CHAPITRE IV
Napoléon I" considéré comme exécuteur testamentaire de la révolution française. — Caractère de la révolution française. —Qu'elle n*a pas été une révolution libérale.— Que le système napoléonien façonné avec les idées de 1789 est aujourd'hui un anachronisme. —Analyse des Idées napoléoniennes.
Les Idées napoléoniennes renferment l'apologie la plus complète, la plus habile et la plus enthousiaste, tout à la fois, qui ait été faite du régime impérial, considéré comme le gouvernement-type de la révolution, comme l'instrument chargé de traduire en fait, soit en France, soit dans le reste du monde , la pensée révolutionnaire. Cette apologie de l'Empire, présenté comme un système destiné à faire prévaloir partout les principes régénérateurs de la révolution, ne semble pas au premier abord sans difficultés. Car l'Empire n'a été, on le sait, rien moins que libéral : la plupart de ses institutions politiques, religieuses, administratives, économiques sont dirigées contre la liberté. Mais il y a ici une observation essentielle à faire, c'est que la Révolution française n'a pas été, à proprement parler, une révolution libérale; c'est que la liberté, telle que nous l'entendons de nos jours, et qui
consiste dans le laisser faire en matière de culte, d'enseignement, de beaux-arts, de travaux publics, d'industrie, de commerce, etc., ne comptait alors qu'un bien petit nombre de partisans. Sans doute, l'Assemblée constituante, composée de l'élite intellectuelle de la France avait proclamé de grands principes de liberté, et elle en avait même réalisé quelques-uns, elle avait établi la liberté de l'industrie et du commerce à l'intérieur, la liberté de la presse et de l'association, la liberté de l'enseignement et des cultes, quoique en maintenant une certaine organisation gouvernementale de l'enseignement et des cultes: mais les assemblées qui suivirent s'écartèrent à l'envi de la voie tracée par l'Assemblée constituante. Les lois de la Convention, par exemple, portent au plus haut degré le cachet du despotisme. A la vérité, c'est un despotisme exercé au nom du peuple, mais en est-ce moins du despotisme? A la vérité encore, c'est un despotisme provisoire destiné à amener l'établissement définitif de la liberté. Mais ce que devait être cette liberté définitive, les dictateurs du comité de salut public et leurs soutiens auraient été fort embarrassés de le dire. Lisez les discours de Robespierre, les Institutions de Sainl-Just, les manifestes de Babœuf, et vous n'y trouverez guère que des tendances égalitaires, des réminiscences de Platon , avec un appétit fortement accusé de domination sur les autres peuples. Selon Saint-Just, la république française doit être essentiellement militaire, et entretenir sur pied en temps de paix, une armée permanente de 800,000 hommes. Selon Babœuf plus avancé encore que Saint-Just, elle doit réaliser le bonheur commun en faisant rentrer les propriétés des particuliers dans le domaine public et en établissant la communauté
des biens. C'est assez dire que les tribuns et les écrivains populaires de ce temps n'avaient aucune idée de la liberté réelle, de la liberté telle que la race anglo-saxonne commence à la comprendre et à l'appliquer. Et comment en aurait-il été autrement? Les masses croupissaient dans une ignorance profonde. Les classes éclairées avaient été élevées par un clergé, investi du monopole de renseignement et du culte, qui ne pouvait leur donner sur la liberté des notions, ou qu'il ne possédait pas lui-même ou qu'il considérait comme hétérodoxes. Les esprits d'élite qui, en se plaçant les uns dans le domaine de la religion et de la philosophie, les autres dans le domaine économique, avaient su s'affranchir de l'influence du milieu où ils avaient reçu leur éducation et du régime sous lequel ils vivaient pour s'élever jusqu'à la notion de la liberté, étaient peu nombreux, et Ton avait pu dire, avec vérité, des économistes, dont Quesnay était le théoricien et Turgot l'homme d'État, que toute leur école tenait dans un entresol. Les masses qui souffraient des abus de l'ancien régime, ou pour mieux dire les écrivains et les orateurs qui se faisaient leurs avocats, n'entendaient guère la liberté qu'à la façon des esclaves que conduisait Spartacus : il s'agissait pour eux non point de n'avoir plus de maîtres mais d'être maîtres à leur tour. Analysez la liberté telle qu'ils la comprenaient, telle qu'ils la pratiquèrent quand ils eurent le pouvoir entre leurs mains, et vous y trouverez précisément les mêmes ingrédients qui composent le despotisme; c'est à dire l'intervention du gouvernement dans tout le domaine de l'activité humaine, la restriction de la libre initiative des gouvernés au profit du monopole des gouvernants ; vous y trouverez même ces ingrédients à plus forte dose; la seule différence qu'il
y ait entre l'ancien despotisme et le nouveau, c'est que le premier était entre les mains d'une classe aristocratique, tandis que le second était exercé au nom du peuple par les élus du peuple.
La révolution française prise dans son ensemble n'a donc pas été une révolution libérale, et ce serait une grave erreur que de prendre le mot liberté dont se servaient les révolutionnaires dans l'acception que nous avons l'habitude de lui donner aujourd'hui. La liberté pour eux c'était l'affranchissement de la tutelle des classes aristocratiques; mais ce n'était point l'affranchissement de toute tutelle. Non ! à leurs yeux, comme à ceux des socialistes modernes leurs successeurs, la société ne pouvait se passer d'une direction, d'une .tutelle de tous les instants sans tomber dans l'anarchie. On inclinait même volontiers à penser que plus cette tutelle serait étendue, plus le gouvernement multiplierait ses attributions, et substituerait son action à celle de l'initiative individuelle, plus la nation considérée comme mineure aurait de chances de prospérité et de bonheur; on n'avait qu'une seule préoccupation, c'est que la tutelle de tous fut exercée désormais au nom de tous et avec le concours de tous ; c'est qu'elle cessât pour jamais d'être le monopole d'une classe.
