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CHAPITRE V

Analyse et appréciation des Idées napoléoniennes. (Suite et fin.)

Après avoir consacré les trois chapitres que termine cette prosopopée, à l'examen de l'organisation administrative et politique de l'Empire et des bienfaits que le système impérial a répandus en France, l'auteur aborde dans le quatrième chapitre l'examen de la politique extérieure de l'Empire, et il énumère les bienfaits dont l'Europe, hélas ! si ingrate, a été redevable à cette politique.

L'empereur s'occupa d'abord d'assurer la prépondérance militaire de la France. Lorsqu'il parut sur la scène du monde, la France était obligée de se défendre contre toute l'Europe.

Quelques années se sont à peine écoulées que Napoléon naguère chef d'un État qui était en guerre avec toute l'Europe, réunit sous le drapeau tricolore, pour marcher «sur Moscou, des

Prussiens, des Hanovriens, des Hollandais, des Saxons, des Westphaliens, des Polonais, des Autrichiens, des Wurtemburgeois, des Bavarois, des Suisses, des Lombards, des Toscans, des Napolitains, etc., etc.

Cest par l'agglomération de tous ces peuples réunis sous ses ordres qu'on peut juger de l'habileté de la politique de l'empereur. S'il n'a pas réussi à Moscou, ce n'est pas que ses combinaisons aient été mal prises : il a fallu que la fatalité et les éléments se liguassent contre lui. C'est que les risques mêmes dans une aussi grande entreprise sont en proportion des résultats qu'on veut obtenir.

Mais quels étaient ces résultats? Quel but poursuivait Napoléon en portant la guerre jusque dans les parties les plus reculées de l'Europe ?

Dès que Napoléon eût la puissance en main, il dut évidemment avoir un but général à atteindre ; mais, suivant la marche des événements, ses vues se sont modifiées, son but s'est agrandi ou rétréci. * Je n'avais pas la folie, disait-il, de vouloir tordre les événements à mon système ; mais au contraire je pliais mon système sur la contexture des événements. *

Assurer l'indépendance de la France, établir une paix européenne solide, tel est le but auquel il fut si près de parvenir, malgré la complication des événements et le conflit continuel d'intérêts opposés. Plus les secrets diplomatiques se dévoileront, plus on se convaincra de cette vérité, que Napoléon fut conduit pas à pas, par la force des choses, à cette puissance gigantesque qui fut créée par la guerre, et que la guerre détruisit. Il ne fut pas agresseur ; au contraire; il fut sans cesse obligé de repousser les coalitions de l'Europe. Si parfois il a l'air de devancer les projets de ses ennemis, c'est que dans l'initiative est la garantie du succès. Et d'ailleurs, comme l'a dit Mignet le véritable auteur de la guerre n'est pas celui qui la déclare, mais celui qui la rend nécessaire.

Parcourons rapidement ce grand drame qui a commencé à Àrcole et qui a fini à Waterloo ; et nous verrons que Napoléon apparaît comme un de* ces êtres extraordinaires que crée la providence pour être l'instrument majestueux de ses impénétrables desseins, et dont la mission est tellement tracée d'avance, qu'une force invincible semble les obliger de l'accomplir.

Suit un tableau poétique des guerres impériales, guerres entreprises uniquement en vue d'asseoir la paix sur une base durable. Cette péripde de luttes pouvait, remarque-t-H, se clore à Tilsitt.

Un avenir de paix se fait entrevoir à Tilsitt. Les deux plus puissants monarques du monde représentant 80 millons d'hommes et la civilisation de l'Occident et de l'Orient, se rencontrent sur un fleuve qui sépare de bien grands intérêts. L'entrevue d'Alexandre et de Napoléon sur le Niémen fut comme l'union des deux pôles voltaïques, qui, parla différence de leur nature, produisent la lumière électrique en se rencontrant. Comment ne pas croire, en effet à un avenir brillant de prospérité, lorsque ces deux grands monarques sont d'accord pour le repos du monde P

Un peu plus tard, en 1808, Napoléon, continue l'auteur, se trouve à Erfurth, au milieu d'un congrès de rois maîtrisés ou convaincus ; mais l'Angleterre n'est ni maîtrisée ni convaincue; elle a des flottes qui couvrent toutes les côtes et de l'or qui fait pencher la balance des traités.

