LIVRE III
LES DÉBUTS d'uN PRINCE AUTEUR — LA PLUME ET L'ÉPÉE
— l'aventure de STRASBOURG
1832. — Le fils de Napoléou I, le roi de Rome, — Napoléon II, — mourut duc de Réichstadt, à Vieune, le 22 juillet 1832.
Un peu auparavant, alors que personne ne prévoyait que cette existence de jeune homme serait si vite anéantie, Chateaubriant se trouvait en Suisse : le prince Louis-Napoléon Bonaparte lui soumit un travail publié depuis sous le titre de Rêveries politiques.
Rêveries, en effet, non d'un prétendant, — puisqu'il ne semblait y avoir lieu, — mais d'un apprenti politique à qui ses maîtres ont fait lire Montesquieu et quelques autres écrivains graves. C'est l'œuvre d'un spéculatif, mécontent de ce qui est, incertain de ce qui sera, mais non pas étranger à toute ambition. Déjà l'on y peut deviner l'espoir confus de se faire un rôle dans le monde, en profitant de l'avantage d'appartenir à une famille, qui déchue sans doute, n'est pas oubliée de tous et sur laquelle le destin peut encore verser ses faveurs. Il y a là comme une vague aspiration à quelque place de ministre, au service du trône de Napoléon II restauré ; peut-
être même comme l'idée d'attirer sur soi, sur le chef d'une branche cadette, une popularité qui ferait échec à la branche aînée. On sait que l'usage, en pareil cas, est que le cousin intelligent du monarque professe une sorte de républicanisme. Louis-Napoléon se déclarait donc à la fois monarchiste et républicain, patriote surtout.
« D'après les opinions que j'avance, disait-il, on Toit que mes principes sont entièrement républicains. Eh! quoi de plus beau, en effet, que de rêver à l'empire de la vertu, au développement de nos facultés, au progrès de la civilisation? Les patriotes d'aujourd'hui sont en grande partie
républicains. »
Mais dans la pratique on est bieu obligé de s'écarter de l'idéal et de faire la part des préjugés ou des infirmités d'une nation. En conséquence, ce songeur se résignait à voir subsister un trône.
« Si, dans mon projet de constitution, je préfère la forme monarchique, c'est que je pense que ce gouvernement conviendrait plus à la France, en ce qu'il donnerait plus de garanties de tranquillité, de force et de liberté. »
Pourquoi? Il va nous en donner les raisons :
« Si le Rhin était mer, si la vertu était toujours le seul mobile, si le mérite parvenait seul au pouvoir, alors je voudrais une république pure et simple. Mais, entourés comme nous le sommes d'ennemis redoutables qui ont à leurs ordres des milliers de soldats qui peuvent renouveler chez nous l'irruption des barbares, je crois que la république ne pourrait repousser l'invasion étrangère et comprimer les troubles civils, qu'en ayant recours aux moyens de rigueur qui nuisent à la liberté. Quant à la vertu et au mérite, on voit souvent dans une république qu'ils ne peuvent atteindre
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qu'un certain degré : ou l'ambitiou les corrompt ou la jalousie les perd. C'est ainsi que tous les génies transcendants sont souvent écartés par la défiance qu'ils inspirent, et l'intrigue alors triomphe du mérite qui pouvait illustrer la pairie. »
Il faut doue renoncer à la république. C'est avec bien des regrets, mais que voulez-vous ? Notre premier intérêt doit être de sauver l'indépendance nationale et la liberté politique ; notre second de permettre à tous « les génies transcendants » de se produire;. notre troisième, d'empêcher les intrigants de triompher du mérite.
Ainsi, nous vivrons sous un prince. « Mais, dit le sage conseiller de la patrie, — je voudrais un gouvernement qui procurât tous les avantages de la république sans entraîner les mêmes inconvénients ; en un mot, un gouvernement qui fût fort sans despotisme, libre sans anarchie, indépendant sans conquêtes.
« Voici les bases de ce projet de constitution :
« Les troit .pouvoirs de l'Etat seraient le Peuple, le Corps législatif et l'Empereur.
« Le Peuple aurait le pouvpir électif et de sanction. (( Le Corps législatif aurait le pouvoir délibératif* « L'Empereur le pouvoir exécutif. »
Cet empereur, qui sera-t-il? Ce point est laissé provisoirement indécis. Il y a là une réticence dont l'intention n'est pas difficile à pénétrer. Un peu auparavant, dans un procès devant la cour d'assises de Paris, Ic 26 avril 1832, on jugeait une affaire de complot. Deux réfugiés, le polonais Zaba et l'italien MirandoUi, étaient accusés de tentatives d'embauchage dans les garnisons de l'Est de France. Ils expliquèrent, tant bien que mal.
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leur objet : l'établissement d'un état démocratique présidé par le prince Napoléon. Dans cette combinaison, le duc de Reichstadt disparaissait. Le nom de l'ex-reine Hortense, non moins que celui de son fils, fut prononcé plusieurs fois dans le cours des débats.
« Le pays sera heureux tant qu'il y aura harmonie parmi ses trois pouvoirs. »
Harmonie! entendez bien ce mot, il ne signifie nullement que l'opposition n'existera point.
Mais « l'opposition, qui doit toujours exister dans un Etat libre, ne sera que comme les dissonnancesde la musique qui concourent à l'accord total. »
Du reste, « le pouvoir sera toujours obligé de régner d'après les désirs du peuple. Il n'y aura plus ni aristocratie de naissance, ni aristocratie d'argent. »
Supposons le décès du premier Empereur constitutionnel, de celui qui aura obtenu le trône par un procédé sur lequel on ne s'explique pas autrement.
Son successeur présomptif viendra se présenter devant la nation, et sollicitera les suffrages.
« A l'avènement de chaque nouvel empereur la sanction du peuple sera demandée. S'il refuse, les deux Chambres proposeront un nouveau souverain. »
Quelques mois après la publication de ces beaux projets, Napoléon II, venant à s'éteindre, le prince Louis- Napoléon, relégué jusque-là au second plan, passait sur le premier. Il devenait le chef naturel de l'impériaUsme.
En effet, Joseph était bien revenu d'Amérique en Angleterre aussitôt après la mort du duc de Reichstadt et avait appelé près de lui, avec ses frères Lucien et Jérôme, son neveu Louis-Napoléon ; sans doute, il avait commencé à ourdir la première trame d'un complot où
l'on comptait faire entrer les républicains; mais ajournai la Tribune maltraita si durement l'Empire que les \icAi\ princes renoncèrent à l'alliance et se découragèrent.
Louis-Napoléon, soutenu par l'énergie d'Hortense, persista seul et occupa décidément la place en vedette. Il se sentit moins que jamais tenté de suivre l'exemple de son cousin Achille Murât, qui s'était voué en Amérique à une existence loule privée. Louis-Napoléon l'avait vu en Angleterre en 1831. Hortense lui a consacré dans ses mémoires un souvenir ironiquement poli I « Je trouvai à Londres, dit-elle, le fils de Murât qui arrivait d'Amérique avec sa jeune femme. C'est un homme distingué par son caractère et par le courage qu'il a mis à vaincre la mauvaise fortune et à se créer une indépendance. Un jour il se faisait avocat, une autre fois cultivateur, et, sans fortune, c'est à lui seul qu'il a dû toute son existence. Ses opinions sont toutes républicaines, mais j'aurais voulu qu'il eût été élevé à se rappeler davantage qu'il était Français et qu'il n'était devenu prince de Naples que par la grâce de la France et de l'Empereur (p. 226). » A quoi l'on peut objecter que si Achille Murât avait des opinions toutes républicaines, il n'avait plus à se rappeler qu'en son berceau on l'avait affublé du titre de prince. Mais Hortense entendait différemment le républicanisme qu'elle permettait à son fils, que celui-ci professait, opinion commode qui ne leur défendait pas de conspirer contre Louis-Philippe et les avait même autorisés à infirmer les droits de Napoléon TI sans exclure pour eux-mêmes les avantages d'un rang princier.
Maintenant Louis-Napoléon pouvait s'offrir comme empereur présomptif, dès que l'occasion serait opportune,
Il ne lui était même pas fort daDgereux de circuler en France, pourvu qu'il ne fît pas acte de prétendant déclaré. En effet, une loi votée le 18 novembre 1831, par la Chambre des députés, avait bien maintenu le bannissement prononcé par l'article 4 de la loi du 12 janvier 1816 contre les Bonaparte, mais en abrogeant la peine de mort, sanction du ban, comminée pour le cas de leur entrée sur le territoire. Le gouvernement seul aurait le soin et la responsabilité morale de décider du sort des infracteurs, selon les circonstances. Or, à cet égard, il ne s'agissait que de ne pas se laisser prendre en flagrant délit de complot ; le gouvernement, contenu par l'opinion, n'aurait pu prendre aucune mesure extrême contre un simple visiteur ou sur de simples soupçons.
Bientôt il noua des relations sérieuses avec une foule de gens qui, n'ayant guère de consistance, n'en étaient pas moins de premiers appuis à prendre tels quels. D'ailleurs, ils parlaient de la France comme d'un héritage ouvert aux espérances et d.u\ droits du prince : c'était assez pour qu'ils se rendissent agréables. Etant les premiers croyants, ils seraient les premiers apôtres.
A partir de là, le prince se rendit extrêmement attentif aux moindres événements de France; il trouva même moyen de reprendre quelques pourparlers avec des adhérents du parti' républicain, qui, après avoir perdu héroïquement sur les barricades de Saint-3ierry la bataille des o et 6 juin, se compromettaient avec moins de gloire dans des colloques avec un prétendant.
Cette faute ne fut pas faite par les Italiens, les carbonari réfugiés en Suisse et que Mazzini dirigeait déjà. Avec leur finesse native, ils avaient compris le jeu de leur ancien afûdé. S'ils communiquaient encore avec lui,
sMls lui faisaient encore ça et là quelques confidences sur leurs projets et leur revendication inexpiable, c'était sur le ton d'une parfaite égalité, comme il arrive à des hommes résolus qui ont soudé le caractère d'un ancien compagnon et ne se laissent pas imposer par des paroles.
Ceux mêmes, en petit nombre, qui recouraient à sa bourse pour alléger leur détresse, montraient bien qu'ils avaient juré avec lui sur le même poignard. Ils n'avaient aucune révérence pour sa qualité de prince. Moins pénétrants ou moins liés avec lui, les réfugiés polonais et allemands l'abordaient, dit-on, avec plus de déférence. Tous, excepté les Français, semblent avoir fini par lui plaire médiocrement.
L'opuscule intitulé Rêveries politiques avait été accueilli dans le monde par une entière indifférence. Néanmoins le prince reprit la plume, et publia bientôt une autre brochure : Considérations politiques et militaires sur la Suisse,
Elle était précédée de cet avant-propos :
« Je recommande à l'indulgence de mes lecteurs ces réflexions que je soumets à leur jugement. Si, en parlant de la Suisse, je n'ai pu m'empêcher de songer souvent à la France, j'espère qu'ils me pardonneront mes digressions; car l'intérêt que m'inspire un peuple libre ne peut qu'augmenter mon amour pour mon pays. » — Arenetibergy 6 juillet 1833.
A cette époque la Suisse allait délibérer sur un projet de pacte fédéral soumis à l'acceptation du peuple. C'est ce pacte que l'écrivain se proposait d'examiner.
Sa première réflexion est que la Suisse, avant 1789, était plus opprimée par l'aristocratie que les autres peuples, qui vivaient dans des monarchies. Ce lui est une
occasion de jeter en passant quelques doutes sur l'utilité d'une république. « Le mot de république, dit-il, n'est pas une désignation de principes, ce n'est qu'une forme de gouvernement. Ce n'est pas un principe, parce qu'elle ne garantit pas toujours la liberté et l'égalité. République, dans son acception générale, ne signifie que le gouvernement de plusieurs. Car n'avons-nous pas vu jusqu'ici dans presque toutes les républiques le peuple soumis à .une aristocratie tyrannique, à des privilèges révoltants? »
Vraiment, cela est à décourager un homme de sens de toute pensée d'établir cette pauvre forme de gouvernement! Mais après tout, elle existe en Suisse, et les Suisses n'en veulent pas d'autre. Le prince leur indiquera donc le meilleur parti qu'il soit possible d'en obtenir.
Il commence naturellement par imaginer qu'en 1801, c'en était fait de la nation helvétique si Napoléon n'était intervenu pour la sauver. Le « grand homme » avait dit aux Suisses : « Vous vous êtes disputés trois ans sans vous entendre ; si l'on vous abandonne à vous-mêmes, vous vous tuerez trois ans encore sans vous entendre davantage. » Et par compassion pure il les avait forcés à lui envoyer à Paris des députés qui rédigeraient sous ses yeux une constitution.
L'acte de médiation n'eut sans doute, dans la pensée de celui qui le ratifiait solennellement, aucune valeur définitive ; mais c'est en cela qu'il faut admirer Napoléon : partout sa conduite était d'établir des choses d'apparence stable, en réalité aisément mobiles, faciles à changer.
Le grand mouvement de 1830 a ému la Suisse comme toute l'Europe et lui a inspiré l'idée de se reconstituer librement. Qu'elle le fasse donc, mais on se tromperait
si ses principes essentiellement républicains devaient servir de loi et d'exemple partout ailleurs. Ils sont bons pour elle, non pour d'autres. Chaque nation a ses besoins comme ses traits caractéristiques. « S'il y a des maximes bonnes pour tous les peuples, il n'y a pas de systèmes bons pour tous.... Suivant les besoins du moment, les hommes tournent leurs regards ou vers le passé ou vers l'exemple d'un peuple étranger. S'ils se bornaient à n'imiter chez leurs voisins que les institutions qui peuvent leur convenir, ils ne suivraient en cela que les lois de la sagesse; mais trop souvent quand on copie, on adopte jusqu'aux défauts. En 1815, en France, on ne rêvait qiie le gouvernement anglais; aujourd'hui on ne rêve que le gouvernement américain, quoique nous ne soyons ni Anglais ni Américains, v Puisque la France actuelle n'est pas contente, puisqu'elle ne doit pas imiter un peuple étranger, il ne lui reste qu'à « toui'ner ses regards vers le passé, » vers l'homme, du moins, qui représente le passé napoléonien.
Le peuple convaincu de cette nécessité devrait donc être consulté sur l'élection de ses gouvernants. Toutefois des masses nombreuses ne peuvent point délibérer. « Donc, pour concilier tout à la fois la souveraineté populaire avec le principe d'ordre, il faudrait qu'en cas d'élection, les corps éclairés, ayant mandat spécial, ne fissent que proposer, et que le peuple ne fît qu'accepter ou rejeter leurs propositions. » Voilà le principe lointain de la forme élective qui nous a donnée le second Empire. Recommandation discrète du système de la Constitution de l'an VIII, qui a enfanté le Consulat à vie et la première monarchie impériale.
Quant au gouvernement à créer par l'élection, il ne
doit être assis que sur un seul principe et non sur une sorte de mélange de piincipes rivaux. Autrement on tombe dans Terreur des doctrinaires :
« Ce qui distingue cette secte, c'est que, dans tous les pays, elle met toujours ses théories et ses désirs à la place de la réalité. Ainsi, dans une révolution fondamentale, elle ne voit qu'une révolte de palais; daos les besoins du peuple que des menées révolutionnaires ; dans les hommes qui désirent l'honneur et la liberté de leur pays, que de vils ambitieux. Même quand ses vues sont bienfaisantes, comme dans le cas présent, c'est encore ce qui devrait être qu'elle substitue dans sa pensée à ce qui est réellement, w
« C'est l'énergie, c'est la profonde conviction, qui seules triomphent. Pour être digne de créer l'enthousiasme, il faut avoir des principes arrêtés, choisir une bannière et vaincre ou mourir avec elle. Heureux quand on est dans la bonne voie sous le drapeau national. »
L'auteur, comme on voit, ne nous a pas trompés, en nous annonçant par avance qu'il serait digressif. Cependant, du milieu de ces pensées générales, il revient à son sujet, le pacte suisse, et recommande (pour les Suisses) le gouvernement prorapt et fort exercé par une assemblée. Sinon il redoute que les factions ne déchirent le pays : alors « il se trouvera bientôt quelque puissance amie qui, par sollicitude pour le bonheur de la Suisse et par amour du repos de l'Europe, viendra avec des bataillons mettre tout le monde d'accord, en établissant cet ordre si vanté, qui n'est pas la tranquillité résultant d'intérêts satisfaits, mais le morne silence qui règne dans les cimetières. »
Quant à la neutralité dont les Suisses caressent la pensée chimérique, ils doivent, s'ils sont prévoyants, n'y
plus compter désormais. Un petit État ne sam'ait vivre entre deux grandes nations, sans être écrasé. Ce qu'il peut faire de meilleur, c'est de s'attacher à l'alliance de l'une des deux.
« Pour un grand pays, la neutralité le met à l'abri des attaques, car tous ont un intérêt à ne pas avoir à dos un puissant ennemi de plus. Nous avons vu souvent que, pour un Etat de premier ordre, ce système permet d'attendre l'issue des premiers combats, afin de se mettre du côté des vainqueurs. Pour un petit Etat, le fantôme de neutralité n'est qu'une chimère qu'on embrasse avec plaisir, parce qu'elle cache les dangers d'une position difficile ; mais, en effet, elle ne protège nullement l'indépendance. »
Il n'est peut-être pas indifTérent ici de remarquer que, notamment à l'époque de la guerre entre les nordistes et les sudistes américains, et, depuis, au temps où la Prusse et l'Autriche se combattaient, les échecs cruels de notre politique extérieure ont tenu vraisemblablement à ce système, de garder provisoirement la neutralité jusqu'à l'instant « de se mettre du côté du vainqueur. »
Quoi qu'il en soit, le publiciste, après avoir suggéré aux Suisses de suivre le conseil de Napoléon l^r, c'est-àdire de s'allier intimement à la France, reconnaît que la république helvétique est déclarée neutre par les traités européens. Elle doit donc se pourvoir des moyens de défendre le plus utilement possible sa neutralité, s'il y a lieu. Ceci l'amène à proposer un plan d'organisation militaire, qui d'après les témoignages vraisemblables, a eu pour inspirateur et peut-être pour auteur le colonel Dufour. Ce plan n'offre pour nous qu'un intérêt très-secondaire. En le négligeant, retenons néanmoins cette ob-
servation qui, à mots couverts, est une raillerie contre le gouvernement alors chancelant de Louis-Philippe : « Pour que l'impôt ne soit pas une charge, il faut que tous aient confiance à la stabilité du gouvernement; sans cela le roi, les ministres et les autres fonctionnaires, incertains de leur position, ne considèrent leur emploi que comme un moyen de s'enrichir et de pourvoir aux événements futurs. ))
Juste et permis sous la plume d'un républicain moqueur, ce sarcasme est, peut-être, moins plaisant sous la plume d'un prince appartenant à la famille de Napoléon pr. Qui donc, en effet, a plus vanté que les Bonaparte la stabilité dont avait joui le premier Empire? Qui plus qu'eux, — à commencer par M™^ Letizia, — s'était efforcé de s'enrichir et de se pourvoir avec une rapidité sans frein? Hortense, elle-même, qui proclame partout son désintéressement, avait été rapace; et quoiqu'elle en ait dit tant de fois, la catastrophe de sa famille lui laissa plus que des épaves. Un mot, écrit par distraction dans ses Mémoires personnels (p. 270;, nous apprend qu'elle avait su mettre à l'abri des événements, sous le couvert d'un nom d'ami, d'excellentes ressources immobilières. - Cela, dit-elle, me venait de ma mère. )> Mais où donc Joséphine, si connue comme une prodigue incurable, avait-elle trouvé moyen d'économiser sur son insondable passif le prix d'achat de domaines productifs?
