‹ Napoléon III, sa vie, ses œuvres et ses opinionsChapitre 10 sur 41 · NAPOLÉON I!I · texte numérisé non relu

NAPOLÉON I!I

me témoigna ses craintes, dit-elle, sur les idées politiques que ses enfants manifestaient, et son désir qu'ils restassent étrangers à tous les événements. » Le roi, qui n'avait jamais eu Fesprit bien fort, avait encore baissé dans le mol far nicnte de son palais de Toscane et sous Faction d'une maladie chronique. Elle lui répondit ce qu'elle voulut, et passa outre.

A Rome, elle retrouva encore vivante sa belle-mère, M"^^ Letizia, qui ne se lassait pas d'espérer une restauration napoléonienne et comptait la voir avant de mourir; mais c'était à condition qu'il ne lui en coûterait rien à ellemême, car elle n'était pas moins avare que riche. Hortense la visitait tous les jours et se divertissait à la faire causer. Ce n'éiait pas là, cependant, ce qui l'occupait le plus; elle voyait beaucoup de monde, même et surtout des légitimistes français, dont elle aimait à mettre à l'épreuve la courtoisie et à exciter la colère contre les d'Orléans; elle voyait aussi son beau-frère, F ex-roi de Westphalie Jérôme, qui, sous le litre de comte de Montfort, vivait encore en prince, — avec quels revenus ? grand Dieu! car la pension, sa principale ressource, que Fempereur de Pvussie et le roi de Wurtemberg faisaient à sa femme, celui-ci comme à sa sœur, celui-là comme à sa cousine, n'était ni honorable ni forte (1). Pourtant il donnait des bals.

Le 30 novembre, Pie YIII mourut. En attendant la nomination de son successeur, les prélats du Sacré Collège songèrent à protéger la tranquilUté publique. Ils voulurent expulser le très-jeune fils du comte de Montfort, qui était encore sous la conduite d'un gouverneur :

(1) La Reine Hortcnsci). 191.

sur les représentations de l'ambassadeur de Russie, l'affaire n'eut pas de suites ; mai-i ils furent impitoyables pour Louis-Napoléoii, qui leur avait déplu par ses promenades et caebait cbez lui des suspects recherchés par la police romaine. Ilortense laissa volontiers partir son fils. Il s'était montré, il avait acquis une certaine popularité, l'insurrection était peut-être prochaine; c'était le moment pour qu'il s'en allât. Louis-Napoléon rejoignit son frère à Florence.

« Soyez prudents, » écrivait l'ex-i^eine aux deux jeunes gens... L'avis était maternel; mais bientôt ils reçurent une visite qui ne leur permit pas de jouer avec leur serment de carbonari. Un négociant de i¥odène, un patriote universellement estimé, homme ferme et droit, Menolti, vint les trouver, et leur intima l'ordre de partir pour la Romagne. Une révolution allait être tentée à Mpdène le 3 février (1831), il fallait qu'une autre fût essayée le lendemain à Bologne. Les Bonaparte jurèrent d'obéir. Tandis que Modène se soulevait et laissait malheureusement Menotti aux mains du duc, qui se retira sur Mantoue en l'emmenant prisonnier, Bologne était conquise par les patriotes, un gouvernement provisoire installé. Quelques jours après, les deux frères arrivaient et offraient leurs services. On les chargea d'aller organiser la défense depuis Fohgno jusqu'aux abords de Civita-Castellana.

Grégoire XVI venait d'être élu (2 février). Pendant les fêtes de son installation, il y eut à Rome même une échauffourée, où Hortense joua un rôle assez extraordinaire, mi-parti d'intrigue et d'humanité : son salon avait été le lieu de réunion d'étrangers qui s'étaient compromis et sa maison le refuge d'hommes signalés pendant les agitations de la rue. Elle jugea opportun de partir et de

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se rendre à Florence. Elle n'y trouva plus ses fils ; bientôt ses émissaires lui apprirent leur présence dans la Romagne insurgée. Napoléon-Louis avait été obligé de faire le coup de feu, près de Terni, dans une rencontre avec des partisans du pape ; Louis-Napoléon devait faire partie d'un petit corps d'armée qu'on formait pour assiéger Civita-Castellana, restée au pouvoir du gouvernement romain.

Mais la reine savait sur bonnes enseignes que les Autrichiens allaient intervenir, que la France ne les en empêcherait pas, et que la Romagne n'était plus qu'un guêpier. Elle s'empressa donc de les faire revenir sur Florence : elle leur fit écrire en ce sens par le roi Louis, par le cardinal Fesch, par Jérôme, des lettres destinées sans doute à être montrées et dans lesquelles on leur disait « que dans l'intérêt du patriotisme italien, ils devaient quitter la Fiomagne; que leur nom, haï des puissances, déciderait celles-ci à pousser les Autrichiens en avant. » Le ministre de la guerre du gouvernement provisoire, le général Armandi, avait été gouverneurde NapoL'ou-Louis; on écrivait à ce général pour l'inviter à donner Tordre aux princes de s'éloigner. Armandi devina tout et fit ce que voulait Hortense ; mais lorsqu'ils se présentèrent sur le territoire de la Toscane, ils y trouvèrent des agents de la police du grand-duc qui leur défendirent de passer et les rejetèrent sur le territoire romagnol. Le gouvernement grand-ducal s'était d'abord associé au vœu d'Hortense ; il avait consenti à les recevoir, mais en offrant de les enfermer, pour leur bien, comme on avait agi avec l'un des jeunes fils de la princesse de Canino, femme de Lucien Bonaparte. Le refus de la reine d'accéder à cette mesure avait déterminé le grand-duc au refus d'une