Voilà la pensée de la Révolution française, et cette pensée, le Dictateur puissant et résolu qui substitua son autorité à l'anarchie du Directoire se chargea de la réaliser. Lorsque Napoléon I er eut arraché le pouvoir aux mains débiles et corrompues qui laissaient flotter les rênes de la révolution fatiguée, que fit-il? Il s'occupa avant tout de réorganiser la tutelle gouvernementale, sans se préoccuper des atteintes qu'il portait à la libre
activité morale, intellectuelle et matérielle des citoyens considérés, selon l'opinion générale, comme des mineurs ayant besoin d'être beaucoup gouvernés, gouvernés à outrance, mais en évitant soigneusement de rétablir cette tutelle au nom d'une classe, en la constituant de manière à ce que chacun pût aspirer à exercer un jour sa part de tutelle ou ce qui revient au même de despotisme sur tous. Ajoutons que, pour remplir cette lâche, il ne se mit pas en frais d'imagination. Il se borna à reconstituer, dans ses parties essentielles, avec l'uniformité de plus, l'ancien régime. C'est ainsi , par exemple, qu'il rétablit purement et simplement le système d'impôts de l'ancienne monarchie, en se bornant à en changer les dénominations. Ainsi la taille et les vingtièmes prirent le nom de contribution foncière, la taxe des maîtrises et des jurandes et le droit de marc d'or que l'on payait pour être admis à faire le commerce ou à exercer une profession industrielle furent remplacés par les patentes; le droit de contrôle fut désormais connu sous le nom de droit de timbre; les aides se nommèrent contributions indirectes, droits réunis; la gabelle si odieuse reçut la dénomination anodine d'impôt du sel; les octrois, d'abord abolis comme la plupart des autres impôts par la révolution, furent rétablis ensuite sous la dénomination philanthropique d'octrois de bienfaisance; les corvées qui étaient encore requises avant la Révolution pour la construction des routes demeurèrent supprimées; mais les paysans furent assujettis aux prestations en nature, ce qui était exactement la même chose sous un autre nom. Le système des milices auquel on n'avait recours sous l'ancien régime que dans des circonstances extraordinaires, car l'armée se recrutait ordinairement par de*
enrôlements volontaires à l'intérieur ou à l'étranger, devint permanent sous le nom de conscription. Bref, toutes les charges de l'ancien régime reparurent; elles furent même aggravées; seulement aucune classe n'en fut plus exemptée, à l'exception toutefois de la plus onéreuse de toutes , la conscription , dont les classes riches purent se racheter. Le sytème réglementaire de l'ancien régime reparut de même en grande partie; une foule d'industries et de professions y furent de nouveau soumises : la boulangerie, la boucherie, l'imprimerie, les théâtres, les banques, les professions d'avocat, d'agent de change, de courtier, de notaire, de médecin, etc. L'enseignement autrefois monopolisé par les corporations religieuses fut maintenant monopolisé par l'État : Napoléon rétablit l'Université en lui donnant tout pouvoir pour empêcher la concurrence. Les cultes à leur tour furent soigneusement garrottés et assujettis à l'État. Enfin Napoléon réglementa les associations industrielles et commerciales, supprima les associations politiques, opposa des entraves a la libre disposition du travail par les lois sur les livrets des ouvriers et sur les coalitions, limita le droit de prêter, de tester et d'échanger, ce dernier d'une manière plus rigoureuse encore qu'il ne l'était sous l'ancien régime, car aucun tarif ne fut plus prohibitif que celui de l'Empire. Il fut, de même, sur le point de rétablir les maîtrises et les jurandes, et il l'aurait fait si le nouveau régime n'eût créé des intérêts avec lesquels il fut obligé de compter. Pour faire fonctionner tout ce vaste système d'intervention et de réglementation, il fut encore obligé de rétablir l'immense administration dont l'ancien régime avait jeté les bases, et qui s'était particulièrement développée sous Louis XIV; il retendit et la fortifia; il
perfectionna s'il ne créa point en France la centralisation.
Cependant, quoique cette reconstitution et à quelques égards même, cette aggravation des entraves que l'ancien régime opposait à la liberté humaine et des charges dont il la grevait, ne fût rien moins que libérale et progressive, on ne saurait dire que Napoléon ait été un esprit rétrograde, ou du moins qu'il ait été en arrière de son temps et de son pays. La révolution dont il héritait avait été, à tout prendre, encore moins libérale et progressive qu'il ne l'était lui-même. La révolution n'avait point, à la vérité, rétabli les anciens impôts ; mais elle avait fabriqué des assignats, qui constituaient en réalité le plus inique et le plus lourd des impôts. La révolution n'avait point réglementé l'association , la presse, l'enseignement et les cultes; mais elle fermait les clubs et supprimait les journaux qui lui déplaisaient en faisant guillotiner ou en déportant les orateurs et les journalistes; d'un autre côté, elle ne tolérait que renseignement et les cultes qui se soumettaient à son bon plaisir. Elle avait assujetti de même le commerce intérieur à la réglementation oppressive du maximum et des lois sur les accapareurs, et transformé le tarif des douanes en une arme de guerre contre l'Angleterre. Enfin le droit de tester que Napoléon se contenta de limiter par le code civil, la Convention l'avait complètement supprimé, en établissant, sans exception aucune, l'égalité rigoureuse des partages. L'ensemble du régime constitué par Napoléon n'était donc pas moins libéral que l'ensemble du régime sous lequel les Français avaient vécu pendant les dix années qu'avait duré la révolution; s'il était plus réglementaire à certains égards, on peut affirmer qu'en général
il était moins oppressif et moins arbitraire. C'est que Napoléon, pour le constituer, avait consulté des hommes de tous les partis; et qu'il avait résumé, grâce à l'admirable lucidité de son intelligence, ce qu'on pourrait appeler la sagesse de son temps et de son pays. Ce n'était pas sa faute si son temps et son pays n'étaient pas plus éclairés, et surtout, s'ils n'étaient pas plus libéraux! On ne peut, à coup sûr, lui en faire un crime. On ne peut légitimement reprocher à un homme qui n'avait reçu qu'une éducation fort superficielle et qui avait passé sa jeunesse dans les camps de n'avoir pas été en avant de son époque dans toutes les questions administratives, financières, juridiques, économiques, politiques. Tout ce qu'il pouvait faire c'était de consulter les hommes qui passaient pour le mieux connaître ces questions, de résumer les opinions qui dominaient parmi eux et de les traduire en faits. Mais voici ce qu'on peut lui reprocher, et ce qui nous empêche de le considérer véritablement comme un homme de génie, c'est d'avoir prisé trop haut cette sagesse de son temps et de son pays; c'est d'avoir, en fondant un ensemble d'institutions et de lois conformes aux opinions du jour, attribué â ces institutions et à ces lois un caractère définitif et d'avoir fait, en conséquence, de l'Empire une sorte de pétrification gigantesque de la pensée de la révolution en ne laissant pour ainsi dire aucune porte ouverte au progrès; c'est d'avoir eu, avec uri esprit clair et pratique, une vue courte!
