CHAPITRE VI
Tentative de Boulogne. — Procès devant la Cour des pairs.
A peine le prince Louis Napoléon eut-il publié les Idées napoléoniennes, qu'il se mit à préparer activement ce nouveau coup de main, que les circonstances semblaient d'ailleurs favoriser. En effet, le traité du 15 juillet 1840, excluant la France du concert européen pour le règlement des affaires d'Orient, venait d'être conclu. La paix européenne paraissait sérieusement compromise. Le ministère de M. Thiers avait cru opportun de réveiller les instincts belliqueux de la France, en envoyant à Sainte-Hélène le prince de Joinville pour y chercher les « cendres de l'empereur. » Le prince Louis Napoléon et ses partisans mirent habilement les circonstances à profit en faisant répandre à profusion les Idées napoléoniennes, et quelques autres brochures, telles que la justification de l'attentat de Strasbourg par le lieutenant Laity, les lettres de Londres attribuées à M. de Persigny et spécialement
destinées à être répandues dans les casernes, Vidée napoléonienne , brochure écrite par le prince lui-même et publiée au mois de juillet 1840, etc., etc. Des ouvertures furent faites à différents journaux pour les engager à soutenir la cause du prétendant et sur leur refus un journal quotidien, le Capitole fut fondé à Paris dans ce but. Une somme de fr. 140,000 fut versée entre les mains de l'éditeur de ce journal, lequel, particularité bonne à signaler, soutenait, en même temps, l'alliance avec la Russie, pour le règlement de la question d'Orient.
Nous n'analyserons point ces diverses publications, qui reproduisent en les amplifiant le thème exposé dans les «Idées napoléonniennes. » Nous nous bornerons à citer un simple passage de « l'Idée napoléonienne » (qu'il ne faut pas confondre avec la précédente) et qui atteste à quel degré d'exaltation d'esprit l'héritier des traditions impériales était arrivé, en préparant sa nouvelle tentative.
La société française n'obéit pas à une impulsion régulière mais elle cherche une trace à suivre ; elle ne marche pas, elle erre à l'aventure.
Or à npus qui cherchions et qui errions aussi, un chemin, un guide nous est apparu. Ce guide c'est l'homme extraordinaire qui, second Josué, arrêta la lumière et fit reculer les ténèbres. Ce chemin, c'est le sillon qu'il creusa d'un bout du monde à l'autre, et qui doit apporter la fertilité et l'abondance.
Pans la route difficile que notre âge doit parcourir, au lieu de prendre comme chefs de doctrine des rhéteurs de collège, il nous semble plus logique de suivre les préceptes et de nous faire les apôtres de l'homme qui fut encore plus grand comme législateur qu'il ne fut redoutable comme capitaine. Lorsque dans l'histoire des temps passés apparut sur la scène du monde un grand homme
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qui réfléchissait en lui le double caractère de fondateur et de guerrier, on vit toujours les générations qui le suivirent reprendre après sa mort les institutions qu'il avait sanctionnées, l'allure qu'il avait indiquée.
Pendant des siècles, les peuples des rives du Jourdain ont suivi les lois de Moïse. Les institutions de Mahomet ont fondé cet empire d'Orient qui résiste encore aujourd'hui à notre civilisation. Malgré le meurtre de César, sa politique et son impulsion ont encore, pendant six cents ans, maintenu l'unité romaine, repoussé les Barbares et reculé les limites de l'Empire.
Pendant huit siècles, le système féodal et religieux établi par Charlemagne a gouverné l'Europe et servi de transition entre la société romaine et celle qui surgit depuis 89. Et nous qui avons eu dans nos rangs et à notre tête, un Moïse, un Mahomet, un César ' un Charlemagne, irions-nous chercher autre part que dans ses préceptes , un exemple et une synthèse politiques !
Les grands hommes ont cela de commun avec la divinité qu'ils ne meurent jamais tout entiers. Leur esprit leur survit, et l'idée napoléonienne a jailli du tombeau de Sainte Hélène, de même que la morale de l'Évangile s'est élevée triomphante malgré le supplice du Calvaire.
La foi politique , comme la foi religieuse a eu ses martyrs ; elle aura comme elle ses apôtres, comme elle son empire !
Expliquons en peu de mots ce que nous entendons par l'idée napoléonienne.
De toute convulsion politique jaillit une idée morale, progressive, civilisatrice. L'idée napolénienne est sortie de la révotion française comme Minerve de la tête de Jupiter , le casque en tête et toute couverte de fer. Elle a combattu pour exister, elle a triomphé pour persuader, elle a succombé pour renaître de ses cendres : imitant en cela un exemple divin !