La guerre continue donc. Mais :

Les vues de l'empereur se sont agrandies en proportion du terrain de ses exploits; les événements l'ont mis à même de vouloir la régénération de l'Europe. La plus grande difficulté pour Napoléon n'a pas été de vaincre, mais de disposer de ses conquêtes. Comme souverain de la France, il doit en user dans un

intérêt français; comme grand homme, dans un intérêt européen. C'est à dire qu'il faut que l'emploi de ses conquêtes satisfasse l'intérêt momentané de la guerre, tout en lui fournissant les moyens de fonder un système de paix générale. Les provinces qu'il incorpore à la France ne sont donc qu'autant de moyens d'échange, qu'il tient en réserve jusqu'à une pacification définitive.

... L'empereur concilia donc autant que cela fut possible les intérêts momentanés, les exigences transitoires avec son grand but du remaniement de l'Europe basé sur les intérêts de tous. Mais le sort sembla toujours l'obliger à de nouvelles guerres ; et comme s'il ne suffisait pas que Napoléon eut affranchi des entraves des siècles passés, l'Italie, la Suisse, l'Allemagne, il faut encore qu'il conduise ses armées sous le ciel brûlant de l'Andalousie, et dans les neiges de la Russie, et que semblable à celles de César, ses légions, même en mourant, laissent, comme traces de leur passage, les germes d'une nouvelle civilisation. En 1812, la lutte redevient plus terrible. Pour que la paix universelle puisse s'établir et se consolider, il faut que l'Angleterre à l'Occident, et la Russie à l'Est soient persuadées par la raison ou domptées par la victoire. Les grands desseins de l'empereur vont s'accomplir ; l'occident de l'Europe marche sur Moscou. Mais, hélas ! un hiver a tout changé ! !... L'Europe napoléonienne ne peut plus exister. Qu'à la grandeur des revers on juge du résultat gigantesque du succès!...

Comment l'empereur, malgré son désir de fonder la paix sur une base durable fut-il entraîné sans cesse à de nouvelles guerres? A qui la faute? A l'Angleterre.

Toutes nos guerres, dit-il, sont venues d'Angleterre. Cependant l'empereur ne voulait pas la ruine de l'Angleterre ; il n'agissait contre elle que par représailles. Si donc une lutte aussi acharnée s'est perpétuée longtemps, c'est sans doute parce que les deux peuples se connaissaient trop peu, et que chaque gou-

vernemeut s'abusait réciproquement ftur l'état de «on voisin. L'Angleterre ne voyait peut-être dans Napoléon qu'un despote qui opprime son pays et qui épuise toutes ses ressources pour satisfaire son ambition guerrière ; elle ne savait pas reconnaître que l'empereur était l'élu du peuple, dont il représentait tous es intérêts matériels et moraux, pour lesquels la Erance avait combattu depuis 1789. On pourrait de même avancer que le gouvernement français, confondant l'aristocratie éclairée de l'Angleterre avec l'aristocratie féodale qui pesait sur la France avant la révolution, croyait avoir affaire à un gouvernement oppresseur. Mais l'aristocratie anglaise est comme le Briarée de la fable : elle tient au peuple par cent mille racines ; elle a obtenu de lui autant de sacrifices que Napoléon a obtenu d'efforts de la nation française.

C'est donc l'Angleterre qui a obligé l'empereur à entreprendre incessamment de nouvelles guerres. Cependant il ne faut pas trop s'en affliger, car ces guerres ont été fécondes. Dirigée par Napoléon, la guerre devenait un admirable véhicule de civilisation. Et l'auteur énumère avec complaisance les bienfaits dont les différente peuples de l'Europe ont été redevables aux armées impériales. En Italie c'est la destruction d'une foule de petites républiques c qui ne devaient comme le dit Montesquieu, leur existence qu'à la perpétuité de leurs abus. » Napoléon remplace ces petits États fourmillant d'abus par trois grandes divisions : le royaume d'Italie, le royaume de Naples et les provinces françaises, en leur procurant les bienfaits d'un régime taillé sur le patron de celui qui régissait la grande nation. Ce n'était point l'ambition qui l'avait poussé à annexer à la France une bonne partie de l'Italie. Car cette annexion n'était que provisoire. Elle aurait cessé dès que les provinces annexées eussent

été façonnées on nouveau régime dont il était le fondateur. Leur réunion temporaire à la France n'était qu'une espèce de sevrage politique.