Son. panégyriste est donc dans le vrai lorsqu'il le représente comme résumant et appliquant la pensée de la révolution; autrement dit la sagesse de son époque et de son pays. Napoléon en effet, n'a pas fait autre chose. Mais cette sagesse d'une époque orageuse et troublée et
d'un pays où les esprits les plus éclairés ne possédaient et ne pouvaient posséder que d'une manière imparfaite les premières notions des sciences politiques, cette sagesse pouvait-elle être considérée comme ayant un caractère immuable? Pouvait-elle avoir la prétention de régir l'avenir! Non, à coup sûr. L'idéal napoléonien c'est une. administration immense embrassant toute la sphère dans laquelle se meut l'activité humaine qu'elle dirige en la modérant ou en l'accélérant à son gré; c'est un despotisme tulélaire, exercé au nom de tous et qui pèse également sur tous. Ce pouvait être, ce devait être même l'idéal d'une révolution entreprise contre une classe privilégiée, dans un pays de longue main accoutumé à la tutelle gouvernementale, ce ne peut être l'idéal d'une époque où la science fondée sur l'expérience démontre chaque jour avec plus de force et de clarté que la tutelle gouvernementale, fût-elle exercée également sur tous et au nom de tous, n'en est pas moins un fardeau écrasant et une cause permanente de retard, qu'il importe en conséquence assez peu de substituer une tutelle gouvernementale à une autre sous prétexte d'égalité ou de nationalité; que l'œuvre du progrès consiste à débarrasser peu à peu les masses des liens qui les meurtrissent sous prétexte de les protéger, en faisant une part de plus en plus large à la liberté de l'individualité humaine.
Ces observations préliminaires permettront, croyonsnous, d'apprécier à sa juste valeur le panégyrique des institutions impériales, tel qu'il apparaît dans les Idées napoléoniennes. Ce panégyrique n'accuse pas, il faut le dire, chez son auteur une compréhension bien pénétrante et bien juste du caractère et des besoins de son époque. Car si Napoléon I" était de son temps en établissant le
régime que nous venons d'esquisser à grands traits ; Fauteur des Idées napoléoniennes écrivant quarante ans après, était en retard du sien, en présentant ce produit de la sagesse de la France en 4799, comme un idéal à suivre pour la France de 1839. Son excuse se peut trouver à la vérité dans l'éducation qu'il avait reçue et dans le milieu où il avait passé sa jeunesse, mais si ces circonstances peuvent servir d'excuse au panégyriste, elles doivent en revanche, mettre en garde contre le panégyrique.
L'auteur des Idées napoléoniennes débute par une courte préface passablement emphatique, datée deCarlton Terrace, juillet 1839, et qui semble avoir surtout pour objet de rallier à sa cause la jeune génération libérale.
Si la destinée que me présageait ma naissance, dit-il, n'eût pas été changée par les événements, neveu de l'empereur, j'aurais été un des défenseurs de son trône, un des propagateurs de ses idées ; j'aurais eu la gloire d'être un des piliers de son édifice ou de mourir dans un des carrés de sa garde en combattant pour la France. L'empereur n'est plus!... mais son esprit n'est pas mort. Privé de la possibilité de défendre par les armes son pouvoir tutélaire, je puis au moins essayer de défendre sa mémoire par des écrits. Éclairer l'opinion en recherchant la pensée qui a présidé à ses hautes conceptions, rappeler ses vastes projets, est une tâche qui sourit encore à mon cœur et qui me console de l'exil ! La crainte de choquer des opinions contraires ne m'arrêtera pas ; des idées qui sont sous l'égide du plus grand génie des temps modernes peuvent s'avouer sans détour ; elles ne sauraient varier au gré de l'atmosphère politique. Ennemi de toute théorie absolue et de toute dépendance morale , je n'ai d'engagement envers aueun parti, envers aucune secte, envers aucun gouvernement ; ma voix est libre comme ma pensée... et j'aime la liberté!
Le premier chapitre de l'ouvrage est consacré aux gouvernements en général. L'auteur y examine la mission du gouvernement et les formes qu'il affecte. Les formes diffèrent selon le génie des peuples et les circonstances dans lesquelles un gouvernement s'établit. Quant à sa mission, elle consiste à guider les nations dans la voie du progrès. Sans doute, les peuples peuvent progresser d'eux-mêmes, mais ils progressent lentement, tandis que lorsque le gouvernement les conduit dans cette voie, « ils n'ont qu'à se laisser gouverner. » D'où Fauteur conclut que les gouvernements étant établis « pour aider la société à vaincre les obstacles qui entravaient sa marche, » leur tâche c n'a jamais été et ne sera jamais bien facile. » A ce propos , il s'élève avec force contre la théorie du laisser faire et de la non intervention de l'État préconisée par les économistes. J. B. Say, qui avait pu constater, sous le premier Empire, les maux de l'ultra-gouvernementalisme, et qui s'efforçait de dégoûter les esprits de ce système de tutelle à outrance du gouvernement sur la nation, avait été jusqu'à appeler le gouvernement un ulcère nécessaire. L'auteur des Idées napoléoniennes relève avec vivacité cette expression que J. B. Say avait dirigée particulièrement contre le gouvernement omnipotent et omnifaisant de l'Empire.