L'auteur expose ensuite, mais avec plus d'emphase que de précision en quoi consiste cette idée de salut social.
L'idée napoléonienne se fractionne en autant de branches que le génie humain a de phases différentes; elle va vivifier ragriculture, elle invente de nouveaux produits, elle emprunte aux pays étrangers les innovations qui peuvent lui servir. Elle aplanit les montagnes , traverse les fleuves, facilite les communications et oblige les peuples à se donner la main.
Elle emploie tous les bras et toutes les intelligences. Elle va dans les chaumières, non pas en tenant à la main de stériles déclarations des droits de l'homme, mais avec les moyens nécessaires pour étancher la soif du pauvre, pour apaiser sa faim, et, de plus, elle a un récit de gloire pour éveiller son amour de la patrie ! L'idée napoléonienne est comme l'idée évangélique : elle fuit le luxe et n'a besoin ni de pompe , ni d'éclat pour pénétrer et se faire recevoir ; ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'elle invoque le dieu des armées. Humble sans bassesses, elle frappe à toutes les portes, reçoit les injures sans haine et sans rancune, et marche toujours sans s'arrêter, parce qu'elle sait que la lumière la devance et que les peuples la suivent.
L'idée napoléonienne ayant la conscience de sa force repousse loin d'elle la corruption, la flatterie et le mensonge, ces vils auxiliaires de la faiblesse. Quoiqu'elle attend tout du peuple, elle ne le flatte pas; elle méprise ces phrases de chambellanisme démocratique avec lesquelles on caresse les masses pour se rallier de mesquines sympathies , imitant ces courtisans qui encensaient le grand roi dans sa vieillesse, en vantant les mérites qu'il n'avait plus. Son but n'est pas de se créer une popularité passagère en rallumant des haines mal éteintes et en flattant des passions dangereuses; elle dit à chacun ce qu'elle pense, roi ou tribun , riche ou pauvre ; elle accorde la louange ou jette le blâme, suivant que les actions sont louables ou dignes de mépris.
L'idée napoléonienne s'est conciliée depuis longtemps la sympathie des masses, parce que les sentiments chez les peuples précèdent le raisonnement, que le cœur sent avant que l'esprit conçoive. Lorsque la religion chrétienne s'étendit, les nations
l'adoptèrent avant de comprendre toute la portée de sa morale. L'influence d'un grand génie, semblable en cela à l'influence de la Divinité, est un fluide qui se répand comme l'électricité, exalte les imaginations, fait palpiter les cœurs, et entraîne parce qu'elle touche l'âme avant que de persuader.
Cette influence qu'elle croit exercer sur les masses, elle veut l'employer non pas à bouleverser la société, mais au contraire à la rasseoir et à la réorganiser. L'idée napoléonienne est donc par sa nature une idée de paix plutôt qu'une idée de guerre, une idée d'ordre et de reconstitution plutôt qu'une idée de bouleversement. Elle professe sans fiel et sans haine la morale politique que le grand homme conçut le premier. Elle développe ces grands principes de justice, d'autorité, de liberté, qu'on oublie trop souvent dans les temps de trouble.
'Voulant surtout persuader et convaincre, elle prêche la concorde et la confiance, et en appelle plus volontiers à la raison qu'à la force. Mais si, poussé à bout par trop de persécution, elle devenait le seul espoir des populations malheureuses, et le dernier refuge de la gloire et de l'honneur du pays, alors, reprenant son casque et sa lance, et montant sur l'autel de la patrie, elle dirait au peuple, trompé par tant de ministres et d'orateurs, ce que saint Remy disait au fier Sicambre : « Renverse tes faux dieux et tes images d'argile ; brûle ce que tu as adoré jusqu'ici et adore ce que tu as brûlé. »
On le voit, dans l'esprit de l'auteur, t l'idée napoléonienne » acquiert des proportions surhumaines. Il n'y a dans l'histoire que t l'idée chrétienne » qui puisse marcher de pair avec elle. Le dépositaire de cette idée n'étaitil donc point tenu d'essayer, par tous les moyens, de la faire prévaloir? Le salut de la France, le bonheur du monde, l'avenir de la civilisation n'en dépendaient-ils point? Devant la grandeur et la sainteté d'un tel but, pouvait-il se montrer bien scrupuleux sur la voie à suivre