Les habitants du canton de Thurgovie lurent ou ne lurent pas les Rêveries poliiiques; mcixs i^eu. après cette publication, Louis-Napoléon reçut d'eux le titre de citoyen. L'année suivante (1834;, il devint capitaine au régiment d'artillerie de Berne. Ce double honneur, qui présentait l'avantage de lui donner l'apparence d'un
établissement fixe, avait, à la vérité, rinconvénient, — aux termes des articles 17 et 21 du Code civil, — de lui faire perdre légalement la qualité de Français. Mais quelle nouveauté dans la situation d'un individu n'amène pa's avec soi des difficultés dont il doit remettre à sa bonne chance le soin de le délivrer un jour?
« Dès ce moment, Louis-Napoléon est en relations suivies avec les mécontents toujours si nombreux dans un pays profondément sillonné par de grandes révolutions et à la suite du déclassement opéré par elles; il recrute des adhérents dans toutes les classes de la société.
« Les militaires surtout sont l'objet de ses prévenances ; en tous lieux il les cherche, il court au devant d'eux; il lés réunit dans des banquets; il utilise, en un mot, autant qu'il est en son pouvoir le prestige qui s'attache toujours, quel que soit d'ailleurs le caractère de la personne, à un nom illustre ou à une grandeur déchue.
« Du reste, ses projets n'ont encore rien de fixe et de déterminé, seulement il saisit avec avidité tous les bruits de troubles prochains; il pense qu'au milieu du désordre il pourra se créer la place qu'il ambitionne (1). »
En 1833, le général Lafayette, mortellement brouillé avec Louis-Philippe, offrit ou accepta une entrevue où Louis-Napoléon aurait entendu de la bouche du vétéran de la liberté ces propres paroles : « J'avoue que je me repens cruellement de ce que j'ai aidé à faire en Juillet; aussi, je vous engage à saisir la première occasion de
(l) Albert Fermé, les Grands Procès politiques : Strasbourg, p. 14. — Acte d'accusation.
revenir en France. Ce gouvernement-ci ne pourra pas se soutenir, et votre nom est le seul populaire. Osez donc, et je vous aiderai de tous mes moyens quand le moment sera venu. «
Ces mots ont été rapportés par un ami du prince Louis et leur exactitude garantie par ce dernier (1). Mais peutêtre n'y faut-il pas voir ce qu'ils y ont vu, l'adhésion du général à une entreprise impérialiste; on devrait plutôt les interpréter dans le sens naturel de cet autre discours, tenu un peu plus tard à l'un des affidés du prince, par Armand Carrel : « Si ce jeune homme sait comprendre les nouveaux intérêts de la France, s'il sait oublier ses droits de légitimité impériale, pour ne se rappeler que la souveraineté du peuple, il peut être appelé à jouer un grand rôle. »
Des écrivains ont donné pour irrécusable que des encouragements arrivèrent alors à ce jeune homme d'un autre point de l'horizon. L'empereur de Russie, Nicolas, et plusieurs autres souverains d'Allemagne, par haine de l'établissement de Juillet, entrèrent en pourparlers gracieux avec Louis-Napoléon. Des engagements mutuels auraient été pris et des ressources assurées au prétendant.
De cette dernière assertion, la preuve publique nous manque. Seulement, nous savons, sur une autre affaire, par une confidence de l'ex-reine, qu'après son voyage à Londres et son retour à Arenenberg, elle avait ouvert une négociation avec le gouvernement français pour une
(I) Armand Laity, le prince Napoléon à Strasbourg. Paris, 1838. — Il sera question ailleurs de cette brochure écrite sous les yeux de Louis-Xapoléon et publiée avec son autorisation explicite^ ainsi qu'il résulte d'une lettre en date du 2 juillet 1838.
alTairc d'iutcrèt domestique : il s'agissait de faire mettre à la charge du Trésor les pensions auxquelles les héritiers de Joséphine étaient tenus envers d'anciens serviteurs de cette impératrice.
Ce fut alors que la fortune lui amena un homme qui devint soudainement son ami le plus actif et qui figure encore aujourd'hui comme une des colonnes de l'Empire. Arrêtons-nous un instant à considérer le personnage, qui, depuis l'année 1834, eut une si grande influence sur la destinée de Louis-Napoléon.
« M. Jean-Gilbert-Victor Fialin, plus connu sous le nom de Persigny, est né le 11 janvier 1808, à Saint-Germain- Lespinasse (F^oire). Orphelin dès sa première enfance, il fut d'abord élevé par un de ses oncles, puis entra comme boursier au collège de Limoges, s'enrôla à dix-sept ans, fut en 1826 élève à l'Ecole de cavalerie de Saumur, en 1828 maréchal-des-logis au 4^ régiment de hussards. Imbu, à cette époque, d'opinions royalistes assez prononcées, il ne tarda pas à les modifier sous l'influence du capitaine de sa compagnie, M. Kersausie, et, en 1830, il prit une part des plus actives au mouvement militaire de Pontivy, en faveur de la révolution de juillet. Cependant sa conduite fut taxée d'insubordination par ses supérieurs, et à quelques semaines de là il reçut son congé de réforme, qui, d'abord temporaire, fut rendu définitif en 1833.
« Sans état et sans fortune, il vint, en 1831, chercher une position à Paris. Sur la recommandation de M. Baude, il collabora au Temps. On a dit, mais par erreur, qu'il suivit les prédications saint-simoniennes et partagea même la retraite du père Enfantin à Ménilmontant. On a aussi raconté k tort qu'à la fin de 1832, il alla faire un
assez long séjour en Vendée, où la présence de la duchesse de Berry avait rallumé la guerre civile. Vers cette époque il quitta son nom patronymique de Fialin, pour prendre le titre de vicomte de Persigny, appartenant depuis deux siècles à sa famille, bien qu'elle eût négligé de le porter. »
Tout ceci est emprunté d'un biographe bienveillant, qui n'a jamais voulu faire de peine à un homme historique en refusant d'accepter les notes que l'intéressé lui envoie. Celles qui ont été la base de ce récit contenaient évidemment des lacunes et des réticences qui se devinent, mais qu'il n'est pas de notre devoir d'examiner. Continuons sans nous faire trop d'illusion sur la complète exactitude de ce qui va suivre :
« Converti, par une lecture attentive du Mémorial de Sainte-Hélène^ à la cause bonapartiste, M. de Persigny s'efforça aussitôt de lui créer un point de ralliement, et fonda dans cette intention la revue intitulée VOccident français (1834), dont il ne put, faute d'argent, donner que le premier numéro. On y lisait cette définition de l'idée napoléonienne : « C'est la tradition tant cherchée du dix-huitième siècle, la vraie loi sociale du monde moderne et tout le symbole des nationalités occidentales. »
« Cette publication enthousiaste lui valut les encouragements de l'ex-roi Joseph et une lettre d'introduction auprès du prince Louis-Napoléon qui résidait alors à Arenenberg. »
1835. — A peine le génie du vicomte et celui du prince eurent-ils commencé à fraterniser, que divers plans de conspiration furent imaginés par ces deux chercheurs. Taudis que le trône orléaniste de Juillet prenait
une assiette en apparence un peu meilleure, ils s'efTorccrent une première fois de l'ébranler en machinant une affaire quelque part, à Lyon ou à Strasbourg, on ne sait. Eux-mêmes, probablement, seraient aujourd'hui embarrasses pour le dire, car ce premier essai, Tcrs le mois d'août, n'eut aucun résultat (1). Mais qu'importait l'impuissance d'une combinaison encore informe, d'une ébauche de complot? Louis-Napoléon Bonaparte avait enfin près de lui un moniteur jeune et décidé, qui pouvait l'instruire des choses actuelles, l'initier par la conversation et le rattacher par l'adresse au monde des journalistes et des mécontents. La châtelaine d'Arenenberg était aussi ambitieuse qu'habile ; mais après tout c'était une vieille femme, à qui échappait le sens de bien des événements contemporains. M. de Persigny, au contraire, avait circulé à travers le Paris nouveau, que le prince ne connaissait presque que par intuition et ouï-dire ; il avait traversé le monde des sectes, des complots, des journaux, toutes les sphères où s'agitaient, dans la grande ville mouvante, les espérances et les passions. Il en apportait, pour ainsi dire, avec lui l'acre parfum, étrange mais enivrant pour son hôte d'Arenenberg.
Comme les espions de Josué qui avaient tout observé dans Jéricho, M. de Persigny venait de la Terre promise; il était même entré là- bas, dans la maison de Rahab la musicienne, et Rahab l'avait aimé, et elle lui envoyait des nouvelles de la ville, et elle était prête à jouer pour lui toutes les comédies, et à mettre à sa fenêtre, en guise
(l) Sirashourg, p. 45, 46. — Cette tentative avortée en germé était d'ailleurs différente de celle à laquelle Zaba et Miranilolli avaient eu part^ en 1832.
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de sigDal, une bande d'écarlale. Cette allégorie biblique aura tout à l'heure son explication
Les villes d'eaux attirent, chaque année, pendant la belle saison, un petit nombre de malades qui viennent y chercher le remède pour leurs souffrances, et une foule d'oisifs désireux d'y trouver le plaisir. C'est l'excellent foyer de toutes les intrigues.
Au mois de juin 1835, la reine Hortense se rendit à Bade avec son fils et ne tarda pas à y être rejointe par le commandant Parquin. Plusieurs personnes lui furent présentées. Il y avait parmi elles un jeune homme de vingt-deux ans, appelé M. de Gricourt, jusque là légitimiste. Depuis lontemps il avait manifesté sa haine pour le gouvernement du roi. Dès 1831, il avait été momentanément arrêté à Quimper sur le soupçon d'avoir excité les soldats d'un régiment en garnison dans cette ville à se soulever contre l'autorité royale. Comme il était allié à la famille Beauharnais, ce motif de parenté lointaine suffit pour établir aisément une connaissance intime entre lui et le prince; bientôt ce fut de l'intimité, il devint de carliste qu'il était bonapartiste décidé. Un magistrat disait quelques mois plus tard : « Né avec de grands goûts de dépense, perdu de mœurs, souvent gêné, quoique appartenant à une famille riche et qui se montra généreuse à son égard, on le vit embrasser avec joie des projets qui lui offraient en perspective d'un côté tous les moyens de satisfaire ses passions, de l'autre le renversement d'un gouvernement qu'il détestait (1). « A ces paroles un avocat de M. de Gricourt répondait en le représentant comme » un jeune gentilhomme ardent, fou,
(1) Sirasbouvfj, p. 20. — Acte d'accusation.
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dissipé, mais généreux, se jcLaiit à l'étourdie partout où il y a des coups à donner et à recevoir. Prenez garde, ajoutaiL-il, que sous ses cheveux blonds et cette figure de vingt-lrois ans, il y ait plus de sérieux et de portée qu'ea bien des têtes grises. » Et la preuve, c'est que si, « par son origine, son éducation, tout ce qui avait entouré son enfance, Raphaël de Gricourt aboutissait naturellement au parti légitimiste, il avait su remonter vers l'Empire, en passant sur le corps au juste milieu (c'est le terme par lequel on a désigné souvent Torléanisme), faisant regretter en cela même la glorieuse politique de TEmpereur, où les grandes familles s'associaient si loyalement aux masses nationales (1). »
La liste des sénateurs du second Empire a contenu et contient sans doute encore le nom de M. le marquis de Gricourt. Nous ne savons si c'estle «jeune gentilhomme » qui se lia, en 1835, avec Louis-Napoléon, et les moyens nous manquent pour nous en informer. Seulement nous savons qu'à peine ami du prince, il lui amena de Nancy un autre légitimiste rallié, M. de Querelles, âgé de cinquante-huit ans, lieutenant d'infanterie, qui vivait en délicatesse avec l'administration de la guerre, par suite, disait-on, de la criaillerie de ses dettes.
En fait de néophytes, il n'y a que les premiers qu'il soit difficile d'embaucher. Ensuite, cela va tout seul et forme de soi-même une grappe.
Après MM. de (jricourt et de Querelles on eut M. de Bruc, troisième légitimiste, ancien gentilhomme de la chambre de Charles X, chef d'escadron en disponibilité depuis 1830 et qui en 1815 avait commandé la cavalerie
(1) Strasbourg, p. 191. •— Plaidoirie de M^ Chauvin.
des Vendéens insurgés. Un portrait contemporain, tracé à ia plume, nous le représente avec une figure régulière, d'une expression enfantine malgré ses trente-sept ans et de longues moustaches retroussées, du reste petit, frêle, mis avec recherche, et portant, aux grands jours de toilette bourgeoise, un habit bleu à boutons dorés et ciselés, un gilet Doir à grandes fleurs bleues, un jabot arlistement plissé. S'il faut en croire ses ennemis, « sa position de fortune était embarrassée, et il cherchait à pressurer la conspiration. Homme prudent d'ailleurs, quoique militaire, il poursuivait son but en évitant, autant qu'il était en lui, les chances que pouvait avoir à courir sa personne. Quand il fut chargé de recruter des adhérents à la cause du prince dans les villes frontières de TEst et particulièrement à Nancy, tantôt il sut mettre un haut prix à des démarches qu'il n'avait point faites, ou au concours de personnes qu'il n'avait point vues; tantôt pour excuser son défaut d'activité ou son absence à un rendezvous donné, et cependant recevoir sa récompense le cas échéant, il annonçait qu'il s'était cassé le bras, il le portait en écharpe, pour une simple écorchure (1). »
Naturellement il repoussait de pareilles imputations et rappelait qu'avant de conduire des Vendéens, il avait servi dans les troupes françaises en Allemagne. « A Breslau, disait-il, j'ai reçu deux coups de lance; à Hanau, en 1813, une balle m'a traversé le cou. A Montereau, jeune officier de dix-sept ans, je m'élançai sur un escadron de hulans, je tuai leur colonel de ma propre main, je m'emparai de son cheval que je ramenai sur le champ de bataille où je fus décoré; en 1823, j'ai fait
(i) Strasbourg, p. 61. — Acte d'accusation.
M:S débuts D'UiN PRINCE AUTEUR. iil
avec éclat la campagne d'Espagne. Suis-je un aventurier, moi le rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes, qui, dans des temps reculés, a donné nombre de lieutenants-généraux à la France ! Ne compté-je point parmi mes alliances, parmi mes parents les plus proches, les Montmorency, les Mortemart, les Cossé-Brissac ? M'^^de Cossé-Brissac, ma sœur, a pour proche parente M'"« de Rosthelain d'Orléans, de la famille des d'Orléans qui occupent aujourd'hui le trône de France ! J'ai reçu sans doute de l'argent du prince, mais c'était un prêt gracieux qu'il me faisait pour une expédition que je projetais à Tripoli. Si l'on en doute, que Ton s'adresse à mon notaire : il fournira la preuve que j'étais en compte avee un Tripolitain de la plus haute distinction. On me reproche d'aimer le mystère, de prendre quelquefois un autre nom que le mien, celui de Bayard, par exemple. Est-ce un crime? Mon domestique s'appelle Bayard; quand je dois voyager, jelui emprunte son passe-port et je voyage sous son nom. J'ainne mieux ça. Ce nom, je le garde volontiers à cause de mes créanciers; je les paie au l^f janvier, mais je n'aime pas qu'ils viennent m'ennuyer pendant le reste de l'année. Un officier de hussards peut bien, je pense, avoir des dettes sans déshonneur ; mais mon frère aîné est à la tête d'une fortune de 200,000 livres de rente, etma mère, qui existe encore, possède une des plus belles fortunes de France. Non, je ne suis pas un aventurier; non, je ne suis pas un homme •ruiné, car je viens de faire une succession considérable (1). »
Tels sont les amis, les auxiliaires qui viennent d'associer leurs destinées à celles du prince en exil, lorsque le
(1) Strasbourg, p. 79.
iif> NAPOLÉON lïl.
28 juillet, Louis-Philippe, passant une revue de la garde nationale sur le boulevard du Temple, est assailli par la décharge des vingt-quatre canons de fusil d'une machine infernale; une balle le touche au front, mais légèrement, tandis quequarante personnestoinbentsur le pavé autour de lui; dans ce nombre, quatorze avaient été tuées raide. L'auteur principal de cette large effusion de sang était le corse Fieschi, autrefois enrôlé dans les troupes de Murât. Des rapports de police signalèrent un fait, que la Cour des pairs omit ensuite d'éclaircir, au moment des débats : la présence, dans les environs du boulevard, au moment de l'explosion, d'hommes affairés, qui, évidemment, attendaient un ordre, un signal, et qui, ensuite, se dispersèrent précipitamment, laissant çà et là dans les allées des rues voisines les blouses, les vêtements d'ouvriers, dont ils étaient d'abord couverts, et reparaissant avec d'autres habits, de tenue plus bourgeoise. Dans les jours qui précédèrent l'événement ,. de sourdes rumeurs l'avaient annoncé en divers endroits, à Paris et ailleurs, surtout dans les départements de l'Est. Le prince, toujours en mouvement sur la frontière, espérait évidemment quelque chose (1), dont la confidence nécessitait sans doute les continuelles allées. et venues de MM. de Persigny et de Gricourt. L'attente fut vaine; juillet s'acheva sans que la fortune offrît l'occasion propice. Il fallut encore se résigner et attendre.
Du reste le fétichisme bonapartiste continuait de fleurir en France.
Le P^i- décembre 1835, on exposa sur une table de commissaire-priseur un chapeau de Napoléon. Nous li-
(i) Slrasbourg.j[). [o. — Acte d'accusation.
LES DÉUITS D'UN PRINCE AUTEUR. Ii3
sons dans un jonrnal de cette époque : « Ce cliapeau, qui se trouvait parmi les objets composant la vente du peintre Gros, était porté par l'Empereur pendant la campap,nc de 1807, celle d'Eylau et de Friedland. Mis à prix à 500 francs, il a été adjugé à 1,950. La lutte s'est engagée entre deux concurrents inconnus du public. Après l'adjudication, on a vivement demandé le nom de l'acquéreur de la relique impériale; il a répondu : C'est un Français! A ces mots un tonnerre d'applaudissements a éclaté dans toutes les parties du vaste atelier de Gros, encombré par la foule des curieux. » Celui des deux concurrents qui avait abandonné l'enchère à 1920 francs était le capitaine vicomte Glary, cousin de Louis-Napoléon. »
1836. —Au commencement de cette année, le prince mit sous presse à Zurich, un livre, donné comme sien, livi^ technique et d'une apparente innocence : le Manuel cV artillerie^ à l'usage des officiers d'artillerie de la République helvétique^ signé : « le prince Napoléon-Louis Bonaparte, capitaine au régiment d'artillerie du canton de Berne. » De nombreux envois en furent faits en France, et vers la même époque on répandait à profusion l'histoire du prince insérée par une main amie dans la Biographie des hommes du jour.
