N.\POLÉON III
tout à coup d'engluer dans un piège inattendu. Le meilleur écolier entre les mains d'un maître habile et qui insiste, c'est celui dont la jeunesse, surtout si le fond comporte en outre promesse de nervosité, présente cette nature froide, molle, atone ou d'un ton jaune pâle, comme la cire.
• Hortense était institutrice par vocation, comme elle s'en vantait dans la note dont il a été question au moment de son procès avec son mari (l); elle l'était d'autant mieux que ses regrets la prédisposaient à toutes les
(1) Elle y parlait ainsi d'elk-mème et de ses soins maternels, en imitant le langage d'une Campan ou d'une Genlis, les èducatrices en vogue à l'époque de sa jeunesse : « Le tableau fidèle de son existence actuelle suffit pour apprécier le sentiment profond qui est le mobile de toutes ses actions, et ou peut le dire, l'àme de toutes ses pensées. A son réveil, son premier sentiment est chaque matin pour ses enfants ; elle les demande, les embrasse et reçoit le rapport de la visite des médecins. C'est aussi de ce premier moment que , se rappelant les petits événements de la veille, elle encourage ou réprime avec une douce sévérité ce qu'il peut y avoir eu de reprocbable dans leur conduite. M"e la ducîiesse détermine elle-même si le temps permet de sortir et si ses enfants peuvent prendre l'exercice qui leur est recommandé. Ordinairement elle se charge du plus jeune (Louis-Xapoléon) et le promène elle-même; sa délicatesse exigeant un exercice plus modéré que celle de son frère, qui sort avec son instituteur. Plusieurs fois le matin, elle se rend à la salle d'études de ses enfants, qu'elle encourage ainsi par l'assiduité de sa surveillance. Leur récréation est le seul moment où elle en jouit pour elle-même, en donnant à leurs jeux la direction conforme à leur situation... Les principes d'éducation que dirigent M™*" la duchesse sont en général plus doux que sévères, mais exacts. Sous le rapport physique, elle a toujours veillé elle-même à la santé de ses enfants. Le plus léger changement dans le régime lui a été soumis dans tous les temps, et rie s'exécute qu'avec son assentiment. Elle a toujours exigé une grande exactitude dans leur manière de vivra
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espérances. S:i foi dans le hasard et dans une industrieuse adresse à le diriger l'invitait à n'être prise au dépourvu sur rien. Aussi revenait-elle toujours à ses préceptes; elle les imprimait sous mille formes dans l'àme obéissante de son fils de prédilection, de celui qu'elle façonnait comme son élève exclusif. Par elle il apprit à connaître et sa famille et la France, à se préparer tout en se réservant.
Elle lui disait :
« La fortune la plus extraordinaire des temps modernes est celle des Bonaparte. Ils endurent aujourd'hui des revers pénibles, mais sans avoir dit leur dernier mot.
« Avec votre nom, vous serez toujours quelque chose soit dans la vieille Europe, soit dan^ le Nouveau Monde. Les hommes sont partout et en tout temps les mêmes : ils révèrent malgré eux le sang d'une famille qui a possédé
et une sobriété qui a beaucoup contribué à les fortifier en écartant de la table tout ce qui n'offre pas une nourriture également saine et simple. Dans tous les temps ellea réglé leur manière d'être vêtus et les degrés de précautions qu'exigeaient les saisons. Sous le rapport moral, elle a toujours écarté de ses enfants tout ce qui pouvait avoir le caractère de la faiblesse et de l'adulation. Ennemie née de tout ce qui est factice, elle s'est attachée à leur donner une tenue naturelle, polie et simple pour tout le monde, confiante pour elle et respectueuse pour leurs maîtres. Elle sait trop le prix d'une bonne éducation pour n'avoir pas tenu essentiellement à tout ce qui peut en former les bases en suivant progressivement les degrés de leur âge. C'est donc aussi en suivant constamment ce principe et en y joignant l'étude des arts agréables, qu'elle se flatte d'en faire des hommes pour la société et de travailler à leur bonheur par les jouissances que ces derniers doivent leur procurer. » Gornélie élevant les princes de l'avenir à la brochette !
une grande fortune. Un nom connu est le premier à compte fourni parle desîin à l'homme qu'il veut pousser en avant.
« Napoléon, l'auteur de notre célébrité, a sans doute écrasé les peuples sous le poids de son ambition, mais il a suscité de magnifiques espérances chez tous les pauvres et d'étonnantes admirations partout. Je l'ai connu dans sa force et dans ses faiblesses, et je ne vous le donne pas comme un modèle accompli. Souvent on eût pu le comparer à un roseau peint en fer.
« Il avait deux défauts, la faiblesse et l'indiscrétion ; comme il aimait trop à discuter, on lai faisait dire tous ses secrets. Un prince doit savoir se taire ou parler pour ne rien dire.
« Trop de gens, par sa faute, eurent prise sur lui; il se laissait souvent mener par d'anciens amis ou de nouveaux flatteurs. Evitez d'appartenir si exclusivement à personne que vous ne puissiez plus vous délier. Du reste, soyez fidcle à vos amis : c'est auprès des autres hommes une recommandation utile, qui leur inspire vaguement le désir de s'attacher à vous.
« Dans notre disgrâce actuelle, incertain de ce que vous pouvez devenir, ne vous lassez pas d'espérer. Toujours l'œil aux aguets, surveillez les occasions propices. Si la France vous échappait définitivement, l'ItaUe, l'Allemagne, la Russie, l'Angleterre, vous présenteraient encore des ressources d'avenir : partout il se produit des caprices d'imagination qui peuvent élever aux nues l'héritier d'un grand homme illustre.