Un gouvernement n'est pas, dit-il, comme l'a dit un écono- , miste distingué, un ulcère nécessaire; mais c'est plutôt le moteur bienfaisant de tout organisme social.
Gomme exemple du progrès s'accomplissant par les masses d'une part, par le gouvernement de l'autre, il cite les États-Unis où, jusqu'à nouvel ordre, le gouver-
nement n'a qu'à laisser faire pour que la population se répande, sans rencontrer d'obstacles, sur les immenses territoires de rAmérique du Nord, et la Russie, où le progrès vient, au contraire, dit-il, et doit continuer à venir du gouvernement, où la centralisation est une nécessité.
En Russie , c'est à la dynastie impériale qu'on doit tous les progrès qui, depuis un siècle et demi, ont tiré ce vaste empire de la barbarie. Le pouvoir impérial doit lutter contre tous les vains préjugés de notre vieille Europe; il faut qu'il centralise, autant que possible, dans les mains d'un seul, les forces de l'État, afin de détruire tous les abus qui se perpétuent à l'abri des franchises communales et féodales. L'Orient ne peut recevoir que de lui les améliorations qu'il attend.
Ainsi donc, d'après l'auteur des Idées napoléoniennes, la Russie ne peut se civiliser et civiliser l'Orient — ce qui est sa mission spéciale — qu'à l'aide de la centralisation. Nous laissons aux Russes le soin de se prononcer sur ce point. Nous leur laissons le soin de décider s'ils sont incapables de se civiliser par eux-mêmes, si l'administration seule est propre à remplir cette tâche, si l'intérêt de la civilisation en Russie exige, en conséquence, qu'ils se résignent à abdiquer entre ses mains toute liberté, toute initiative; qu'ils marchent dans la voie du progrès, mécaniquement, comme des marionnettes de bois dont une main intelligente ferait mouvoir les fils. Nous doutons un peu qu'ils soient sur ce point de l'avis de notre auteur. En ce qui concerne l'Orient, il admet, comme on voit, que la Russie se donne pour mission de lui imposer le progrès. Plus tard , à la vérité , devenu empereur des Français, il parut avoir changé d'avis.
Toutefois, la lumière n'est pas faite encore sur les causes réelles qui ont amené la guerre d'Orient, et il se pourrait bien qu'il n'y eut point entre les idées du prince Louis Napoléon, sur la mission de la Russie en Orient, et les actes de l'empereur des Français, la contradiction qu'on pourrait supposer. Attendons !
Quant à la mission de la France , ou pour mieux dire du gouvernement français, conducteur de la nation, elle est, bien entendu, plus vaste. Son œuvre, c'est de prendre en main , soit par la paix soit par la guerre, la direction suprême de la civilisation.
Toi France de Henri IV, de Louis XIV, de Carnot, de Napoléon, toi qui fut toujours pour l'occident de l'Europe la source du progrès, toi qui possèdes les deux soutiens des Empires, le génie des arts pacifiques et le génie de la guerre, n'as- tu plus de mission à remplir? Épuiseras-tu tes forces et ton énergie à lutter sans cesse avec tes propres enfants ? Non, telle ne peut être ta destinée ; bientôt viendra le jour où, pour te gouverner, il faudra comprendre que ton rôle est de mettre dans tous les traités ton épée deBrennus en faveur delà civilisation.
Ainsi la France est la source du progrès, et la mission de son gouvernement c'est de faire écouler incessamment sur le reste du monde cette source bienfaisante. En 1789, la source a bouillonné et elle est devenue un torrent : ce fut la mission de Napoléon I er de donner une direction à ce torrent, de le régulariser, do le transformer en un fleuve majestueux qui répand sur ses bords, par ses débordements convenablement réglés, la fertilité et l'abondance. Ou pour nous servir des expressions de l'auteur :
Ce fut Napoléon qui débrouilla le chaos de la révolution -— chaos de néant et de gloire — sépara les vérités des passions,
les éléments de succès des germes de mort, et ramena à l'idé de synthèse tous ces grands principes qui, luttant sans cesse entre eux, compromettaient le succès auquel tous étaient intéressés.
Napoléon, en arrivant sur la scène du monde, vit que son rôle était d'être Y exécuteur testamentaire de la révolution. Le feu destructeur des partis était éteint, et lorsque la révolution mourante mais non vaincue légua à Napoléon l'accomplissement de ses dernières volontés, elle dût lui dire : « Affermis sur des bases solides les principaux résultats de mes efforts, réunis les Erançais divisés, repousse l'Europe féodale liguée contre moi, cicatrice mes plaies, éclaire les nations, exécute en étendue ce que j'ai dû faire en profondeur; sois pour l'Europe ce que j'ai été pour la Erance ; et quand même tu devrais de ton sang arroser l'arbre de la civilisation, voir tes projets méconnus et les tiens sans patrie errer dans le monde, n'abandonne jamais la cause sacrée du peuple français, et fais-la triompher par tous les moyens que le génie enfante, que l'humanité approuve. *
Cette grande mission, Napoléon l'accomplit jusqu'au bout. Sa tâche fut difficile. Il fallait asseoir une société bouillonnante encore de haine et de rancune sur de nouveaux principes, se servir, pour consolider, des mêmes instruments qui jusque-là n'avaient servi qu'à abattre.
Le sort commun à toute nouvelle vérité qui surgit est d'effrayer au lieu de séduire, de blesser au lieu de convaincre. C'est qu'elle s'élance avec d'autant plus de force qu'elle a été plus longtemps comprimée; c'est qu'ayant des obstacles à vaincre, il feut qu'ellelutte et qu'elle renverse, jusqu'à ce que comprise et adoptée par la généralité, elle devienne la base d'un nouvel ordre social.