Cette année comme la précédente, Louis-Napoléon se rendit à Bade, et, vers le mois de juillet, y eut la visite d'un des officiers de Strasbourg, auxquels il avait adressé sa brochure, le chef du 4'' régiment d'artillerie, le colonel Vaudrey, homme énergique, jadis écarté de l'armée par la Restauration et qui en 1830 avait, en citoyen, soulevé Strasbourg contre Charles X. Louis-Philippe l'avait rappelé au service, mais le colonel avait sollicité inutilement
diverses faveurs: il conservait un amer ressentiment de refus opiniàlres qui l'avaient humilié. La mauvaise humeur lui conseilla de tendre l'oreille aux flatteries du prétendant ; un autre sentiment acheva de le rendre infidèle à son serment miUtaire. Bien qu'il eût passé la cinquantaine, Vaudrey se laissa embaucher par une voix plus harmonieuse que celle de Louis-Napoléon. Une femme, jeune encore, de sa profession cantatrice, « et dont la beauté virile, a-t-on dit, faisait tolérer le talent douteux,» Eléonore Brault, veuve du sieur Gordon-Archer, intime amie de M. Fialin, était alors la Rahab de l'entreprise. Dévouée à la fortune d'Israël, Mme Gordon fut même plus active que la femme de Jéricho ; elle faisait plus que de recevoir à Paris dans son salon les émissaires du nouveau Josué; avec eux elle courait la province, donnant des concerts qui, lui attirant la foule et les hommages, devenaient autant de pièges tendus aux galante et surtout aux officiers. On n'avait accès près d'elle que sous condition de bonaparliscr. \
Comme elle avait autant d'esprit et d'entregent que de beauté, son pouvoir d'ensorcellement était considérable. L'aide-de-camp d'un lieutenant-général, et celui-ci même faillirent y succomber. S'ils échappèrent, par bénédiction du ciel, Vaudrey, plus malheureux (ou plus heureux) eut le sort d'un compagnon d'Ulysse: il devint l'esclave de Circé, qui l'amena, docile et charmé, aux conciliabules qu'elle devait présider à Bade.
On y voyait encore \m lieutenant de pontonniers, M. Armand-François-Rupert Laity, âgé de vingt-sept ans. Il avait été initié vers le mois de juin, aux vœux du prince « qui lui parut pouvoir convenir, disait-il, à la France et à l'armée. » Mais avant de s'engager, M. Laity
LES DÉBUTS D'UN PRINCE AUTEll\. Uo
prétentlit qu'on Uédifuit, et voulut savoir, pour la paix de sa conscience, si les intentions de Louis-Napoléon étaient « démocratiques et républicaines;» car il avait lui-même, disait-il, « des opinions démocrates et républicaines. » Sur la réponse qui lui fut faite, il accepta délibérément une place dans le bataillon sacré du bonapartisme. ^I. Laily, ancien élève de l'Ecole polytechnique, avait sans doute étudié les mathématiques : on voit, par son exemple, que dans le commerce de la vie, elles ne rendent pas toujours un homme biea rigoureusement sévère sur la question de crédibilité.
Plus que jamais Strasbourg devenait l'objectif des conspirateurs, et leur chef saisissait toutes les occasions de tâter, comme on dit, les autres officiers de la garnison. Un d'eux, nommé Raindre, qui servait dans 1 infanterie, reçut d'un de ses amis l'invitation de venir dîner à Ofïenbourg. A la table où on l'appelait il trouva le prince et lui fut présenté. Quelques jours après, M. Raindre se vit prier, par émissaire, d'accepter du prince un entretien intime à Kehl; le rendez-vous indiqué était à l'auberge du Pied de Chevreuil. N'ayant aucune raison pour refuser, M. Raindre sollicita de ses chefs la permission de passer le Rhin pour une promenade, et voici, d'après lui-même, ce qui se passa :
« Je me rendis à Kehl, dit-il. Vers cinq heures, je vis arriver une méchante carriole de louage dans laquelle était un jeune Suisse que j'avais vu avec le prince à Ofîenbourg. Il me conduisit à une chambre et revint bientôt avec le prince, qui paraissait souffrant, et dont le visage était en partie couvert d'un mouchoir. Il s'enferma avec moi et me dit : « Capitaine, vous avez du courage et de la loyauté, et je crois pouvoir me confiera vous. Vous aimez trop l'Empereur pour ne
iifi NAPOLÉON m.
pas aimer sa famille. Un mouvement est près d'éclater : j'ai compté sur vous, et je me mettrai moi-même à la tête. »
« Je fus extrêmement surpris ; il s'en aperçut etparut piqué.
« Jecoiiviens, dit il, que c'est nouveau, mais nous avons des moyens sûrs d'exécution.
« Je lui déclarai ma façon de penser; il comprit ma franchise, et sembla m'en savoir gré. Une conversation s'engagea entre nous; je tâchai de le détourner de ses idées. II croyait l'armée mécontente depuis la révolution de Juillet, et il pensait que les vieux compagnons d'armes de son oncle l'auraient soutenu. Je lui dis qu'il était inconnu de la France, que la famille de l'Empereur élait plus ignorée peut-être que les Bourbons quand ils rentrèrent chez nous.
« Je lui parlai de l'esprit des troupes de Strasbourg, et je vis qu'il comptait surtout sur cette garnison. Je lui parlai des conflits qui avaient eu lieu souvent entre le militaire et le civil, des affaires de Lyon, de Grenoble, de Paris, où les troupes ne fraternisèrent jamais avec le peuple et restèrent fidèles à leurs devoirs. Je vis bien qu'il comptait sur la garnison de Strasbourg. Je pensai qu'une imagination semblable pouvait se jeter dans les aventures pour peu qu'elle renconlrât d'autres personnes prêtes à la seconder. »
Cette tentative, une autre auprès de M. de Franqueville, aide de camp du lieutenant généralVoirol, qui commandait à Strasbourg la o^ division militaire, ces deux appels consécutifs à la défection, ne furent pas les seuls : dans presque toutes les villes fortes de la frontière, les officiers étaient continuellement sollicités. A la fin, Louis-Napoléon résolut de tenter un grand coup. Si,précédemment, ses ouvertures avaient été les unes accueillies, les autres repoussées, il était évident, même par celles qui ne réussissaient pas, qu'on courait peu de risques à continuer les essais d'embauchage : très-mal servi parla police, peut-être à moi-
tiû Iralii \)iiv plus d'un de ses agents, jusque dans le conseil des ministres, Louis-Philippe ne savait rien de CCS menées, ou, s'il ne les ignorait pas, il les croyait peu dangereuses. Grâce à celle tolérance involontaire ou volontaire, qu'est-ce que le prétendant risquait à sonder les (lisposilions du général Voirol? 11 lui fit donc passer cette lettre :
(( Bade, Il août i83G.
« Général,
f( Comptant partir bientôt pour retourner en Suisse, je se^ rais désolé de quitter la frontière de France sans avoir vu un des anciens chefs militaires que j'honore le plus. Je sais bien, général, que les lois et la politique voudraient vous jeter, vous et moi, dans deux camps difïorents. Mais cela est impossible. Un vieux militaire sera toujours pour moi un ami, de même que mon nom lui rappellera sans cesse sa glorieuse jeunesse.
« Général, j'ai le cœur déchiré en ayant depuis un mois la France devant les yeux, sans pouvoir y poser le pied. C'est demain la fête de l'Empereur, et je la passerai avec des étrangers. Si vous pouvez me donner un rendez-vous, dans quelques jours, dans les environs de Bade, vous effacerez par votre présence les tristes impressions qui m'oppriment. En vous embrassant, j'oublierai l'ingratitude des hommes et la cruauté du sort. Je vous demande pardon, général, de m'exprimer aussi amicalement envers quelqu'un que je ne connais pas; mais je sais que votie cœur n'a pas vieilli.
« Recevez, général, avec l'expression du bonheur que j'aurais à vous voir, l'assurance de mon estime et de mes sentiments distingués.
« Napoléon-Louis Bonaparte.
« Je vous prie de remettre votre réponse à la personne qui vous portera ma lettre. »
L'émissaire ajouta de vive voix que le prince était, eu personne, à Strasbourg, tout prêt à conférer avec le général. Celui-ci, soit générosité, mollesse ou politique (ignorait-il que la veille Louis-Napoléon avait réuni autour (l'un bol de punch vingt-cinq jeunes officiers?), évita de profiter de ce renseignement pour faire arrêter Louis-Napoléon; il se contenta de répondre : « Tout ce que je peux faire pour lui, c'est de lui donner un quart d'heure pour repasser le Rhin. »
On ne réussit pas mieux avec Exelmans. Ce général avait eu l'honneur, en 1815, d'être le dernier chef de corps qui mît le sabre au fourreau. Réformé par les Bourbons, hostile pendant tout leur règne, il avait bravement payé de sa personne, en 1830, sur les barricades de Paris. Ses collègues de la Chambre haute lui en savaient un gré médiocre et le regardaient comme un mécontent brutal. Naturellement, le prince lui avait adressé le fameux Manuel^ et n'avait même pas obtenu un remercîment. S'étonnant de ce silence de la part d'un homme qu'il supposait bonapartiste dans l'àme, il se demanda si vraiment le cadeau de son Uvre avait laissé Exelmans tout à fait indifférent. Il résolut d'en avoir le cœur net, et lui dépêcha 31. de Bruc, bien stylé de bonnes paroles d'estime, avec la lettre suivante :
(( Ai-enenberg, 11 octobre.
« Général, « Je profite d'une occasion sûre pour vous dire combien je serais heureux de pouvoir vous parler. Yos honorables antécédents, votre réputation civile et militaire me font espérer que, dans une occasion difficile, vous voudrez bien m'aider de vos conseils. Le neveu de TEmpereur s'adresse avec con-
LES DÉRUTS D'UN PRINCE AUTEUR. 1i9
fiaiico à un vieux mililaire et à un vieil ami. Au.^si ospère-t-il que vous excuserez la déuiarchc qui pourrait paraître intempestive à tout autre qu'à vous, j^énéral, qui ôles digue de compreudre tout noble sentiuient. Le lieutenant-colonel de Brue, (|ui nu'rite toule ma confiance, veut Lien se charger de décider avec vous du lieu où je pourrai vous voir.
« En attendant, général, veuillez recevoir l'expression de mes sentiments et de ma considération.
« Napoléon-Louis Bonaparte. »
Les grondeurs d'apparence violente ne sont pas toujours sans finesse. Le général soupçonna une intrigue étourdie et congédia l'ambassadeur.
Décidément, les hommes de poids faisaient défaut; on résolut de s'en passer et d'aboutir enfin à une levée de boucliers. M. Fialin, qui voyageait beaucoup, sous les noms variés de Des Rousseaux, de Géant, s'abouche encore avec quelques officiers, promet au moindre capitaine de faire de lui un général, — sans doute aux colonels, tels que celui des cuirassiers en garnison à Haguenau, de les pousser au maréchalat, — et surtout il invite activement par lettres tous les complices principaux, j\[me Gordon, par exemple, « de s'occuper des affaires de leur fabrique. » Le commandant Parquin fait coup sur coup le voyage de Strasbourg. Vaudrey, malgré les adroites cajoleries de M^^e Gordon, paraît hésiter un instant. Louis-Napoléon, sous un pseudonyme féminin, lui adresse la lettre suivante, datée de Lindau, sur le lac de Constance :
« Monsieur, « Je ne vous ai pas écrit depuis que je vous ai quitté, parce qu'au commencement j'attendais une lettre où vous m'auriez
130 NAPOLÉON lïl.
donné votre adresse, et que depuis le retour de M. F j'ai
trouvé inutile de multiplier les écritures. Cependant, aujourd'hui que vous vous occupez encore de mon mariage, je ne puis m'empécher de vous adresser personnellement une phrase d'amitié. Vous devez assez me connaître pour savoir à quoi vous en tenir sur les sentiments que je vous porte; mais pour moi j'éprouve trop de plaisir à vuus les exprimer pour que je garde le silence plus longtemps; car vous réunissez, Monsieur, à vous seul, tout ce qui peut faire vibrer un cœur : passé, présent, avenir. Avant de vous connaître, j'errais sans guide certain; semblable au hardi navigateur qui cherchait un nouveau monde, je n'avais, comme lui, que dans ma conscience et mon courage la persuasion de la réussite, j'avais beaucoup d'espoir et peu de certitude; mais lorsque je vous ai vu, Monsieur, l'horizon m'a paru s'éclaircir, et je me suis écrié : Terre! terre!
« Je crois de mon devoir, dans les circonstances actuelles, où mon mariage dépend de vous, de vous renouveler l'expression de mon amitié et de vous dire que quelle que soit votre décision, cela ne peut influer en rien sur les sentiments que je vous porte. Je désire que vous agissiez entièrement d'après vos convictions, et que vous soyez sûr que tant que je vivrai je me rappellerai avec attendrissement vos procédés à mon égard. Heureuse si je puis un jour vous donner des preuves de ma reconnaissance.
« En attendant que je sache si je me marierai ou si je resterai vieille fille, je vous prie de compter toujours sur ma sincère affection. ,
« Signé : Louise Verxert. »
Cette flatteuse si passionnée u'esl autre que le prétendant affublé pour l'occasion d'un bonnet de femme. On no peut douter que la lettre, malgré la signature d'emprunt qui la termine, ne soit bien réellement de Louis Bonaparte : (' C'est son écriture, c'est son style, » disait plus
Li:S DEDITS D'UN PRINŒ AUTEl'U. iril
lard assez méchamment un magislral. Mais peut-être en cherchant bien dans la littérature de 1830, trouverait-on que c'élait simplement une page copiée dans le Secrétaire des amants ou imi'céede la Guirlande sentinienlale.
Du reste, il n'importe. Yaudrey, harcelé, s'engagea positivement et prit ses di.spositions pour revenir à son régiment, qu'il avait quitté depuis plusieurs semaines, pendant un congé passé en partie à voyager avec M'"^ Gordon. Décidément « c'est vers Tarmée que se portent les regards de Louis Bonaparte, c'est à une révolution militaire qu'il songe. 11 se rappelle les gardes prétoriennes; les souvenirs du 18 brumaire et du 20 mars appartiennent à sa famille; une révolution militaire vient d'éclater en Espagne, une autre en Portugal. Il espère que celle qu'il veut diriger sera aussi heureuse. Il se nourrit d'ailleurs de l'espoir commun aux conspirateurs de toutes les époques : il aime à penser que ce que le petit nombre aurait osé tenter serait approuvé par beaucoup et souffert par tous (1). » Comme il faut cependant que le peuple ne soit pas tout à fait absent de la scène, on le fera représenter dans Strasbourg : de Querelles reçoit pour instructions de soudoyer « trois cents gueulards aux poumons vigoureux et chargés de crier : Vive l'Empereur! »
M. de Persigny a depuis expliqué que le choix de Strasbourg était, du reste, le meilleur possible.
« Le plan du prince consistait, dit-il, à se jeter inopinément au milieu d'une grande place de guerre, à y rallier le peuple et la garnison par le prestige de son nom, l'ascendant
(1). Strasbourg, p. \o, —Acte d'accusation.
de son audace, et de se porter aussitôt, à marches forcées, sur Paris, avec toutes les forces disponibles, entraînant sur sa route troupes et gardes nationales, peuples des villes et des campagnes, enfin tout ce qui serait électrisé par la magie d'un grand spectacle et le triomphe d'une grande cause. Strasbourg était bien la ville la plus favorable à l'exécution de ce projet. Une population patriote, ennemie d'un gouvernement qui s'est vu contraint de licencier sa garde nationale; une garnison de huit à dix mille hommes, une artillerie considérable, un arsenal immense de ressources de toute espèce, faisaient de cette place importante une base d'opérations qui, une fois acquise à la cause populaire, pouvait amener les plus grands résultats, La nouvelle d'une révolution faite à Strasbourg par le neveu de l'Empereur, au nom de la liberté et de la souveraineté du peuple, eût embrasé toutes les têtes. Si l'on se rendait maître de cette ville, la garde nationale était immédiatement organisée pour faire elle seule le service de la place et veiller à la garde de ses remparts. La jeunesse de la ville et des écoles, formée en corps de volontaires, se réunissait à la garnison. Le jour même où. cette grande révolution s'accomplissait, tout s'organisait de manière à partir le lendemain pour marcher sur Paris avec plus de douze mille hommes, près de cent pièces de canon, dix à douze millions de numéraire et un convoi d'armes considérable pour armer la population sur la route. L'exemple de Strasbourg entraînait toute l'Alsace et ses garnisons. La ligne à parcourir traverse les Vosges, la Lorraine, la Champagne : que de grands souvenirs réveillés (1) !... »
Ainsi raisonnaient les stratégistes de l'entreprise, aussi faciles à Tespérance que, dans Rabelais, les conseillers
(1) Relation de Ventreprise du prince Napoléon-Louis, par J. de Persigny, aide de camp du prince pendant la journée du 30. Londres, janvier, 1837, in-8, 3^ édition, New-York.
du roi Pichrochole. L'événement déçut leurs combinaisons, ainsi que l'on va voir. Pour nous guider dans le récit des faits, nous nous aiderons d'une lettre écrite par Louis-Napoléon à sa mère, peu après réclicc de sa conspiration.
Mais ce document a besoin de commentaires : ils nous sont fournis par les débats même du procès qui eut lieu à Strasbourg, et que nous intercalerons au fur et à mesure qu'ils seront appelés par la relation du prince. De simples signes typographiques [ ] suffiront pour faire distinguer les annexes jointes au texte principal.
« Manière,
« Tous donner un récit détaillé de mes malheurs , c'est renouveler vos peines et les miennes, et cependant c'est en même temps une consolation pour vous et pour moi que de vous mettre au fait de toutes les impressions que j'ai ressenties, de toutes les émotions qui m'ont agité depuis la fin d'octobre. Vous savez quel est le prétexte que je donnai à mon départ d'Arenenberg. [Nous n'avons pu savoir quel avait été ce prétexte. — Louis Bonaparte partit le 25 octobre du château d'Arenenberg ; dans la matinée, il arriva à l'auberge de VEtoile, à quatre lieues de Fribourg, où il descendit à V Hôtel du Sauvage (Acte d'accusation). Il y reçut, le 26, plusieurs de ses complices, entre autre Vaudrey.] Mais ce que vous ne savez pas, c'est ce qui se passait alors dans mon cœur. Fort de ma conviction qui me faisait envisager la cause napoléonienne comme la seule cause nationale en France, comme la seule cause civilisatrice en Europe, fier de la noblesse et de la pureté de mes intentions, j'étais bien décidé à relever l'aigle impériale ou à tomber victime de ma foi politique.
« Je partis, faisant dans ma voiture le même chemin que j'avais suivi, il y a trois mois, pour me rendre à Unkirch et
à Baden; tout était de même autour de moi; mais quelle différence dans les impressions qui m'animaient ! J'étais alors gai et serein comme le jour qui m'éclairait; aujourd'hui triste et rêveur, mon esprit avait pris la teinte de l'air brumeux et froid qui m'entourait. On me demandera ce qui me forçait d'abandonner une existence heureuse pour courir tous les risques d'une entreprise hasardeuse. Je répondrai qu'une voix secrète m'entraînait, et que, pour rien au monde, je n'aurais voulu remettre à une autre époque une tentative qui me semblait présenter tant de chances de succès.
« Et ce qu'il y a de plus pénible à penser pour moi, c'est qu'actuellement que la réalité est venue remplacer mes suppositions, et qu'au lieu de ne faire qu'imaginer, )'ai vu ; je puis juger, et je reste dans mes croyances, d'autant plus convaincu que si j'avais pu suivre le plan que je m'étais d'abord tracé, au lieu d'être maintenant sous l'Equateur, je serais dans ma patrie. Que m'importent les cris du vulgaire qui m'appellera insensé parce que je n'aurai pas réussi, et qui aurait exagéré mon mérite si j'avais triomphé : Je prends sur moi toute la responsabilité de l'événement, car j'ai agi par conviction et non par entraînement. Hélas ! si j'étais la seule victime, je n'aurais rien à déplorer; j'ai trouvé dans mes amis un dévouement sans bornes, et je n'ai de reproches à faire à qui que ce soit.
« Le 27, j'arrivai à Lahr, petite ville du grand*duché de Baden, où j'attendis des nouvelles; près de cet endroit, l'essieu de ma calèche s'étant cassé, me força de rester un jour dans la ville. Le 28 matin, je partis de Lahr, je retournai sur mes pas, je passai par Fribourg, Neuf-Brisach, Colmar, et j'arrivai le soir à onze heures à Strasbourg, sans le moindre embarras. [M. de Gricourt était allé au devant de Louis Bonaparte jusqu'à six kilomètres de Strasbourg, à lUkirch, et avait pris place dans sa voiture. Ils entrèrent ensemble à Strasbourg.]
