‹ Napoléon III, sa vie, ses œuvres et ses opinionsChapitre 23 sur 41 · LIVRE M · texte numérisé non relu

LIVRE M

Il DG faudrait pas croire que les fragments de différents genres qui passent pour avoir été composés à Ham soient tous d'une même main; il y a ordinairement à rabattre, comme on sait, dans l'œuvre littéraire d'un prince. Ainsi les Anglais possèdent, sous le titre d'Eikôn basilihè (Image d'un roi], un livre de réflexions morales et politiques auquel ne manquent ni la majesté, ni la touchante mélancolie. Ce volume, publié peu de jours après l'exécution de Charles P^^ était, disait-on d'abord, le recueil des méditations du prince pendant sa captivité. L'effet en fut tel que l'on a pu dire : « Si ce livre avait paru deux semaines plus tôt, il aurait fait le salut du roi : on n'aurait plus eu la possibilité de le tuer. » Après vérification, il se trouva que c'était l'œuvre d'un évêque nommé Gauden.

En ce qui concerne la forme, les écrits du prisonnier de Ham portent la trace de bien des retouches faites par des plumos meilleures que la sienne; l'érudition, sans y être de grande valeur, y dépasse également celle qu'on lui connaît. Mais le fond est à lui, et c'est au fond seul

qu'il y a lieu ici de s'attacher. Nous serions suspect de railler en disant que cette nouvelle Eikôn basiiihè nous ait frappé d'admiration; mais pour notre but, elle était si miraculeusement utile, que nous l'avons scrutée en tout sens et décalquée aussi exactement que possible, — comme on le verra tout à l'heure.

La plupart de ces élucubrations parurent dans un journal très-vaillant, très-hostile au gouvernement de Louis- Philippe, le Progrès du Pas-de-Calais, vingt-neuf fois poursuivi durant ce règne. Le rédacteur en chef était M. Frédéric Degeorge, républicain énergique, homme de conviclion profonde, et qui, dans la suite, désespéré d'avoir soutenu la candidature de Louis-Napoléon à la présidence, éperdu, humilié, outré de voir réussir le coup d'Etat de 1851, perdit la raison : suivant une parole éloquente prononcée sur sa tombe, il mourut, comme Caton, du coup qui avait tué la Liberté. M. Degeorge, vers 1840, rédigeait aussi VAlmanach populaire de la France; il fit plusieurs fois accueil, en ce lieu aussi, à des écrits du prince. Gomme le Progrès, une autre feuille républicaine de département, le Journal de Maineet-Loire, dirigé par M. Peauger, reçut les confidences de Ham. Le temps amena, en outre, une familiarité presque quotidienne entre Louis-Napoléon et M. Calixte Souplet, rédacteur en chef du Guetteur de Saint- Quentin.

Ces journaux possédaient leur Importance locale, et même ils avaient, en dehors de leur département, une bonne renommée : leurs articles étaient cités un peu partout, même à Paris. L'hospitalité qu'ils offraient à la prose de Louis-Napoléon le dédommageait amplement de la déconfiture du ruineux Capitole qui, faute de subsides,

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disparut le 3 décembre 1840 en publiant pour adieux ces paroles : « Selon nous, le parti napoléonien était dédaigné parce qu'il était incompris, parce qu'on le jugeait mal. Nous le prîmes à l'état d'émeute à Strasbourg et nous rélevâmes a la hauteur d'un parti politique... Notre tâche est remplie [on allait faire entrer dans Paris les illustres cendres, el le journal expirant se llaltait d'y avoir contribué]. Le grand nona de Napoléon va retentir d'un bout de la France à l'autre, et l'on verra ceux qui outrageaient jadis le grand homme obligés de feindre l'admiration etl'enthousiasme. Que laFrance ne soit pourtant pas dupe de leur hypocrisie... Quand le nom d'un jeune prince plus imprudent que coupable se retrouvera dans leurs discours, que l'on songe à cette captivité qu'on lui a faite éternelle, au sein de laquelle des rigueurs inutiles et cruelles lui sont chaque jour prodiguées. »

Au Commerce, on ne mourut pas, mais on changea de ligne.