pour y atteindre? Suivant une maxime célèbre, la fin ne justifiait-elle pas les moyens? Aussi, après avoir préparé les esprits par ses publications et essayé de nouer des intelligences avec quelques sommités de l'armée, le prince résolut-il de risquer sa seconde tentative. Le 4 août 1840, il s'embarquait à Londres sur le paquebot à vapeur, City of Edimbourg, qu'il avait loué à la compagnie des paquebots à vapeur de Londres; il prenait à Gravesend et à Margate de petits détachements de ses partisans qu'il avait disséminés pour ne point éveiller les soupçons, et le 6, de grand matin, il débarquait avec une soixantaine d'hommes sur la plage de Wimereux, à 4 kil. de Boulogne. Cette petite troupe, qui portait l'uniforme et le numéro du 40 e régiment de ligne, et dont les armes sortaient des fabriques de Birmingham , se mit en marche pour Boulogne, en faisant une halte au pied de la colonne élevée sur la plage, en mémoire du camp de Boulogne. Elle se présenta, guidée par un jeune lieutenant du 42 e , Aladenize, à la caserne de ce régiment. Les soldats furent réunis, et, comme à Strasbourg, le prince essaya de les entraîner. Mais un capitaine, M. Coll Puygelier, prévenu à temps de ce qui se passait, descendit dans la cour, en criant aux soldats d'arrêter cet t aventurier, » ce « factieux. » Les soldats hésitent. Le prince saisit un pistolet et le dirige sur le capitaine. Le coup part, et la balle va traverser la joue d'un grenadier (i). Une mêlée s'ensuit;
(1) Dans son interrogatoire à la Cour des pairs, le prince expliquait ce fait de la manière soi vante :
i D. Sur le refus du capitaine de seconder vos projets et sur sa menace d'employer la force pour vous expulser de la caserne n'avez-Tous pas tiré, presque à bout portant, sur le capitaine un coup de pistolet qui ne Ta pas atteint, mais qui a blessé un soldat placé derrière ou à côté de lui.
« R. J'ai déjà dit précédemment qu'il y a des moments où l'on ne peut pas se
les soldats rejettent les conspirateurs hors de la caserne. Ceux-ci se répandent alors dans la ville, en distribuant une proclamation, et ils essaient, mais en vain, de s'emparer de la ville haute dont la porte résiste à leurs efforts. Sur ces entrefaites, la garde nationale s'était réunie et elle se mettait de concert avec la troupe en devoir de repousser cette agression inattendue. Le prince, voyant que son coup de main avait échoué encore une fois, reprend le chemin de Wimereux dans l'intention de se rembarquer. Mais, dans l'intervalle, le capitaine du port avait dirigé des embarcations vers le City of Edimbourg, dont l'équipage n'avait tait aucune résistance. Parmi les objets saisis sur ce navire se trouvaient, une somme de quatre cent mille francs et un aigle vivant (1). La retraite était donc coupée. Le prince et sa troupe erraient sur la plage en faisant des signaux de détresse au navire, qu'ils croyaient toujours entre les mains de l'équipage, et dont ils voyaient se détacher des embarcations se dirigeant de leur côté; ils s'avançaient dans la mer pour les rejoindre, lorsque la garde nationale parut sur la plage. On leur cria de se rendre. Comme ils refusaient, en essayant de gagner les embarcations à la nage, on fit sur eux une décharge, qui en tua un et qui en blessa plusieurs. Ils se rendirent alors à la garde nationale, et quelques-uns, parmi lesquels se trouvait le prince, furent recueillis, sur le point de se noyer, par les soldats qui remplissaient les embarcations. On les conduisit à Boulogne, d'où ils furent transférés à Ham en attendant leur jugement.
rendre compte de ses intentions. Lorsqne j'ai vu le tumulte commencer à la caserne, j'ai pris mon pistolet et il est parti sans que j'aie Toula le diriger contre qui que ce soit. »
(1) Moniteur vmiver&l du 9 Mût.
Parmi les proclamations répandues par les conjurés, celles qui étaient adressées « à Tannée » et « au peuple français » méritent une mention particulière.
Soldats, disait le prince, la France est faite pour commander et elle obéit. Vous êtes l'élite du peuple et on vous traite comme un vil troupeau. Vous êtes faits pour protéger l'honneur national, et c'est contre vos frères qu'on tourne vos armes. Ils voudraient, ceux qui vous gouvernent, avilir le noble métier du soldat ! Vous vous êtes indignés et vous avez cherché ce qu'étaient devenus les aigles d'Arcole, d'Austerlitz , d'Iéna. Ces aigles, les voilà! Je vous les rapporte, reprenez-les; avec elles vous aurez gloire, honneur, fortune, et ce qui est plus que tout cela, la reconnaissance et l'estime de vos concitoyens.