« Ma voiture alla à Vnôtel de la Fleur, tandis que j'allai
LES DÉnUTS D'UN PHLNO.E AUTEUR. iriri
loger dans uno petite chambi-c qu'on m'avail rolcnuo, rue de la Fontaine.
[Le faux passe-port tic Louis-Na-poléon l'ut déposé à la porte d'Austerlitz et lut retiré le Icndeinaiti de l'IIolel-de- Ville [)ar son vjilet de chambre. Ce passe-port désignait, paraît-il, le voyageur sous le nom de baron de Deltlord ou Dclford. De Gricourt le conduisit de l'hôtel au n° 17 de la rue de la Fontaine, où de Querelles avait retenu un logement pour lui-môme. Louis Bonaparte embrassa celui-ci et s'installa en son lieu et place. De Querelles s'esquiva rapidement le soir et revint le lendemain malin de très-bonne heure, de sorte que la propriétaire de la maison ne put s'apercevoir qu'on lui avait changé, cette nuit-là, son locataire.]
« Là je vis, le 29, le colonel Vaudrey, et je lui soumis le plan d'opération que j'avais arrêté ; mais le colonel, dont les sentiments nobles et généreux méritaient un meilleur sort, me dit : « Il ne s'agit pas ici d'un conflit en armes ; votre cause est trop française et trop pure pour la souiller en répandant du sang français; il n'y a qu'un seul moyen d'agir qui soit digne de vous, parce qu'il évitera toute collision. Lorsque vous serez à la tête de mon régiment, nous mar-. cherons ensemble chez le général Voirol ; un ancien militaire ne résistera pas à votre vue et à celle de l'aigle impériale lorsqu'il saura que la garnison vous suit„ » J'approuvai ses raisons, et tout fut décidé pour le lendemain matin ; on avait retenu une maison dans une rue voisine du quartier d'Austerlitz, où nous devions nous retirer tous pour nous porter de là à cette caserne dès que le régiment d'artillerie serait rassemblé.
« Le 29, à onze heures du soir, un de mes amis vint me chercher rue de la Fontaine, pour me conduire au rendezvous général ; nous traversâmes ensemble toute la ville. Un beau clair de lune éclairait les rues. Je prenais ce beau temps pour un favorable augure pour le lendemain ; je re-
io6 NAPOLÉON III.
gardais avec attention les endroits par où je passais; le silence qui y régnait faisait impression sur moi. Par quoi ce calme sera-t-il remplacé demain? « Cependant, dis-je à mon compagnon, il n'y aura pas de désordre si je réussis; car c'est surtout pour empêcher les troubles qui accompagnent souvent les mouvements populaires, que j'ai voulu faire la révolution par l'armée. Mais, ajoutai-je, quelle confiance, quelle profonde conviction il faut avoir, de la noblesse d'une cause, pour affronter, non les dangers que nous allons courir, mais l'opinion publique qui nous déchirera, qui nous accablera de reproches si nous ne réussissons pas! Et cependant je prends Dieu à témoin que ce n'est pas pour satisfaire à une ambition personnelle, mais parce que je crois avoir une mission à remplir, que je risque ce qui m'est plus cher que la vie, l'estime de mes concitoyens, »
« Arrivé à la maison, rue des Orphelins, [Le propriétaire s'appelait Auguste Brawn. La chambre avait été louée par M. de Persigny.] je trouvai mes amis réunis dans deux chambres, au rez-de-chaussée. [MM.Parquin, de Gricourt, Lombard, ancien chirurgien des hôpitaux militaires, de Querelles, qui, séance tenante, fut fait chef d'escadron, de Persigny, habillé en capitaine, etc.] Je les remerciai du dévouement qu'ils montraient à ma cause, et je leur dis que, dès ce moment, nous partagerions ensemble la bonne comme la mauvaise fortune. [La présente lettre omet de dire que « pour ôter tout scrupule » aux officiers réunis dans sa chambre, Louis Bonaparte leur dit <i qu'on parlait de la mort presque subite du Roi et que la nouvelle paraissait certaine (1). » Mais, d'après le procureur général Rossée, il y avait peu à faire pour les décider : « Gênés d'argent pour la plupart, et en proie, tous, à une ambition effrénée, ils saisirent avec
(1) Vou* ci-après, dans une lettre de Louis-Napoléon à M. Odilon- Barrot le discours qu'il prétend avoir adressé à ses conipagnons. Mais cette harangue paraît imaginaire.
avidité un projet qui leur offrait, en i)crspcclivc, le moyen de satisfaire leurs passions et d'acquérir une position meilleure. » On trouva, sur le carnet de M. de Querelles, cette noie pleine d'espérances : « Nous aurons des chevaux, des habits brodés, et lo il 20,000 livres de rente, enfin tout ce qui peut rendre la vie confortable. »] Un des officiers apporta une aigle : c'était celle qui avait appartenu au 7e régiment de ligne. [De Querelles se l'était procurée.] « L'aigle de Labédoyère! » s'ccria-t-on, et chacun de nous la pressa sur son cœur avec une vive émotion... Tous les officiers étaient en grand uniforme; j'avais mis un uniforme d'artillerie, et sur ma tetc un chapeau d'état-major.
« La nuit nous parut bien longue; je la passai [sauf deux heures données au sommeil, par lassitude] à écrire [ou à transcrire] mes proclamations que je n'avais pas voulu faire imprimer d'avance, de peur d'indiscrétion (1). Il était con-
(1) Proclamations du prince Napoléon-Louis Bonaparte :
AU PEUPLE FKAXÇAIS
Français!
On vous trahit ! Vos intérêts politiques, vos intérêts commerciaux, votre honneur, votre gloire sont vendus à l'étranger!
Et par qui? — Par les hommes qui ont profité de votre belle révolution et qui en renient tous les principes. Est-ce donc pour avoir un gouvernement sans parole, sans honneu-r, sans générosité, des institutions sans force, des lois sans liberté, une paix sans prospérité et sans calme, enfin un présent sans avenir que nous avons combattu depuis quarante ans?
En 1830, on imposa à la France un gouvernement sans consulter ni le peuple de Paris, ni le peuple des provinces, ni l'armée française : tout ce qui a été fait sans vous est illégitime!
Un congrès national, élu par tous les citoyens, peut seul avoir le droit de choisir ce qui convient le mieux à la France.
Fier de mon origine populaire, fort de quatre millions de votes
lo8 NAPOLÉON III.
venu que nous resterions dans cette maison jusqu'à ce que le colonel me fît prévenir de me rendre à la caserne. Nous comptions les heures, les minutes, les secondes; six heures du matin était le moment indiqué. Quïl est difficile d'exprimer ce qu'on éprouve dans de semblables circonstances; dans une seconde on vit plus que dans dix années ; car vivre, c'est faire usage
qui me destinaient au trône, je m'avance devant vous comme représentant de la souveraineté du peuple. [Les quatre millions de votes dont il s'agit, c'étaient les 3,321,67o suffrages donnés en 4804 à l'Empire. Outre l'hyperbole du nombre, il y a ici celle du temps (Louis-Napoléon n'était pas né en 1804-) et celle du rang; d'autres personnages, en 1804, et notamment Eugène, auraient pu primer la descendance de Louis Bonaparte.]
Il est temps qu'au milieu du chaos des partis, une voix nationale se fasse entendre ; il est temps qu'aux cris de la liberté trahie vous renversiez le joug honteux qui pèse sur notre belle France. Ne voyezvous pas que les hommes qui règlent nos destinées sont encore les traîtres de 1814 et de 181 o, les bourreaux du maréchal Ney !
Pouvez-vous* avoir confiance en eux ?
Ils font tout pour complaire à la Sainte-Alliance : pour lui obéir, ils ont abandonné les peuples, nos alliés; pour se soutenir ils ont armé le frère contre le frère; ils ont ensanglanté nos villes, ils ont foulé aux pieds nos sympathies, nos volontés, nos droits.
Les ingrats ! ils ne se souviennent des barricades que pour préparer les forts détachés ; méconnaissant la grande nation, ils rampent devant les forts et insultent les faibles. Notre vieux drapeau tricolore s'indigne d'être plus longtemps entre leurs mains ! Français î que le souvenir du grand homme qui fit tant pour la gloire et la prospérité de la patrie vous ranime ! Confiant dans la sainteté de ma cause, je me présente à vous, le testament de l'Empereur d'une main, son épée d'Austerlitz de l'autre. Lorsqu'à Rome, le peuple vit les dépouilles ensanglantées de César, il renversa ses hypocrites oppresseurs. Français, Napoléon est plus grand que César! Il est l'emblème de la civilisation du dix-ueuvième siècle.
Fidèle aux maximes de l'Empereur, je ne connais d'intérêts que les vôtres, d'autre gloire que celle d'être utile à la France et à l'humanité. Sans haine, sans rancune, exempt de l'esprit de parti, j'ap-
LKS DÉnUTS D UN PRINCE AUTEUR. 159
do nos organes, de nos sens, de nos facnltés, de toutes les parties de nous-môme, qui nous donnent le sentiment de notre existence; et, dans ces moments critiques, nos (acuités, nos organes, nos sens, exaltés au plus haut degré, sont concentrés sur un seul point; c'est l'heure qui doit décider de toute
pelle sous l'angle de l'Empire tous ceux qui sentent un cœur français battre dans leur poitrine.
J'ai voué mon existence à TaccompUssement d'une grande mission. Du rocher de Sainte-Hélène, un rayon de soleil mourant a passé dans mon âme. Je saurai garder ce feu sacré, je saurai vaincre et mourir pour la cause du peuple.
Hommes de 1789, hommes du 20 mars 1815, hommes de 1830, levez-vous ! "\'oyez qui vous gouverne, voyez l'aigle, emblème de la gloire, symbole de liberté, et choisissez! Vive la France! Vive la liberté !
Signé : Napoléon.
A l'armée
Soldats !
Le moment est venu de recouvrer votre ancienne splendeur ! Faits pour la gloire, vous pouvez moins que d'autres supporter plus longtemps le rôle honteux qu'on vous fait jouer. Le gouvernement qui trahit nos intérêts civils voudrait aussi ternir notre honneur militaire. L'insensé! croit-il qne la race des héros d'Arcole, d'Austerhtz, de 'SVagram soit éteinte?
Voyez le lion de Vs'aterloo encore debout sur nos frontières ; voyez Huningue privé de ses défenses; voyez les grades de 1813 méconnus ; voyez la Légion d'honneur prodiguée aux intrigants et refusée aux braves; voyez notre drapeau... il ne flotte nulle part où nos armées ont triomphé ! Voyez enfin partout trahison, lâcheté, influence étrangère, et écriez-vous avec moi : Chassons les barbares du Capitale! — Soldats, reprenez ces aigles que nous avions dans ces grandes journées : les ennemis de la France ne peuvent en soutenir les regards ; ceux qui vous gouvernent ont déjà fui devant elles !
notre destinée ; on est fort quand on peut se dire : demain je serai le libérateur de ma patrie ou je serai mort; on est bien à plaindre lorsque les circonstances ont été telles qu'on n'a pu être ni l'un ni l'autre.
« Malgré mes précautions, [Entre autres précautions, « on avait enlevé les contre-poids des portes, de manière qu'on
DéliATer la patrie des traîtres et des oppresseurs, protéger les droits du peuple, défendre la France et ses alliés contre l'invasion : voilà la route où l'honneur vous appelle ; voilà quelle est votre sublime mission !
Soldats français, quels que soient vos antécédents, venez tous vous ranger sous le drapeau tricolore régénéré; il est l'emblème de vos intérêts et de votre gloire. La patrie divisée, la liberté trahie, l'humanité souffrante, la glou^e en deuil comptent sur vous : vous serez à la hauteur des destinées qui vous attendent.
Soldats de la République, soldats de l'Empire, que mon nom réveille en vous votre ancienne ardeur. Et vous, jeunes soldats qui êtes nés comme moi au bruit du canon de Wagram, souvenez-vous que vous êtes les enfants des soldats de la grande armée. Le soleil de cent victoires a éclairé notre berceau. Que nos hauts faits ou notre trépas soient dignes de notre naissance ! Du haut du ciel la grande ombre de Napoléon guidera nos bras, et, contente de nos efforts, elle s'écriera : « Ils étaient dignes de leurs pères ! »
Vive la France ! Vive la liberté I
Signé : Xapoléox.
ni
AUX HABITANTS DE STR-iSBOURG
Alsaciens !
A vous l'honneur d'avoir les premiers renversé uue autorité qui, esclave de la Sainte-Alliance, compromettait chaque jour davantage votre avenir de peuple civilisé!' Le gouvernement de Louis-Philippe vous détestait particuHèrement, braves Strasbourgeois, parce qu'il déteste tout ce qui est grand, généreux, national. Il a blessé votre
LES DÉBUTS D'UN PRINCE AUTEUR. • IGl
pouvait les ouvrir elles fermer sans qu'on enlendîl rien. » — Déposition d'Auguste Brawn.J le bruit que devait faire un certain nombre de personnes réunies, éveilla les propriétaires du premier étage; nous les entendîmes se lever et ouvrir les fenêtres. 11 était cinq heures ; nous redoublâmes de prudence, et ils se rendormirent.
« Enfm six heures sonnèrent! Jamais les sons d'une horloge ne retentirent si violemment dans mon cœur; mais un instant après, la trompette du quartier d'Austerlitz vint encore en accélérer les battements. Le grand moment approchait ; un tumulte assez fort se fit aussitôt entendre dans la
honneur en cassant vos légions ; il a froissé vos intérêts en consacrant les droits d'autrui, et en permettant l'établissement de douanes étrangères qui paralysent votre commerce.
Strasbourgeois, vous avez mis la main sur vos blessures; vous m'avez appelé au milieu de vous pour qu'ensemble nous vainquions et mourions pour la cause du peuple. Guidé par vous et par les soldats, je touche enfin, après un long exil, le sol sacré de la patrie. Grâces vous en soit rendues ! Alsaciens l mon nom est un drapeau qui doit vous rappeler de grands souvenirs; et ce drapeau, vous le savez, inflexible devant les partis et l'étranger, ne s'incline que devant la majesté du peuple.
Honneur, patrie, liberté, voilà notre mobile et notre but. Paris en 1830 nous a montré comment on renverse un gouvernement impie ; montrons-lui, à notre tour, comment on consolide les libertés d'un grand peuple.
Strasbourgeois! demain nous marchons sur Paris, pour délivrer la capitale des traîtres et des oppresseurs. Reformez vos bataillons nationaux qui effrayaient un gouvernement impopulaire; gardez pendant notre absence votre ville, ce boulevard de l'indépendance de la France, aujourd'hui le berceau de sa régénération. Que l'ordre et la paix régnent dans vos murs, et que le génie de la France veille avec vous sur vos remparts.
Alsaciens ! avec un grand peuple on fait de grandes choses. J'ai une foi entière dans le peuple français.
Signé : Nafolkcn.
]QÎ> ' NAPOLEON III.
rue; des soldats passaient en criant, des cavaliers couraient au grand galop devant nos fenêtres. J'envoyai un officier s'informer de la cause de ce bruit : était-ce l'état-major de la place qui était déjà informé de nos projets? avions-nous été découverts? Il revint bientôt me dire que le bruit provenait des soldats, que le colonel envoyait prendre leurs chevaux qui étaient hors du quartier.
« Quelques minutess'écoiilèrent encore. et l'on'vint me prévenir que le colonel m'attendait. Plein d'espoir, je me précipite dans la rue. M. Parquiu, en uniforme de général de brigade, un chef bataillon, portant l'aigle en main, sont à mes côtés; douze officiers environ me suivent. [M. Parquin était, comme on sait, commandant ; il devenait général de brigade ; le chef de bataillon, c'était le lieutenant de Querelles. Il y avait encore : MM. Laily, de Gricourt, revêtu d'un uniforme d'étatmajor, sans avoir été jamais Militaire, Persigny, capitaine improvisé, Lombard, Gros, lieutenant de pontonniers, Petry (Charles-Philippe François) et Dupenhouat, également pontonniers, le lieutenant d"artillerie de Schaller. Total : neuf. Quels étaient les deux ou trois autres ? Nous l'ignorons.]
« Le trajet est court ; il fut bientôt franchi. Le régiment était rangé en bataille dans la cour du quartier [d'Austerlitz], en dedans des grilles ; sur la pelouse stationnait quarante canonniers à cheval.
a Ma mère ! jugez du bonheur que j'éprou^ai dans ce moment-là ; après vingt ans d'exil, je touchais enfin le sol sacré de la patrie, je me trouvais avec des Français que le souvenir de lEmpereur allait encore électriser. [Vaudrey venait de remettre à chaque maréchal des logis chef deux pièces d'or pour les canonniers de sa batterie. En outre, il avait fait faire une distribution de cartouches. Quantaux officiers, on avait évité ou même défendu de les convoquer. Ceux quelc hasard amenait reçurent des promesses d'avancement.]