La liberté suivra la même marche que la religion chrétienne. Arme de mort pour la vieille société romaine , le christianisme a excité pendant longtemps la crainte et la haine des peuples ; puis, à force de martyres et de persécutions, la rebgion du Christ a pénétré dans les esprits et dans les consciences ; bientôt elle
eût à ses ordres des années et des rois ; Constantin et Charlemagne la promenèrent triomphante en Europe. Alors la religion déposa ses armes de guerre ; elle dévoila à tous les yeux les principes d'ordre et de paix qu'elle renfermait, et devint l'élément organisateur des sociétés , l'appui même du pouvoir. Il en sera ainsi de la liberté. Elle a déjà eu les mêmes phases. Eu 1793, elle effraya les peuples autant que les souverains; puis ayant revêtu des formes plus douces, elle s'insinua partout à la suite de nos bataillons. En 1815 tous les partis adoptèrent son drapeau, et, s'étayant de sa force morale, ils se couvrirent de ses couleurs. L'adoption n'était pas sincère, la liberté fut obligée de reprendre son armure de guerre. Avec la lutte reparurent les craintes. Espérons que bientôt elles cesseront, et que la liberté revêtira ses habits de fête pour ne plus les quitter.
L'empereur Napoléon a contribué plus que tout autre à accélérer le règne de la liberté , en sauvant l'influence morale de la révolution, et en diminuant les craintes qu'elle inspirait. Sans le Consulat et l'Empire, la révolution n'eût été qu'un grand drame qui laisse de grands souvenirs mais peu de traces. La révolution se serait noyée dans la contre-révolution, tandis que le contraire a eu lieu, parce que Napoléon enracina en France et introduisit partout en Europe les principaux bienfaits de la grande crise et que pour nous servir de ses expressions, il dessouilla la révolution, affermit les rois et ennoblit les peuples. Il dessouilla la révolution, en séparant les vérités qu'elle fit triompher des passions qui, dans leur délire, les avaient obscurcies ; il raffermit les rois en rendant le pouvoir honoré et respectable ; il ennoblit les peuples en leur donnant la conscience de leur force et ces institutions qui relèvent l'homme à ses propres yeux. L'empereur doit être considéré comme le messie des idées nouvelles.
Si Ton se reporte aux opinions de l'auteur sur la mission des gouvernements et, en particulier, sur la mission du gouvernement de la France, on n'attachera pas au
mot c liberté > dont il affecte de se servir plus d'importance qu'il n'en attachait lui-même. En effet, si la mission du gouvernement consiste à conduire les peuples dans la voie du progrès, il est évident que la liberté ne peut avoir pour eux qu'une utilité secondaire. L'essentiel c'est que le gouvernement soit fort et bien constitué ; c'est que la tutelle gouvernementale soit exercée sur tous au nom et dans l'intérêt de tous. Voilà le premier besoin d'une société. Le besoin de liberté ne vient qu'après. La liberté peut couronner l'édifice, en ce sens que la forte organisation gouvernementale, tout en agissant beaucoup elle-même, peut autoriser les citoyens à agir de leur côté, dans la sphère d'activité qui leur est abandonnée; — sphère toujours restreinte cependant, puisque, dans l'intérêt du progrès, les gouvernements doivent toujours être forts, et leurs attributions toujours nombreuses et étendues. Mais il ne faut pas, même dans celte sphère naturellement étroite et subordonnée, il ne faut pas que la liberté d'action ou d'opinion des citoyens gêne ou entrave la liberté d'action ou d'opinion du gouvernement. Si le gouvernement y trouve un obstacle à ses desseins et à ses vues, il est parfaitement fondé à l'ajourner. C'est là ce qu'a fait Napoléon I er , et ce qu'il a fait avec raison, eu égard aux circonstances dans lesquelles il se trouvait.
La grande difficulté des révolutions est d'éviter la confusion dans les idées populaires. Le devoir de tout gouvernement est de combattre les idées fausses et de diriger les idées vraies, en se mettant hardiment à leur tête ; car si au lieu de conduire, un gouvernement se laisse entraîner, il court à sa perte et il compromet la société au lieu de la protéger.
C'est parce que l'empereur fut le représentant des idées vraies de son siècle, qu'il acquit si facilement l'ascendant le plus
immense. Quant aux idées nuisibles, il ne les attaqua jamais de front, mais il les prit à revers, parlementa, traita avec elles et enfin les soumit par une influence morale; car il savait que la violence ne vaut rien contre des idées.
Ayant toujours un but devant les yeux, il employa, suivant les circonstances, les moyens les plus prompts pour y arriver.
Quel est son but? La liberté.
Oui, la liberté !... et plus on étudiera l'histoire de Napoléon, plus on se convaincra de cette vérité. Car la liberté est comme un fleuve : pour qu'elle apporte l'abondance et non la dévastation, il faut qu'on lui creuse un lit large et profond. Si, dans son cours régulier et majestueux, elle reste dans' ses limites naturelles, les pays qu'elle traverse bénissent son passage ; mais si elle vient comme un torrent qui déborde, on la regarde comme le plus terrible des fléaux ; elle éveille toutes les haines, et l'on voit alors des hommes, dans leur prévention, repousser la liberté parce qu'elle détruit, comme si l'on devait bannir le feu parce qu'il brûle, et l'eau parce qu'elle inonde.
La liberté, dira-t-on, n'était pas assurée parles lois impériales, son nom n'était pas, il est vrai, en tète de toutes les lois, ni affiché à tous les carrefours, mais chaque loi de l'empire en préparait le règne paisible et sûr.
Quand, dans un pays, il y a des partis acharnés les uns contre les autres, des haines violentes, il faut que ces partis disparaissent, que ces haines s'apaisent, avant que la liberté soit possible.
Quand, dans un pays démocratisé comme l'était la France, le principe d'égalité n'est pas appliqué généralement, il faut l'introduire dans toutes les lois, avant que la liberté soit possible.
Lorsqu'il n'y a plus ni esprit public, ni religion, ni foi politique, il faut recréer au moins une de ces trois choses, avant que la liberté soit possible.
Lorsque les changements successifs de constitution ont ébranlé le respect dû à la loi, il faut recréer l'influence légale avant que la liberté soit possible.