Napoléon avait réuni au grand empire le Piémont, ainsi que Rome et Florence, dans le but d'habituer ces peuples à un gouvernement qui fît les hommes, citoyens et soldats. Une fois les guerres finies, il les aurait rendus à la mère-patrie ; et ces provinces, retrempées par son autorité, se fussent trouvées heureuses de passer de la domination française sous un gouvernement italien; tandis que si cette grande réorganisation eût été plus hâtive, ces peuples, que l'action française n'aurait point préparée à une nationalité commune, auraient sans doute regretté leurs anciennes individualités politiques.

En Suisse, il pacifie les cantons par l'acte de médiation. En Allemagne, il médiatise une foule de petits princes, il fait donner une constitution â la Bavière, et il introduit la liberté de conscience en Saxe. Il introduit le code civil en Pologne et élève à Varsovie t une tribune au milieu de l'atmosphère silencieuse des gouvernements voisins. » Pour l'Espagne, il avait préparé un projet de constitution qui détruisait tous les vieux abus. Malheureusement l'Espagne eut le tort de ne point vouloir de la régénération que lui offraient à la pointe des baïonnettes les apôtres armés de la révolution et < elle repoussa la seule main qui pouvait la sauver. »

Si la guerre, conclut-il, est le fléau de l'humanité, ce fléau perd une grande partie de sa malheureuse influence quand la forces des armes est appelée à fonder au lieu de détruire. Les guerres de l'Empire ont été comme le débordement du Nil; lorsque les eaux de ce fleuve couvrent les campagnes de l'Egypte, on pourrait croire à la dévastation ; mais à peine se

sont-elles retirées, que l'abondance et la fertilité naissent sur leur passage.

Ce morceau ne fait-il pas souvenir du charmant pamphlet économique de Fréd. Bastiat, intitulé : Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. L'auteur des Idés napoléoniennes voit, en effet, les améliorations que les victoires et conquêtes de la France révolutionnaire et impériale ont introduites dans quelques pays arriérés de l'Europe. Mais il ne voit pas ce que ces victoires et conquêtes ont coûté; il ne voit pas qu'en comparaison du capital énorme dépensé pour les obtenir, au moyen de la guerre, ces améliorations sont insignifiantes ; il ne voit pas non plus que si les guerres de la révolution et de l'Empire avaient pu être épargnées au monde, des améliorations bien autrement importantes auraient certainement été réalisées dans la même période, et qu'elles l'auraient été sans frais. Il ne voit pas que l'Europe était depuis plus d'un siècle en travail du progrès politique et économique, et que, bien loin d'accélérer ce progrès, les immenses perturbations et les réactions engendrées par la Révolution et la dictature militaire qui Ta terminée sous le nom d'Empire, ont du contribuer, au contraire, à le retarder. Comme tous les séides d'un système, il voit ce qui vient à l'appui de ce système, il ne voit pas ce qui le détruit.

Les trois derniers chapitres sont consacrés au but où tendait l'empereur, aux causes de sa chute et à la conclusion.

Son but, nous le connaissons maintenant, c'était d'établir et de consolider en France une immense tutelle gouvernementale embrassant toute la sphère de l'activité humaine, et conduisant la France à la liberté par le

chemin de la servitude. En Europe, son but encore, c'était l'établissement d'une paix perpétuelle — car Napoléon n'a été autre chose qu'un héritier méconnu du bon abbé de Saint Pierre, — par le moyen de la guerre. Victorieuse de tous ses ennemis, la France napoléonienne aurait constitué sur son modèle les différents États de l'Europe, en les appelant à former une vaste confédération dont elle aurait été la tête.

Prompt à saisir la tendance de la civilisation, l'empereur en accélérait la marche, en exécutant sur-le-champ ce qui n'était renfermé que dans les lointains décrets de la Providence. Son génie lui faisait prévoir que la rivalité qui divise les différentes nations de l'Europe disparaîtrait devant un intérêt général bien entendu.

Plus le monde se perfectionne, plus les barrières qui divisent les hommes s'élargissent, plus il y a de pays que les mêmes intérêts tendent à réunir.