Le Progrès, le Journal de Maine-et-Loire et le Guetteur, eux, ne coûtèrent rien a leur collaborateur. Ils lui prêtaient charitablement et gratuitement leurs colonnes. Cela dut lui paraître une nouveauté surprenante.

Ici, là ou ailleurs, — par exemple dans la Revue de VEmpire (1), — furent donc insérés les articles qui for-

(1) Pcecueil fondé en 1842 (par M. Ch.-EJ. Tremblaire) pour être (( rinterprète de cette grande époque du Consulat et de l'Emph'e si riche de faits patriotiques et de grandeur nationale. » La Revue se disait (( heureuse d'annoncer que le roi lui-même s'était fait inscrire en tête de la liste de ses souscripteurs. » Il faut avouer que Louis- Philippe était bien servi par les commis dispensateurs des grâces de sa Liste civile.

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meiU, dans les deux premiers volumes des Œuvres de Napoléon III, un amas passablement confus. Pour s'y reconnaître, il faut les distribuer par ordre.

La première pièce à citer porte pour titre V Idéal; elle est imitée de ce Schiller, le poëte des révoltés, qui, en un jour de mysticisme apocalyptique, interpellait durement les rois et leur disait : « Jusque dans le domaine des muettes pensées, vos agents, — s'ils pouvaient franchir CCS limites, — insinueraient leurs replis tortueux: apprenez donc que, pour découvrir vos pensées, à vous, il est des yeux qui percent même les masques des pharisiens. Vous imprimez, il est vrai, votre image sur des métaux menteurs; û de leur faux son, vous changez un vil cuivre en or pur, et vos juifs brocantent avec votre monnaie... mais comme elle sonne tout autrement là où oscille la balance de la justice. Vous payez la banqueroute de votre jeunesse avec des vœux, avec des actes de risible vertu que Paillasse imagina. Couvrez toujours votre auguste honte du nocturne manteau de votre droit de majesté! exercez vos infamies à l'abri du trône ! mais tremblez à la voix du poëte : le trait de la vengeance traverse hardiment la pourpre et glace le cœur des monarques. »

Ce n'est pas le morceau qu'il plut à Louis-Napoléon de traduire; non, il avait préféré une autre pièce toute remplie de regrets acrimonieux d'un jeune homme désabusé par l'expérience : « Jadis, mon étroite poitrine se dilatait par un effort tout-puissant dans un cercle immense, et je voulais entrer dans la vie en paroles et en actions par les illusions comme par le bruit. Comme il était grand, ce monde, tant qu'il ne fut pas éclos à mes yeux! mais

comme j'ai vu peu de choses s'épanouir; et ce peu, comme il était petit et mesquin ! »

Cette amertume et cette tristesse étaient appropriées à la situation personnelle du prétendant. Mais sans doute il bannit promptement ces pensées de désespérance; car on lui voit donner un autre cours à son imagination.

Tantôt il proclame que Vunion fait la force (c'est le sujet d'un autre de ses articles) et dépeint les partis opprimés en 1685 par la royauté hypocrite et arbitraire de Jacques II, se coalisant pour le renverser. Appel déguisé, mais intelligible, à la révolte solidaire de tous les mécontents contre Louis-Philippe.

