs qui vous ont frappé ou du temps heureux qui n'est plus. Nous avons traversé l'hiver et nous sommes de nouveau en été ; les vents alises ont succédé aux tempêtes ; ce qui me permet de rester la plupart du temps sur le pont : assis sur la dunette, je réfléchis à ce qui m'est arrivé et je pense à vous et à Arenenberg. Les situations dépendent des affections qu'on y porte : il y a deux mois je ne demandais qu'à ne plus revenir en Suisse; actuellement, si je me laissais aller à mes impressions, je n'aurais d'autre désir que de me retrouver dans ma petite chambre, dans ce beau pays où il me semble que je devais être si heureux ! Hélas ! quand on a une âme qui sent fortement, on est destiné à passer ses jours dans l'accablement de son inaction ou dans les convulsions des situations douloureuses.
Lorsque je revenais il y a quelques mois, de reconduire Mathilde, en rentrant dans le parc, j'ai retrouvé un arbre rompu par l'orage, et je me suis dit à moi-même, notre mariage sera rompu par le sort... Ce que je supposais vaguement s'est réalisé ; ai -je donc épuisé, en 1836, toute la part de bonheur qui m'était échue ?
Ne m'accusez pas de faiblesse, si je me laisse aller à vous rendre compte de toutes mes impressions. On peut regretter ce que l'on a perdu, sans se repentir de ce qu'on a fait. Nos sensations ne sont pas, d'ailleurs, assez indépendantes des causes extérieures pour que nos idées ne se modifient pas toujours un peu, suivant les objets qui nous environnent; la clarté du soleil ou la direction du vent ont une grande influence sur notre état
moral; quand il fait beau, comme aujourd'hui; que la mer est calme comme le lac de Constance, quand, nous nous y promenions le soir; que la lune, la même lune, nous éclaire de la même lueur bleuâtre; que l'atmosphère enfin, est aussi douce qu'au mois d'août en Europe; alors je suis plus triste qu'à l'ordinaire ; tous les souvenirs gais ou pénibles, viennent tomber avec le même poids sur ma poitrine ; le beau temps dilate le cœur et le rend plus impressionnable, tandis que le mauvais temps le resserre : il n'y a que les passions qui soient au dessus des intempéries des saisons. Lorsque nous quittâmes la caserne d'Austerlitz, un tourbillon de neige vint fondre sur nous ; le colonel Vaudrey, auquel je le fis remarquer, me dit : * Malgré cette bourrasque, ce jour-ci sera un beau jour. «
Il occupe ses longues journées à relire les œuvres de Chateaubriand et de J. J. Rousseau ; il cause avec les deux passagers, ses compagnons de bord, l'un ancien bibliothécaire de Don Pedro, l'autre un jeune savant français M. D. qui va au Brésil pour faire des expériences sur l'électricité et qui lui dit « qu'une somnambule lui avait prédit, il y avait deux ans, qu'un membre de la famille de l'empereur viendrait en France et détrônerait Louis-Philippe... » Le 1 er janvier i837 il souhaite la bonne année à sa mère.
Ma chère maman, lui écrit-il, cette fois avec une simplicité presque enfantine, c'est aujourd'hui le premier jour de l'an ; je suis à 1,500 lieues de vous, dans un autre hémisphère; heureusement la pensée parcourt tout cet espace en moins d'une seconde. Je suis près de vous, je vous exprime tous mes regrets de tous les tourments que je vous ai occasionnés, je vous renouvelle l'expression de ma tendresse et de ma reconnaissance.
Puis viennent « les compliments bien tendres » aux
amis d'Arenenberg , « à cette bonne madame Salvage (4), à cette pauvre petite Glaire (2), à M. Cottrau et à Arsène/ » Le 40 janvier, arrivée à Rio-Janeiro. « Ne pensez pas écrit-il, ce jour-là même, à sa mère, en finissant son journal de voyage, ne pensez pas à venir me rejoindre, je ne sais pas encore où je me fixerai; peut-être trouverai-je plus de chances à habiter l'Amérique du Sud ; le travail auquel l'incertitude de mon sort m'obligera à me livrer pour me créer une position sera la seule consolation que je puisse goûter. » — De Rio-Janeiro, il est transporté à New- York, d'où il écrit le 30 avril à un de ses amis, M. Vieillard, une lettre où il explique les motifs qui l'ont conduit à la tentative de Strasbourg.
Le succès de mon entreprise, dit-il m'offrait les avantages suivants : je faisais, par un coup de main, en un jour, l'ouvrage de dix années peut-être; réussissant, j'épargnais à la France, les luttes, les troubles, les désordres d y un bouleversement qui arrivera je crois tôt ou tard. . . Il est vrai qu'autant la réussite de ce plan m'offrait d'avantages, autant le non succès prêtait au blâme. Mais, en entrant en France, je n'ai pas pensé au rôle que me ferait une défaite; je comptais, en cas de malheur, sur mes proclamations, comme testament et sur la mort comme un bienfait. Telle était ma manière de voir.
Il ne reste que peu de temps aux États-Unis, et il revient à Arenenberg, à temps pour fermer les yeux à sa mère; mais bientôt le gouvernement français craignant qu'il ne renouvelât la tentative de Strasbourg, réunit une
(1) Amie de la reine Hortense, chargée plus tard d'être son exécuteur testamentaire.
(2) Claire Parquin (fille du commandant, complice du prince à Strasbourg).
armée à la frontière pour obliger la Suisse à l'expulser. La Suisse ne voulut point céder et, de son côté, elle rassembla 20,000 hommes. La guerre était sur le point d'éclater, lorsque le prince ne voulant pas abuser davantage de l'hospitalité généreuse qui lui était accordée, prit le parti de quitter le pays, tout en persistant & affirmer qu'il n'avait, en se rendant en Suisse, manqué à aucun engagement. Il se retira en Angleterre, où il publia en 1859 la plus remarquable de ses brochures, les Idées napoléoniennes, qui fut la préface du coup de main de Boulogne comme les Rêveries politiques et les Considérations sur la Suisse avaient été celle du coup de main de Strasbourg.