« Héritiers de Napoléon, vous et votre frère, vous l'êtes assurément, après le roi de Rome : en effet, votre oncle Joseph n'a que des filles, et Lucien, par les frasques
de son esprit, a laissé échapper roccasion de s'asseoir autrefois sur le degré le plus voisin du trône. Ce n'est pas, je le sais, un homme sans valeur : il est hardi et rusé, mais sa fougue lui a toujours fait perdre le profit des entreprises, qu'il a su tenter avec audace. Le véritable héros du 18 brumaire, c'est lui; Napoléon y fut faible, irrésolu, presque poltron. Après Waterloo, Lucien, courageux dans l'adversité de sa famille comme un gentilhomme'italien du quinzième siècle, combattit énergiquement pour faire proclamer Napoléon II, et si l'Empereur avait eu alors le bon sens de l'écouter, on aurait jeté à la Seine la Chambre des pairs et le Corps législatif : des factieux ! Avec ce qui restait de l'armée, on eût achevé cette besogne en un tour de main, et l'on eût pu ensuite disputer pied à pied le territoire de la France aux ennemis. La dictature aurait été le salut de la dynastie impériale. Malheureusement pour elle, son chef n'était, à cette heure-là, que l'ombre de lui-même. Je l'avais vu, à minuit, lorsqu'il montait en voiture pour rejoindre son armée sur la frontière de Belgique : il souriait, en m'embrassant, mais avec une crispation de visage qui faisait mal à voir. Son âme était malade comme son corps. Il était épuisé déjà par l'effort de ses trois mois de lutte. Depuis, l'oisiveté de Sainte-Hélène lui a rendu une partie de sa lucidité d'intelligence. Comme il avait infiniment d'esprit, avec une entente complète du caractère des hommes, iLa arrangé là-bas sa vie, sa défense et sa gloire, avec la coquetterie profonde d'un bon auteur de théâtre qui soigne son cinquième acte et surveille les dispositions de l'apothéose finale.
« Vous n'aurez jamais, mon cher enfant, cette fécondité de saillies, cette rapidité de conception, cette entente
de la scène du monde, qui l'ont rendu si extraordinaire. Mais étudiez la machinalion de ses grands actes politiques. C'est amené de loin, mais, étant données des circonstances analogues, infaillible comme une des manœuvres militaires de sa jeunesse inspirée.
« ^\e TOUS figurez pas que le monde ne puisse être pris deux fois au même lacet. Les hommes sont oublieux, par suite ignorants. L'histoire de leur siècle est d'ailleurs ce qu'ils savent le moins; on les fait aisément passer dix fois, sans qu'ils s'en doutent, par le même chemin où on les a fait achopper d'abord.
« La parole est, au surplus, d'une admirable puissance pour séduire les esprits; elle colore tout ce que l'on veut enluminer. Elle est admirable surtout pour envelopper d'une obscurité qu'on calcule d'avance les projets habiles. Tl y a un art des princes, et vous l'apprendrez, pour faire miroiter les phrases de manière à ce que, par un phénomène d'optique, elle fasse voir aux peuples tout ce qui leur plaît. On arrive à se faire un langage qui ait la diversité d'aspects de la robe du caméléon, ou si vous vous la rappelez, de cet « habit d'arlequin » que FIorian nous montre dans une jolie fable. Chacun, selon son préjugé, de ses yeux y aperçoit la couleur qui le flatte.
« Ainsi votre oncle l'Empereur a pu étabhr son autorité en donnant à tous les partis l'espérance particulière qui amusait la badauderie royaliste ou républicaine.
« Je vous parle là de partis politiques. Souvenez -vous d'une remarque que je fis alors en France : c'est qu'en réalité il y a peu d'esprits vraiment voués à la passion politique. Le gros de la nation est court d'idées, facile à émouvoir, facile à calmer, aisément enthousiaste pour les
hommes qui licnnoiit le pouvoir; ou leur demande rare-' meut où sout leurs litres pourvu qu'ils rassurent les intérêts et tous les moyens de régner sont bons, suffisants, légitimes, pourvu qu'on maintienne l'ordre matériellement.
« Quant à cette faculté que les idéologues, comme les appelait votre oncle, ont nommé l'entendement, elle est en France d'une faiblesse enfantine, même chez les gens qui ont la manie de paraître raisonner. La Piévolution a épuisé pour longtemps la force raisonnante des Français ; mais ils sont restés sensibles aux accents de la voix humaine. Des mouvements pathétiques, une éloquence forte et brillante ont encore le pouvoir de ranimer pour quelques instants l'ardeur populaire. Seulement elle ne dure pas. C'est, quand elle se réveille par hasard, un splendide feu de paille. La prudence commande pourtant de ne pas s'y fier, d'éviter les occasions de la laisser ranimer par d'autres que le gouvernement. Les Bourbons, qui sont un peu bêtes, ont le tort de laisser trop d'aliments inflammables dans leur établissement et de permettre que les orateurs des Chambres battent trop librement le briquet. A la longue il en peut résulter un incendie...
« Votre oncle l'entendait mieux. Tant qu'il a été le maître, lui seul parlait au peuple. Il poussait même la précaution jusqu'à faire écrire les journaux sous ses yeux. Je ne sais si nous pourrions, nous, pratiquer un jour cette même surveillance; mais il est avéré pour moi que la liberléde la presse, durant les Cent-Jours,a été une cause de chute pour l'Empire recouvré.
(( L'empereur, qui connaissait son peuple, avait fini par supprimer le Tribunat institué en 1799 et qui parlait,
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pour ne laisser subsister que le Corps législatif obligé par la Constitution de voter les lois silencieusement.
« Ma mère, qui avait l'oreille fine, et, toute frivole qu'on l'eût jugée, était utile à votre oncle pour faire causer les habitués des Tuilleries et lui reporter leur babillage en 1802, eut avec lui un entretien que je peux encore vous rapporter. Car j'y étais et il me frappa. Voici leur dialogue, mot pour mot :
JosÉPHi:<E. « On dit que le Tribunat n'est pas content.
Napoléo'. « Ce sont des brouillons et des bavards.
Joséphine. « C'est possible.
Napoléo'. c( Je veux, d'ailleurs, faire un Corps législatif qui ne parle pas. Tous nos maux viennent de la tribune.
JosÉPHi>'E. c( C'est vrai; mais les choses peuvent changer.