Tantôt, prenant la lyre, il adresse aux Mânes de VEmpereiir une effusion dithyrambique, datée du 15 décembre 1840. C'était le jour de l'entrée du cercueil de Sainte-Hélène dans Paris : — « Sire, dit-il, vous revenez dans votre capitale, et le peuple en foule salue votre retour; mais moi, du fond de mon cachot, je ne puis apercevoir qu'un rayon du soleil qui éclaire vos funérailles.... Sire, le 15 décembre est un grand jour pour la France et pour moi. Du milieu de votre somptueux cortège, dédaignant certains hommages, vous avez jeté vos regards sur ma sombre demeure, et, vous souvenant des caresses que vous prodiguiez à mon enfance, vous m'avez dit : « Tu souffres pour moi, ami, je suis content de toi. ))

Dans une autre page, intitulée : A quoi tiennent les destinées des empires, il nous livre ingénuement la recette d'un des iugrédients de cette grandeur impériale qu'il célébrait tout à Iheure en termes pompeux. Le morceau est curieux; c'est une anecdote qui dépeint au

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naturel la diplomatie pratique usitée sous le premier Empire. On y voit Napoléon et Joseph, le 2.'j mars 1815, aux Tuileries, causant, seuls dans un cabinet, des moyens de se créer quelque alliance au dehors. Ils arrivent à se confier que la ressource unique serait de détacher la Russie de Talliance européenne.

« L'homme dont rinflucncc vous serait, je crois, le plus profitable, suggéra Joseph, c'est Pozzo di Borgo. J'ai été autrefois très-lié avec lui ; nous avons même encore un ami commun, L..., qui se chargerait, j'en suis sûr, d'un message pour lui. — Mais, répliqua l'Empereur, qu'offrir h Pozzo pour sa médiation? — Je connais les Corses mieux que vous, et quelque ambition qu'ils aient, rien ne vaut, aux yeux des hommes des pays de montagnes, une grande position dans les lieux où ils sont nés. Offrez-lui la première place en Corse et cinq millions comptant, je ne doute pas du succès. Je lui écrirai, je lui rappellerai des souvenirs d'enfance, c'est une corde toujours facile à faire vibrer. — Mais tu crois donc, ajouta l'Empereur (qui dans l'intimité tutoyait son frère), qu'aujourd'hui où j'ai à organiser la défense de la France, ce qui m'oblige même à diminuer de moitié vos apanages comme princes français, j'ai cinq millions à donner à un diplomate? — Eh bien! moi, dit Joseph, je m'en charge, et, si vous approuvez cette négociation, je saurai me les procurer. »

Ce projet fut donc arrêté. M. L... consentit h. se charger de cette mission, et il partit avec les cinq millions dans sa voiture. Des difficultés dont notre mémoire ne saurait nous retracer la nature retardèrent plusieurs fois le voyage de M. L..., qui n'arriva à Vienne que le 12 mai. Il se fil conduire sur-le-champ au logement du comte de Pozzo di Borgo. Celuici n'étant pas chez lui, M. L... se fit connaître, insista pour être admis, et fut introduit dans un salon d'attente. Il y resta quelques heures. Vers le soir, Pozzo di Borgo rentra; il était

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pale, défait, et paraissait exténué de fatigue, comme un homme qui vient d'avoir une longue lutte à soutenir. Etonné de rencontrer M. L..., il lui demanda le but de son voyage; celui-ci le lui ayant appris, Pozzo di Sorgo relut à deux fois la lettre du roi Joseph, parut en proie à la plus vive agitation, se laissa tomber dans un fauteuil et s'écria : « Ali! mon cher L..., que n'êles-vous arrivé quelques heures plus tôt! je sors à l'instant du Congrès, les avis étaient très-partages, et si vous me voyez si fatigué, c'est qu'il m'a fallu employer tout ce que Dieu m'a donné de force, de persuasion et d'intelligence pour décider la Russie et l'Autriche à ne point se retirer de la coalition, à ne point désavouer le manifeste du 25 mars. Si vous étiez venu hier, ce matin môme, je vous jure que j'aurais pris le parti de Napoléon et que je l'aurais emporté... » Et puis il se leva, se promena à grands pas dans la chambre, parut en butte à plusieurs sentiments contraires, et ajouta : « Si je pouvais revenir sur ce que j'ai dit...; mais quelle raison donner à un changement si subit?... Ce n'est pas possible; que penserait- on de moi? Je viens d'épuiser toutes les ressources de mon éloquence pour prouver qu'avec Bonaparte il ne peut y avoir ni paix ni trêve. Enfin, je verrai, revenez demain; aujourd'hui je suiï anéanti et par la discussion et par votre proposition. » Le kndemain, à huit heures du matin, 31. L... était rendu dans la chambre du comte Pozzo di Borgo. « Eh bien ! lui dit-il en entrant, êtes-vous décidé? — Ah: mon cher, c'est impossible, je me perdrais sans sauver l'Empereur; je n'avais qu'un dard, je l'ai employé contre lui. Tenez, lisez ; voilà l'extrait du procès-verbal des conférences du Congrès, qui confirme la déclaration du 25 mars, et réunit l'Europe contre Bonaparte. »