hospitalité qui pouvait lui-même le compromettre. En effet, Napoléon-Louis avait adressé au pape, en son nom et au nom du comité révolutionnaire de Terni, une sorte de déclaration de principes qui, par le ton hardi du style, la hauteur des réclamations et la signature, l'avait fait particulièrement recommander au prône et signalé comme un esprit dangereux.

Hortense fut informée que ses fils étaient partis pour Bologne, mais que probablement ils n'y resteraient pas et se retireraient à Ravenne, chez leur cousine. Du reste, par les soins d'Armandi sans doute, le gouvernement avait refusé de leur concéder aucun titre militaire, ce qui leur donnait une bonne raison pour se retirer où ils voudraient. Certainement ils auraient pu se porter au devant des Autrichiens, comme simples volontaires de l'armée insurgée ; mais ils ne le firent pas, et lorsque les Autrichiens s'approchèrent de Bologne, les deux Bonaparte, sans coup férir, rétrogradaient déjà vers Ancône pour s'y embarquer et gagner au large. Rien n'indique, à notre connaissance, qu'ils aient eu, ni l'un ni l'autre, l'intention de voir les Autrichiens de près, comme le firent les patriotes à Rimini et à la Calholica. Napoléon 1er s'est moqué agréablement et injustement des généraux qui ne savent que faire de savantes retraites ; ses neveux débutaient cependant par là dans la carrière des armes. La faute en était, on doit le croire, à leur mère : tout expérimentée, tout audacieuse qu'elle fût, pouvait-elle ne pas intervenir, ne pas user de son autorité sur eux pour les soustraire aux bagarres, dès qu'elle pouvait les supposer trop voisins des balles autrichiennes? Son jeu avait été de les mettre en évidence, non de les faire tuer.

La révolution italienne, réduite à elle-même, fut un simple feu de paille bientôt éteint. L'Autriche, après trois mois de préparatifs, fit marcher ses troupes sur Ferrare; le 9 mars 1831 elle rétablissait le duc de Modène; le 13, Marie-Louise. Bologne fut reprise le 21.

Hortense, après avoir exhorté sa belle-fille à prendre courage, s'était portée sur le territoire insurgé, d'abord à Pérouse, ensuite à Foligno, où elle s'arrêta. De cette ville, elle communiquait presque d'heure en heure avec le général Sercognani qui lui envoyait courrier sur courrier pour la renseigner sur la marche des événements et lui donner des nouvelles de ses fils. Ce n'était pas une personne que l'on prend sans vert. Elle avait eu l'art de se procurer, non-seulement un passe-port toscan à son nom, mais aussi un passe-port bien meilleur, celui d'une dame anglaise voyageant avec ses deux fils. De plus, elle ne manquait pas d'argent. « Je venais par hasard, raconte-t-elle, de vendre des rentes pour augmenter une petite ferme que je possédais dans les Marches. » Ce pécule, si merveilleusement disponible au moment de l'insurrection, avait peut-être aussi une autre destination éventuelle, qu'elle ne dit pas. Il allait subvenir maintenant à des frais de voyage.

La position de Foligno était bien choisie pour que l'ex-reine pût se porter, selon l'occurrence, ou vers An^ cône, ou vers l'Ouest, aussitôt que ses fils seraient revenus près d'elle. Mais le 17 mars, apprenant que la rougeole régnait à Forli et que Napoléon-Louis toussait beaucoup, elle voulut se rapprocher de lui et aller à Ancône* A la première poste après Foligno, elle rencontre un homme qui lui dit : « Le prince Napoléon vous demande à Forli. V Elle retourne sur ses pas pour couper

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par la route la plus courte. Bientôt elle apprend que l'aîné de ses fils est mort (27 mars). A Pesaro, Louis- Napoléon se trouve devant elle et lui confirme la nouvelle funèbre. L'unique fils qu'elle possède encore est malade à son tour; atteint de la même influence que son frère, il peut à peine se soutenir, et les Autrichiens avancent lentement, mais toujours. Hortense l'emmène de Pesaro sur Fano et Ancône, où elle le cache dans un palais situé sur le bord de la mer et appartenant à son neveu. Là elle réfléchit : fuir par l'Adriatique n'est presque plus possible; on aperçoit déjà les voiles d'une flotille autrichienne qui vient surveiller le port; fuir par Foligno? les Autri-. chiens y seront peut-être avant elle. Et puis, un malade?... Son parti est pris; elle restera; elle attendra les troupes autrichiennes en gardant son fils dans sa propre chambre. Pour le reste on verra...., L'avant-garde entre dans la ville; le palais qu'elle habite est réclamé pour le logement du général en chef et de l'état-major. Soit qu'on n'eût aucun intérêt à s'emparer de Louis-Napoléon, soit qu'on ne s'avisât point qu'il pût être enfermé dans cet endroit (le bruit avait été adroitement répandu qu'il avait pu gagner Corfou), soit que la courtoisie des officiers respectât la chambre d'une femme, soit enfin qu'il existât quelque connivence, l'ex-reine, entourée d'Autrichiens, mais ne craignant plus que l'on pénétrât jusqu'au jeune malade, se tint à son chevet et le soigna. Le général en chef baron Geppert, avait demandé à la voir ; elle lui fit dire qu'elle le recevrait aussitôt que sa santé le lui permettrait; au bout de huit jours, elle le fit prier de venir, écouta ses compliments de condoléance, lui annonça qu'elle désirait partir prochainement, le jour de Pâques dans la matinée, gagner Livourne, s'y embar-