Napoléo'. 0 C'est justement ce que je ne veux pas; les choses ne doivent pas être changées, elles doivent être conservées. )>
a En ce temps-là je pensais comme ma mère; mais la suite des événements a prouvé qu'elle avait tort et que votre oncle avait raison. Si jamais vous étiez le maître de pourvoir à l'organisation du pays, ne souffrez donc pas qu'on y parle quelque part sans votre autorisation expresse; que ce soit seulement sous votre surveillance. L'Acte additionnel de 181o, qui parut une nécessité de l'époque, se trouva par le fait la négation même de l'Empire dont il paraissait devoir consolider l'existence. Je ne dis pas qu'il y ait rien d'absolu dans le monde et qu'il ne faille jamais donner aucune liberté d'écrire ou de parler; mais mettez le plus possible la politique en dehors des discours publics. Il n'y a presque pas do gou-
vcrnement qui puisse résister à l'examen de ses origines et à la discussion des actes personnels du maître. Le pouvoir est comme une source dont il ne faut pas remuer le fond.
t( Toutefois, votre situation personnelle semble exiger présentement que vous ne dédaigniez pas le concours et la sympathie des journalistes. Ils sont incomparables pour rendre le malheur intéressant, et je dois même dire que la plupart ont le goût, presque la manie, de ressusciter les vaincus. Ils y trouvent occasion de faire pièce au vainqueur, ce qui réjouit leur malice, et de se satisfaire eux-mêmes, parce qu'au total ce sont des âmes impressionnables chez qui la méchanceté est rare. »
L'ex-reine disait encore : « Lisons ensemble cette lettre que l'Empereur écrivait au commencement de 1815 à Regnault, qui m'en a laissé prendre copie :
« Je vous parle ouvertement, parce que vous
êtes un de mes fidèles (lui disait-il), un de ceux sur lesquels je compte le plus. Il y a peu d'hommes de votre trempe en France, oii plus que partout ailleurs rattachement pour moi croît de jour en jour. Mais aussi je pense qu'il n'y a pas de peuple plus oublieux et plus girouette que les Parisiens ; mais, tel qu'il est, son héroïsme fait oublier ses défauts. Je crois cependant qu'il est bon de ne pas lui laisser le loisir de s'accoutumer à un autre ordre de choses. S'il venait à prendre les Bourbons en fantaisie, si un caprice allait les mettre à la mode, tout serait consommé; il me mettrait au rebut comme une vieille machine
« Une autre cause non moins majeure me porte encore à presser mon retour. Êtes-vous bien persuadé que Je reste des républicains qui se mêlent dans vos rangs soient sincères? Je ne me fie à aucun d'eux Ces hommes ne
m'ont jamais aimé; ils ont pris ce que je leur ai donné.
mais sans en avoir aucune reconnaissance; ils ont toujours regretté ce pouvoir dont ils n'ont pas su fai>e usage et que je leur ai ravi. Je voudrais qu'on les surveillât, qu'on cherchât à s'assurer s'ils ne gardent pas la pensée de rétablir la Répuplique, tout en ayant l'air de travailler pour l'Empire.
« Pensez-vous que Carnot, par exemple, veuille franchement de moi ? Ses antécédents ne sont-ils point la pour prouver qu'il ne rêve qu'une égalité chimérique? Merlin, Réaî, Barrère, Thibaudeau, Ramel, au fond, ne valent pas mieux que lui ; ils reviendraient à leur marotte si on les laissait faire. Ne vous fiez donc pas à ces gens-là ; employez-les, mais pas trop; tâchez surtout qu'une transaction soit inutile : il me serait pénible d'être contraint de leur donner une garantie.
« Je compte peu sur Davoust et sur Suchet, point sur les ducs de Bellune, de Trévise et de Dalmatie ; Masséna deviendra mon bras droit. Quant aux autres, que voulez-vous que j'en fasse, eux qui n'ont pu se décider à venir mevoir à Fontainebleau, tant ils craignaient de se compromettre ? Je sais ce que vaut leur dévouement; le ciel me garde d'en rencontrer de pareils ! Savary, sans esprit, n'est bon qu'à mener la police.
« Je vous recommande de vous entendre avec M'^-^^ Hamelin; elle a de bonnes intentions.
« Voyez aussi Hortense ; il faut se servir d'elle, puisqu'on la laisse à Paris, quoique au fond, je sois fort mécontent de ses coquetteries avec les nouveaux venus. Je lui ai écrit deux fois et, elle ne m'a pas répondu : celle-là encore est femme des pieds à la tôle.
« Il faut aussi vous assurer des hommes de lettres; la Restauration les traite mesquinement et avec dédain : elle les perdra. Ils sont vains et avides.
« Les royalistes ont pris les infiniment petits, toutes les obscurités réunies ; ils nous ont laisse Daunou, Etienne, Jouy, Arnault et nombre d'autres qui font la vraie gloire de la France. Dites à ceux-ci de ne pas se presser; que j'arrive-
vrai à temps pour les clédoramagcr du jeûne qu'on leur fait faire. Portez aussi les jeunes gens à écrire pour moi : les lyres vierges sont les plus honorables.
« Je vous charge de beaucoup de soins; mais je sais qui vous êtes et ce que vous pensez.
« Murât a enfin reconnu son abominable sottise; il voudrait être à môme de la réparer. Je ne lui confie rien, c'est un fou qui n'Ott bon que le sabre à la main ; il répandrait en jactance ce que j'ai tant d'intérêt à cacher. Faites en sorte que de Paris on ne lui demande rien de positif. Adieu. Vous pouvez parler en sûreté avec celui qui vous remettra ma lettre.
« Sur ce, Monsieur le comte Regnault, la présente n'étant
à d'autres fins, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et
digne garde.
L'ex-reine ajoutait : « Les Bourbons et leurs défenseursmanquent d'esprit. Au moment où se prépara le retour de l'île d'Elbe, un bandeau épais les empêchait de distinguer la vérité ! Aussi, plus on allait, moins la police était à craindre : elle ne voyait rien, et le préfet, M. Dandré, trompé par tous ses entours, M. Dandré, le roi des gobe-mouches, du reste le plus brave homme du monde, mais bien digne successeur de M. Beugnot, vint un soir chez moi; il y avait beaucoup de monde, et, quoique la conversation fût générale, on ne lui en soutira pas moins et sans peine les secrets qu'il pouvait avoir. Il nous divertit beaucoup et ne s'en aperçut pas. Real, voulant le mystifier, lui demanda en riant : Que feriez-vous, M. Dandré, si Napoléon s'adressait à vous pour obtenir une permission de rentrer en France momentanément, dans le but démettre ordre aux affaires d'intérêt privé qu'il peut y avoir encore ?
« — Je refuserais cette permission, Monsieur le comte, à moins cependant que le roi ne me donnât Tordre de l'accorder.