Ainsi, l'une des ressources les plus honnêtes de Napoléon, après sa restauration aux Tuileries, était d'acheter à beaux deniers le rninistre d'nn autre Enapereur. La connaissance certaine d'un tel procédé n'empêche pas

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notre piil)licisle de van ter Ijien haut « l'évangile » napo- Iconien et le régime « intègre » de l'Empire.

Dans la Réponse à M. de Lanmri'uie (essai de réplique à la juste invective citée précédemment), il regrette « cette politique puissante et lière de Napoléon, qui nous avait rendus la première nation du monde. » Il oublie, naturellement, qu'elle nous a donné deux fois l'invasion ou plutôt il s'en souvient, il avoue que les Cosaques sont entrés itérativement à Paris en 1815; mais il ajoute: « Ces résultats désastreux sont venus, non du triomphe, mais de la chute de l'Empire. » Ne riez pas de cette explication, qui, au premier abord, semble niaiser autour du fait. Vue de plus près, elle signifie que les Bonaparte ne sont jamais responsables, suivant eux, d'aucun désastre; en revanche, leur triomphe n'appartient jamais qu'à eux seuls. Cependant Louis-Napoléon n'ose défendre directement « le principe de la Révolution du 1 8 brumaire, ni la manière brutale dont elle s'est opérée. Une insurrection contre un pouvoir établi peut être, dit-il, une nécessité, jamais un exemple qu'on puisse convertir en principe. >^ Mais il réclame pour cet attentat les circonstances atténuantes : « La Constitution de l'an III avait été déjà trois fois audacieusement enfreinte. » Ce n'était pas une raison pour la violer une quatrième. De plus, au 18 fructidor, c'est-à-dire dans la première atteinte à la Constitution, Bonaparte avait été l'un des moteurs du coup d'Etat; en sorte que le 18 brumaire se justifierait par ce qui précisément le condamne le plus, par un dessein systématique, prémédité depuis longtemps, essayé une fois déjà sous l'inspiration directe du généj'al factieux. Tout le reste est de même une contre-vérité perpétuelle. « La France périssait par la corruption et le

désordre, dont il fallait la sauver. )) A supposer, ce qui est faux, qu'il fût nécessaire de l'asservir pour son bien, d'où venait surtout cette crise dont elle souffrait? De Bonaparte et de son frère Lucien. Semblables aux mariniers qui jettent à l'eau un passant pour le retirer ensuite et réclamer une prime de sauvetage, ils avaient organisé, de concert, une manœuvre dont ils se partagèrent le bénéfice. Toutefois il arriva un jour où l'un des deux confisqua la part de l'autre et s'éleva seul sur l'abaissement de tous.

Le nom de l'Empereur reparaît bien des fois dans les pages écrites à Ham; mais elles ne sont pas uniquement destinées à louer le passé : leur objet est encore d'attaquer le régime de Juillet, le roi tout spécialement, et de montrer le prétendant sous le jour le plus favorable.