quer pour rejoindre son dernier fils parti pour Malte, disait-elle; tous deux se rendraient en Angleterre. Elle avait à traverser toutes les troupes autrichiennes ; le général lui donna un laissez-passer signé de sa main : sur la demande de l'ex-reine, il consentit à ne pas indiquer de nom.

Avec l'écrit du général, avec son passe-port anglais, tout devenait facile, maintenant que le prince pouvait supporter le voyage. Sous le climat d'Italie, il faut de moins longues précautions pour la convalescence après les maladies éruptives. A quatre heures du matin, l'ex-reine traversa son antichambre en silence au milieu des soldats autrichiens qui dormaient; des chevaux de poste étaient prêts ; elle partit. Son fils, en habit de livrée, était sur le siège de sa voiture; un autre jeune homme, le marquis Zappi, connu pour avoir porté à Paris des dépêches du gouvernement de Bologne, par conséquent compromis, fut revêtu du même costume et profita du même stratagème. De toute femme ayant vécu à la Cour ou peut assurer, d'après le dicton « qu'elle a vu le loup ; » ce n'est pas l'assurance qui lui fait défaut, ni l'habitude des manèges adroits. Ici Hortense fut réellement supérieure à elle-même : le sang-froid de ses mensonges et la combinaison des travestissements utiles semblent quelque chose de merveilleux. Elle les a rapportés avec une intime satisfaction de comédienne heureuse, ce qui est bien excusable. Mais pourquoi s'est-elle avisée d'écrire : « Le croira-t-on? je fais tant de cas de la bonne foi, que j'avais presque un remords de tromper ceux qui se fiaient à moi (p. 133). )> Sous ces paroles inutiles on croirait deviner un demi-sourire de soubrette et d'aventurière, — aiidax Pythias, — admirant la facilité des bonnes dupes

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qu'elle a faites. « Je n'aime pas à tromper, » dit-elle ailleurs (p. 224). ») Elle s'y entendait pourtant très-bien; et même elle avait approfondi l'étude de la pratique du mensonge, qu'elle résumait en ces termes : « Je détestais le mensonge et c'était pourquoi je venais d'exceller à tromper. J'explique ainsi ma pensée. Quand c'est une affaire que de mentir, on pèse toutes les plus petites choses; rien n'est oublié, rien ne nous échappe; c'est une occupation de tous les instants. Au lieu que les menteurs d'habitude trompent à tort et à travers, et méprisent jusqu'à l'apparence du vrai (p. 209). » On a vu des menteurs éclectiques, qui unissent les deux manières et soignent spécialement certaines parties, « dont ils se sont fait une affaire. »

De Loreto, les voyageurs, sans encombre, sinon sans peur, atteignirent Macerata, puis Tolentino, où se trouvait un des derniers postes autrichiens. Ils furent dénoncés au commandant militaire de la troupe qui occupait la ville ; mais cet honnête homme se contenta de répondre, a qu'il n'était de service là pour arrêter personne. »

Sur le territoire toscan qu'il fallait traverser, le passeport anglais fit son office; mais l'ex-reine était fort connue en ce pays. Certainement, son fils y courait moins de dangers qu'aux étapes précédentes; mais elle ne se souciait pourtant pas qu'il fût arrêté. Il aurait peut-être donné une triste idée du ressort de l'âme d'un Bonaparte. Depuis qu'il avait rejoint sa mère à Pesaro, a triste, abattu, il se laissait mener par elle comme un enfant (p. 120). »

A cette heure, recru de fatigue, encore souffrant, il allait avec l'indifférence morne d'un homme qui ne voit plus clair dans sa destinée. Une nuit, pendant qu'on attendait des chevaux qui ne venaient pas, il lui arriva de

s'endormir sur un banc de pierre dans la rue d'un village.

Sa mère, heureusement, se chargeait d'écarter de lui les mauvaises rencontres et de donner le change aux commissaires de police et aux espions.

A Pise seulement, elle lui fit quitter la livrée. Continuant sa fuite, elle traversa un coin du territoire de Modène, atteignit Gênes, Nice, Antibes, et remonta vers Paris.