« — Mais si c'était pour cause pressante de maladie ?
« — Dans ce cas, je l'accorderais sans hésiter.»
Elle disait ensuite :
« L'Empereur avait su aiguiser mieux l'esprit de la police. Quant à votre père, il s'est toujours abstenu de créer en Hollande une police qui eût secondé son gouvernement par une surveillance sévère. Qu'en est-il résulté? C'est qu'il est resté dans une profonde ignorance sur une foule de choses qu'il lui eût été de la dernière' importance de connaître.
« La Cour impériale offrait des plaisirs que celle de Louis XVIII n'a jamais goûtés.
« Une fois l'hiver venu, il ne se passait pas de soirée aux Tuileries sans un concert, un ballet, une comédie ou un opéra, joué, soit dans la salle de spectacle, soit dans les appartements intérieurs. Ces réunions avaient un aspect de véritables féeries. Il n'y avait rien au-dessus du coup d'oeil enchanteur de la salle de spectacle le jour d'une grande représentation. L'Empereur et l'Impératrice occupaient alors une loge richement drapée en face du théâtre; ils y étaient entourés de la famille impériale, des dames et des officiers de leur maison. A droite étaient les ambassadeurs, dans la loge qui leur était réservée ; à gauche on voyait celle des ministres de France ; tout le reste de la vaste galerie servait à placer les femmes, toutes parées de manière à rivaliser d'élégance et de richesse.
« Tout ce que la France avait alors de grand, tous les hauts fonctionnaires surchargés de cordons et de plaques
ctlnceîantcs, formaient le parterre. On admettait dans les secondes loges les femmes étrangères ;i la Cour, ainsi que les hommes non présentés, qui ne pouvaient assister au spectacle qu'en habit habillé, c'est-à-dire à la française, avecl'épée et le chapeau à plumes. Des valets de pied circulaient sans cesse et présentaient des glaces et des rafraîchissements de toute espèce. Un silence profond régnait dans la salle, les applaudissements étant interdits.
« Le même luxe, la même pompe se faisaient remarquer dans les bals, oii l'on venait souvent en habit de caractère ; c'est là que se nouaient une foule d'intrigues plus drôles les unes que les autres, et dont les fils ne pouvaient être saisis par tout le monde. On cherchait le plaisir avec une sorte de fureur; on le rencontrait assez facilement dans ces réunions brillantes. Les étrangers invités y puisaient une grande sympathie pour la France, dont ils appréciaient Ja force et la richesse : nous savions alors également ordonner des fêtes et conquérir des royaumes.
« Napoléon, que l'on s'est plu à montrer comme le plus sombre, le plus mélancolique des hommes, était, au contraire, fort gai dans l'occasion, et montrait une amabilité peu commune au milieu de cette foule enchantée. lien donnait la preuve en se pliant à des délicatesses qu'au fond du cœur il devait mépriser. Mais s'il était affable envers les étrangers, ses premières prévenances étaient pour les Français, qu'il regardait comme liés à lui plus particulièrement, comme identifiés avec sa gloire, qu'il leur devait. Il prétendait que les autres nations eussent pour la France la vénération que celles de l'antiquité avaient
pour Rome ; enfin, il voulait faire de son peuple un peuple roi.
« Mais il portait en même temps un regard sévère sur l'intérieur de son palais ; il fallait que tout y fut grave, mesuré et soumis à l'étiquette. Tout se faisait avec une régularité extrême, avec une économie sage sans parcimonie, qui, au reste, n'enlevait rien à la magnificence du service et à I§i majesté du trône. Cette absence de toute dilapidation laissait à la liste civile le moyen de fournir aux ameublements, aux décorations, aux embellissements des demeures impériales, à d'immenses achats de tableaux et d'objets d'art. Elle permettait encore les encouragements, les récompenses à donner à une foule de militaires, d'artistes, de littérateurs. Ces libéralités, au reste, n'avaient rien que d'honorable pour ceux qui en étaient l'objet. Je ne crains pas de le dire, l'Empereur ne sera bien apprécié que lorsqu'on le comparera à ceux qui l'ont précédé et aux deux rois qui sont venus après lui. Seul il avait compris la véritable grandeur.
(( C'est un mot de lui, mot profond, « qu'une victoire appartient toujours à celui des deux belligérants qui dit le plus haut : je l'ai gagnée. ): Aussi ne laissait-il jamais prendre barre sur lui par ses adversaires. S'il était vainqueur en quelque endroit, sans contestation possible, il rappelait continuellement son avantage; il était infatigable à varier les termes propres à graver ce souvenir dans l'esprit du peuple. « L'homme du destin \ était alors imposant comme Jupiter. Si le sort des armes avait été douteux, il se gardait bien d'en convenir. Battu, l'Empereur ne convenait point qu'il l'eût été par sa faute; il en rejetait le tort sur ses lieutenants, sur l'armée
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mi'mc, sur le climat, sur la fatalité, sur tout; mais lui, supposer qu'il eût fait une gaucherie, manqué d'attention ou (le prévoyanre, jamais! C'est ainsi que l'on est grand aux yeux des hommes. Ils sont crédules.
« Il est tombé deux fois, la seconde d'une manière irrémédiable pour lui, mais non pour les siens. S'il les a entraînés dans sa ruine, il leur a préparé les moyens de se relever, d'abord en arrangeant lui-même sa gloire à loisir dans les habiles conversations et dans les écrits de Sainte-Hélène; ensuite, en nous donnant l'exemple de la plainte infatigable. On finit par faire croire ce que l'on dit à satiété; on obtient toujours ce que l'on demande sans se lasser et sur tous les modes, depuis le ton de la litanie pleurarde jusqu'au rhythme fier de l'ode héroïque.
« Chaque paire d'oreilles est prédisposée à des sensations particulières, chaque esprit est touché d'un genre particulier d'arguments. Employons donc toutes les cordes de la voix, toutes les sortes de raisons. Ne nous fatiguons jamais d'affirmer ^ue l'Empereur était infaillible et qu'il y avait un valable motif national à tous ses actes. Un jour, vous aurez peut-être à suivre d'autres errements que les siens, mais n'abandonnez pas sa trace à la légère.