« Le colonel Vaudrey était seul au milieu de la cour. Je me
LES Di:ni:TS D'UN PRINCE AUTKm. 103
dirigeai vers lui ; aussitôt le colonel, dont la belle figure et la laillc avaient, dans ce moment, quelque chose de sublime, tira son sabre et s'écria : « Soldais du 4° régiment d'artillerie! une grande révolution s'accomplit en ce moment; [Il existe une variante sur cetie phrase; on a prétendu que le colonel aurait dit : « Une grande révolution vient d'éclater en France; Louis-Philippe est renversé : vive l'Empereur! vive Napoléon II! On a bien lu : Napoléon II; car à cette époque Louis Bonaparte rayait de l'histoire le fils de l'Empereur et ne s'appelait pas encore Napoléon III.] Vous voyez ici, devant tous,- le neveu de l'Empereur Napoléon; il vient pour reconquérir les droits du peuple, le peuple et l'armée peuvent compter sur lui. C'est autour de lui que doit venir se grouper tout ce qui aime la gloire et la liberté de la France. Soldats ! vous sentirez, comme votre chef, toute la grandeur de l'entreprise que vous allez tenter, toute la sainteté de la cause que vous allez défendre. Soldats! le neveu de l'Empereur Napoléon peut-il compter sur vous? » Sa voix fut couverte à l'instant par des cris unanimes de : k< Vive Napoléon! vive l'Empereur! » [Les souvenirs de l'auteur de la lettre paraissent le tromper. Yaudrey passe pour avoir dit, non pas le neveu, mais le fils de lEmpereur.] Je pris alors la parole en ces termes : « Résolu à vaincre ou cà mourir pour la cause du peuple français, c'est à vous les premiers que j'ai voulu me présenter, parce qu'entre vous et moi il existe de grands souvenirs; c'est dans votre régiment que l'Empereur Napoléon, mon oncle, servit comme capitaine; c'est avec vous qu'il s'est illustré au siège de Toulon : et c'est encore votre brave régiment qui lui ouvrit les portes de Grenohle au retour de l'île d'Elbe. Soldats! de nouvelles destinées vous sont réservées. A vous la gloire de commencer une grande entreprise; à vous l'honneur de saluer les premiers l'aigle d'Austerlitz et de Wagram. » Je saisis alors l'aigle que portait un de mes officiers, M. de Querelles, et, la leur présentant : « Soldats ! continuai-je, voici le symbole de la gloire française, destiné
iGl NAPOLÉON m,
à devenir aussi l'emblème de la liberté. Pendant quinze ans, il a conduit nos pères à la victoire; il a brillé sur tous les champs de bataille, il a traversé toutes les capitales de l'Europe. Soldats ! ne vous rallierez-vous pas à ce noble étendard, que je confie et à votre honneur et à votre courage? Ne marcherez-vous pas avec moi contre les traîtres et les oppresseurs de la patrie, au cri de : Vive la France! vive la liberté! » [Autre omission, Louis Bonaparte, suivant plusieurs témoins, se présenta comme fils de l'Empereur; de plus, il promit de l'avancement à tout le monde. Si le prince oublie cette particularité, le fait s'explique sans doute par la perte du carnet sur lequel il lut sa proclamation écrite d'avance, mais ce carnet doit exister quelque part, puisqu'il fut saisi par la justice. Existe-t-il encore dans les archives d'un greffe ou au dépôt des Archives impériales? — Lorsque le prince termina sa harangue, il était tellement ému qu'il sauta au cou du lieutenant Bocave, — témoin étonné de cette scène, — et l'embrassa presque convulsivement.] Mille cris affirmatifs me répondirent; nous nous mîmes alors en marche, musique en tête; la joie et l'espérance brillaient sur tous les visages. Le plan était de courir chez le général, de lui mettre, non le pistolet sur la gorge, mais devant les yeux, pour l'entraîner. Il fallait, pour se rendre chez lui, traverser toute la ville. Chemin faisant, je dus envoyer un officier, avec un peloton, chez l'imprimeur, pour publier mes proclamations, un autre chez le préfet, pour l'arrêter; enfin, six reçurent des missions particulières, [Lombard eut ordre de se rendre chez cet imprimeur, M. Silbermann, et hâta de toutes ses forces l'impression des trois proclamations. Il en voulait dix mille exemplaires. Comme M. Silbermann hésitait : « J'ai de quoi me faire obéir, » avait dit Lombard, sur un ton de menace. M. de Persigny, plus que jamais capitaine d'état-major, se rendit avec un détachement de canonniers chez le préfet, M. Chopin d'Arnouville, l'arrêta au nom de l'Empereur Napoléon, le fit traîner à travers la ville jusqu'au
LKS DÉBUTS DT'N PRINCE ArTElR. 1G:i
quartier d'Austerlitz. Deux soldats tiraient le préfet par les bras, quatre autres le poussaient par derrière et lui bourraient les reins et les épaules. Arrivé à la caserne, il fut jeté dans une salle de police. Il est vrai qu'on a prétendu depuis que ces violences étaient un jeu, ou, tout au moins, qu'elles furent payées à M. Chopin d'Arnouville : il eut, dit-on, en décembre 1851. nous ne savons plus quel poste de confiance, dans l'administration dictatoriale, après le coup d'Etat. En tout cas, il reste à sa charge qu'averti par le général Voirol des machinations du prétendant, il avait omis d'y prendre garde et s'était contenté de répondre à peu près en ces termes : « J'ai près de lui un espion qui ne le quitte jamais et qui m'en répond. » Etait-ce vrai? Alors l'espion gagnait mal son argent ou prenait des deux mains. Le lieutenant Schaller appartenait au 3^ régiment d'artillerie; il fut chargé d'arrêter son colonel, M. Leboul, et s'acquitta de la mission qui lui était confiée. Gros, Laity, Petry, Dupenhouat entraînèrent les pontonniers pendant quelque temps. Tous quatre proclamaient Napoléon II, distribuaient de l'argent, promettaient des grades. « Aujourd'hui vous êtes adjudant, disait Dupenhouat à l'adjudant Gillard qui lui faisait des observations; demain vous pouvez être lieutenant; les sous-officiers ont tout à gagner à une révolution. »J de sorte que, arrivé chez le général, je m'étais ainsi défait volontairement d'une partie de mes forces. Mais avais-je donc besoin de m'entourer de tant de soldats? Ne comptais-je pas sur la participation du peuple? Et en effet, quoi qu'on en ait dit, sur toute la route que j'ai parcouru, je reçus les témoignages les moins équivoques de la sympathie de la population; je n'avais qu'à me défendre contre la véhémence des marques d'intérêt qui m'étaient prodiguées, et la variété des cris qui m'accueillaient me montrait qu'il n'y avait pas un parti qui ne sympathisât avec mon cœurl [Vraisemblablement les trois cents gueulards de M. de Querelles intervinrent à ce moment-là]. Arrivé à la cour de l'hOtel du général, je monte, suivi de
ICG NAPOLÉON IIl.
MM. Vaudroy, Parquin et de deux officiers. Le général n'était pas encore habillé; je lui dis :« Général, je viens vers vous en ami; je serais désolé de relever notre vieux drapeau tricolore sans un brave militaire comme vous; la garnison est fjour moi, décidez-vous, et suivez-moi. » On lui montra l'aigle; il la repoussa, en disant : « Prince, on vous a trompé ; l'armée connaît ses devoirs, et je vais à l'instant vous le prouver. » Alors je m'éloignai, et donnai l'ordre de laisser un piquet d'artilleurs pour le garder. Le général se présenta plus tard à ses soldats, pour les faire rentrer dans l'obéissance; les artilleurs, sous les ordres de M. Parquin, méconnurent son autorité, et ne lui répondirent que par les cris réitérés de : « Vive l'Empereur 1 » Plus tard, le général parvint à s'échapper de son hôtel par une porte dérobée. [Le général Voirol a déclaré inexact ce dernier trait de la relation; il assura qu'il était sorti par le grand escalier, non par le petit. Ce qui est plus important, c'est que le général, au moment où il était sous la garde du commandant Parquin, habillé en général, voulut sortir de sa chambre : « Rentrez, lui cria le commandant, vous n'êtes plus rien; » et le général fut repoussé, mis sous clef. Quelques officiers arrivant se portèrent au secours de Voirol. Une mêlée s'ensuivit; les sabres de quelques canonniers se levèrent sur le général^ mais il se dégagea.]
« Lorsque je sortis de chez le général, je fus accueilli par les mêmes acclamations de : Vive l'Empereur! Mais déjà ce premier échec m'avait vivement affecté : je n'y étais pas préparé, convaincu que la seule vue de l'aigle devait réveiller chez le général de vieux souvenirs de gloire, et l'entraîner. [Cette émotion ne fut pas remarquée. Du moins, il n'y en a pas trace dans ce que raconte 31. de Querelles. « J'ai vu, a dit cet officier, le prince faire le commandement luimême aux soldats du iC^ de ligne qui étaient de garde à la porte du général, nous avons pris le poste et nous Pavons fait marclier pour avoir a\ecnous l'infanterie. <fJ'ai donc en-
LES DI<:nUTS DUN PRINCE AUTEUR. 107
fin le bonlicur de commander à des soldais français! » a dit le prince, en se tonrnanivers moi! »]
«Nous nous remîmes en marclie : nous quitlâmes la grande rue et entrâmes dans la caserne Finkematt, par la petite ruelle qui y conduit du faubourg de Pierre. [Là se trouvait le 46'= de ligne.] Cette caserne est un grand bâtiment, construit dans une espèce d'impasse; le terrain en avant eut trop étroit pour qu'un régiment puisse s'y ranger en bataille. En me voyant ainsi resserré entre le rempart et le quartier, je m'aperçus que le plan convenu n'avait pas été suivi. [De quel plan la lettre veut-elle, parler? Est-ce qu'il y avait eu connivence et promesse de concours de la part d'officiers du 46^?] A notre arrivée, les soldats s'empressent autoui* de nous, je les harangue : la plupart vont chercher leurs armes et reviennent se rallier à moi en me témoignant leurs sympathies par leurs acclamations. Cependant, voyant se manifester parmi eux une hésitation soudaine, causée par les bruits répandus parmi eux par quelques officiers qui s'efforçaient de leur inspirer des doutes sur mon identité; [Le prince venait de dire au vieux sergent Debarre : «Mon brave, je suis le fils de l'Empereur. » A quoi Debarre répondit : « Le fils est mort. »] et comme d'ailleurs nous perdions un temps précieux dans une position défavorable, au lieu de courir surle-champ aux autres régiments, qui nous attendaient, [« Qui nous attendaient. » Ce mot excite sans la satisfaire la curiosité de l'historien. On a perdu la trace des menées que cette vague indication fait supposer à bon droit.] je dis au colonel de partir; il m'engage à rester encore; je me range à son avis; quelques minutes plus tard il n'était plus temps. Des officiers d'infanterie arrivent, font fermer les grilles et tancent fortement leurs soldats; ceux-ci hésitent encore ; je veux faire arrêter les officiers ; [« Cet officier méconnaît sa position, » disait le prince en ©rdonnant de saisir un de ces opposants, le lieutenant liornet.] leurs soldats les délivrent. Alors la confusion se met partout; l'espace était tellement resserré
i68 NAPOLÉON III.
que cliacim de nous fut perdu dans la foule. Le peuple [le peuple de 31. de Querelles, sans doute, enrégimenté d'avance], qui était monté sur le mur, lançait des pierres sur Tinfanterie; les canonniers voulaient faire usage de leurs armes, mais nous les en empêchâmes; nous vîmes tout de suite que nous aurions fait tuer beaucoup de monde. [L'idée de s'ouvrir un passage paraît être venue de M. de Gricourt, qui voulait commander aux artilleurs de tirer. Le prince ne répondit rien à cette proposition.] Je Tis le colonel tour à tour arrêté par l'infanterie et délivré par ses soldats; moi-même j'allais succomber au milieu d'une multitude d'hommes qui, me reconnaissant, croisaient sur moi leurs baïonnettes. Je parais leurs coups avec mon sabre, en tâchant de les apaiser, lorsque les canonniers vinrent me tirer d'entre leurs fusils, et me placer au milieu deux. Je m'élançai alors, avec quelques sous-officiers, vers les canonniers montés, pour me saisir d'un cheval; toute l'infanterie me suivit; je me trouvai acculé entre les chevaux et le mur, sans pouvoir bouger. Alors les soldats arrivèrent de toutes parts, se saisirent de moi et me conduisirent dans le corps-de-garde. En entrant, j'y trouvai M. Parquin ; je lui tendis la liain; il me dit, en m'abordant d'un air calme et résigné : « Prince, nous seronsfusillés, mais nous mourrons bien. — Oui. lui répondis-je; nous avons échoué dans une belle et noble entreprise. » [Fusillés. C'eût été, en effet, le traitement qui aurait pu servir de châtiment logique à la défaite, d'autant que les conspirateurs avaient résolu, en cas de succès, d'établir immédiatement un grand-prévôt. Ce dessein annonçait l'intention de mener les résistances militairement. Les pages précédentes sont en partie confirmées par la déposition d'un sous-officier du 46®, le sergent Kubler. La voici dans sa teneur naïve : « J'étais à la Finckematt lorsque j'entendis la musique des artilleurs, qui passaient et venaient du côté de la' caserne. Tiens, que je dis, on va tirer au tonneau; il est bien matin encore. Alors, je vis arriver dans la caserne le 4^ d'artillerie en criant r/re lEm-
pereur ! Un officiel' me présenta une aigle en me disant : « Vous êtes un vieux brave, camarade, vive V Empereur! — Je ne connais pas d'Empereur, lui rcpondis-je, vive le Roi! » Alors j'allai chercher mon fusil, je le chargeai, et je descendis dans la cour. Je vis des canonniers qui cherchaient à arrêter M. Pleignier, mon lieutenant. « Le premier qui louche à mon lieutenant, leur dis-je, il est mort. » Alors ils le relâchèrent. Nous cherchâmes alors à nous emparer des conspirateurs ; nous prîmes un capitaine d'état-major,, que nous mîmes dans la cuisine, et nous arrêtâmes aussi M. de Querelles, qui nous dit de ne pas lui faire de mal. Alors arriva M. le major : « Il faut prendre ces gens-là vivants, me dit-il, ce sont des conspirateurs. — Major, lui dis-je, mon fusil est chargé; si vous voulez, je vais lui laisser ma balle dans le ventre. M. Parquin sortait avec plusieurs canonniers, je ne pus l'arrêter. Je vis alors revenir le tambour-major avec M. Parquin sous le bras. Je revins alors vers le gros de la foule, et courus présenter la baïonnette de mon fusil au prince; un canonnier la saisit, et pour ravoir mon fusil je fus obligé d'abandonner le prince. Enfin, il fut pris par mes camarades. Le colonel Vaudrey seul n'était pas encore pris. « Canonniers, défendez-moi! » disait-il. Alors, mon colonel, M. Tallandier, vint lui parler; je ne sais pas ce qu'ils se dirent, mais après cela M. Vaudrey s'écria : « Canonniers, retirez-vous, obéissance à la loi. » Alors les canonniers se retirèrent et M. Vaudrey entra dans une chambre de la caserne avec M. Tallandier.]
« Bientôt après, le général Voirol arrive; il me dit en entrant : « Prince, vous n'avez trouvé qu'un traître dans l'armée française. — Dites plutôt, général, que j'avais trouvé un Labédoyère. «Des voitures furent amenées et nous transportèrent dans la prison neuve. Me voilà donc entre quatre murs, avec des fenêtres à barreaux, dans le séjour des criminels! Ah! ceux qui savent ce que c'est que de passer tout à coup de l'excès du bonheur, que procurent les i)lus nobles
illusions, à l'excès de la misère qui ne laisse plus d'espoir, et de franchir cet immense intervalle sans avoir un moment pour s'y préparer, comprendront ce qui se passait dans mon cœur.
« Au greffe, nous nous revîmes tous. M. de Querelles, en me serrant la main, me dit à haute voix : « Prince, malgré notre défaite, je suis encore fier de ce que j'ai fait. » On me fit subir un interrogaloire; j'étais calme et résigné ; mon parti était pris. On me fit les questions suivantes : « Qu'est-ce qui vous a poussé à agir comme vous l'avez fait ? — Mes opinions politiques, répondis-je, et mon désir de revoir ma patrie, dont l'invasion étrangère m'avait privé. En 1830, j'ai demandé à être traité en simple citoyen; [Demandé à qui? de quelle démarche s'agit-il ici? Nous ne connaissons que la lettre de 1831, à Louis-Philippe : le prince Napoléon ne s'y offre pas en simple citoyen.] on m'a traité en prétendant, eh bien! eh bien! je me suis conduit en prétendant! — Vous vouliez établir un gouvernement militaire? — Je voûtais établir un gouvernement fondé sur l'élection populaire. — Qu'auriez-vous fait, vainqueur? — J'aurais assemblé un congrès national. »
« Je déclarai ensuite que moi seul ayant tout organisé, moi seul ayant entraîné les autres, moi seul aussi je devais assumer sur ma tète toute la responsabilité. Reconduit en prison, je me jetai sur un lit qu'on m'avait préparé, et malgré mes tourments, le sommeil, qui adoucit les peines en donnant du relâche aux douleurs de l'âme, vint calmer mes sens ; le repos ne fuit pas le malheur, il n'y a que le remords qui n'en laisse pas. Mais comme le réveil fut affreux ! Je croyais avoir eu un horrible cauchemar : le sort des personnes compromises était ce qui me donnait le plus de douleur et d'inquiétude. J'écrivis au général Voirol pour lui dire que son honneur l'obligeait à s'intéresser au colonel Yaudrey, car c'était peut-être rattachement du colonel pour lui et les égards avec lesquels il l'avait traité qui étaient cause de la non-
réussite tic mon entreprise; je terminais en priant que toute la rigueur des lois s'appesantît sur moi, disant que j'étais le plus coupable et le seul à craindre.
« Le général vint me voir et fut très-affectueux. 11 me dit en entrant : « Prince, quand j'étais votre prisonnier, je n'ai trouvé que des paroles dures à vous dire; maintenant que vous êtes le mien, je n'ai plus que des paroles de consolation à vous adresser. » Le colonel Vaudrey et moi nous fûmes conduifs à la citadelle, oi^i (moi du moins) j'étais beaucoup mieux qu'en prison; mais le pouvoir civil nous réclama, et au bout de vingt-quatre heures on nous réintégra dans notre première demeure.
« Le geôlier et le directeur de la prison de Strasbourg faisaient leur devoir, mais tâchaient d'adoucir autant que possible ma situation, tandis qu'un certain M. Lebel, qu'on envoya de Paris, voulant montrer son autorité, m'empêcha d'ouvrir mes fenêtres pour respirer Pair, me retira ma montre, qu'il ne me rendit qu'à mon départ, et enfin avait même commandé des abat-jours pour intercepter la lumière. [Ce M. Lebel faisait appliquer les règlements relatifs à l'aménagement des prisons et qui se sont conservés sous l'Empire : les détenus politiques de Mazas, en juin 4869, ne se sont pas aperçus que Napoléon îll ait modifié le régime dont il se plaignait en 1836.]
« Le 9 novembre au soir, on vint me prévenir que j'allais être transféré dans une autre prison ; je sors et je trouve le général et le préfet qui m'emmènent dans leur voilure sans me dire oiî on me conduisait. J'insiste pour qu'on me laisse avec mes compagnons d'infortune; mais le gouvernement en avait décidé autrement. Arrivé dans l'hôtel de la Préfecture, je trouvai deux chaises de poste; on me fit monter dans Tune avec M. Cuynat, commandant delà gendarmerie de la Seine, et le lieutenant Thiboutot; dans l'autre il y avait quatre sousofficiers.
« Lorsque je vis qu'il fallait quitter Strasbourg et que mon
sort allait être séparé de celui des autres accusés, j'éprouvai une douleur difficile à peindre. Me voilà donc forcé d'abandonner des hommes qui se sont dévoués pour moi; me voilà donc privé des moyens de faire connaître, dans ma défense, mes idées et mes intentions; me voilà donc recevant un soi-disant bienfait de celui auquel je voulais faire le plus de mal ! [Probablement le vaincu savait déjà, par quelque avis secret, que le vainqueur ne serait pas farouche. Louis- Philippe d'Orléans ne songeait pas à venger le meurtre du duc d'Enghien, qui avait fait ce même voyage de la route de Paris pour venir tomber de nuit sous la fusillade, dans les fossés de Vincennes.] Je m'exhalai en plaintes et en regrets, je ne pouvais que protester
« Les deux officiers qui me conduisaient étaient deux officiers de l'Empire, amis intimes de M. Parquin ; aussi eurentils pour moi toutes sortes d'égards ; j'aurais pu n^e croire voyageant avec des amis. Le 11, à deux heures du malin, j'arrivai à Paris, à l'hôtel de la Préfecture de police. M. Delessert fut très-convenable pour moi ; il m'apprit que vous étiez venue en France réclamer en ma faveur la clémence du roi, que j'allais repartir dans deux heures pour Lorient, et que de là je repasserais aux États-Unis, sur une frégate française 1 .
« Je dis au préfet que j "étais au désespoir de ne pas parla-
(1) De la Préfecture de police le prince avait écrit à sa mère la lettre ci-dessous :
« Ma chère rnère, (( Je reconnais à votre démarche toute votre tendresse pour moi ; vous avez pensé au danger que je courais, maisA-ous n'avez pas pensé à mon honneur, qui m'obligeait à partager le sort de mes compagnons d'infortune. Cela a été pour moi une douleur bien vive que d'abandonner des hommes que j'avais entraînés à leur perte, lorsque ma présence et mes dépositions auraient pu influencer le
ger le sort de mes compagnons d'infortune ; que, retiré ainsi de prison avant d'avoir subi un interrogatoire général (le premier n'avait été que sommaire), on m'ôtait les moyens de déposer de plusieurs faits qui étaient en faveur des accusés; mais mes protestations étant restées infructueuses, je pris le parti d'écrire au roi, et je lui dis que, jeté en prison après avoir pris les armes contre son gouvernement, je ne
jury en leur faveur. J'écris au roi pour le prier de jeter un regard de bonté sur eux ; c'est la seule grâce qui peut me toucher. [Dans quels termes était rédigée celte supplique. On ne l'a jamais su bien exactement; elle n'a pas été publiée dans sa teneur : les écrivains orléanistes on dit qu'elle était excessivement soumise et renfermait la promesse solennelle de ne plus rien tenter contre l'établissement de juillet, ce que Louis-Napoléon a nié lui-même de toute sa force dans une lettre publique à M. Capefigue. [Voir ci-après livre YI.]
