G V NAPOLÉON III
n'était pas son côté fort. On avait bien va le journal la Révolution de 1830 essayant de marier les institutions démocratiques « au vif sentiment de gloire et de nationalité qui caractérisait l'ère impériale; » mais de là jusqu'à l'éloge de sa « morale politique, » il y avait une certaine distance à franchir.
Si des brochures ont leur prix en politique, le grand instrument de propagande, c'est le journal. Louis- Napoléon résolut de fonder à Paris une feuille quotidienne où il aurait la haute main. Le 15 juin 1839 parut le Capitole^ qui s'annonça comme bonapartiste en plein. C'était chose due, avec un tel bailleur de fonds. Mais un journal peu lu, mal administré, qui paraît chaque jour, est un puisard dévorant. Le château d'Arenenberg y passa. Louis- Napoléon le vendit à réméré pour subvenir aux effroyables besoins du Capitole, qui, dans le même temps, vantait l'alliance russe et recevait des fonds de Saint- Pétersbourg. Le Commerce se fit aussi l'apôtre de ces deux doctrines, l'une soutenant l'autre : napoléonisme et czarisme.
On approchait sans doute d'un événement considérable, qui n'était pas absolument imprévu pour les rares lecteurs de ces deux malheureuses feuilles. La polémique qu'on y soutenait et plus d'un article communiqué annonçaient, en termes transparents, que le gouvernement de Juillet allait se retrouver aux prises avec le vaincu de Strasbourg. '
En effet, Louis-Napoléon loue à la Société commerciale de Londres un bateau à vapeur, le Château (VEdimbourrj, sous prétexte d'une excursion d'agrément sur les côtes d'Ecosse. Il s'embarque à Londres, le 4 août, et le 0, il est devant Boulogne.
« Vers la fm de juillet, les conjurés étaient réunis à Londres ou aux environs. Ce fut à cette époque que se durent définilivement arrêter le plan, les moyens d'altaque, le lieu du débarquement et la conduite ultérieure.
« Tous ceux qui ont pris part à rcntrcprisc de Boulogne connaissaient sans doute les intentions de Louis Bonaparte de renouveler ses attaques sur la France, mais tous n'avaient pas été également informés à l'avance du moment de l'exécution : les domestiques, par exemple, il les faisait sans doute marcher sans avoir besoin de leur rien communiquer sur ses desseins; à d'autres, sur le dévouement desquels il croyait pouvoir compter, il lui suffisait de dire : « Faites cela, » et ils le faisaient sans savoir jusqu'où cela pourrait les conduire. Mais il avait certainement des amis qui, avancés plus que les autres dans su confiance, n'ignoraient rien de ce qu'il méditait, et qui ont dû former son conseil intime.
« On ne peut guère douter que depuis quelque temps l'idée ne fuit arrêtée dans ce conseil d'entrer en France par les départements du Nord, que certains des conjurés avaient, depuis quelques mois, explorés dans tous les sens. Des cartes très-soignées de ces départements étaient en la possession de Louis Bonaparte, et on les a retrouvées parmi ses effets : il avait môme tracé au crayon un plan où se trouvaient notées, avec les lieux d'étapes, les distances à parcourir entre les principales villes, puis, pour chacune d'elles, les régiments qui y tenaient garnison, le nombre d'hommes dont ils se composaient et l'arme à laquelle ils appartenaient.
« Le lieu du débarquement étant choisi, tout ce qu'il faudrait faire ensuite fut soigneusement prévu dans des ordres de service écrits de la main du colonel Voisin.
« Des armes avaient été réunies. On avait fait confectionner, en Angleterre, des uniformes d'officiers généraux, et on avait acheté en France des habits de soldats. Les boutons seuls manquaient : la fabrique de Londres en avait fourni, sur les-
quels était le n'' 40. C'était le numéro d'un régiment qui tenait garnison dans le voisinage du port de débarquement.
« Enfin dans la supposition que la troupe attaquante prendrait possession de Boulogne, des lieux environnants et presque de la France entière sans coup férir, tout avait été disposé pour organiser immédiatement les régiments, la population, la force armée et le gouvernement lui-même. Des ordres en blanc, écrits à la main, désignaient ceux qui devaient être chargés de recevoir les objets indispensables à l'armée, tels que chevaux, selles, brides, etc. ; d'autres concernaient le commandement des troupes, d'autres leur recrutement, d'autres enfin des mesures de précaution.
« Voici la copie de quelques-uns de ces écrits, que nous ferons précéder du plan de campagne, saisi, comme les autres pièces, dans le portefeuille du colonel Voisin :
« Entrer dans le port de V... à marée montante ; débarquer hommes et chevaux au moyen d"un pont volant sur lequel on aura étendu des couvertures; s'emparer des douaniers, débarquer les bagages, aller droit à Wimille prendre des voitures.
« Donner le mot d'ordre et de ralliement B... et N...
« Arrêter tout ce qu"on rencontrera en chemin, faisant accroire que, venant de Dunkerque pour une mission du gouvernement, on a été obligé de relâcher.
« Marcher sur le château, ayant une avant-garde commandée par Laborde: Bataille, aide de camp; Persigny, sergentmajor, et six hommes, dont deux sapeurs et deux éclaireurs.
« Parlementer avec le garde du château Ghoulem; le château pris, y laisser deux hommes, dont l'un se tiendra en dedans et gardera les clefs ; l'autre fera sentinelle en dehors.
« Le capitaine Dunin commandera l'arrière-garde, composée de Conneau, sergent-major, et de dix hommes. A son arrivée à la haute ville, il prendra les dispositions suivantes :
« 1*^ Fermer la porte de Calais;
c( 2*^ S'établir militairement à la porte de l'Esplanade ;
« 3° Fermer la porte de Paris;
« i" Poser une sentinelle sur la place d'Armes, au point de repère des trois portes, pour être prévenu à temps de ce qui })Ourrait survenir;
« 5" Le corps principal s'emparera de riIôtel-de-Yillc, où il y a cinq cents fusils, et, chemin faisant, on enlèvera le poste de l'église Saint-Nicolas, oij se trouvent dix honmies et un officier ; on se dirigera sur la caserne, et, avant d'y pénétrer, des sentinelles seront placées sur toutes les issues pour en interdire les approches.
« Ces diverses opérations seront faites dans le plus profond silence ; mais une fois la troupe enlevée, on viendra s'établir à l'Hùtel-dc-Ville; on fera sonner le tocsin, on répandra les proclamations, et on prendra les dispositions suivantes :
« 10 S'emparer de la poste aux chevaux;
a 20 S'emparer de la douane ;
« 30 S'emparer du sous-préfet;
« 4° S'emparer des caisses publiques ;
« b'^ S'emparer du télégraphe.
« La haute ville sera indiquée comme lieu de rassemblement.
« MM. le colonel Laborde et le capitaine Desjardins s'occuperont chacun de la formation immédiate d'un bataillon de volontaires qu'ils rassembleront sur la place d'Armes, devant l'Hôlel-de-Ville. A cet effet, ils nommeront des capitaines chargés de recruter chacun cent hommes. Ces capitaines nommeront leur sergent-major, et les volontaires choisiront leurs sous-ofliciers, ainsi qu'un sous-lieutenant et un lieutenant. Ces compagnies de volontaires auront un effectif de cent hommes, compris un sergent-major, quatre sergents, un fourrier et huit caporaux.
« Aussitôt qu'une compagnie sera formée, on la conduira sur la place des Tintelleries et on la fera monter sur les voitures.