« Toute jeune, j'avais pris l'habitude de chercher à m'expUquer quelle raison faisait faire telle ou telle chose à l'Empereur. J'approuvais presque toujours ; mais j'avoue à ma honte que souvent ce que j'avais découvert ne me satisfaisait pas. J'osais quelquefois le blâmer à part moi. Depuis que j'ai acquis de l'expérience, que de fois je me sj^is écriée : « Ah ! que l'Empereur avait raison et qu'il « connaissait bien les hommes ! »
« Vous, ne manquez pas de publier indéfiniment qu'il
avait rendu la France puissance et prospère et que chacune de ses conquêtes apportait en Europe des institutions à tout jamais regrettables. Dites bien que le nom de Napoléon porte seul avec lui le principe d'égalité, d'ordre et d'indépendance nationale; que quiconque parle différemment de l'Empereur le méconnaît. Faites entendre que si la jeune bourgeoisie française le jugeait avec peu de faveur, elle se ferait tort à elle-même; que les institutions impériales doivent lui procurer tous les biens qu'elle peut souhaiter : influence, fonctions brillante^ dans une hiérarchie savamment construite, hasards prestigieux, fortune enfin. Qu'elle apprenne de vous à se défier de tout homme, écrivain ou orateur, ou politique, dénigrant l'Empire. Ce ne peut être qu'un calomniateur par perfidie ou par duperie. Il ne manque pas, même parmi les libéraux, d'esprils impressionnables qui vous croiront. D'autres, par leur secret amour pour l'autorité, arriveront d'eux-mêmes à se faire les apologistes du règne qui a le plus favorisé le mécanisme du gouvernement lil^re dans ses actes, obéi dans ses volontés, puissant partout par le fonctionnement de rouages multipliés pour une même fin.
« Si l'on vous dit que Napoléon atlenta aux droits de la liberté, répondez : « Le parti des Bourbons pourrait, (( en effet, s'en plaindre, car le 13 vendémiaire et le « 18 fructidor avaient donné le secret de sa force et de « ses espérances; mais pour les patriotes, ce reproche « serait une injustice. La liberté, pendant les guerres, '( eût été toute en faveur des anciens privilégiés et des (( ennemis de la France. Le peuple, fatigué des discordes « civiles, ne paraissait plus disposé à soutenir une éman- « cipalion dont il tardait tant à ressentir les bienfaits. »
Ces raisonnements ne sont pas les plus solides du monde, mais ils seront vraisemblables aux yeux des gens qui connaissent superficiellement les faits. En France, on a facilement le dessus dans les discussions lorsqu'on invoque l'histoire : personne ne l'étudié et tout le monde y croit. On a beau jeu pour l'accommoder à sa guisc; Elle impose, parce qu'elle semble le conseil de rcxpéricncc ; mais les Français vivent trop dans le présent ou môme dans les espérances ou les craintes de l'avenir, pour être propres à étudier le passé.
« On reproche à l'Empereur d'avoir rétabli la noblesse*. Ici, considérez que la noblesse n'est pas un vain mot. Les anciennes familles obtiennent invariablement les hommages de la société française comme de l'étranger. L'antique habitude d'honorer certains noms a fait reporter vers ceux qui les possèdent un intérêt dont ils peuvent profiter pour reprendre crédit, s'ils savent se con- [Juire. L'Empereur, finement, eut l'adresse de placer les vieux nobles dans une situation douteuse qui les mettait à sa merci : sans contester positivement leur titre, c'està-dire leur meilleur patrimoine, il ne le reconnaissait que si l'on se mettait à son service. Alors on était librement M. le comte ou M. le duc, comme ci-devant, ils n'avaient qu'un pas à faire pour retrouver une puissance, subordonnée sans doute, mais fructueuse. Aucun acte législatif, avant le retour de Louis XVIÎI, ne rendit aux anciens nobles, d'une manière générale, le droit de reprendre tout haut leur qualité. L'Empereur, en donnant lui-même des titres dont la splendeur était garantie par des majorais, proposait à l'émulation une récompense dont tous les roturiers sont encore a vides, introduisait dans ane caste malaisée à détruire un élément nouveau qui,
par la ressemblance extérieure, devait se faire confondre avec l'ancien et à la longue le transformer. La Légion d'honneur instituait, en outre, une noblesse personnelle et viagère; c'était comme une candidature ouverte pour parvenir jusqu'à l'ordre de la noblesse héréditaire, où l'individu, à son tour, avait besoin d'illuminer son titre par les rayons de la célèbre étoile : on proposait aux nobles un moyen de l'être deux fois, à ceux qui ne l'étaient pas une espérance de faire voir qu'ils pourraient le devenir et qu'ils étaient déjà désignés pour une occasion propice où leur mérite éclaterait et forcerait la faveur du prince.
« Vous êtes prince vous-même, ne l'oubliez pas, mais sachez aussi sous quelle loi. Votre titre est de date récente : pour le faire respecter il faut vous montrer, avant tout, comme capable d'être utile. Lorsque ceux qui possèdent des biens craindront pour leurs avantages, promettez-leur d'en être garant. Si c'est le peuple qui soufifre, montrez-vous comme étant, ainsi que lui, un opprimé; faites entendre qu'il n'a de salut que par vous. En un mot, le rôle des Bonaparte est de se poser en amis de tout le monde : ils sont des médiateurs, des conciliateurs. Et je le dis, non pas seulement au sens humain du mot, mais dans tous les sens. Croyez qu'il ne vous est pas impossible de devenir littéralement une idole, quelque chose comme le rédempteur, l'intermédiaire entre le destin rigoureux du ciel et les intérêis humains. Les hommes aiment à se réfugier auprès d'une providence visible. Il est si facile, d'ailleurs, de gagner l'affection du peuple. îl a la simplicité de l'enfance. S'il voit qu'on s'occupe de lui, il laisse faire : ce n'est que quand il croit à l'injustice ou à la trahison qu'il se révolte. Mais il n'y
croit jamais, si on lui parle avec sympatliie et douceur pour lui-même, eu traitant avec une amère dérision les ennemis qu'on représente acharnés à lui nuire. C'est toujours Jacques Bonhomme.