« Je pars pour l'Amérique, mais, ma chère mère, si vous ne voulez pas augmenter ma douleur, je vous en conjure, ne me suivez pas. L'idée de faire partager à ma mère mon exil de l'Europe serait, aux yeux du monde, une tache indélébile pour moi et pour mon cœur cela serait un chagrin cuisant. Je vais en Amérique faire comme Achille Murât, me créer moi-même mon exist ence : me faut un intérêt nouveau pour pouvoir m'y plaire.
« Je vous prie, chère maman, de veiller à ce qu'il ne manque rien aux prisonniers de Strasbourg; prenez soin des deux fils du colonel Vaudrey, qui sont à Paris avec leur mère. Je prendrais facilement mon parti, si je savais que mes autres compagnons d'infortune auront la vie sauve; mais avoir sur la conscience la mort de braves soldats, c'est une douleur amère qui ne peut jamais s'effacer.
« Adieu, ma chère maman ; recevez mes remercîments pour toutes les marques de tendresse que vons me donnez ; retournez à Arenenberg, mais ne venez pas me rejoindre en Amérique, j'en serais trop malheureux. Aiieu, recevez mes tendres embrassements ; je vous aimerai toujours de tout mon cœur.
(( Votre tendre et respectueux fils,
Napol;éon»Louis B »
17i xNAPOLÉON m.
redoutais qu'une chose, sa générosité, puisqu'elle devait me priver de la plus douce consolation, la possibilité de partager le sort de mes compagnons d'infortune. J'ajoutai que la vie était peu de chose pour moi, mais que ma reconnaissance envers lui serait grande s'il épargnait la vie d'anciens soldats, débris de notre vieille armée, entraînés par moi et séduits par de glorieux souvenirs.
« En même temps, j'écrivis à M. Odilon-Barrot la lettre que je joins ici en le priant de se charger de la défense du colonel Yaudrey. A quatre heures, je me remis en route avec la même escorte, et, le 14, nous arrivâmes à la citadelle de Port-Louis, près Lorient. J'y restai jusqu'au 21 novembre, jour où la frégate appareilla.
« Après avoir prié M. Odilon-Barrot de prendre la défense des accusés, et en particulier du colonel Yaudrey, j'ajoutai : « Monsieur, malgré mon désir de rester avec mes compagnons d'infortune et de partager leur sort, malgré mes réclamations à ce sujet, le roi, dans sa clémence, a ordonné que je fusse conduit à Lorient, pour de là passer en Amérique. Touché, comme je le dois, de la générosité du roi, je suis profondément affligé de quitter mes coaccusés, dans l'idée que, moi présent à la barre, mes dépositions en leur faveur auraient pu influer sur le jury et l'éclairer sur leur compte. Privé de la consolation d'être utile à des hommes que j'ai entraînés à leur perte, je suis obligé de confier à un avocat ce que je ne puis pas dire moi-même devant le jury.
« De la part de mes coaccusés, il n'y a pas eu complot : il n'y a eu que l'entraînement du moment ; moi seul ai tout combiné ; moi seul ai fait les préparatifs nécessaires. J'avais déjà vu le colonel Yaudrey, avant le 30 octobre, mais il n'avait pas conspiré avec moi. Le 29, à huit heures dn soir, personne, excepté moi, ne savait que le mouvement aurait lieu le lendemain ; je ne vis le colonel Yaudrey que plus tard. M. Parquin était venu à Strasbourg pour ses affaires ; le 29 au soir, seulement, je le fis appeler ; les autres personnes
•connaissaient ma présence en France, mais en ignoraient le motif. Je ne réunis que le 29 au soir les personnes actuellement accusées, et ne leur fis part de mes intentions que dans ce moment. Le colonel Yaudrey n'y était pas ; les officiers de pontonniers sont venus se joindre à nous, ignorant d'abord de qu(»i il s'agissait. Certes, nous sommes tous coupables, aux yeux du gouvernement établi, d'avoir pris les armes contre lui ; mais le plus coupable, c'est moi ; c'est celui qui, méditant depuis longtemps une révolution, est venu tout à coup arracher ces hommes à une position sociale honorable, pour les livrer à tous les hasards d'un mouvement populaire. Devant les lois, mes compagnons d'infortune sont coupables de s'être laissé entraîner ; mais jamais, plus qu'en leur faveur, il n'y eut des circonstances atténuantes aux yeux du pays. »
« Je tins au colonel Yaudrey, lorsque je le vis, et aux autres personnes, le 29 au soir, le langage suivant : « Messieurs, vous connaissez tous les griefs de la nation envers le gouvernement du 9 août ; mais vous savez aussi qu'aucun parti, existant aujourd'hui, n'est assez fort pour le renverser, aucun assez puissant pour réunir tous les Français, si l'un d'eux parvenait à s'emparer du pouvoir. Cette faiblesse du gouvernement, comme cette faiblesse des partis, vient de ce que chacun ne représente que les intérêts d'une seule classe de la société. Les uns s'appuient sur le clergé et la noblesse, les autres sur Paristocralie bourgeoise, d'autres enfin sur les prolétaires seuls.
« Dans cet état de choses, il n'y a qu'un seul drapeau qui puisse rallier tous les partis, parce qu'il est le drapeau de la France, et non celui d'une faction : c'est l'aigle de l'Empire. Sous cette bannière, qui rappelle tant de souvenirs glorieux, il n'y a aucune classe expulsée : elle représente les intérêts et les droits de tous. L'empereur Napoléon tenait son pouvoir du peuple français; quatre fois son autorité reçut la sanction populaire : en 1804, l'hérédité dans la famille de
l'Empereur fat reconnue par quatre millions de votes, depuis, le peuple n'a plus été consulté Comme l'aîné des
neveux de Napoléon, je puis donc me considérer comme le représentant de l'élection populaire, je ne dirai pas de l'Empire, parce que, depuis vingt ans, les idées et les besoins de la France ont dû changer. .Mais un principe ne peut être annulé par des faits ; il ne peut l'être que par un autre principe ; or ce ne sont pas les douze cent mille étrangers de iSlo, ce n'est pas la Chambre des 221 de 1830 qui peuvent rendre nul le principe de l'élection de 1804. Le système napoléonien consiste à l'aire marcher la civilisalion sans discorde et sans excès, à donner Félan aux idées, tout en développant les intérêts matériels, à raffermir le pouvoir en le rendant respectable, à discipliner les messes d'après leurs facultés intellectuelles, enfin, à réunir autour de l'autel de la patrie les Français de tous les partis en leur donnant pour mobiles l'honneur et la gloire. Remettons, leur dis-je, le peuple dans ses droits, l'aigle sur nos drapeaux, et la stabilité dans nos institutions. Et quoi ! m'écriai-je enfin, les princes de droit divin trouvent bien des hommes qui meurent pour eux dans le but de rétablir les abus et les privilèges ; et moi, dont le nom représente la gloire, Phonneur et les droits du peuple, mourrai -je donc seul dans l'exil? — «Non! » m'ont répondu mes braves compagnons d'infortune ; « vous ne mourrez pas seul ; nous mourrons avec vous, ou nous vaincrons ensemble pour la cause du peuple français ! »
« Vous voyez donc, Monsieur, que c'est moi qui les ai entraînés, en leur parlant de tout ce qui pouvait le plus émouvoir des cœurs français. Ils me parlèrent de leurs serments ; mais je leur rappelai qu'en 1815 ils avaient prêté serment à Napoléon II et à sa dynastie. « L'invasion seule, leur dis-je, vous a déliés de ce serment. Eh bien ! la force peut rétablir ce que la force seule a pu détruire. » J'allai même jusqu'à leur dire qu'on parlait de la mort du roi (j'ai mis cela, ma mère, comme vous le comprendrez, pour leur être utile;
vous voyez combien j'étais coupable aux yeux du gouvernement. Eh bien ! le gouvernement a été généreux envers moi ; il a compris que ma position d'exilé, que mon amour pour mon pays, que ma parenté avec le grand homme étaient des causes atténuantes : le jury restera-t-il en arrière de la marche indiquée par le gouvernement? Ne trouvcra-t-il pas des circonstances atténuantes bien plus fortes en faveur de mes complices dans les souvenirs de l'Empire, dans les relations intimes de plusieurs d'entre eux à mon égard, dans l'entraînement du moment, dans l'exemple de Labédoyère, enfin dans ce sentiment de générosité qui fit que, soldats de l'Empire, ils n'ont pu voir l'aigle sans émotion, que, soldats de l'Empire, ils ont préféré sacrifier leur existence plutôt que d'abandonner le neveu de l'empereur Napoléon, que de le livrer à ses bourreaux, car nous étions loin de penser à une grâce en cas de non réussite ? »
Elle était venue, cette grâce, et le chef de Tentreprise allait, embarqué sur la frégate V Andromède, recevoir la liberté après avoir franchi l'Océan. Comme il était près de monter à bord, on vit arriver le sous-préfet de Lorient, M. Yillemain. Ce fonctionnaire demanda au prince s'il avait de l'argent pour faire face à ses premiers besoins en Amérique : « Non? Voici donc seize mille francs en or de la part du roi. » Louis- Napoléon accepta et remercia.
Nous n'avons pas eu l'occasion jusqu'à ce moment de noter un fait dont il convient pourtant de ne pas oublier la coïncidence avec les événements de Strasbourg. Le 30 octobre, c'est-à-dire le jour même où la capitale de l'Alsace avait vu éclater un complot militaire, il se produisit à Vendôme une mutinerie de troupes. Etait-ce un hasard?
LÎYRE IV
HÉGIRE EN AMÉRIQUE ET EN ANGLETERRE — . LES « IDÉES NAPOLÉONIEISNES. » — l'EXPÉDITION DE BOULOGNE
1837. — Une veste et un toquet de marmiton se trouvent facilement dans un hôtel; au besoin, le jupon blanc d'une femme, une aiguille et du fil suffisent pour improviser ce vêtement léger. Sous les apparences d'an patronet, M. de Persigny se dissimula aux recherches, emportant une foule de petits secrets de la conjuration. Il n'était pas à la Finckematt; aussi n'avait-il pas été cerné, comme ses complices. Prévenu, à la Préfecture sans doute, du mauvais sort de l'affaire, voyant de ses yeux les artilleurs revenir en rangs à la caserne, entendant même qu'avec la mobilité d'impressions d'une troupe française, ils criaient à cette heure : Vive le roi! il jugea expédient de fuir. M^^^ Gordon lui en fournit les moyens. On a même rapporté que le préfet ne fut pas étranger à cette évasion. Quoiqu'il en soit, l'homme de tête, le directeur actif ne se retrouva point dans Strasbourg. Le gouvernement de Louis-Philippe, en congédiant le 2mnce, son rival étourdi, avant de l'avoir fait juger, n'avait
.pas prévu que les complices déférés à la justice ordinaire y seraient dans une situation très-favorable. L'argumentation de la défense était toute tracée; il fallait dire : « De quel droit vient-on demander des comptes aux agents secondaires de la conspiration lorsque l'on soustrait au verdict du jury l'auteur principal? »
Ce motif fut, en efTet, invoqué. Il réussit; pour qu'il manquât d'opérer il aurait fallu que le ministère public montrât beaucoup de dextérité et de résolution. Mais Taffaire. mal engagée par le gouvernement, fut simplement conduite avec résignation par les officiers du parquet. Après douze jours de débats, le jury de Strasbourg, trèstravaillé par des influences actives, donna gain de cause aux défenseurs et déclara non coupables les accusés présents. Ils furent mis aussitôt en liberté ; un ou deux jours après, le témoin Tallandier, lieutenant-colonel du 46« de ligne lors de l'événement du 30 octobre, et qui, luttant corps à corps avec les insurgés, avait fait échouer définitivement leur entreprise, ce témoin, dis-je, se battait en duel avec le colonel Vaudrey. Ainsi, grâce à la faiblesse de Louis-Philippe et à la sottise de ses ministres, le procès finissait par un échec pour la dynastie de juillet et par une rencontre armée où le soldat fidèle se mesurait,' comme pour une querelle particulière, contre un criminel d'État qu'il avait, quelques semaines auparavant, arrêté de sa main. Mais reprenons la lettre interrompue du gracié de Strasbourg. Il écrivait encore à sa mère :
(( En vue de Madère, le 12 décembre 1836.
« Je suis resté dix jours à la citadelle du Port-Louis. Tous les matins je recevais la visite du sous-préfet de Lorient, du
180 NAPOLÉON IIl.
commandant de la place et de l'officier de gendarmerie ; ils étaient tous très-bien pour moi, et ne cessaient de me parler de leur attachement à la mémoire de l'Empereur. Le commandant Cugnat et le lieutenant Thiboutot étaient remplis de procédés et d'égards pour moi ; je me croyais toujours au milieu de mes amis; et la pensée qu'ils étaient dans une position hostile à la mienne me faisait beaucoup de peine. Les vents étaient toujours contraires et empêchaient la frégate de sortir du port. Enfin, le 21 [novembre], un bateau à vapeur remorqua la frégate; le sous-préfet vint me dire que j'allais partir (1). Les ponts-levis de la citadelle se baissèrent : je sortis, accompagné du sous-préfet, du commandant de place et de l'officier de gendarmerie de Lorient, enfin des deux officiers et des sous-officiers qui m'avaient amené; je traversai deux files de soldats qui contenaient la foule des curieux accourus pour me voir.
« Nous montâmes tous dans des canots pour aller rejoindre la frégate qui nous attendait hors du port; je saluai ces messieurs avec cordialité, je montai sur le vaisseau, et je vis avec un serrement de cœur les rivages de la France disparaître devant moi.
« Je dois maintenant vous donner des détails sur la frégate. Le commandant m'a cédé la chambre sur l'arrière du bâtiment, où je couche ; je dîne avec lui, son fils, le second du bâtiment et l'aide de camp. Le commandant, capitaine de vaisseau, Henri de Villeneuve, est un excellent homme, franc et loyal comme un vieux marin; il a pour moi toutes sortes d'attentions. Vous voyez que je suis bien moins à plaindre que mes amis. Les autres officiers de la frégate sont aussi très-bien à mon égard. Il y a en outre deux passagers qui sont deux types : l'un, M. D..., est un savant de vingt-six ans, qui a beaucoup d'esprit et d'imagination mêlés d'origina-
(1) C'est à ce moment que dut avoir lieu la remise des seize mille francs en or donnés par Louis-Philippe.
litc et m^Awe d'un peu de singularité; par exemple, il croit aux prédictions, et il se mêle de prédire lui-môme à chacun son son. Il ajoute une grande foi au magnétisme et m'a dit qu'une somnambule lui avait prédit, il y avait deux ans, qu'un membre de la famille de l'Empereur viendrait en France, et détrônerait Louis-Philippe. Il va au Brésil pour faire des expériences sur l'électricité. L'autre passager est un ancien bibliothécaire de don Pedro, qui a conservé toutes les manières de l'ancienne cour; maltraité au Brésil à cause de son attachement à l'Empereur, il y retourne pour faire des réclamations.
« Les quinze premiers jours de la traversée furent bien pénibles; nous fûmes toujours ballottés parla tempête et les vents contraires, qui nous jetèrent jusqu'au commencement de la Manche ; impossible, pendant tout ce temps-là, de faire un pas sans s'accrocher à tout ce qui vous tombe sous la main.
« Nous ne savons que depuis quelques jours que notre destination est changée. Le commandant avait des ordres cachetés, qu'il a ouverts et qui lui disent d'aller à Rio, d'y rester le temps qu'il faut pour renouveler ses provisions, de me retenir à bord pendant tout le temps qu'il restera en rade, et ensuite de me conduire à New-York. Or, vous saurez que cette frégate est destinée à aller dans les mers du Sud, oii elle restera en station pendant deux ans ; on lui fait faire ainsi trois mille lieues de plus; car, de New-York, elle sera obligée de revenir à Rio, en longeant beaucoup à l'Est pour attraper les vents alizés. »
« En vue des Canaries, le 14.
« Chaque homme porte en lui un monde, composé de tout ce qu'il a vu et aimé, et oii il rentre sans cesse, alors même qu'il parcourt un monde étranger; j'ignore alors ce qui est le plus douloureux de se souvenir des malheurs qui vous ont
frappé ou du temps heureux qui n'est plus. Nous avons traversé l'hiver et nous sommes de nouveau en été; les vents alizés ont succédé aux tempêtes, ce qui me permet de rester la plupart du temps sur le pont. Assis sur la dunette, je réfléchis à ce qui m'est arrivé, et je pense à vous et à Arenenherg. Les situations dépendent des affections qu'on y porte; il y a deux mois, je ne demandais qu'à ne plus revenir en Suisse ; actuellement, si je me laissais aller à mes impressions, je n'aurais d'autre désir que de me retrouver dans ma petite chambre, dans ce beau pays où il me semble que je devais être si heureux 1 Hélas! quand on a une âme qui sent fortement, on est destiné à passer ses jours dans l'accablement de son inaction ou dans les convulsions des situations douloureuses.
« Lorsque je revenais, il y a quelques mois, de reconduire Mathilde, en rentrant dans le parc, j"ai trouvé un arbre rompu par l'orage, et je me suis dit à moi-même : Notre mariage sera rompu par le sort... Ce que je supposais vaguement s'est réalisé; ai-je donc épuisé, en 1836, toute la part de bonheur qui m'était échue?
« Ne m'accusez pas de faiblesse, si je me laisse aller à vous rendre compte de toutes mes impressions. On peut regretter ce que l'on a perdu, sans se repentir de ce que l'on a fait. Nos sensations ne sont pas, d'ailleurs, assez indépendantes des causes intérieures, pour que nos idées ne se modifient pas toujours un peu, suivant les objets qui nous environnent; la clarté du soleil ou la direction du vent ont une grande influence sur notre état moral. Quand il fait b€au, comme aujourd'hui, que la mer est calme comme le lac de Constance, quand nous nous y promenions le soir; que la lune, la même lune, nous éclaire de la même lueur bleuâtre; que l'atmosphère, enfin, est aussi douce qu'au mois d'août en Europe, alors je suis plus triste qu'à l'ordinaire : tous les souveni'rs, gais ou pénibles, viennent à tomber avec le même poids sur ma poitrine; le beau temps dilate le cœur et le rend plus im-
prcssionnable, tandis qiiô le mauvais temps le resserre : il n'y a que les passions qui soient au-dessuh3 des intempéries des saisons. Lorsque nous quittâmes la caserne d'Austerlitz, un tourbillon de neige vint fondre sur nous ; le colonel Vaudrey, auquel je le fis remarquer, me dit : « Malgré cette bour- « rasque, ce jour-ci sera un beau jour. »
(( Le 29 décembre.
« Nous avons passé la ligne hier; on a fait la cérémonie d'usage. Le commandant, qui est toujours parfait pour moi, m'a exempté du baptême. C'est un usage bien ancien, mais qui n'en est pas plus spirituel pour cela, de fêter le passage de la ligne en se jetant de l'eau et en singeant un office divin. Il fait une chaleur très-forte. J'ai trouvé à bord assez de livres pour ne pas m'ennuyer; j'ai relu les ouvrages de M. de Chateaubriand et de Jean-Jacques Rousseau. Cependant, les mouvements du navire rendent toute occupation fatigante. »
({ Le lev janvier 1837.