A ces titres, elles méritent d'être exhumées, par ce qu'elles révèlent. Leur valeur intrinsèque est mince; leur signification extraordinaire, pour l'analyse -du caractère et des desseins de l'homme qui s'y manifeste. Louis-Napoléon Ta dit lui-même : « Plus le corps est étroitement resserré, plus l'esprit est disposé à se lancer dans les espaces imaginaires et à agiter la possibilité d'exécution de projets auxquels une existence plus active ne lui aurait peut-être pas laissé le loisir de songer. » La captivité fut pour lui une inspiration; c'est sa seconde hégire. Là se sont rédigés un assez bon nombre de chapitres de son Coran. On vient d'en voir quelques-uns : il est nécessaire et légitime de donner un aperçu des autres, sinon de tous, au moins de ceux qu'il a lui-même fait recueillir dans l'édition impériale de ses œuvres. Examinons-les, au défilé.

LExil. — C'est la paraphrase d'une page célèbre de Lamennais. Du reste, on y trouve quelques observations de lait dont une foule de citoyens irréprochables, mais bannis en 1851, 1852, 1858, ont pu vérifier la justesse. Louis-Napoléon leur fait le loisir d'expérimenter ces paroles de son ancienne lamentation :

« Prends garde à chaque pas que tu fais, à chaque mot que tu prononces, à chaque soupir qui s'échappe de ta poitrine, car il y a des gens payés pour dénaturer tes actions, pour défigurer tes paroles, pour donner un sens à tes soupirs !

« Si l'on te calomnie, ne réponds pas; si l'on t'offense, garde le silence, car les organes de la publicité sont fermés pour toi ; ils n'accueillent pas les réclamations des hommes qui sont bannis. L'exilé doit être calomnié sans répondre, il doit souffrir sans se plaindre ; la justice n'existe pas pour lui. »

Quelques mots sur Joseph-Napoléon Bonaparte. — Le comte de Survilliers venait de mourir à Florence, le 28 juillet 1844. Son neveu lui consacre une notice apologétique, et « gémit -sans en être étonné, » de voir mourir en exil un de « ces rois plébéiens, qui ont porté sur des trônes étrangers le flambeau des idées françaises. Mais, ajoute-t-il, il n'y a que deux partis en France, les vaincus et les vainqueurs de Waterloo; les vainqueurs sont au pouvoir, et tout ce qui est national porte encore le poids de la défaite. »

« Rois plébéiens » est un mot que nous avons déjà rencontré sous la plume d'Hortense.

Fragments historiques^ 1688 et 1830. — Quelles ont été la cause de la Révolution qui, vers la fin du dix-septième

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siècle, a remplacé les Stuarts par une autre dynastie et quels ont été les profits de ce changement pour la nation anglaise? Une révolution analogue, opérée en France au dix-neuvième siècle, nous aurait-elle procuré des avantages analogues ?

L'examen de la première question permet à l'auteur de se livrer à une foule d'allusions sarcastiques contre la branche cadette de la maison de Bourbon; l'examen de la seconde le mène à faire sa propre apologie.

Ce double objet, il l'avoue : « En livrant à la publicité cet extrait de mes études historiques, j'obéis au désir de repousser d'injustes attaques par le simple exposé de mes convictions et de mes pensées... 11 me suffit, pour venger mon honneur, de prouver que si je me suis embarqué audacieusement sur une mer orageuse, ce n'est pas sans avoir d'avance médité profondément sur les causes et les efifets des révolutions, sur les écueils de la réussite comme sur les goufifres du naufrage. Pendant qu'à Paris on déifie les restes mortels de l'Empereur, moi, son neveu, je suis enterré vivant dans une étroite enceinte; mais je me ris de l'inconséquence des hommes... Soutenu par une foi ardente et une conscience pure, je m'enveloppe dans mon malheur avec résignation, et je me console du présent en voyant l'avenir de mes ennemis écrit en caractères ineffaçables dans l'histoire de tous les peuples, d

Ces lignes de préambule sont datées du 10 mai J841. Le prince qui les traçait ne semble pas accepter sa pénitence avec la douceur de Louis le Débonnaire. Loin de là; on y trouve une aigreur que l'ensemble du travail ne dément pas du tout. L'histoire y figure, au contraire, uniquement comme enveloppe du pamphlet, malgré l'efTort visible pour s'élever à des maximes générales.