A la vérité la loi d'exil lui interdisait cette route, mais elle avait pour palladium les lettres que lui avaient écrites en 1815 la mère et la tante du roi; elle devinait d'ailleurs que Louis-Philippe serait plus embarrassé qu'elle-même de sa présence sur le territoire français. On allait replacer au sommet de la colonne Vendôme la statue de Napoléon abattue par la Restauration. « Sire, avait dit M. Casimir Périer dans le rapport qui précédait l'ordonnance du 8 avril, le règne de Votre 31ajesté doit effacer les traces d'une réaction funeste : aucune gloire désormais ne doit rester dans l'ombre ; aucun grand souvenir ne doit être, par je ne sais quelle timidité jalouse, disputé à la France. En relevant le monument qui consacre un souvenir dont la France se glorifie, le roi forme, en quelque sorte, un lien de plus entre le trùne et le pays... » Etait-ce en ce moment que la belle-fille et le neveu de Napoléon pouvaient être inquiétés, s'ils traversaient la France sans demander autre chose que le passage? Aussi no s'enveloppait-elle pas plus que son fils de précautions bien attentives. Partout où s'arrêtait leur calèche voyageuse, Louis-Napoléon, se ranimant de jour en jour, causait ouvertement avec le premier venu.

Hortense se forma d'ailleurs un plan ; c'était d'écrire au roi et de lui dire sans détour : « Nous voilà. » Son

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fils prépara, î'galement, une lettre pour Louis-Philippe : il demandait l'honneur d'être admis dans l'armée comme simple soldat. Mais après plus ample considération, ces deux lettres ne furent pas expédiées. Horlense voulut attendre d'être à Paris pour voir ce qu'il y aurait à faire.

« Toute la route que je parcourais, dit-elle, était pour moi remplie de souvenirs. En passant à Nemours, je me rappelai qu'à la fin de 1809, l'Empereur fit dire par le télégraphe à mon frère de se rendre à Paris. Il m'avait engagée à aller au devant de lui. Je le rencontrai à Nemours, et là, je lui appris que le divorce de l'Empereur venait d'être décidé : sacrifice immense que ma mère faisait au bonheur de la France et de son époux. Ses enfants, animés du même sentiment, durent l'imiter, et avec le même désintéressement : ils renoncèrent, mon frère, au trône d'Italie qui lui était assuré si l'Empereur n'avait pas d'enfants, et moi, à celui de France, dont mes fils étaient alors les seuls héritiers, le roi Joseph, aîné des frères de l'Empereur, n'ayant pas d'enfants mâles (p. 173). »

A Fontainebleau, elle voulut montrer à son fils ce palais qu'après la paix de Tilsitt elle avait habité « au milieu des fêtes, » ce palais témoin de l'abdication de l'Empereur et de son âpreté sordide à stipuler, au milieu des désastres de la France, les garanties de l'opulence des Bonaparte. Dans la chapelle, Hortense fit voir à son fils l'endroit où l'Empereur l'avait tenu sur les fonts baptismaux.

Enfin ils arrivèrent à Paris, et le hasard (toujours le hasard !) les conduisit à l'hôtel de Hollande, c'est-à-dire le plus près possible de la place Vendôme, où ils occupèrent un appartement au premier. De là on pouvait voir,

mais aussi être beaucoup vus. Singulière étourderie, si c'en était une !

L'ex-reine fit venir un officier, « qu'elle connaissait peu, )) M. Franz d'Houdetot, aide de camp du roi, qu'elle pria de lui obtenir une audience du roi. Ici, l'bistoire hésite entre deux versions contradictoires sur ce qui se passa; l'une provenant d'un fils de Louis-Philippe, l'autre de l'ex-reine. Voici d'abord ce que le duc d'Aumale a raconté dans un pamphlet intitulé Lettre sur Vhis^ ioire de France :

« Le lendemain du jour où le roi des Français avait donné audience à la reine Hortense, il y avait conseil des ministres. — « Quoi de nouveau? Messieurs, dit le roi en s'asseyant. — Une nouvelle fort grave, sire, reprit le maréchal Soult; je sais, à n'en pas douter, par les rapports de la gendarmerie, que la duchesse de Saint-Leu et son fils ont traversé le midi de la France. » Le roi souriait. — 'X Sire, dit alors M. Casimir Perler, je puis compléter le renseignement que le maréchal vient de de vous fournir. Non-seulement la reine Hortense a traversé le midi de la France, mais elle est à Paris ; Votre Majesté l'a reçue hier. — Vous êtes si bien informé, mon cher ministre, reprit le roi, que vous ne me laissez pas le temps de vous rien apprendre. — Mais moi, sire, j'ai quelque chose à vous apprendre. La duchesse de Saint- Leu ne vous a-t-elle pas présenté les excuses de son fils, retenu 'dans sa chambre par une indisposition? — En effet. — Eh bien ! rassurez-vous, il n'est pas malade ; à l'heure même où Votre Majesté recevait la mère, le fils était en conférence avec les principaux chefs du parti républicain, et cherchait avec eux le moyen de renverser plus sûrement votre trône. »

D'après Tex-reine, les choses se seraient passées autrement. Le roi, entendant la nouvelle apportée par M. d'IIoudetot, se récria sur Timprudence que la duchesse de Saint-Leu avait faite de venir en France et sur l'impossibilité où il était de la recevoir ; ayant un ministère responsable, il ne pouvait cacher son arrivée au président du conseil. Aussi la prévenait-il que M. Casimir Périer irait la voir.