« Ma chère Maman, c'est aujourd'hui le premier jour de l'an. Je suis à quinze cents lieues de vous, dans un autre hémisphère ; heureusement, la pensée parcourt tout cet espace en moins d'une seconde. Je suis près de vous, je vous exprime tous mes regrets de tous les tourments que je vous ai occasionnés; je vous renouvelle l'expression de ma tendresse et de ma reconnaissance.
« Le matin, les officiers sont venus en corps me souhaiter la bonne année; j'ai été sensible à" cette attention de leur part. A quatre heures et demie, nous étions à table; comme nous sommes à 17" de longitude plus Ouest que Constance, il était en même temps sept heures àArenenberg; vous étiez probablement à dîner : j'ai bu en pensée à votre santé; vous
en avez peut-être fait autant pour moi, du moins je me suis \)\u à le croire dans ce moment-là. J'ai songé aussi à mes compagnons d'infortune. Hélas! je songe toujours à eux! J'ai pensé qu'ils étaient plus malheureux que moi, et cette idée m'a rendu bien plus malheureux qu'eux.
« Présentez mes compliments bien tendres à cette bonne M™^ Salvage, à ces demoiselles, à cette pauvre petite Claire, à M. Cottrau et à Arsène. »
(( Le 3 janvier.
« Nous avons eu hier un grain qui est venu fondre sur nous avec une violence extrême. Si les voiles n'eussent pas été déchirées par le vent, la frégate aurait pu être en danger. Il y a eu un mât cassé. La pluie tombait si impétueusement, que la mer en était toute blanche. Aujourd'hui, le ciel est aussi beau qu'à l'ordinaire, les avaries sont réparées, le mauvais temps est déjà oublié : que n'en est-il de même des orages de la vie! — A propos de frégate, le commandant m'a dit que la frégate qui portait votre nom est actuellement dans la mer du Sud et s'appelle la Flou. »
« Le 10 janvier.
« Nous venons d'arriver à Rio-Janeiro. Le coup d'oeil de la rade est superbe; demain j'en ferai un dessin. J'espère que cette lettre pourra vous parvenir bientôt. Ne pensez pas à venir me rejoindre, je ne sais pas encore où je me fixerai; peut-être trouverai-je plus de chances à habiter l'Amérique du Sud : le travail auquel l'incertitude de mon sort m'obligera à me livrer pour me créer une position sera la seule consolation que je puisse goûter.'Adieu, ma mère; un souvenir à nos vieux serviteurs et à nos amis de la Thurgovie et de Constance.
« Je me porte bien.
« Votre tendre et respectueux fils,
« Louis-Napoléon Bonaparte. »
L'insurrection de Strasbourg avait eu lieu sans l'autorisation et sans la participation de l'oncle Joseph : il s'en montra fort mécontent, jugea l'impérialisme perdu et repartit pour l'Amérique.
Son neveu la quittait déjà. Il avait reçu cependant bon accueil à New^- York, où il rencontra notamment d'anciens bonapartistes : le lieutenant Lacoste, qui avait suivi Joseph en 1815, et les frères Peugnier, jadis compromis dans la conspiration de Béfort, et qui jouissaient dans la ville d'une assez grande considération. Un d'eux y avait ouvert une école qui prospérait. Il présenta Louis-Napoléon dans quelques familles distinguées où la courtoisie et la curiosité le firent recevoir amicalement. Ces proscrits français étaient, du reste, des bonapartistes de la vieille roche, qui rebattirent indéfiniment les oreilles de l'exilé de leurs propos haineux contre les Anglais et les Prussiens, et lui recommandaient surtout de prendre un jour la revanche de Waterloo.
Louis-Napoléon rencontra également aux États-Unis ses cousins Achille et Lucien Murât. Celui-ci, l'ancien prince royal de Naples, venait d'obtenir du gouvernement fédéral une place de directeur des postes. L'autre, moins heureux, « avait été réduit, par suite de faillites commerciales, à une situation si précaire qu'il n'eut, pendant plusieurs années, d*autres ressources pour subsister que le produit d'une école de jeunes filles tenue par sa femme, Carolina Georgina Fraser (G. Vapereau). » C'est aujourd'hui le prince Murât.
Difi'érents projets furent imaginés pour que Louis- Napoléon occupât ses loisirs à quelque entreprise d'industrie ; mais rien n'aboutissant, il commençait à se fatiguer de son séjour, lorsgu'eu juillet, quatre mois après son
arrivée, une lettre de sa mère vint le rappeler en Europe. L'ex-reine disait à son fils qu'elle se sentait mourir et qu'elle voulait le revoir. Il partit donc pour l'Angleterre, et de là par la Hollande et l'Allemagne , gagna secrètement Arenenberg. Sa mère mourut peu après son arrivée, le 5 octobre 1837; elle était dans sa cinquantecinquième année.
On pensa qu'il retournerait promptement soit en Italie, soit à Londres; mais il resta, en apparence, décidé à vivre obscurément. Ses amis, parmi lesquels figuraient encore M. Mocquard et le médecin de la reine Hortense, le docteur Conneau, se mirent néanmoins à l'œuvre pour lui rallier des partisans. Les menées suspectes recommencèrent.
1838. — Tandis que le prince méditait de nouveaux desseins, il eut le déplaisir de voir dans plusieurs journaux la note suivante :
« Le comte de Saint-Leu, Louis Bonaparte, troisième frère de Napoléon et ex-roi de Hollande, a dû épouser à Florence, le 23 avril, la jeune marquise de Strozzi. Cette nouvelle union, contractée par l'ex-roi de Hollande, paraît contrarier vivement la société de Florence, et, s'il faut en croire la Gazette cCAugshourg^ écho de ces bruits, le comte de Saint-Leu serait tellement paralysé qu'il ne pourrait manger seul. »
Louis s'était bien pressé de mettre à profit son veuvage pour rejeter le souvenir d'Hortense et placer, pourrait-on dire , l'obstacle d'une belle-mère entre son fils et lui. Il y avait là un sujet de contrariété pour Louis- Napoléon : une afi'aire plus grave ne tarda pas à faire diversion à ses préoccupations domestiques.
Celte aiïaire eut un prologue qu'il faut donner.
Le 21 juin, sur le rapport du garde des sceaux, en vertu de l'article 28 de la Charte, la Chambre des pairs se constitua en cour de justice pour connaître l'atraire de M. Laity, ex-lieutenant d'artillerie, accusé d'attentat à la sûreté de l'Etat et auteur de l'écrit intitulé : Relation historique des événements du 30 octobre 1836; — le prince Napoléon à Strashoiirg .
Le 9 juillet, M. Armand Laity comparut à la barre de la haute Chambre, assisté de M" Michel (de Bourges), son défenseur, et de M^ Delangle.
Le procureur général Frank-Carré entreprit de démontrer que K la pensée qui avait dicté l'écrit était la même que celle qui avait inspiré le complot de Strasbourg, et que l'écrit comme la révolte avaient eu pour but le renversement du gouvernement. L'accusé, du reste, — ajoutait le procureur général, — s'est glorifié de sa culpabilité, et ce n'est pas par crainte d'une nouvelle dynastie napoléonienne, c'est par prévoyance que de pareilles tentatives de combinaison puérile devaient être réprimées et punies. »
Ils font aujourd'hui la mine d'avoir été un peu épais, un peu trop amis du pathos, les procureurs généraux de Louis-Philippe, — semblables sur ce point à presque tous les magistrats du parquet quand on lit leurs réquisitoires politiques à plusieurs années de distance. — Le gouvernement n'était pas non plus trop spirituel de donner un si grand retentissement à un si petit écrit. En outre, avec cette manie latente de bonapartisme idolâtre qui était au fond de l'intelligence pâteuse et médiocre de la plupart des magistrats et des fonctionnaires d'alors, M. Frank-Carré eut la simplicité absurde, en une telle
cause, d'exalter et d'invoquer Napoléon l^^ comme « l'homme unique. » Michel (de Bourges), plus sensément , répondit : « 11 n'y a d'unique en France que la liberté. »
Le 10 juillet, la Cour prononça son arrêt par lequel Armand Laity était condamné à cinq années de détention et à 10,000 francs d'amende.
Cette condamnation fut suivie à courte distance d'une réclamation adressée par la diplomatie française à la Suisse.
Dans sa séance du 3 août, le président de la Diète helvétique communiqua à l'Assemblée une note de l'ambassadeur de France, M. de 3Iontebello, relative au prince Louis-Napoléon.
Cette note demandait qu'on expulsât immédiatement Louis Bonaparte du territoire de la Confédération. « La Suisse n'aurait pas dû souffrir, disait cette note, que Louis Bonaparte revînt sur son territoire, et, au mépris de toutes les obligations que lui imposait la reconnaissance, osât y renouveler de criminelles intrigues, et avouer hautement des prétentions insensées et que leur folie même ne peut plus absoudre depuis l'attentat de Strasbourg. Il est de notoriété publique que Arenenberg est le centre d'intrigues que la gouvernement a le droit et le devoir de ne pas tolérer. Vainement Louis Bonaparte voudrait-il nier les écrits qu'il a fait publier tant en Allemagne qu'en France; celui que la Cour des pairs a récemment condamné, auquel il est prouvé qu'il avait lui-même concouru et qu'il avait distribué, témoignent assez que son retour d'Amérique n'avait pas seulement pour objet de rendre les derniers devoirs à une mère mourante, mais bien aussi de reprendre des projets et d'afficher des pré-
tentions auxquelles il est démontré aujourd'hui qu'il n'a jamais renoncé I La Suisse est trop loyale et trop fidèle alliée pour permettre que Louis Bonaparte se dise à la fois un de ses citoyens et le prétendant au trône de France; qu'il se dise Français toutes les fois qu'il conçoit l'espérance de troubler sa patrie au profit de ses projets, et le citoyen de Thurgovie quand le gouvernement de sa patrie veut prévenir le retour de ses criminelles tentatives. »
La majorité de la Diète, tout en réclamant avec force le droit des Suisses à ne subir aucune pression étrangère, décida qu'il y avait lieu de demander au gouvernement du canton de Thurgovie « si le prince avait été élu régulièrement citoyen de Thurgovie et si ses actes n'étaient pas en opposition avec la conduite que ce titre lui imposait. »
Le Grand-Conseil de Thurgovie, interrogé, déclara « que le prince était citoyen thurgovien; que si une renonciation formelle de sa part à la qualité de Français n'avait pas été exigée, c'est qu'elle était inutile, attendu qu'aux termes des lois françaises, la naturalisation acquise en pays étranger faisait perdre cette qualité, et que, d'ailleurs, en vertu de l'acte d'expulsion de la famille de Napoléon, aucun de ses membres n'était en droit de réclamer; que tout ce que pouvait dans cette circonstance l'État de Thurgovie, c'était de faire en sorte que la France n'eût point à se plaindre de la présence du prince Louis en Suisse. »
De longues discussions s'ensuivirent et montrèrent le caractère suisse sous le jour le plus honorable. Tandis qu'une armée française se massait sur la frontière pour appuyer les réclamations du gouvernement de Louis-
Philippe, la République helvétique sembla prête à souffrir les dernières extrémités plutôt que de déserter la cause d'un de ses citoyens. Mais enfin un avis fort sage, et qui aurait dû être adopté tout d'abord, prévalut dans les délibérations des Etats. Ils firent connaître que « si la Suisse était prête à défendre la nationalité du prince Louis, il fallait que celui-ci renonçât sans nulle réserve à ses prétentions à la qualité de Français, w
Louis Bonaparte, mis en demeure de s'expliquer, aima mieux écrire au gouvernement de Thurgovie pour le prier « d'annoncer au Directoire fédéral qu'il était prêt à se retirer dans tel lieu où il pourrait trouver un asile assuré. )) En parlant de ses droits acquis sans s'expliquer sur sa double qualité, il faisait pressentir que son absence ne serait pas éternelle.
Le Directoire répondit au canton de Thurgovie que cette lettre était trop ambiguë pour servir de base à une négociation officielle avec le gouvernement français, et il invita le prince à désigner avant tout le lieu où il voulait se retirer.
Il fallait s'exécuter. Le prince écrivit de nouveau : « Le gouvernement français ayant déclaré que le refus de la Diète d'obtempérer à sa demande serait le signal d'une conflagration dont la Suisse pourrait être la victime, il ne me reste plus qu'à quitter un pays où ma présence est le sujet de si injustes prétentions, où elle serait le prétexte de si grands malheurs. »
Conséquemment,.il se fit délivrer un passe-port/ pour se rendre à Londres, en traversant rAllemagne et la Hollande.
En résumé, l'équivoque essentielle était conservée, même aux dépens de la République qui s'était gêné-
reusement exposée pour le prince à de grands périls. On n'avait toujours pas vidé la question de savoir si Louis- Napoléon se considérait comme Français ou Suisse; en sorte que, s'éloignant, il se donnait le bénéfice de paraître la victime volontaire de sa compassion pour une nation faiblb et laissait planer sur ses hôtes le soupçon d'avoir imparfaitement soutenu la cause de leur nationalité.
A son tour, Louis-Napoléon devait être dans la suite le maUrc de la politique extérieure de la France et réclamer impérieusement de la Belgique l'expulsion des républicains les plus notoires qu'il eût fait sortir de France. Le colonel Charras fut un jour acheminé de Bruxelles vers la Hollande par ordre d'un ministre belge qui n'avait pas su voir combien il est facile, même à un petit Etat, de conserver la noble clientèle des étrangers proscrits et d'abriter l'humanité sous la justice. Il suffit pour arrêter l'exigence des prescripteurs de dénoncer publiquement leurs prétentions. Un gouvernement dans un Etat libre, si faible qu'il soit, ne devrait jamais expulser personne administrativement. C'est aux tribunaux que l'équité défère l'examen de la conduite des hôtes bannis de leur patrie. S'ils ont commis des actes contraires à la tranquillité du pays qui les a reçus, jugez leur conduite au grand jour, et prononcez. Autrement, leur éloignement ne sera jamais qu'une concession déshonorante à des menaces ou à des intrigues qui n'osent s'avouer.
1839-1840. — En Angleterre, Louis-Napoléon se fit de nouveau le centre du bonapartisme, et de concert avec ses plus intimes partisans, prépara une sorte de mani-
feste dont il datait la préface, le 13 juillet 1839, de Carlton-Terrace. La publication en fut retardée de quelques mois, mais enfin l'oeuvre parut au commencement de 1840, en une brochure intitulée : des Idées napoléoniennes.
Son but, en la publiant, était celui d'une belle âme. « L'Empereur n'est plus! — disait-il, — mais son esprit n'est pas mort. Privé de la possibilité de défendre par les armes son pouvoir tutélaire, je puis au moins essayer de défendre sa mémoire par des écrits. Eclairer l'opinion en recherchant la pensée qui a présidé à ses hautes conceptions, rappeler ses vastes projets, est une tâche qui sourit encore à mon cœur et qui me console de l'exil. ))
11 agissait donc par une vraie piété philanthropique et promettait de s'adonner à ce travail avec une grande largeur. « Ennemi de toute théorie absolue et de toute dépendance morale, je n'ai d'engagements envers aucun parti, envers aucune secte, envers aucun gouvernement;
ma voix est libre comme ma pensée et j'aime la
liberté ! »
Est-ce la peine de remarquer ici que, dans son exposition des principes du gouvernement républicain tel qu'il a été' perfectionné en Amérique (Paris, 1833), Achille Murât disait : « Je n'ai jamais pu m'assujettir au credo d'une secte, d'une école ou d'un parti (p. xi). » Mais en s'annonçant tous deux comme partisans de la même méthode, ils l'employaient différemment. L'un se déclarait, pour conclure, un républicain d'intention et d'effet; l'autre découvrait un impériahsme nouveau.
Le travail entier, dans les Idées napoléoniennes, présentait les divisions suivantes :
1. Des gouvernementa en général. Mouvement général du progrès; formes de gouvernement, leur mission. — II. Idccs générales. IVIission de l'Empereur. La liberté suivr^a la même marche que la religion. Rétablissement de la monarchie et de la religion catholique. Comment il faut juger Napoléon. — III. Question intérieure. Organisation administrative. Organisation politique. — IV. Question étrangère. — V. But où tendait VEmpereur. — VI. Cause de la chute de l'Empereur. — VII. Conclusion.
Le sujet, comme l'indique ce programme, ne manquait pas d'étendue; à la manière dont il est traité, on reconnaît aisément l'apologiste et le disciple imperturbable. Tout était bien sous l'Empire ; tout depuis est allé de chute en chute. Lui seul était grand et moral, ce qui n'est pas difficile à prouver lorsque l'on prend allègrement sur tous les points le contre-pied de la vérité. Ainsi la spoliation des biens des communes en 1813 est représentée comme l'acte le plus légitime, le plus populaire, le plus favorable aux intérêts économiques du pays. Seul encore, l'Empire a été l'asile de la liberté, de l'égalité civique, du progrès social.
Toute cette mauvaise philosophie politique est infiniment triste à écouter; elle finit par vous peser sur l'esprit et vous tirer au cœur. Et pourtant notre tâche commande d'extraire quelques pages caractéristiques. Il y a, dans les affirmations partout contestables, un parti pris de crédulité, d'admiration à faux, d'éloge déclamatoire, que l'on est bien obligé de soumettre au jugement de la raison publique. Ce perpétuel égarement hors du vrai est un cas dont il faut savoir envisager la nature. En
19 i NAPOLÉON III.
conséquence, nous citerons divers passages dans le texte propre.
« L'Empereur Napoléon a contribué, plus que tout autre, à. accélérer le règne de la liberté, en sauvant l'influence morale de la Révolution, et en diminuant les craintes qu'elle inspirait. Sans le Consulat et l'Empire, la Révolution n'eût été qu'un grand drame qui laisse de grands souvenirs, mais peu de traces. La Révolution se serait noyée dans la contrerévolution, tandis que le contraire a eu lieu, parce que Napoléon enracina en France et introduisit partout en Europe les principaux bienfaits de la grande crise de 89, et que, pour nous servir de ses expressions, il dcssoidlla la Révolution, affermit les rois et ennollit les jjcuples. Il dessouilla la Révolution, en séparant les vérités qu'elle fit triompher des passions qui, dans leur délire, les avaient obscurcies ; il raffermit les rois, en rendant le pouvoir honoré et respectable ; il ennoblit les peuples, en leur donnant la conscience de leur force et ces institutions qui relèvent l'homme à ses propres yeux. L'Empereur doit être considéré comme le Messie des idées nouvelles.
« 11 rétablit la religion, mais sans faire du clergé un moyen de gouvernement. Aussi le passage de la République à la monarchie et le rétablissement des cultes, au lieu d'éveiller des craintes, rassurèrent les esprits ; car, loin de froisser aucun intérêt, ils satisfaisaient à des besoins politiques et moraux, et répondaient au vœu du plus grand nombre. En effet, si ces transformations n'eussent pas été dans les sentiments et les idées de la majorité, Napoléon ne les aurait pas accomplies; car il devinait juste, et, son pouvoir moral, il voulait Faugmenter et non l'affaiblir. Aussi jamais de si grands changements ne se firent avec moins <i'efforts. Napoléon n'eut qu'à dire : « Qu'on ouvre les églisjs ! » et les fidèles s'y précipitèrent à l'envi. Il a dit à la nation : « Voulez-vous
IIKfilUE EN AMÉRIQUE ET EN ANGLETERRE. lO.i
« un pouvoir héréditaire? » et la nation répondit affirmativement ]iar quatre millions de votes.
« Quehiues personnes veulent révoquer en doute la légitimité d'une telle élection; mais elles attaquent ainsi toutes les constitutions de la République, car ces constitutions n'obtinrent pas môme une sanction aussi forte.
« Constitution de 1791, non soumise à racceptation du peuple.
Votants. Acceptants. Refusants.