(( A tout événement soyez prêt, jusqu'à ce que vous puissiez vous-même préparer les événements. Ne rebutez personne, sans vous donner absolument à personne. Accueillez tout le monde, môme les curieux, les hommes à projets, les conseilleurs. Tout cela sert. Je vous l'ai dit, surveillez toujours l'horizon. Il n'est comédie ou drame qui, se déroulant sous vos yeux, ne puisse vous fournir quelque motif d'y intervenir, comme un dieu de théâtre. Soyez un peu partout, toujours prudent, toujours libre, et ne vous montrez ouvertement qu'à l'heure opportune. »
L'âge était arrivé où Louis-Napoléon, sous la direction de M. Vieillard, commençait à pouvoir lire les brochures politiques, très-nombreuses vers la fm de la Restauration, et à s'enquérir de quelques œuvres des publicistes anciens.
Absolument étranger à la philosophie proprement dite, qui est l'école de l'esprit critique, il conservait contre « l'idéologie » les répugnances qu'avait hautement manifestées Napoléon. Au contraire, il a longtemps suivi avec curiosité tous les débats, tous les plans relatifs à l'organisation sociale et pohtique. Les plus douteuses élucubrations de l'utopie ne surprenaient ni ne rebutaient cet esprit accessible à l'impression de tous les rêves; il se les assimilait en les mêlant à ses propres chimères. Elles ont marqué leur trace dans sa pensée qu'elles obsèdent encore quelquefois; elles sont la seule chose, vraiment nouvelle, qui soil venue s'adjoindre et se juxtaposer en lui à la
pure foi impérialiste. C'est par ce vague socialisme qu'il a cru rectifier, agrandir et reconstituer le système napoléonien.
A cela près, il est resté simplement l'homme des formules politiques du premier Empire; mais comme d'autres esprits également appliqués à déduire de prémisses non vérifiées des conséquences infinies, il fut, vers ce temps du moins, un lecteur et un preneur dénotes. Sans s'élever jamais assez haut pour juger tout l'ensemble d'un livre un peu vigoureux et ample, il a extrait de tout ce qu'il a lu des apophthegmes, des contons, que ses cahiers lui rendirent ensuite pour en faire l'ornement et l'agrément, un peu pédantesque, de ses brochures et de ses discours. A la manière des écrivains écoUers qui ne sont jamais pleioement hommes, il a toujours regardé une citation comme équivalant à une raison. Un texte allégué lui paraît un argument décisif.
Le prince Eugène était mort en 1824. Malgré sa nullité profonde, ce frère était encore utile aux secrets desseins d'Hortense. En le voyant disparaître , elle perdait une force, un point d'appui. Savait-on ce que l'intérêt ou le caprice d'un des souverains d'Europe pouvait réserver d'avantageux au beau-fils de Napoléon? lïortense a raconté une anecdote vraie ou fausse, — vraie probablement, ->• qui montre en tout cas que, suivant Testimation des siens, Eugène pouvait redevenir un personnage considérable. « La branche aînée, dit l'ex-reine, sentit un instant le besoin de s'appuyer sur un nom qui pouvait donner au peuple la confiance dont il manquait. Quand le grand-duc Constantin fit un voyage à Paris, pendant une chasse, le duc de Berry lui parla de leur position, des embarras sans fin qu'on leur suscitait et du petit nombre
d'hommes auxquels ils pouvaient se fier. ïl lui dit que Louis XVIII avait l'idée de proposer à mon frère le titre de connétable de France, et de le mettre à la tête du gouvernement. Il questionna beaucoup le grand-duc sur l'opinion que l'empereur Alexandre pourrait avoir à cet égard, et sur la confiance que devait inspirer le caractère du prince Eugène. En revenant d'un congrès, je crois celui de Vérone ou d'Aix-la-Chapelle, l'empereur Alexandre rendit à mon frère cette conversation : « Que ferez-vous, Eugène, lui dit-il, s'ils mettent à exécution leur intention? — Sire, ma première démarche sera de vous demander votre opinion. »
La réponse n'était pas des plus fières. Elle prouve d'abord que l'un des napoléoniens de premier rang n'était pas un irréconciliable pour les Bourbons, et qu'au moyen d'un accommodement raisonnable, il serait peut-être entré dans le système de la Restauration. On y voit, en outre, que ce héj'os, cet homme pur, ce patriote, se reconnaissait encore pour une manière de vassal d'Alexandre, du prince qui avait amené les Cosaques en France.
Longtemps, en effet, la cour de Russie a regardé le frère et les enfants d'Hortense comme un en-cas politique, des instruments propres à servir les intérêts des czars et à favoriser parmi nous quelque grave perturbation.
liortense envisageait sans beaucoup d'horreur cette dépendance, qu'elle regardait sans doute comme provisoire (il est facile d'être ingrat lorsque l'on est pourvu), et cette éventualité qui aurait favorisé sa Restauration, à elle. On la trouve, durant toute sa vie, en liaison sourde avec les représentants ou les rois des nations étrangères. Elle dit dans ses Mémoires (ch. 11) : « Pen-
dant les guerres, quand la femme et les enfants d'un ambassadeur étranger restaient à Paris, repoussés de chacun , car cliacun craint de se compromettre, c'était près de moi seule qu'ils venaient chercher un refuge, un appui, et qu'ils étaient toujours sûrs d'être accueillis. Quand nos conquêtes faisaient craindre aux vaincus de voir anéantir toutes leurs fortunes, c'était encore chez moi que se trouvaient déposés leurs diamants, seule ressource qu'ils croyaient conserver. »
Comment une personne si déliée a-t-elle pu écrire ces paroles? N'a-t-elle donc pas compris qu'elle donnait une idée honteuse des guerres de l'Empire en les représentant comme le pillage organisé? Ne voyait-elle pas que la femme et les enfants d'un ambassadeur étranger ne peuvent rester dans un pays ennemi que dans l'une ou l'autre de ces situations : malgré eux ou de plein gré? Dans les deux cas, c'est sous la protection du droit des gens; mais s'ils demeurent contre leur gré, par le fait du pays qui les retient, c'est un pays barbare; s'ils y sont volontairement, il va de soi qu'on ne doit pas rechercher leur commerce, les fréquenter, leur faire un accueil empressé, avant que les hostilités n'aient pris fin. Autrement on est justement suspect de visées intrigantes. Une famille d'ennemis titrés, qualifiés, officiellement attachés au gouvernement que nous combattons, se tient chez nous, malgré la guerre : soit, c'est l'indice de leur confiance dans notre loyauté, mais est-il licite d'entretenir avec ces personnes des rapports suivis? Laissons-les jusqu'à la paix dans une solitude dont elles ne peuvent se plaindre ; mais les patronner, lorsque l'on tient soi-même au monde officiel, c'est placer à intérêts des bienfaits suspects qui sentent ou le manège de la ruse, ou l'espionnage.