Soldats! vos acclamations lorsque je me présentai à vous à Strasbourg ne sont pas sorties de ma mémoire. Je n'ai pas oublié les regrets que vous manifestiez sur ma défaite.
Entre vous et moi il y a des liens indissolubles ; nous avons les mêmes haines et les mêmes amours ; les mêmes intérêts et les mêmes ennemis.
Soldats ! la grande ombre de l'empereur Napoléon vous parle par ma voix. Hâtez -vous, pendant qu'elle traverse l'Océan, de renvoyer les traîtres et les oppresseurs; montrez -lui à son arrivée que vous êtes les dignes fils de la grande armée, et que vous avez repris ces emblèmes sacrés qui, pendant quarante ans, ont fait trembler les ennemis de la France, parmi lesquels étaient ceux qui vous gouvernent aujourd'hui. Soldats, aux armes !
Vive la France. (Signé) Napoléon.
La proclamation au peuple français n'était pas moins accentuée. Elle débutait comme la précédente finissait, sur le thème du retour des « cendres de l'empereur. »
Français, les cendres de l'empereur ne reviendront que
dans une îïance régénérée! Les mânes du grand homme ne doivent pas être souillées par d'impurs et hypocrites hommages. Il faut que la gloire et la liberté soient debout à côté du cercueil de Napoléon! Il faut que les traîtres aient disparu!
Venait ensuite une énumération, déjà suffisamment connue, des griefs des amis de la gloire et de la liberté contre le gouvernement de juillet.
Industriels et commerçants, disait-il, vos intérêts sont sacrifiés aux exigences étrangères ; on emploie à corrompre l'argent dont l'empereur se servait pour encourager vos efforts et vous enrichir.
Français, concluait-il, je vois devant moi l'avenir brillant de la patrie. Je sens derrière moi l'ombre de l'empereur qui me pousse en avant ; je ne m'arrêterai que lorsque j'aurai repris Tépée d'Austerlitz, remis les aigles sur nos drapeaux et le peuple dans ses droits.
Suivait un décret rendu par « le prince Napoléon au nom du peuple français, » et portant que la dynastie des Bourbons d'Orléans avait cessé de régner — que les Chambres étaient dissoutes — qu'un Congrès national serait convoqué, à l'arrivée du prince à Paris, que M. Thiers, alors président du conseil des minisires, était nommé président du gouvernement provisoire, le maréchal Clauzel commandant de l'armée de Paris, et le général Pajol confirmé dans le commandement de la 1" division militaire. Ces nominations étaient faites, bien entendu, à Finsu de ceux qu'elles concernaient.
La cour des Pairs ne tarda pas à être convoquée, et un réquisitoire lancé par M. Franck Carré procureur général
contre le prince et ses complices. Ce réquisitoire ordonnait, notamment que :
Ledit Charles Louis Napoléon Bonaparte âgé de trente-deux ans, né à Paris, demeurant à Londres, taille de 1 m. 60 centimètres, cheveux et sourcils châtain blond, front ordinaire, yeux gris, nez fort, bouche moyenne, menton rond, visage ovale;
Serait pris au corps et conduit dans la maison d'arrêt.
Le rapport sur l'attentat fut présenté à la cour par M. Persil, l'un des commissaires chargés de l'instruction de l'affaire. Ce rapport assez volumineux se trouve au Moniteur des 46 et 17 septembre. Le procès commença le 28 septembre, et les débats se poursuivirent jusqu'au 2 octobre. L'arrêt fut rendu le 6. Le prince avait pour défenseur M. Berryer. Parmi les avocats des autres accusés, il faut noter M. Ferd. Barrot, défenseur du colonel Voisin, et de quelques autres, et M. Jules Favre, le célèbre avocat républicain, défenseur d'Àladenize. Nous nous bornerons à rappeler brièvement les incidents les plus caractéristiques de ce curieux procès.
Après la lecture de l'acte d'accusation, le chancelier M. Pasquie^ ayant ordonné à l'accusé de se lever, pour répondre aux questions qui allaient lui être posées, le prince débuta par la lecture d'un manifeste, dans lequel il invoquait pour légitimer sa tentative le principe de la souveraineté du peuple, et les quatre millions de suffrages qui avaient porté sa famille au trône, sans qu'aucun autre vote eut depuis invalidé celui-là. 11 poursuivait un droit, que la politique suivie par le gouvernement de 1850, l'autorisait pleinement à revendiquer.
L'empereur, mon oncle, dit-il, aima mieux abdiquer l'Em-