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Toutes colles qu'on y rencontre sont empruntées ou imitées plus ou moins subrepticement de quelque auteur connu : Montesquieu, Daunou, Ancillon, Benjamin Constant. L'originalité leur manque à toutes; mais plusieurs sont bonnes à transcrire, la forme d'apopthegme y couvrant des intentions très-particulières et très-personnelles; ainsi les suivantes :

* « Un gouvernement peut souvent violer impunément la légalité, et môme la liberté; mais, s'il ne se met pas franchement il la tète des gratuls intérêts de la civilisation, il n'a qu'une durée éphémère; et cette simple raison philosophique, qui est la cause de sa mort, est appelée fatalité, lorsqu'on ne veut pas s'en rendre compte. »

* « Dans tous les pays, les besoins et les griefs du peuple se formulent en idées, en principes, et forment les partis.

* « Ces associations d'individus qui naissent d'un mouve-» ment commun, mais d'esprits différents, ont chacune leurs défauts et leurs passions, comme elles ont aussi chacune leur vérité. Pressées d'agir par la fermentation sociale, elles se heurtent, se détruisent réciproquement, jusqu'à ce que la vérité nationale, se formant de toutes ces vérités partielles, se soit élevée, d'un commun accord, au-dessus des passions politiques. »

* « Rarement les grandes entreprises réussissent du premier coup ; on dirait qu'il faut qu'elles s'aiguisent d'abord contre les obstacles de tout genre. »

' « ... Les maux de la société étaient patents, et cependant il existait dans la nation un désir vague et indéfini d'un meilleur état de choses.

* « Des années s'écoulent avant qu'un peuple mette la main sur l'endroit de ses blessures. »

* « 11 y a des gouvernements frappés de mort dès leur naissance, et dont les mesures les plus nationales n'inspirent que la défiance et le mécontentement. »

* « Les pouvoirs faibles et imprévoyants croient qu'ils ont tout fait quand, après avoir lutté longtemps contre l'opinion publique, ils sont obligés de céder.

(( Ils n'ont montré cependant que leur mauvais vouloir et leur faiblesse. »

* « Combien il est regrettable que les hommes qui ont dans le cœur un grand amour pour la patrie, un grand désir de la voir puissante et respectée, consentent à servir un gouvernement qui les fait les instruments de ses projets honteux. Fiers de leur capacité et de la pureté de leurs intentions, ils croient, en entrant dans les affaires, pouvoir imprimer une nouvelle marche à la politique; mais leur volonté se brise contre une résistance plus forte. Ils ne sauvent pas le pouvoir qu'ils servent, et en le servant, ils trahissent, contre leur gré, la cause qu'ils voudraient faire triompher. »

* « Rien ne signale mieux l'état de malaise d'une société que lorsqu'un incident imprévu et léger en lui-même vient tout à coup éveiller tous les esprits, exalter toutes les passions et amener des résultats que, dans des temps ordinaires, les plus grands événements seuls seraient capables de produire. »

* « Il n'y a jamais eu, chez les peuples libres, de gouvernement assez fort pour réprimer longtemps la liberté à Tintérieur sans donner de gloire au dehors. »

* « Ici-bas, tous les hommes sont plus ou moins acteurs; mais chacun choisit son théâtre et son auditoire, et met tous ses efforts comme toute son ambition à obtenir le suffrage de ce parterre de son adoption; semblables à Alexandre, qui, sur les bords de l'Indus, pensait à l'approbation des Athéniens comme à la plus belle récompense de ses travaux. »

* « L'histoire d'Angleterre dit hautement aux rois :

« Marchez à la tête des idées de votre siècle, ces idées vous suivent et vous soutiennent.