Dans l'enfance des sociétés, l'état de nature existait d'homme à homme; puis un intérêt commun réunit un petit nombre d'individus, qui renoncèrent à quelques-uns de leurs droits naturels, afin que la société leur garantit l'entière jouissance de tous les autres. Alors se forma la tribu ou la peuplade, association d'hommes où l'état de nature disparut, et où la loi remplaça le droit du plus fort. Plus la civilisation a fait de progrès, plus cette transformation s'est opérée sur une grande échelle. On se battait d'abord de porte à porte, de colline à colline ; puis l'esprit de conquête et l'esprit de défense ont formé des villes , des provinces , des États ; et un danger commun ayant réuni une grande partie de ces fractions territoriales, les nations se formèrent. Alors l'intérêt national embrassant tous les intérêts locaux et provinciaux , on] ne se battit plus que de peuple à peuple ; et chaque peuple à son tour s'est promené triomphant sur le territoire de son voisin, lorsqu'il a eu un grand homme à sa

tête et une grande cause derrière lui. La commune, la ville, la province, ont donc, l'une après l'autre, agrandi leur sphère sociale, et reculé les limites du cercle au delà duquel existe l'état de nature. Cette transformation s'est arrêtée à la frontière de chaque pays; et c'est encore la force et non le droit qui décide du sort des peuples.

"Remplacer entre les nations de l'Europe l'état de nature par l'état social, telle était donc la pensée de l'empereur ; toutes ses combinaisons politiques tendaient à cet immense résultat ; mais pour y arriver, il fallait amener l'Angleterre et la Russie à seconder franchement ses vues.

Tant que l'on se battra en Europe, a dit Napoléon, cela sera une guerre civile.

« La Sainte-Alliance est une idée qu'on m'a volée, « c'est à dire la Sainte- Alliance des peuples par les rois et non celle des rois contre les peuples : là est l'immense différence entre son idée et la manière dont on l'a réalisée. Napoléon avait déplacé les souverains dans l'intérêt momentané des peuples ; en 1815, on déplaça les peuples dans l'intérêt particulier des souverains. Les hommes d'État de cette époque, ne consultant que des rancunes ou des passions, basèrent un équilibre européen sur les rivalités des grandes puissances, au lieu de l'asseoir sur des intérêts généraux; aussi leur système s'est-il écroulé de toutes parts.

La politique de l'empereur, au contraire, consistait à fonder une association européenne solide, en faisant reposer son système sur des nationalités complètes et sur des intérêts généraux satisfaits. Si la fortune ne l'eût pas abandonné, il aurait eu dans ses mains tous les moyens de constituer l'Europe ; il avait gardé en réserve des pays entiers dont il pourrait disposer pour atteindre son but. Hollandais, Romains, Piémontais, habitants de Brème et de Hambourg, vous tous qui avez été étonnés de vous trouver Français, vous rentrerez dans l'atmosphère de nationalité qui convient à vos antécédents et à votre position ; et la France, en cédant les droits que la victoire lui avait donnés

sur vous, agira encore dans son propre intérêt ; car son intérêt ne peut se séparer de celui des peuples civilisés. Pour cimenter l'association européenne, l'empereur, suivant ses propres paroles, eût fait adopter un code européen, une cour de cassation européenne, redressant pour tous les erreurs, comme la cour de cassation en Erance redresse les erreurs de ses tribunaux. Il eût fondé un Institut européen pour animer, diriger et coordonner toutes les associations savantes en Europe.. L'uniformité des monnaies, des poids, des mesures, l'uniformité de la législation, eussent été obtenues par sa puissante intervention. ,

La dernière grande transformation eut donc été accomplie pour notre continent. Et de même que dans le principe les intérêts communaux s'étaient élevés au-dessus des intérêts individuels ; puis les intérêts de cité au dessus des intérêts de commune, les intérêts de province au dessus des intérêts de cité ; enfin, les intérêts de nation au dessus des intérêts de province ; de même aussi, les intérêts européens auraient dominé les intérêts nationaux; et l'humanité eût été satisfaite ; car la Providence n'a pu vouloir qu'une nation ne fut heureuse qu'aux dépens des autres, et qu'il n'y eût en Europe que des vainqueurs et des vaincus et non des membres réconciliés d'une même et grande famille.

L'Europe napoléonienne fondée, l'empereur eût procédé en Erance aux établissements de la paix. Il eût consolidé la liberté ; il n'avait qu'à détendre les fils du réseau qu'il avait formé.

... C'est avec l'impression que laisse un rêve enivrant qu'on s'arrête sur le tableau de bonheur et de stabilité qu'eût présenté l'Europe si les vastes projets de l'empereur eussent été accomplis. Chaque pays, circonscrit dans ses limites naturelles , uni à son voisin par des rapports d'intérêt et d'amitié, aurait joui à l'intérieur des bienfaits de l'indépendance, de la paix et de la liberté. Les souverains exempts de crainte et de soupçon, ne se seraient appliqués qu'à améliorer le sort de leurs peuples et à faire pénétrer chez eux tous les avantages de la civilisation.