« Constitution de 1793 . . . . 1,801,018 11,600
« Constitution de l'an III. . 1,057,390 49,997 « Constitution de l'an VIII
(Consulat) 3,012,569 3,011,007 1,562
« Consulat à vie 3,577,259 3,568,885 8,374
« Empire héréditaire (1804). 3,524,254 3,521,675 2,579 ))
[Un mot suffit pour réduire à néant cet échafaudage de chiffres. Le vote de la Constitution de l'an VIII, première manipulation des suffrages pubUcs par les Bonaparte, fut dirigé par Lucien, nommé à cet effet au ministère de l'intérieur. Lucien avait été le moins scrupuleux des hommes au moment du Coup d'Etat de brumaire, qu'il s'agissait dès lors de consolider. N'est-ce pas lui encore qui, le 23 juin 1815, proposait à Napoléon de jeter le Corps législatif dans la Seine?]
« Admirons l'esprit napoléonien; il ne fut jamais ni exclusif ni intolérant. Supérieur aux petites passions des partis, généreux comme le peuple qu'il était appelé à gouverner, l'Empereur professa toujours cette maxime : qu'en politique il faut guérir les maux, jamais les venger.
« Sous le rapport politique, l'Empereur n'a pu organiser la France que provisoirement; mais toutes ses institutions renfermaient un germe de perfection qu'à la paix il eût développé.
« Constatons d'abord une vérité, c'est que lorsque le peuple français proclama Napoléon empereur, la France était telle-
ment fatiguée des désordres et des changements continuels, que tout concourait à investir le chef de l'Etat du pouvoir le plus absolu. L'Empereur n'eut donc pas besoin de le convoiter; il n'eut, au contraire, qu'à s'en défendre. Autant autrefois l'opinion publique avait réclamé l'afTaiblissement du pouvoir, parce qu'elle le croyait hostile, autant elle se prêtait à le renforcer, depuis qu'elle le voyait tutélaire et réparateur. Il n'eût tenu qu'à Napoléon de n'avoir ni Corps législatif ni Sénat, tant on était las de ces discussions éternelles, entretenues, comme il le disait lui-même, par une foule de gens qui s'acharnaient à disputer sur les nuances avant d'avoir assuré le triomphe de la couleur.
« Plus les secrets diplomatiques se dévoileront, plus on se convaincra de cette vérité, que Napoléon fut conduit pas à pas, par la force des choses, à cette puissance gigantesque qui fut créée par la guerre, et que la guerre détruisit- Il ne fut pas agresseur; au contraire, il fat sans cesse obligé de repousser les coalitions de l'Europe.
« Dès 1796, lorsqu'avec 30,000 hommes il fait la conquête do l'Italie, il est non-seulement grand général, mais profond politique. Le Directoire, dans son ignorance des choses, envoie au général Bonaparte l'ordre de détrôner le roi de Sardaigne et de marcher sur Rome, laissant sur ses derrières 80,000 autrichiens qui débouchaient du Tyrol. Napoléon s'affranchit d'instructions aussi mal calculées. Il conclut une alliance offensive et défensive avec le roi de Piémont, fait un traité avec le Pape et bat les Autrichiens; le fruit de cette conduite est la paix de Campo-Formio. Enfin, quelques années se sont à peine écoulées que Napoléon, naguère chef d'un Etat qui était en guerre avec toute l'Europe, réunit sous le drapeau tricolore, pour marcher sur Moscou, des Prussiens, des Hanovriens, des Hollandais, des Saxons, des Westphaliens, des Polonais, des Autrichiens, des Wuriembergeois, des Bavarois, des Suisses, des Lombards, des Toscans, des Napolitains, etc., etc.
M L'cIof:c (le l'Empereur est dans les faits; il suffit do feuilleter le Moniteur. Sa gloire est comme le soleil; aveugle qui ne la voit pas. Des détracteurs obscurs ne changeront pas rinfluence irrécusable d'actes patents ; quelques gouttes d'encre répandues dans la mer ne sauraient altérer la couleur de ses eaux. Cependant, comme il y a des esprits vulgaires qui ne sauraient comprendre ce qui est grand, et que, dans les époques de transition, l'esprit de parti défigure les grands traits historiques, il n'est pas inutile de rappeler aux masses, qui ont tant d'admiration pour l'Empereur, que leur vénération n'est pas basée sur l'éclat trompeur d'une vaine gloire, mais sur l'appréciation exacte d'actions qui avaient pour but le bien-être de l'humanité. »
Après la substance toxique, l'antidote. Voici ce que Lamartine, en 1843, écrivait avec une fermeté de bon sens qui entraîne tout :
« Cet homme survient; il arrête le mouvement révolutionnaire précédemment au point où il cessait d'être convulsif pour devenir créateur. Il se fait, lui-même réaction contre une liberté qui commençait déjà à réagir par elle-même. Il s'arm^de tous les repentirs, de tous les ressentiments, de toutes les apostasies qu'une révolution sème toujours sur sa route. Il écrase la liberté naissante avec les débris mêmes de tout ce qu'elle a renversé pour éclore ; il refait un ancien régime avec les choses et les noms d'hier; il fait rétrograder la presse jusqu'à la censure, la tribune jusqu'au silence, l'égalité jusqu'à une noblesse de plébéiens, la liberté jusqu'aux prisons d'Etat; la philosophie et l'indépendance des cultes jusqu'à un Concordai, jusqu'à une religion d'État, instrument de règne, jusqu'à un sacre, jusqu'à l'oppression et la captivité d'un pontife. Il étouffe partout en Europe l'amour et le rayonnement pacifique des idées françaises, pour n'y faire briller que les armes odieuses de la violence et de la conquête. Quel est
le résultat final de ce drame à un seul acteur?... Un nom de plus dans l'histoire; mais l'Europe deux" fois à Paris; mais les limites de la France resserrées par l'inquétude ombrageuse de tout l'Occident désaffectioné; mais l'Angleterre réalisant sans rivale la monarchie universelle des mers, et en France même, la raison, la liberté et les masses retardées indéfiniment par cet épisode de gloire, et ayant peut-être à marcher plus d'un siècle pour regagner le terrain perdu en
un seul jour : voilà le 18 Brumaire
« Le résultat de l'Empire c'est l'Europe deux fois à Paris (i). »
Kihvinûing, à 26 milles de Glasgow, doit son nom à un saint homme d'anachorète, nommé Winning, qui au huitième siècle, y habitait une grotte (kil); c'est dans ce village qu'au douzième siècle des ouvriers francs-maçons, venus du continent pour élever les bâtiments d'un monastère que fondait le lair de Cuningham, établirent, dit-on, la première loge maçonnique instituée en Ecosse. A un mille environ de KiUvinning se dresse le manoir d'Eglinton, magnifique résidence des comtes d'Eglinton et de Wintown. Le maître de ce château eut le caprice, au mois de septembre 1839, de convier chez lui pour des fêtes chevaleresques tout ce qu'il y avait en Angleterre et en Ecosse de gentilshommes historiques. Louis-Napoléon fut un des tenants qui vinrent figurer dans le simulacre de tournoi, où parurent des chevaliers bardés de fer, armés de lances, la tête couverte de casques panachés. Toute la gentry admira la bonne grâce de cette fantaisie hippique et archéologique : le prince y put retrou-
(1) Il faut lire dans les Œuvres de Xapolèon III, t. I, p. 364 et suivantes, la pale réponse à cette juste invective.
ver comme dans une vision, les héros troubadours, tels que Danois, qui était presque pour lui un ancêtre.
18i0. -— Cependant Louis-Philippe, piqué tout à coup d'une tarentule belliqueuse, appelait, le l^r mars, M. Thicrs à composer un ministère de combat qui menait gaiement la France à une grande guerre européenne. L'entreprise devait débuter par une lutte contre les Anglais.
Le roi et le ministre adoptèrent alors en commun la plus folle idée qu'ils pussent concevoir. Le 13 septembre 1831, une pétition adressée par un sieur Lepayen à la Chambre des députés avait exprimé le vœu que l'on réclamât les cendres de Napoléon, et qu'elles fussent déposées sous la colonne de la place Vendôme. La Chambre, malgré l'opposition du général Lafayette, avait renvoyé cette épître au Conseil des ministres; puis on n'en avait plus entendu parler. Tout à coup, après neuf ans, le Gouvernement se ravise et demande à ces mêmes Anglais, contre lesquels on allait probablement se mesurer dans un terrible duel, la restitution amiable des cendres de Napoléon. Lord Palmerston eut la malicieuse bonhomie de céder à ce désir bizarre, qui ne pouvait que tourner contre la monarchie de Juillet en ranimant le fétichisme napoléonien. Le 12 mai, la Chambre des députés reçut l'avis officiel qu'un des fils du roi, le prince de Joinville, allait partir pour Sainte-Hélène, et qu'il ramènerait en France le cercueil du grand homme.
Onn'écoutapas les avis des hommes sensés qui faisaient opposition à ce dessein. Inutilement, à la séance du 26 mai, M. Glais-Bizoin représenta « que les idées bonapartistes étaient une des plaies les plus vives de notre
ordre social ; ce qu'il y a encore de plus funeste pour l'émancipation des peuples ; ce qu'il y a encore de plus contraire à l'indépendance de l'esprit humain, » Le prince de Joinville partit donc escorté des Yoeux de tous les adorateurs du grand Napoléon. — « Voilà, dit alors un vieux général, une expédition qui rend le prince très-populaire. C'est un brave jeune homme, loyal et franc du collier. L'empereur l'aurait beaucoup aimé. — C'est possible, reprit quelqu'un ; mais l'empereur à sa place ne se ramènerait pas. »
Cette parole de sagesse fut promptement vérifiée. On vit bientôt courir dans le monde un petit factum faisant suite à la brochure du prince et qui était de lui encore. Cela s'appelait Yldée napoléonienne y et portait pour épigraphe :
« Ce ne sont pas seulement les cendres, mais les idées de l'Empereur qu'il faut ramener. »
Pas plus les unes que les autres, selon nous ; mais enfin c'était son opinion, à ce jeune homme. Il l'expliquait ainsi.
Depuis vingt-cinq iins la France passe tour à tour d'une agitation fébrile à une apathie léthargique. Où est la cause de ce malaise qui la tourmente? C'est que si le grand mouvement de 1789 a eu deux caractères distincts, l'un social et l'autre politique, « la révolution sociale a triomphé malgré nos revers, tandis que la révolution politique a échoué malgré les victoires du peuple. »
Il était assez extraordinaire de dire en 1840 que la révolution sociale eût déjà triomphé; mais ce qui pouvait sembler plus étrange encore, ce fut de prétendre que Napoléon avait été le continuateur politique de 1789.
L'auteur ajoutait avec assurance que « le pouvoir tutélaire et démocratique du héros plébéien aurait assuré rinJépcndance des peuples. » Faute d'avoir conservé l'élablissement impérial, « la société française ne marche pas, elle erre à l'aventure. »
Heureusement, tout le monde n'est pas îîinsi livré aux ténèbres : pour quelqu'un une clarté presque céleste, ou même toute divine, a brillé d'un éclat serein.
« A nous qui cherchions et qui errions aussi, un chemin, un guide nous est apparu. Ce guide, c'est l'homme extraordinaire qui, second Josué, arrêta la lumière et fit reculer les ténèbres. Ce chemin, c'est le sillon qu'il creusa d'un bout du monde à l'autre, et qui doit apporter la fertilité et l'abondance.
« Dans la route difficile que notre âge doit parcourir, au lieu de prendre, comme chefs de doctrine, des rhéteurs de collège, il nous semble plus logique de suivre les préceptes, et de nous faire les apôtres de l'homme qui fut plus grand comme législateur qu'il ne fut redoutable comme capitaine. Lorsque, dans l'histoire des temps passés, apparut sur la scène du monde un grand homme qui réfléchissait en lui le double caractère de fondateur et de guerrier, on vit toujours les générations qui le suivirent reprendre après sa mort les institutions qu'il avait sanctionnées, l'allure qu'il avait indiquée.
« Pendant des siècles, les peuples des rives du Jourdain ont suivi les lois de Moïse. Les institutions de Mahomet ont fondé cet empire d'Orient, qui résiste encore aujourd'hui à notre civilisation. Malgré le meurtre de César, sa politique et son impulsion ont encore, pendant six cents ans, maintenu l'unité romaine, repoussé les barbares et reculé les 'limites de l'empire.
« Pendant huit siècles, le système féodal et religieux éta-
1)1 i par Gharlemagne a gouverné l'Europe et servi de transition entre la société romaine et celle qui surgit depuis 89. Et nous, qui avons eu dans nos rangs et à notre tête un Moïse, un 3Iahomet, un César, un Gharlemagne, irions-nous chercher autre part que dans ses préceptes un exemple et une synthèse politiques?
« Les grands hommes ont cela de commun avec la divinité, qu'ils ne meurent jamais tout entiers. Leur esprit leur survit, et l'idée napoléonnienne a jailli du tomheau de Sainte-Hélène, de même que la morale de l'Evangile s'est élevée triomphante malgré le supplice du Calvaire.
a La foi politique, comme la foi religieuse, a eu ses martyrs ; elle aura comme elle ses apôtres, comme elle son empire! »
Ainsi, le bonapartisme est un évangile qui donne la vérité et la vie (1), c'est un dogme. Or, voici la parole de l'apôtre :
« Expliquons en peu de mots ce que nous entendons par l'idée napoléonienne.
« De toute convulsion politique jaillit une idée morale, progressive, civilisatrice. L'idée napoléonienne est sortie de la Révolution française comme Minerve de la tête de Jupiter : le casque en tête et toute couverte de fer. Elle a combattu pour exister, elle a triomphépour persuader, elle a succombé pour renaître de ses cendres, imitant en cela un exemple divin.
« L'idée napoléonienne consiste à reconstituer la société française, bouleversée par cinquante ans de révolution, à concilier l'ordre et la liberté, les droits du peuple et les principes d'autorité.
(1) Cf. Œuvres de Napoléon III; éd. de ISoG, I, G. Voir cidessus; p. 194: l'Empereur y est déjà « un messie. »
HÉr.IRE EN AMÉRIQUE ET EN ANGLETERRE. 203
w Au milieu de deux partis acharnés, dont l'un ne voit que le passé et l'autre que l'avenir, elle prend les anciennes formes et les nouveaux principes.
« Voulant fonder solidement, elle appuie son système sur des principes d'éternelle justice, et brise sous ses pieds les théories réactionnaires enfantées par les excès des partis.
« Elle remplace le système héréditaire des vieilles aristocraties par un système hiérarchique qui, tout en assurant l'égalité, récompense le mérite et garantit l'ordre.
« Elle trouve un élément de force et de stabilité dans la démocratie, parce qu'elle la discipline.
«Elle trouve un élément de force dans la liberté, parce qu'elle en prépare sagement le règne en établissant des bases larges avant de bâtir l'édifice.
« Elle ne suit ni la marche incertaine d'un parti ni les passions de la foule; elle commande par la raison, elle conduit parce qu'elle marche*la première.
« Planant au-dessus des coteries politiques, exempte de tout préjugé national, elle ne voit en France que des frères faciles à réconcilier, et dans les différentes nations de l'Europe que les membres d'une seule et grande famille.
« Elle ne procède pas par exclusion, mais par réconciliation ; elle réunit la nation au lieu de la diviser. Elle donne à chacun l'emploi qui lui est dû, la place qu'il mérite selon sa capacité et ses œuvres, sans demander compte à personne ni de son opinion ni de ses antécédents politiques.
« N'ayant d'autre préoccupation que le bien, elle ne cherche pas par quel moyen artificiel elle peut soutenir un pouvoir chancelant, mais par quel moyen elle peut rendre le pays prospère.
« Elle n'attache d'importance qu'aux choses, elle hait les paroles inutiles. Les mesures que d'autres discutent pendant dix ans, elle les exécute en une seule année. Elle vogue à pleines voiles sur l'océan de la civilisation, au lieu de rester
20i NAPOLÉON III.
dans un étang bourbeux pour essayer inutilement toutes sortes de voilures.
« Elle repousse cette polémique du jour, qui ressemble aux discussions religieuses du Moyen Age, oij l'on se battait pour les questions métaphysiques de la transsubstantiation du sang de Notre Seigneur, au lieu de s'étendre sur les grands principes évangéliques. Aussi n'éiève-t-elle jamais la voix pour blâmer ou accueillir une loi microscopique sur des garanties imaginaires, sur des exclusions réactionnaires ou des libertés tronquées. Elle ne joue pas un jeu d'enfant; mais, géante elle-même, lorsqu'elle se bat, c'est une guerre de Titans : ses armes sont des peuples entiers, et ses triomphes ou ses revers sont pour le monde le signal de l'esclavage ou de la liberté.
« L'idée napoléonienne se fractionne en autant débranches que le génie humain a de phases différentes; elle va vivifier l'agriculture, elle invente de nouveaux produits, elle emprunte aux pays étrangers les innovations qui peuvent lui servir. Elle aplanit les montagnes, traverse les fleuves, facilite les communications et oblige les peuples à se donner la main.
« Elle emploie tous les bras et toutes les intelligences. Elle va dans les chaumières, non pas en tenant à la main de stériles déclarations des droits de l'homme, mais avec les moyens nécessaires pour étancher la soif du pauvre, pour apaiser sa faim, et, de plus, elle a un récit de gloire pour éveiller son amour de la patrie. L'idée napoléonienne est comme l'idée évangélique : elle fuit le luxe et n'a besoin ni de pompe ni d'éclat pour pénétrer et se faire recevoir ; ce n'est qu*à la dernière extrémité qu'elle invoque le Dieu des armées. Humble sans bassesses, elle frappe à toutes les portes, reçoit les injures sans haine et sans rancune, et marche toujours sans s'arrêter, parce qu'elle sait que la lumière la devance et que les peuples la suivent.
« L'idée napoléonienne ayant la conscience de sa force.
repousse loin d'elle la corruption, la flatterie et le mensonge, CCS vils auxiliaires de la faiblesse. Quoiqu'elle attende tout du peuple, elle ne le flatte pas; elle méprise ces phrases de chambellanisme démocratique avec lesquelles on caresse les masses pour se rallier de mesquines sympathies, imitant ces courtisans qui encensaient le grand roi dans sa Yieillesse en vantant les mérites qu'il n'avait plus. Son but n'est pas de se créer une popularité passagère en rallumant des haines mal éteintes et en flattant des passions dangereuses; elle dit à chacun ce qu'elle pense, roi ou tribun, riche ou pauvre; elle accorde la louange ou jette le blâme, suivant que les actions sont louables ou dignes de mépris.
« L'idée napoléonienne s'est concilié depuis longtemps la sympathie des masses, parce que les sentiments chez les peuples précèdent le raisonnement, que le cœur sent avant que l'esprit conçoive. Lorsque la religion chrétienne s'étendit, les nations l'adoptèrent avant de comprendre toute la portée de sa morale. L'influence d'un grand génie, semblable en cela à l'influence de la divinité, est un fluide qui se répand comme l'électricité, exalte les imaginations, fait palpiter les cœurs et entraîne, parce qu'elle louche l'âme avant que de persuader.
« Cette influence, qu'elle croit exercer sur les masses, elle veut l'employer, non pas à bouleverser la société, mais au contraire à la rasseoir et à la réorganiser. L'idée napoléonienne est donc par sa nature une idée de paix plutôt qu'une idée de guerre, une idée d'ordre et de reconstitution plutôt qu'une idée de bouleversement. Elle professe sans flel et sans haine la morale pi^itique que le grand homme conçut le premier. »
C'est la première fois que quelqu'un a parlé de la « morale politique » de Napoléon avec cette ingénuité d'enthousiasme. Personne, probablement, n'avait encore songé à louer l'Empire de ce côté-là, qui, en réalité,