Le ministre, au dire de la reine, se serait présenté dans d'assez mauvaises dispositions, mais il aurait peu à peu perdu de sa réserve officielle, et se serait retiré en laissant de bonnes paroles.

Ce qui est commun aux deux narrations, c'est que l'entrevue avec le roi eut lieu.

Suivant l'ex-reine, elle se serait rendue le lendemain, dans la soirée, où Louis-Philippe, poli, gracieux, aurait montré un vif intérêt pour elle et pour son fils; mais il demandait que tout le monde ignorât leur passage. « Je lui en donnai ma parole, dit-elle, et je l'ai tenue. ». Le roi lui parla, notamment, des répétitions qu'elle avait à exercer sur le Trésor, et ajouta : « Ecrivez-moi une note de ce qui vous est dû, et que vous enverrez à moi seul. Je m'entends en affaires et je m'offre d'être votre chargé d'affaires. Je serai heureux d'être agréable à tous les autres membres de la famille de FEmpereur qui ont les mêmes réclamations à poursuivre. »

L'ex-reine trouva ces offres parfaites, et comprit qu'il s'excusât de ne point lui rendre visite, à cause du secret de son voyage. Il lui amena sa femme et sa sœur, et se retira. Ces dames s'entretinrent affectueusement. Le roi revint et alla cette fois jusqu'à dire : « Pourquoi ne resteriez-vous pas? Qu'allez-vous faire à Londres? * Mais

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Hortense exprima le désir de continuer sa route, puis après quelque séjour eu Angleterre, de regagner ** son ermitage suisse, » en traversant la France avec un passeport français et de vivre désormais dans les Cantons, ainsi que son fils, sous la protection du gouvernement de sa patrie. Il promit tout, et elle se retira enchantée.

Tel est le récit de l'ex-reine. Elle ajoute que, pendant cette visite au Palais-Pioyal, son fils avait été pris d'une fièvre assez forte et d'une inflammation de gorge qui exigea les soins les plus assidus. Les jours suivants, elle reçut plusieurs fois M. Casimir Périer, et finit par lui mettre entre les mains la lettre par laquelle Louis-Napoléon demandait du service. Le ministre fut aussi bienveillant que le maître, et fit espérer une prompte révocation de la loi de bannissement des Bonaparte, ainsi que la restitution du duché de Saint-Leu, Tout fut convenu pour qu'immédiatement après le rétablissement de Louis- Napoléon, l'ex-reine se rendît à Londres, y fût mise en possession d'un passe-port sous le nom de comtesse d'Arenenberg, revînt à Paris, vît incognito quelques-uns de ses amis, fît une visite au roi et à la reine, et partît le lendemain pour Vichy. Les journaux ne devaient parler d'elle qu'après son départ. M. Périer, revenant enfin sur la possibilité d'accueillir Louis-Napoléon dans les rangs de l'armée, ajouta : « Mais il faudra qu'il quitte son nom. » Cela signifiait évidemment qu'il ne pourrait porter sur les contrôles son titre de prince, et vraiment la demande était acceptable, si la mère négociatrice et le fils eussent été si désireux d'obtenir ce qu'ils demandaient. Mais ce n'était pas leur compte. Aussi l'ex-reine conserva-t-elle une violente rancune contre les habiles gens qui, pour employer une expression familière, venaient de

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montrer qu'ils devinaient bien où gisait le lièvre. Il s'agissait, au total, d'un marché, et ou le lui faisait voir. <( Donnant à donnant; vous aurez tout de nous, si vous abdiquez vos prétentions contraires à notre sûreté. » Elle avait trouvé aussi fin qu'elle-même. Ajoutez que, dans la conversation, ne se surveillant pas assez, comme il arrive parfois aux gens forts qui se croient trop sûrs de réussir pour mesurer toutes leurs paroles, elle avait laissé échapper cette parole : « Nous sommes des rois populaires... »

Tous ces détails ont du prix à nos yeux, comme éclairant un coin de la comédie humaine ; mais ce qui serait plus sérieux encore, ce serait de savoir toute la vérité sur la conduite du prince pendant ce séjour à Paris. La maladie était-elle sérieuse ou feinte? l'empêcha-t-elle de s'aboucher avec des conspirateurs, républicains ou autres? Peut-être le saura-t-on un jour sur bon témoignage. Provisoirement, on se doute de ce qui eut lieu, ou, du moins, fut tenté, surtout si l'on considère que la dame, malgré ses promesses de garder le mystère sur sa qualité, se montra un peu partout dans Paris, à Saint- Roch, pendant la messe du dimanche, dans les galeries du Palais-Pioyal, sur les boulevards, et dans un endroit qui semblait un lieu de rendez-vous des bonapartistes de Paris, de la banlieue et de la province, le Diorama de Sainte-Hélène.