Cependant les princes, enfants deVcx-rcinc, avaient grandi. Elle devait commencer à les faire paraître sur la scène du monde où le fils de Marie-Louise semblait peu apte ou peu poric à se produire. Elle leur permit donc à tous deux de contracter amitié parmi la jeunesse d'Allemagne (où se conservait quelque levain de l'esprit d'indépendance qui avait animé les Universités plusieurs années auparavant), et surtout, à partir de 1825, avec les carbonari italiens.
L'aîné de ces jeunes gens venait de contracter mariage avec sa cousine, Charlotte Napoleone, fille de Joseph, et s'occupait à Florence , près de son père, d'inventions industrielles (1), tandis que son frère suivait les cours de l'artilleriG et du génie à l'école militaire de Thunn, dans le canton de Berne. La révolution française de 1830 éclata subitement comme aurait fait un coup de foudre. Les Bonaparte, qui ne l'attendaient pas, furent pris de court et gagnés de vitesse par Louis«Philippe, qui se fit proclam.er roi. A la vérité, l'élément bonapartiste n'avait pas été tout à fait absent de la grande armée populaire qui venait de vaincre aux barricades; mais les républicains et les libéraux avaient fourni le contingent principal à l'insurrection. Entre eux, après la victoire, il y eut un bref débat tranché dans le sens de l'orléanisme par la puissante intervention du général Lafayette, qui se prononça (hélas!) pour « un trône entouré d'institutions républicaines, » et s'aperçut trop tard de son imprudent sacrifice aux préjugés de la bourgeoisie libérale.
(1) Il avait établi près de Seravezza une papeterie et une exploitation de marbre.
Avant que l'ex-reine eût eu le temps de réfléchir sur la position nouvelle que les événements de France venaient de faire à sa famille, ses deux fils se trouvaient entraînés par leurs amis des sociétés secrètes italiennes à se jeter dans un mouvement insurrectionnel contre la domination de l'Autriche, des petits princes ses alliés et du pape.
Il faut insister sur ces événements survenus de l'un et de l'autre côté des monts. Le rapport de la double insurrection avec la destinée de Louis-Napoléon mérite d'être regardé de près. Nous possédons, pour nous y aider, un volume d'un certain prix : ce sont des fragments des mémoires de sa mère, écrits par elle-même en 1832 et dont elle a autorisé la publication sous ce titre : La reine Hor- TE?JSE en Italie, en France et en Anrjleterre pendant Vannée 1831 (1). Si l'on ne peut pas en accepter sans contrôle toutes les appréciations et tous les récits , ils fournissent néanmoins des informations directes et personnelles, que nous regrettons de ne rapporter que par extraits.
L'ex-reine nous montre d'abord le portrait de son fils aîné. « Il était, dit-elle, remarquablement beau et bon, rempli d'intelligence, de feu et du besoin de dépenser ses facultés pour le bonheur des autres. Sans préjugés, sans regrets des avantages qu'il devait à sa naissance, mettant seulement à honneur d'être utile à l'humanité, il était républicain par caractère et ne faisait aucun cas des prérogatives qu'il avait perdues (p. 8)... » Seulement la reine était obligée de calmer par ses con-
(1) Il en existe une édition in-12. de 1861 (Paiûs, Librairie nouvelle). C'est à celle-là que se réfèrent nos indications de pages.
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seils l'exaltation qui le portait à prodiguer son assistance pour tout ce qui souffrait.
« Mou lils Louis, ajoute-t-elle, avait absolument les mômes sentiments et le môme caractère que son frère (p. 9).
« Tous deux semblèrent renaître au bruit des événements de Paris. Quoique séparés, leurs impressions furent les mêmes ; vifs regrets de n'avoir pas combattu avec les Parisiens, enthousiasme pour leur héroïque conduite, et légitime espoir de servir cette France qu'ils chérissaient tant. »
Dès leur jeunesse, — remarquons -le sur le témoignage d'Hortense, — les Bonaparte ont la passion de vouloir servir la France, à condition, comme il est légitime, qu'elle les serve aussi.
Louis-Philippe n'était pas absolument pressé (cela se conçoit) de recourir à ce beau zèle : s'il ne connaissait pas Napoléon-Louis et Louis-Napoléon , il connaissait leur mère, ayant conspiré de loin avec elle : pendant toute la Restauration, beaucoup de trames avaient été ourdies à frais communs d'un fil bonapartiste et d'un fil orléaniste. Dès 1829, le duc d'Orléans avait donné l'assurance que 0 s'il régnait jamais, » son premier soin serait de faire rentrer la famille de l'Empereur (p. 23). Elle veut bien admettre qu'il n'aurait pas mieux demandé que de tenir cette promesse; mais, dit-elle avec une perfide indulgence : « déjà engagé envers la diplomatie, il dut suivre ses conseils. »
Personne n'a contracté plus d'engagements que les Bonaparte avec toutes les puissances d'Europe, ce qui ne les empêche jamais de reprocher à leurs adversaires d'être des agents de l'étranger en France.
Cependant Louis-Philippe, au compte de l'ex-reine, eût mieux fait d'abroger la loi d'exil portée contre les Bonaparte, que de montrer « une triste condescendance envers les ennemis de son pays. » Le roi aurait dû,. politiquement, « s'identifier avec les idées de liberté de Lafayette elles idées de gloire que rappelait le nom de Napoléon. »
Elle en parle à son aise, la bonne dame! et fait là de l'éclectisme à bon marché. Il semble, au contraire, qu'il y avait moyen peut-être de choisir entre l'un ou l'autre; mais certainement la conciliation était impossible.
Toujours est-il que l'ex-reine et ses fils lurent avec véritable stupeur la décision de la Chambre des députés, en date du 2 septembre, qui, à la majorité de 106 voix sur 237 votants, maintenait contre les Bonaparte l'article 4 de la loi du 12 janvier 1816. Ils s'étonnèrent du petit nombre de leurs amis. Un légitimiste, M. Berryer, avait seul plaidé pour eux; encore ne l'avait-il fait qu'en déplorant de voir la Chambre accueillir, à l'inverse, la proposition de rappeler les régicides de 93 bannis par cette même loi.