Lorsque les anciennes mœurs ont été détruites par une révolution sociale, il faut en recréer de nouvelles avec les nouveaux principes, avant que la liberté soit possible.
Quand le gouvernement, quelle que soit sa forme, n'a plus ni force ni prestige ; que Tordre n'existe ni dans l'administration ni dans l'Etat, il faut recréer le prestige, il faut rétablir l'ordre avant que la liberté soit possible.
Lorsque dans une nation il n'y a plus d'aristocratie et qu'il n'y a d'organisé que l'armée, il faut reconstituer un ordre civil, basé sur une organisation précise et régulière, avant que la liberté soit possible.
Enfin, lorsqu'on pays est en guerre avec ses voisins et qu'il renferme encore dans son sein des partisans de l'étranger, il faut vaincre les ennemis et se faire des alliés sûrs avant que la liberté soit possible.
La liberté n'était donc pas possible sous Napoléon I er . Mais, grâce au génie de l'empereur, grâce à l'admirable organisation gouvernementale dont il dota la France, le pays pût se rétablir de la secousse révolutionnaire et réaliser d'immenses progrès, sans éprouver le besoin de cet auxiliaire qui lui aurait été, eu égard aux circonstances, plus nuisible qu'utile, qui aurait retardé le progrès en empêchant la consolidation du gouvernement nouveau et en entravant son action, beaucoup plus qu'il ne l'aurait hâté en mettant à son service une activité encore indisciplinée, perturbatrice et malfaisante.
Le troisième chapitre est consacré à l'examen des institutions et des actes du gouvernement impérial qui ont permis aux Français de se passer avec avantage de la liberté pendant cette grande époque. Après avoir fait un sombre tableau de l'état de la France lors du 48 brumaire et énuméré les mesures réparatrices du premier consul,
rappel des émigrés, rétablissement de la sécurité intérieure par l'extinction du brigandage, etc., l'auteur passe en revue l'organisation administrative et l'organisation politique dont le nouveau pouvoir dota la France. Comme on le suppose bien, ses idées sur la mission qui est dévolue au gouvernement lui font approuver, sans réserve, le système de centralisation adopté par l'empire. Car un gouvernement dont les attributions sont immenses, un gouvernement qui est chargé de conduire la nation dans les voies du progrès moral, intellectuel et matériel, doit nécessairement être investi d'une grande force. Et il en doit être ainsi dans un pays démocratique plus encore que dans un pays aristocratique.
Dans un Etat démocratique comme était la France, l'organisation administrative avait plus d'importance que dans tout autre ; car elle domine jusqu'à un certain point l'organisation politique. Dans un pays aristocratique, l'action politique étant le partage de toute une classe, les délégués du pouvoir régnent plutôt par leur influence personnelle que par une influence administrative ; la force gouvernementale est répartie entre toutes les familles patriciennes. Mais dans un gouvernement dont la base est démocratique, le chef seul a la puissance gouvernementale ; la force morale ne dérive que de lui ; tout aussi remonte directement jusqu'à lui, soit haine, soit amour. Dans une telle société, la centralisation doit être plus forte que dans toute autre ; car les représentants du pouvoir n'ont de prestige que celui que le pouvoir leur prête, et pour qu'ils conservent ce prestige, il faut qu'ils disposent d'une grande autorité sans cesser d'être vis à vis du chef dans une dépendance absolue, afin que la surveillance la plus active puisse s'exercer sur eux.
Ces réflexions sont justes, si Ton admet qu'une nation
ait besoin d'une administration immense, intervenant sans cesse dans toutes les branches de l'activité humaine, pour la conduire dans la voie du progrès. Mais elles n'ont plus le même caractère si Ton croit avec les économistes modernes que le progrès naît du libre concours des efforts des citoyens se dirigeant ou se gouvernant eux-mêmes, si l'on croit, £n conséquence, que les attributions des gouvernements doivent se réduire de plus en plus au mainlien de la sécurité publique, de manière à permettre à chacun de conserver la plus grande somme possible de liberté et d'en faire l'usage le plus avantageux, sans porter atteinte à la liberté d'autrui.
L'auteur fait successivement l'éloge des différentes branches de l'administration impériale, et en particulier de l'administration des finances.
L'empereur estimait, dit-il, qu'il fallait à la France un budget de 800 millions pour l'état de guerre et de 600 millions pour l'état de paix. Le budget sous l'Empire n'a jamais dépassé le chiffre ci-dessus, excepté après les revers de Moscou ; il était donc, malgré la guerre, de 400 millions moins élevé que celui dont les vingt-quatre années d'une paix profonde ont grevé la France !
Comme nous avons déjà eu occasion de le remarquer, c'est là un rapprochement favori du panégyriste du système impérial. Seulement il néglige dans cette comparaison un élément tout à fait essentiel, nous voulons parler des recettes extérieures. Ces recettes, qui formaient un appoint considérable des budgets impériaux, provenaient de deux sources : 1° des contributions prélevées le plus souvent en nature par les armées qui avaient pour loi fondamentale de vivre des pays sur lesquels elles faisaient la
guerre ; 2° des contributions de guerre proprement dites, qui étaient imposées aux vaincus, ordinairement à la conclusion de la paix. Dans son curieux ouvrage intitulé Napoléon administrateur et financier, sir Francis d'Ivernois évaluait, d'après les comptes rendus mêmes du ministre des finances de l'Empire, à 4,700 millions le montant total des receltes extérieures pendant, la période de 1806 à 4840, soit à plus de 300 millions par an. Plus tard, à la vérité, elles baissèrent lorsque Napoléon eut cessé d'avoir la victoire pour trésorier; mais elles n'en pesèrent pas moins lourdement sur les pays que foulèrent aux pieds les armées françaises pendant toute la durée du régime impérial (1). On ne peut donc pas dire que le gouvernement impérial ait réalisé l'idéal d'un gouvernement à bon marché. Et lorsque l'auteur des Idées napoléoniennes, à son tour, a pu appliquer le système de son devancier, mais sans avoir, comme lui, la ressource des recettes extérieures, il a dû se convaincre de l'injustice des reproches qu'il adressait au gouvernement de la Restauration et au gouvernement de Juillet. Car, au lieu de diminuer de 400 millions, les frais du gouvernement de la France, il les a augmentés au contraire d'environ 400 millions et il les augmente tous les jours.