Une des nombreuses infirmités de la monarchie de Juillet était de traîner avec elle un personnel de fonctionnaires, de généraux et de conseillers qui se rattachaient à l'idée impériale, ou par des souvenirs, ou par des liens inavoués, ou par un sentimentalisme incohérent. Casimir Périer, ministre, avait cru bien faire en provoquant l'ordonnance royale du 6 avril pour le rétablissement de

la statue de Napoléon sur la colonne. Ce n'était pas indispensable et c'était dangereux. Le bonapartisme se trouva subitement en émoi gaillard.

Dès la veille du 5 mai, anniversaire de la mort de l'Empereur, la colonne fut visitée par de pieux pèlerins, qui apportaient des fleurs, couronnaient les aigles du soubassement. « J'avoue, dit la reine, que je jouissais de ma fenêtre d'être présente à un si touchant souvenir, (p. 211).)) Le 5, dès le matin, ils étaient en masse et criaient à tue-tête : Vive Napoléon II! De son hôtel, Louis-Napoléon pouvait les entendre, les compter. Le 9, il y eut un commencement d'émeute; le 10, des rassemblements hostiles se formèrent sur la place Vendôme. A ce moment, le maréchal Lobau fit venir une pompe à incendie de la caserne de la rue de la Paix, et les agitateurs, arrosés largement, se dispersèrent en grondant, moins par peur de cette arme insolite, injurieuse et burlesque, que faute d'un mot d'ordre qu'ils attendaient de l'hôtel de Hollande. On y négociait en ce moment même. Le ministre de Louis-Philippe était auprès de l'ex-reine, lui rappelant que l'acte de 1816 n'était pas aboli, et que le gouvernement, la soupçonnant à cette heure d'avoir part au tumulte, était décidé à faire usage de son moyen légal de défense. Elle avait écrit au roi que son fils continuait à être malade, qu'elle demandait de pouvoir rester encore. La réponse, c'était la visite de Casimir Périer, et comme elle se récriait contre une mesure qui lui semblait « imméritée, » on entendit des clameurs confuses de : Vive l'Empereur! puis un escadron qui commençait à charger la foule, ft Madame, dit l'envoyé du roi, vous

entendez? Voici notre excuse » Elle n'insista plus.

« Monsieur, dit-elle, la situation de mon fils s'est un

peu améliorée depuis hier; si ce mieux se soutient, nous partirons après-demain. »

Six jours plus tard elle arrivait à Calais, et le lendemain elle était avec son fils en Angleterre.

La reine a raconté dans ses mémoires qu'elle était partie le 6, et elle ne parle pas de cette visite d'ultimatum; mais il y a de bonnes raisons pour préférer sur ce point le témoignage des mémoires signés du nom de Van Scheelten. Ils valent, en cet endroit, comme d'aussi bons garants que ceux de l'ex-reine ; publiés plus près de l'événement, ils avaient rapporté le fait avant qu'il ne parût utile de le dissimuler.

La traversée de la Manche avait été mauvaise. Hortense arriva brisée à Londres; Louis-Napoléon eut la jaunisse. Mais l'ambition est un bon médecin. Le fils et la mère furent bientôt en état de se mettre en relation, malgré leur deuil, avec la haute société anglaise, la plus badaude qui soit au monde. Ils furent les lions de la saison.

Talleyrand était ambassadeur en France; il envoya un ami chez la reine, qui, déjà certaine de recevoir prochainement de Paris un passe-port pour la Suisse, se divertit à tromper le plus fin des diplomates en lui laissant ignorer l'accord qu'elle avait conclu avec Louis-Philippe.

La duchesse de Berry venait d'arriver, elle aussi, à Londres, d'où elle se préparait à descendre sur le continent. Hortense a fait entendre, dans ses Mémoires (p. 233), que la mère d'Henri V eut un vif désir de la voir, « pour s'informer du dessein qui l'amenait en Angleterre, » supposant qu'Hortense machinait quelque entreprise. A peser ses termes, on croirait qu'elle rejeta l'offre d'une entrevue et condamna l'intention d'aller

chercher le pouvoir en aventurière. « De telles idées, ajoute-t-elle, ne viennent qu'aux princesses élevées à croire qu'une nation est une propriété particulière, et qu'il entre dans les devoirs d'une mère de ressaisir par la force un pays qui appartient à son fils. »

Elle ne fut pas toujours si hostile à cette conception (on le verra plus tard -, mais au temps où nous sommes, elle ne se souciait pas que son fils s'exposât à des hasards pour faire la fortune du duc de Reichstadt. Elle eût préféré sans doute lui voir obtenir le trône de Belgique, encore vacant à la suite du refus opposé par la diplomatie à l'élection du duc de Leuchtenberg, parle gouvernement français à celle du duc de Nemours. Il y eut des menées sourdes pour faire choisir Louis-Napoléon, auquel, supposait-on, Louis-Philippe donnerait une de ses filles en mariage; mais l'affaire était trop compliquée. Il fallut en perdre l'espérance, surtout devant la candidature de Léopold de Saxe-Cobourg, qui, assez soudainement, réunit la grande majorité des suffrages du Congrès belge. Ce prince fut nommé roi le 4 juin. Avant de partir, il vint saluer Hortense, et quand il prit congé d'elle : « Vous ne me prendrez pas mon royaume en passant, n'est-ce pas? » lui dit-il avec un sourire. Cette allusion ne fut pas entendue sans dépit, et comme un journal semblait s'être fait l'interprète des soupçons du nouveau roi, Louis-Napoléon adressa, en date du 17 juin, la réclamation suivante :