« Marchez à leur suite, elles vous entraînent. « Marchez contre elles, elles vous renversent. »

Quatre personnages, Charles et Jacques 11, le duc de Monmoulh et Guillaume de Hollande, dominent deux par deux dans la pensée de l'auteur des Fragments historiques. Suivant un procédé commun à ceux qui cherchent à plier l'histoire aux allusions dont ils ont hesoin, des trails épars se rapportent cependant à un môme caractère et appartiennent en réalité à une même figure. C'est de la sorte que Charles et Jacques représentent ensemble le seul Louis-Philippe dans ces pages :

« Par caractère, Charles II ne pouvait adopter un système de conciliation et de grandeur. Toutes les scènes qui avaient agité sa vie depuis soa enfance, au lieu de créer en lui des convictions profondes, n'avaient produit que le doute dans son cœur. Il méprisait les hommes et le destin ; les hommes, parce qu'il voyait autour de lui des champions de tous les gouvernements, adulateurs successifs de la république de Cromwell et de la royauté; il méprisait le destin, parce qu'il ne voyait dans la suite de tant d'événements contraires qu'un jeu de la foriune. Pénétré de cet athéisme politique, il crut qu'une habile dissimulation suffirait pour tromperies hommes ; et le sort, pour conjurer tous les dangers. Il crut qu'en remplaçant les idées d'honneur et de gloire par le développement des intérêts matériels, en détruisant la foi par l'astuce, et les consciences par la corruption, il sortirait du dédale des passions politiques; quant à la nation, peu lui importait qu'elle s'y perdît. »

« ... Il aura toujours une double politique et un double conseil. Il combattra en dessous les mesures prises ostensiblement par ses ministres, fera tomber sur eux toute la responsabilité des embarras qu'il aura lui-même suscités, et rendra nulles à Textérieur toutes les négociations de ses ambassadeurs, en s'arrangeant directement, par des agents secrets, avec les ennemis de son pays. Par le charme décevant

de. ses paroles, il obliendra le concours d'hommes nationaux à ses vues antinationales, ce qui lui donnera le double avantage de cachf-r la perfidie de ses projets par Tinstrumenl dont il se servira, et de dépopulariser les hommes qui, dans l'opposition, seraient de dangereux chefs de parti. »

« Charles II maintint pendant vingt cinq ans un pouvoir qui avait commencé au milieu des acclamations bruyantes de la joie, et qui finit au milieu du silence d'une morne douleur. Elle est triste, l'histoire d'un règne qui ne laisse après lui au peuple qu'un germe de révolution, et aux rois qu'un exenaple déshonorant. »

« On se demande, dit M. Boulay (de la Meurthe), comment un règne aussi honteux que celui de Charles put durer si longtemps? C'est, ajoute-t-il, que le souvenir de Tépoque précédente était encore trop général et trop vif, et que le parti royaliste, d'ailleurs peu nombreux, puissant et bien uni, en profitait habilement; c'est que les amis de la liberté, quoique bien plus nombreux, ne furent jamais d'accord ni sur les moyens à employer ni sur le but de leurs efforts; c'est que les transactions les plus odieuses de Charles furent ignorées de son vivant ; c'est que sa fausseté couvrait la perfidie de ses vues; c'est que la lâcheté le fit reculer plus d'une fois à propos devant l'orage prêt à l'écraser. »

« Le propre de tout gouvernement est de communiquer h. ceux qui le servent son reflet et sa couleur; aussi Charles II rapetissait tous les hommes, et flétrissait par ses missions des caractères qui, mieux employés, eussent fait de grands citoyens. »