Au nombre des améliorations financières qu'il félicite l'Empire d'avoir accomplies, il faut signaler la loi qui obligeait les receveurs généraux , les notaires et les agents de change à fournir des cautionnements.
Pour un gouvernement nouveau, dit- il, il était essentiel que le cours de la dette se maintint en état progressif; et les conseil) Voir à l'appendice les recettes extérieures du premier Empire. (Notel.)
quences naturelles de cette nécessité étaient un droit de police et de surveillance sur les hommes qui, ne spéculant que sur la variation de ce cours, peuvent avoir intérêt à lui imprimer un mouvement rétrograde.
Ce passage ne peut-il pas servir à expliquer les mesures restrictives et finalement prohibitives qui ont frappé la coulisse sous le second Empire?
Vient ensuite l'exposé des améliorations introduites par l'administration impériale dans les différentes branches de l'activité nationale, agriculture, industrie, commerce, voies de communication; les efforts tentés pour améliorer la situation des classes pauvres, notamment par la création des dépôts de mendicité, l'exposé du système d'organisation de l'université. Cette dernière institution, qui concentrait entre les mains de l'État l'éducation des jeunes générations, est particulièrement l'objet de son admiration : il fait bon marché, comme on va le voir, de la liberté d'enseignement, à laquelle l'université impériale ne laissait, pour ainsi dire, aucune place.
En 1806, l'empereur sentit le besoin de régulariser l'instruction par un système général. On a reproché à ce système d'entraver la liberté ; mais, comme il a été dit plus haut, le temps de la liberté n'était pas venu; et lorqu'un gouvernement se trouve à la tête d'une nation qui vient de s'affranchir de toutes les idées du passé, il est de son devoir non seulement de diriger la génération présente , mais d'élever la génération qui surgit dans les principes qui ont fait triompher cette révolution : * Il n'y aura pas d'état politique fixe, dit l'empereur, s'il n'y a pas de corps enseignant avec des principes fixes ; sa création, au contraire, fortifiera l'ordre civil. »
Enfin l'organisation de l'armée excite, plus encore que
celle de l'université, son admiration enthousiaste et il considère la conscription < comme Tune des plus grandes institutions du siècle. »
Après le panégyrique de l'organisation administrative, vienl celui de l'organisation politique de l'Empire. L'auteur s'élève d'abord contre la manie d'imitation des institutions étrangères, en matière de constitutions politiques.
Une constitution, dit-il, doit être faite uniquement pour la nation à laquelle on veut l'adapter. Elle doit être un vêtement qui, pour être bien fait, ne doit aller qu'à un seul homme.
C'est ainsi que le régime qui convient à l'Angleterre ou aux États-Unis ne saurait convenir à la France. A son avis. Napoléon I er a taillé le seul habit qui aille à la France, et il se complaît à faire valoir tous les détails de ce vêtement splendide dû au génie du plus grand des tailleurs politiques.
Pour résumer le système impérial, conclut-il enfin, on peut dire que la base en est démocratique, puisque tous les pouvoirs viennent du peuple ; tandis que l'organisation est hiérarchique, puisqu'il y a dans la société des degrés différents pour stimuler toutes les capacités.
Le concours est ouvert à 40 millions d'âmes ; le mérite seul les distingue ; les différents degrés de l'échelle sociale les récompensent.
Ainsi politiquement : assemblées de canton, collèges électoraux, corps législatif, conseil d'État, sénat, grands dignitaires.
Pour Tannée, tout homme est soldat, tout soldat peut devenir officier, colonel, général, maréchal.
Pour la Légion d'honneur, tous les mérites y ont le même droit : services civils, militaires, industriels, ecclésiastiques,
scientifiques; tous peuvent obtenir les grades de légionnaires, officiers, commandants, grands officiers, grands aigles.
L'instruction publique a ses écoles primaires, ses écoles secondaires, ses lycées, et l'Institut comme tête de tout l'édifice.
La justice a ses tribunaux de première instance, ses cours impériales, sa cour de cassation.
Enfin l'administration a ses maires, ses adjoints, ses souspréfets, ses préfets, ses ministres, ses conseillers d'État.
Napoléon était donc en quelque sorte le foyer autour duquel venaient se grouper toutes les forces nationales. Il avait divisé la France administrativement par les arrondissements communaux et les préfectures ; politiquement par les collèges électoraux et les sénatoreries ; militairement par les divisions militaires; judiciairement par les cours impériales; religieusement par les évêchés ; philosophiquement par les lycées ; moralement par les arrondissements de la Légion d'honneur.
Le corps politique comme le corps enseignant, comme le corps administratif avait ses pieds dans les communes et sa tête dans le sénat.
Le gouvernement de l'empereur était donc, pour nous servir d'une comparaison, un colosse pyramidal à base large et à tête haute.
Soit ! mais ce colosse était celui du despotisme. Certes, si un régiment était l'idéal de la société humaine, la France impériale aurait pu passer pour le modèle du genre. Toutes les administrations civiles de l'Empire, y compris l'Université, portaient le cachet de l'organisation et de la discipline militaires. C'était le despotisme civil militairement organisé. Or ce despotisme conduisait-il, pouvait-il conduire à la liberté, comme le prétend l'auteur des Idées napoléoniennes? Ne lui tournait-il pas, au contraire, précisément le dos? Supposons que le fondateur du régime impérial eût régné assez longtemps pour pous-
ser jusqu'à ses dernières conséquences le système d'intervention gouvernementale qu'il avait sinon inauguré du moins continué, développé et perfectionné, à quoi auraitil abouti? Il aurait abouti évidemment,— à moins qu'il ne se fut brusquement arrêté sur la pente, — à là substitution complète de l'action de l'État à celle de l'activité libre des citoyens, en d'autres termes, il aurait abouti au socialisme.