« Monsieur le Rédacteur, « Je lis dans votre journal du 13, le paragraphe suivant : « Madame la duchesse de Saint-Leu vient dépasser quelques « semaines à Londres. On suppose que Pex-reine de Hol-

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« lando a été y guetter une occasion de présenter son lils « aux Belges, pour le cas où ils éprouveraient quelque diffi- « culte dans le choix d'un souverain. »

« 11 paraît que l'on veut absolument assigner un but politique au séjour de ma mère en Angleterre. Ma mère est allée à Londres uniquement parce qu'elle n'a pas voulu se séparer de l'unique de ses fils qui survit encore.

« Ayant embrassé la cause sacrée de l'indépendance italienne, je suis obligé de chercher un refuge en Angleterre, la France, hélas! m'élant toujours fermée. Ma mère n'aspire qu'au repos et à la tranquillité.

« Quant h moi, loin de nourrir des idées d'ambition, mon seul désir serait de servir mon pays ou la liberté dans les pays étrangers, et on m'aurait vu, dès longtemps, en qualité de simple volontaire, dans les rangs glorieux des Belges, ou dans ceux des immortels Polonais, si je n'avais craint qu'on attribuât mes actions à des vues d'intérêt personnel, ou que mon nom n'alarmât une diplomatie timide et incapable de croire à un dévouement désintéressé ou à une sympathie sincère pour des peuples malheureux. «

S'il avait été aussi empressé de combattre quelque part, en qualité de simple volontaire, son bouillant courage aurait eu, pour se donner satisfaction, un moyen bien simple, et qui aurait forcé la diplomatie de croire à son dévouement désintéressé. C'était de quitter ce malheureux titre de prince, et, comme le chevalier Noir des romans du Moyen Age, de combattre sans étaler son origine, de se faire reconnaître seulement à la puissance de ses coups.

Cette lettre publique amena une suite que la mère et le fils n'avaient pas attendue. Des bonapartistes et des républicains arrivèrent de France, et dirent au jeune paladin : « Nous sommes prêts à nous soulever; venez avec

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nous. )) Les premiers lui citaient ces paroles du duc de Reichstadt : « Que la nation m'appelle, et je trouverai bien moyen d'arriver. » Les seconds lui représentaient le sentiment exprimé dans sa propre lettre et dans ces paroles qu'il avait prononcées : « Si je vois sabrer le peuple de Paris, je ne résisterai pas à aller me mettre de son côté. ))

Ces émissaires ardents et pressants commençaient à devenir incommodes. Hortense hâta la venue du passeport promis par Louis-Philippe et renonça au désir d'aller à Vichy et de rentrer dans la capitale, même pour un jour.

Elle partit donc avec Louis-Napoléon. Débarqués à Calais, ils vinrent saluer à Boulogne la colonne de la Grande Armée, y montèrent même, et du haut de la plate-forme la reine fit voir à son fils le panorama de ces bords où, en 1805, « dans des temps poétiques (p. 246) » elle avait reçu les hommages de la Grande Armée. « De tous les honneurs qu'une femme peut recevoir, disait-elle, ceux que rendent les militaires ont toujours quelque chose de plus chevaleresque dont il est difficile de n'être pas flattée... Tous les états-majors à cheval escortaient ma voiture, et partout une musique brillante annonçait mon arrivée. Un jour on me donna un déjeuner au camp d'Ambleteuse. Je voulus y aller par mer; malgré le vent contraire, l'amiral me conduisit. Je vis les Anglais, et je passai si près d'eux qu'ils auraient pu facilement s'emparer de notre yacht. J'allai aussi visiter les Hollandais. Pour arriver au port d'Ambleteuse qui leur était assigné, ils avaient soutenu contre la flottille anglaise un combat qui leur fit le plus grand honneur. Leur chef était l'amiral Verhuell (p. 250)... »

Ils visitèrent aussi Ermenonville, où elle avait assisté à de brillantes chasses de l'Empereur ; Morfontaine , témoin, sous le consulat, de la signature d'un traité avec l'Amérique et de la plus belle fête imaginable (p. 226). Dans le domaine d'Ermenonville, « un mauvais bateau servait à mener à l'île des Peupliers, consacrée à Jean- Jacques. Je m'y laissai conduire par mon fils; nous y allâmes écrire nos noms sur le tombeau.

« A Saint-Denis, j'eus encore des souvenirs plus particuliers : c'était sous ma protection immédiate que cette institution de jeunes filles de légionnaires avait été établie. J'étais princesse protectrice des maisons impériales d'Ecouen et de Saint-Denis. Huit cents jeunes personnes y étaient élevées. Elles priaient pour l'Empereur et pour moi.