Bref l'empereur, tel du moins que se le représente son panégyriste enthousiaste, l'empereur n'avait d'autre but que de faire le bonheur de la France et du monde, en réalisant la pensée de la révolution. Asseoir sur une base {mmense et inébranlable la liberté et la paix, telle était a grande mission à laquelle il avait voué sa vie. Cette mission les Français la comprenaient bien, et ils supportaient volontiers la servitude et la guerre, parce qu'ils savaient que le but final où les conduisait le génie de c l'homme de la révolution, » c'était la liberté et la paix. Malheureusement, les autres peuples n'étaient pas aussi avancés que les Français.

Impatients des maux momentanés de la guerre , les peuples étrangers oublièrent les bienfaits que Napoléon leur apportait et pour un mal passager ils repoussèrent tout un avenir d'indépendance. C'est qu'il n'était pas donné même au plus grand génie des temps modernes, de pouvoir, en quelques années, détruire à l'étranger toutes les préventions , persuader toutes les consciences.

Napoléon emporté par les événements n'eut donc d'autre tort que de vouloir achever trop tôt son œuvre, de vouloir c en dix ans d'empire faire l'ouvrage de plusieurs siècles. » Voilà pourquoi il a soulevé l'Europe contre lui. Cependant, malgré sa chute, les idées napoléoniennes ont germé partout, et les peuples se consument en efforts pour refaire ce que Napoléon avait établi chez eux. II ne s'agit plus que de les assister dans cette œuvre, sans toutefois s'attacher servilement à copier l'Empire jusque dans ses détails, en s'efforçant simplement de demeurer fidèle à l'Idée du grand empereur.

— aa —

Les idées napoléoniennes ont donc le caractère des idées qui règlent le mouvement des sociétés, puisqu'elles avancent par leur propre force, quoique privées de leur auteur : semblables à un corps qui, lancé dans l'espace, arrive par son propre poids au but qui lui était assigné.

Il n'est plus besoin nrontenant de refaire le système de l'empereur, il se refera de lui-même; souverains et peuples, tous aideront à le rétablir, parce que chacun y verra une garantie d'ordre, de paix et de prospérité.

Où trouver d'ailleurs, aujourd'hui, cet homme extraordinaire qui imposait au monde par le respect dû à la supériorité des conceptions?

Le génie de notre époque n'a besoin que de la simple raison. Il y a trente ans il fallait deviner et préparer; maintenant il ne s'agit que de voir juste et de recueillir.

Dans les faits contemporains, comme dans les faits historiques, a dit Napoléon, on peut trouver des leçons, rarement des modèles. On ne saurait copier ce qui s'est fait; parce que les imitations ne produisent pas toujours les ressemblances.

En effet, copier dans ses détails, au lieu de copier dans son esprit, un gouvernement passé, ce serait agir comme un général qui, se trouvant sur le champ de bataille où vainquit Napoléon ou Frédéric, voudrait s'assurer le succès en répétant les mêmes manœuvres.

En lisant l'histoire des peuples, comme l'histoire des batailles, il faut en tirer des principes généraux, sans s'astreindre servilement à suivre pas à pas une trace qui n'est pas empreinte sur le sable, mais sur un terrain plus élevé, les intérêts de l'humanité.

Répétons-le en terminant, l'idée napoléonienne n'est point une idée de guerre, mais une idée sociale, industrielle, commerciale, humanitaire. Si pour quelques hommes, elle apparaît toujours entourée de la foudre des combats, c'est qu'elle fut, en effet, trop longtemps enveloppée par la fumée du canon et la poussière des batailles. Mais aujourd'hui les nuages se sont

dissipés, et on entrevoit à travers la gloire des armes une gloire civile plus grande et plus durable.

Que les mânes de l'empereur reposent donc en paix! Sa mémoire grandit tous les jours. Chaque vague qui se brise sur le rocher de Sainte-Hélène apporte, avec un souffle d'Europe, un hommage à sa mémoire, un regret ses cendres, et l'écho de Longwood répète sur son cercueil : • Les peuples libres travaillent partout à refaire ton ouvrage. •

Telle est cette œuvre, destinée certainement dans la

pensée de son auteur à devenir plus tard l'évangile ou

pour mieux dire le Koran de la doctrine napoléonienne,

mais qui devait, en attendant, servir d'exposé des motifs

àla tentative de Boulogne.

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