Napoléon I er ne conduisait donc pas la France à la liberté par la voie du despotisme; il la conduisait au socialisme, c'est à dire à la suppression de toute liberté.
Mais voilà ce que l'auteur enthousiaste des Idées napoléoniennes n'aperçoit point, faute d'avoir une notion suffisamment claire et on pourrait dire même faute de posséder la notion moderne de la liberté. Pour lui , comme pour la plupart des hommes de la révolution, qui en étaient restés sur ce point aux idées de l'antiquité, la notion de la liberté se confond avec celle de l'indépendance nationale et de l'égalité civile et politique. Le despotisme de Napoléon I er , ce despotisme volontairement accepté par une nation indépendante, et reposant sur la base de l'égalité, ne lui parait donc aucunement incompatible avec la liberté. Il va même jusqu'à nier qu'on puisse qualifier le système impérial de despotisme puisque ce système avait été ratifié par le suffrage universel des Français, comme si « servitude volontaire » et c liberté » étaient des expressions synonymes 1
L'auteur va plus loin encore; il nie que Napoléon I er ait eu le tempérament d'un despote. Napoléon, au contraire, détestait l'arbitraire qui est l'essence du despotisme, et il en donna un jour une preuve significative, en se plaignant amèrement du régime de bon plaisir auquel la presse était soumise sous son règne»
Noos le voyons , dit-il, en 1810 manifester son mécontentement, de ce qu'on n'ait pas fait de loi sur la presse (1), et, ce qu'il est surtout utile de remarquer, c'est que l'empereur prononçait souvent ces paroles mémorables : » je ne veux pas que ce pouvoir reste à mes successeurs, parce qu'ils pourraient en abuser. *
Rien de mieux. Seulement, le panégyriste de l'Empire néglige d'ajouter que l'empereur pouvait d'un seul mot faire cesser l'esclavage de la presse. Ce mot, il se garda cependant de le dire, malgré sa haine de l'arbitraire... Et son héritier lui-même l'a-t-il dit?...
Quoi qu'il en soit, c'est une erreur de croire que l'empereur ait été un despote, et la preuve c'est que l'Empire a été volontairement accepté par les Français, également consultés. C'est une autre erreur de croire que l'Empire ait été, comme on l'a trop souvent répété, un gouvernement militaire : « jamais au contraire pouvoir ne fut moins militaire à l'intérieur que celui de l'empereur. » Et la preuve c'est qu'il donnait dans les cérémonies publiques la préséance aux employés civils sur les militaires. À la vérité, il propageait l'esprit militaire, en introduisant notamment l'uniforme et la disciplin&du soldat jusque dans les lycées.
Mais est-ce un mal de propager dans la nation l'esprit militaire, cet esprit qui éveille les plus nobles passions, l'honneur, le désintéressement, l'amour de la patrie, et qui donne des habitudes d'ordre, de régularité et de soumission? L'esprit
(1) t La presse, qu'on prétend libre, est dans l'esclavage le pins absolu ; la police cartonne, supprime, comme elle veut, les ouvrages ; et même ce n'est pas le ministre qui juge, il est obligé de s'en rapporter à ses bureaux. Rien de plus irrégulier, de plus arbitraire que ce régime, » (Paroles de l'Empereur au conseil d'État.)
militaire n'est dangereux qu'autant qu'il est l'apanage exclusif d'une caste.
Avouons cependant qu'il n'est pas bien rassurant non plus, au moins pour le voisinage.
Ce double panégyrique de l'organisation administrative et politique de l'Empire se termine par une évocation à son ombre. L'ombre docile apparaît, et elle réduit au silence par une véhémente apostrophe les détracteurs du régime impérial :
L'éloge de l'empereur est dans les faits ; il suffit de feuilleter le Moniteur. Sa gloire est comme le soleil ; aveugle qui ne la voit pas. Des détracteurs obscurs ne changeront pas l'influence irrécusable d'actes patents ; quelques gouttes d'eau répandues dans la mer ne sauraient altérer la couleur de ses eaux. Cependant, comme il y a des esprits vulgaires qui ne peuvent comprendre ce qui est grand, et que, dans les époques de transition, l'esprit de parti défigure les grands traits historiques, il n'est pas inutile de rappeler aux masses, qui ont tant d'admiration pour l'empereur que leur vénération n'est pas basée sur l'éclat trompeur d'une vaine gloire, mais sur l'appréciation exacte d'actions qui avaient pour but le bien-être de l'humanité.
Et si dans le séjour céleste où repose maintenant en paix sa grande âme, Napoléon pouvait encore se soucier des agitations et des jugements qui se heurtent ici-bas, son ombre irritée n'aurait-elle pas le droit de répondre à ses accusateurs : » Tout ce que j'ai fait pour la prospérité intérieure de la France, je n'ai eu pour l'accomplir que l'intervalle des batailles. Mais vous qui me blâmez, qu'avez- vous fait pendant vingt-quatre ans d'une paix profonde P
» Âvez-vous apaisé les discordes, réuni les partis autour de l'autel de la patrie? Àvez-vous acquis aux différents pouvoirs de l'État la prépondérance morale que la loi leur concède et qui est un gage de stabilité?
* Avez- vous, comme moi, récompensé tous les mérites, réprimé la corruption et introduit dans l'administration cette morale sévère et pure qui rend l'autorité respectable ?
» Avez-vous comme moi, fait jaillir du sol cent nouvelles industries ?
m Àvez-vous ouvert de nouveaux débouchés au commerce? « Àvez-vous amélioré le sort des classes pauvres?
• Avez-vous rétabli la loi du divorce qui garantissait la moralité des familles ?
» Avez-vous contenu le clergé dans ses attributions reli gieuses, loin du pouvoir politique?
« Le drapeau tricolore, le nom français ont-ils conservé ce prestige et cette influence qui les faisaient respecter de tout l'univers?...
» Non; vous avez gardé de mon règne tout ce qui n'était que transition, qu'obligations momentanées et vous avez rejeté tous les avantages qui en palliaient les défauts. «