« Mon fils aurait bien désiré aller à Saint-Leu, lieu témoin de sa première enfance ; j'aurais trouvé là des tombeaux qui m'étaient chers. Mon fils aîné, mort en Hollande, avait été déposé à Notre-Dame, en attendant que Saint-Denis fût achevé. Les Bourbons l'en firent ôter en 1814. Je le réclamai, et le fis placer dans l'église de Saint-Leu. J'avais fait construire tout près tine chapelle pourM'"^ de Broc, amie de mon enfance, que j'avais perdue en 1813... Mais c'était trop m'éloigner de ma route, il fallait y renoncer. D'ailleurs, revoir cette campagne créée par moi, qui avait été récemment témoin de la mort affreuse d'un vieillard, et devenue la propriété d'une autre personne, c'eût été aller chercher une impression trop pénible (p. 265). »

Ainsi allaient nos voyageurs, sans se presser, repassant leurs souvenirs, et mêlant, comme ici, à leurs entretiens quelque sarcasme contre les autres dynasties. Rap-

peler, par exemple, le drame de Saint-Leu et riiéritage obtenu par M»»^ de Feuchères après la mort du prince de Condé, c'était l'innocent plaisir de ces discours. Ils tournèrent Paris par le chemin de la Révolte, et continuèrent leur route jusqu'à Rueil, pour honorer, dans l'église, le tombeau de Joséphine.

Soldats, gardiens du sol français, Vous qui veillez sur la colline, De vos remparts livrez l'accès ; Laissez passer la pèlerine.

Elle ne vient pas sur ces bords Réclamer un riche partage; Des souvenirs sont ses trésors, Et la gloire est son héritage.

Soldats, gardiens, etc.

Elle voudrait de quelques fleurs Parer la tombe maternelle.

Car elle est jalouse des pleurs Que d'autres y versent pour elle.

Soldats, gardiens, etc.

Tels étaient les vers qu'elle murmurait, en regrettant de n'avoir pas là « ce luth qui chanta Dunois (1). » A la Malmaison, où Hortense « tenait à entrer » pour

(1) La Pèlerine, romance dédiée à M™« la duchesse de Saint-Leu, paroles de M^'^ Delphine Gay (M"ie Je Girai'din), musique de M, Amédée de Beauplan (1828).

faire voir à son fils le dernier endroit où elle eût embrassé l'Empereur, le lieu d'où il partit pour son exil de Saint-Hélène, elle ne put vaincre l'ordre du nouveau propriétaire qui avait défendu de laisser voir les jardins et le château sans billet. Le duc de Leuchtenberg avait vendu récemment cette portion de l'héritage d'Eugène, et l'acquéreur usait de son droit en fermant la porte aux touristes.

Par Versailles et la Croix-de-Berni, on gagna Melun, puis Sens (15 août), où Louis-Napoléon dévalisa le tonneau d'une marchande de « plaisirs, » qu'il distribuait « à de jeunes écoliers, de jeunes ouvrières et de vieux invalides rassemblés sur la promenade. » Dans les villages, les deux étrangers s'arrêtaient volontiers à la porte d'un paysan pour causer et pour saluer l'image de Napoléon collée au mur. Ces gravures grossières attestaient la sottise des bourgeois qui, pour un misérable intérêt fiscal et politique, gnt retenu l'essor de l'art populaire, empêché le journal et le livre de porter partout la lumière, condamné la foule à repaître son esprit de légendes et à former son intelligence par des complaintes.

Hortense et Louis-Napoléon, voyant que l'homme de Sainte-Hélène était devenu un saint de village, pouvaient oublier leurs déboires et se flatter d'un reste d'espérance.

Bientôt ils rentraient tous deux à Arenenberg,

La mort, en ôtant à l'ex-reine un de ses deux fils, la laissait maintenant seule avec celui qu'elle regardait particulièrement comme le dépositaire de ses secrets. Elle s'attacha donc à l'instruire plus intimement encore que jadis.

Toutefois une crise morale était survenue chez Louis-

Napoléon, qui à son tour réagit sur sa mère. Elle avait été jusque-là de la religion qui fut longtemps celle de Joséphine, c'est-à-dire ce que l'on nommait alors une voltairienne. M°^« de Krudner, l'illuminée, avait bien, autrefois, essayé de la convertir au mysticisme. Elle n'avait répondu à ces communications de la prophétesse qu'avec la complaisance rusée d'une femme qui exploite toutes les folies, même celle de la religiosité, sans livrer aucun droit sur sa propre raison.

A cette heure, elle faiblit au contact de sentiments que son fils avait pris chez ses compagnons italiens. Les carbonari étaient volontiers, eu Italie du moins, néocalholiques, ou plutôt encore un peu swedenborgiens. Il avait désormais une teinte de cette affection mentale qui parait l'avoir agité dans diverses circonstances de sa vie.

La mère et le fils commencèrent à se rappeler que Napoléon lui-même parlait beaucoup de son étoile, et ce souvenir ne fut pas sans influence sur leur esprit.

Une autre idée leur revint. C'est qu'en Italie, le prince carbonaro avait prêté serment sur un poignard de poursuivre partout les tyrans et de les frapper sans merci.

Ce serment, d'autres l'avaient prêté en s'engageant à punir ceux qui le trahiraient. En sorte que l'ex-reine, songeant à ces promesses d'ardent républicanisme, tantôt souriait comme d'une réminiscence de comédie, et tantôt frémissait.

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