Au commencement d'octobre, un nouvel échec fat infligé au bonapartisme. Des pétitionnaires avaient demandé que les cendres de Napoléon fussent réclamées à l'Angleterre, transportées à Paris et déposées sous la colonne de la place Vendôme. L'ordre da jour fut adopté malgré l'appui du général Lamarque et du colonel Jacqueminot. Encore ces officiers avaient-ils eu soin d'expliquer qu'il s'agissait uniquement d'un hommage à la gloire de Napoléon. « Qu'on le sache bien, s'était écrié Lam.arque, c'est le grand capitaine que nous voulons honorer et non le monarque qui a oublié que la liberté
est le plus saint, le plus sacré des devoirs et le plus indispensable des biens. »
Dans ses souvenirs la reine Hortense n'a pas voulu conserver la trace de cette distinction cruelle (mais si légitime!) qui coupait en deux l'héritage napoléonien et ne laissait aux princes que l'honneur platonique d'appartenir à la famille d'un grand capitaine : quant au politique, il était honni du haut de la tribune. L'ex-rcine se contente de dire, en parlant de lettres qui lui furent adressées alors : « Je n'ai jamais envié ni regretté une couronne; aussi ce n'était pas la perte des grandeurs qui m'affligeait..., mais ce qui me blessait, c'était l'indifférence avec laquelle on m'apprenait que tous les liens étaient rompus entre la France, les anciens amis et la famille du grand homme (p. 2S). »
Il paraît, cependant, que des fanatiques écrivirent à Arenenberg pour solliciter un mot d'ordre qui leur permettrait une levée de boucliers; mais l'affaire était trop hasardeuse. Elle répondit : « Ne bougez pas. » A la vérité, on avait demandé de Paris plus encore qu'un mot d'ordre, la venue de Napoléon-Louis et de son frère; on exprimait franchement le désir « qu'ils vinssent aider à reconquérir les droits de leur cousin, Napoléon ÏI. » A cet égard, rien ne pressait, en supposant que l'Autriche rendît le roi de Rome ou qu'il autorisât un mouvement en son nom. Des propositions semblables arrivèrent'de la Corse. Il y fut répondu également d'une manière évasive : « Irions-nous porter la guerre civile dans notre patrie, répondirent les princes, lorsque nous voudrions la servir au prix de notre sang (p. 26-29) ? » Le plus jeune aura plus tard moins de scrupules.
Louis-Philippe se félicitait, sans doute, des deux votes
rendus par la Chambre, des députés; mais il fil dire à l'ex-reine « des paroles gracieuses » par la grandeduchesse de Bade, en l'assurant que si elle voulait se rendre seule à Paris, elle y serait la bienvenue.
Hortense refusa; elle avait son plan. La révolution de Juillet avait ranimé, en Italie, les espérances des libéraux, si durement éprouvés quelques années avant. Les proscrits qui habitaient Paris parlementaient avec Lafayette et les autres hommes qui, alors, étaient ou se croyaient puissants; chefs français et italiens se communiquaient réciproquement leurs projets, s'encourageaient aux entreprises de liberté. Chacun avait, d'ailleurs, son projet (1). Quelques-uns imaginèrent de placer les fils d'Eugène Beauharnais à la tète du mouvement italien; mais les enfants d'Hortense ne pouvaient-ils aussi bien y prétendre? Elle voulut s'en rendre compte. Au mois d'octobre, Hortense quitta son château d'Arenenberg pour aller en Italie. C'était sa coutume annuelle; elle passait tous les hivers à Rome. Par conséquent, ce voyage n'étonnerait personne. Elle avait des amis un peu exaltés à Milan; ils pouvaient la compromettre aux yeux de la police autrichienne : elle suivit la route du Tyrol et de Venise. Ne serait-ce pas un coup de fortune si, pour recommander ses fils à l'attention de la France et les lui montrer dans une radieuse perspective, elle parvenait à leur donner un grand rôle dans le libéralisme européen? Les sachant liés ou les ayant liés avec les carhonari, ne devait-elle pas permettre qu'ils fussent sur le théâtre probable d'un mouvement
(1) Farini, lo Stato romano, t. I, p. 27 et 28, cité par M. J. Amigues, VEtdt romain depuis ]S\ù jusqu'à nos jours. Paris, 1862.
que tout annonçait? Aussi Napoléon-Louis se tenait-il déjà dans Florence, et elle emmena Louis-Napoléon. Mais elle désirait, en outre, ne pas les laisser trop en plein au milieu de leurs amis. Son dessein était qu'ils fussent à la fois, autant qu'il se pourrait, dans le mouvement et en dehors : conciliateurs et médiateurs, suivant ses propres expressions, plus qu'insurgés manifestes.
En Toscane, où le grand-duc, aimé de ses sujets, ne répugnait point à des concessions libérales, elle vit qu'une révolte n'aboutirait à rien. Dans les petits Etats placés directement sous le patronage des Autrichiens, il y aurait eu péril à ce que ses fils vinssent se faire voir : ils n'y parurent pas. Si Parme et Plaisance, soulevées, forcèrent à la fuite leur souveraine, Marie-Louise, l'ex-impératrice des Français, la veuve de Napoléon I^i", la mère de Napoléon II, on ne vit pas les enfants d'Hortense dans les rangs des patriotes qui chassèrent l'ancienne rivale de leur mère. Ils se contentèrent d'applaudir de loin à cette chute. Restaient les Etats du pape. Là, on entreprendrait peut-être quelque chose sans trop de risques, si la France, comme c'était sa politique indiquée, maintenait le principe de non-intervention. De Florence on pouvait s'y rendre en quelques heures; Napoléon-Louis dut demeurer là prêt à tout événement, et ne prendre avec personne d'engagement positif. Louis-Napoléon vint avec sa mère à Rome, le 15 novembre 1830; il y produisit même une certaine agitation en se promenant à cheval, sous un uniforme de fantaisie, avec une chabraque tricolore.
En chemin, elle avait rencontré son mari entre Bolséna et Viterbe; il retournait à Florence, qu'elle quittait. Dans un court entretien, sur la grande route, « il