« Charles néglige le vertueux Ormond, abuse du dévouement de Temple, et, vers la fin de son règne, c'est à JefTries qu'il donne avec affection des marques de sa confia-nce, parce que ce chef de justice possédait l'utile talent de plier et de torturer les lois à toutes les iniquités. »

« La connaissance de ce traité irrita profondément la nation andaise. Elle se disait : Yoilà donc le résultat de tous nos

sacrifices depuis dix-huit ans! Les sommes immenses que nous avons volées pour l'équipement de nos Hottes et pour le maintien d'une aussi grande armée di; terre n'ont servi qu'à noire déshonneur et ci la perte de notre influence en Europe. »

« Charles 11 mourut en 1085. « 11 y a eu, dit Boulay (de la « Mimrthe), des princes plus méchant.^ et plus sanguinaires « que lui, sans doute; mais aucun, peut-ôtre, qui ait porté « plus loin le mépris de ses devoirs et de sa dignité. Au dehors « il aurait pu remplir un rôle important et glorieux; il lui « suffisait, pour cela, de profiter des circonstances et de ré- « pondre au noble élan de la nation. Au dedans, il se trouva « souvent, il est vrai, dans une position si embarrassante que, « quoi qu'il fît, il lui était difficile de ne pas exciter beaucoup « de mécontontement; mais la difficulté de celte position était « en grande partie son propre ouvrage. » Il ne faut pas oublier que, rappelé par l'immense majorité de la nation et sans le secours d'aucune force étrangère, il se trouvait, à son retour, investi d'une confiance et d'un pouvoir plus que suffisants pour caimer ce qu'il y avait encore d'aigreur et réconcilier tous les esprits. Il ne lui fallait pour cela qu'un peu de sagesse dans les vues, un peu de générosité dans le caractère, un peu de francbise et de fermeté dans la conduite. »

« Personne, dit Temple dans ses Mémoires, n'était plus aimable et d'un accès plus facile; loin d'être imposant ou réservé, il n'avait pas le moindre levain d'orgueil ni de vanité. C'était le plus affable et le plus civil des hommes. Il traitait moins ses sujets comme des vassaux et des tenanciers que comme autant de seigneurs, de gentilshommes et de particuliers libres. Le tour de ses compliments était plausible et toutes ses manières engageantes. Il prenait de l'empire sur les cœurs dans le temps même qu'il perdait l'estime de ses sujets, et souvent il les mettait dans l'incertitude entre leur jugement et leur inclination. »

« Mais M. de Chateaubriand peint plus philosophiquement que tout autre, dans ses Mélanges historiques, le règne de

Charles II. a Ce prince, dit ce grand écrivain, fut un de ces « hommes qui se placent quelquefois entre deux périodes « historiques, pour finir l'une et commencer l'autre, pour (( amortir les ressentiments, sans être assez forts pour étouffer « les principes; un de ces princes dont le règne sert comme « de passage ou de transition aux grands changements d'ins- « titutions, de mœurs et d'idées chez- les peuples ; un de ces « princes tout exprès créés pour remplir des espaces vides, « qui, dans l'ordre politique, séparent souvent la cause de « l'effet. »

« Jacques II voulut régner comme on combat, en faisant tantôt de fausses attaques, tantôt de fausses retraites, pour tomber sur ses ennemis qui étaient ses sujets, quand il croyait être parvenu à les diviser.

« Pour accomplir ses coupables projets, il appelait tour à tour à son aide l'arbitraire ou la liberté; mais l'opinion publique ne le suivant jamais dans ses entreprises, il ne pouvait faire croire ni à sa force, ni à sa tolérance. L'oppo ition se manifesta bientôt dans les Chambres, dans la noblesse, dans le clergé. Comme tous les pouvoirs qui s'en vont, il voulut remplacer la force morale, qui l'abandonnait, par la force matérielle, et il ne s'appuya plus que sur les conseils d'un ambassadeur étranger et sur son armée permanente qu'il avait portée au chiffiT, immense pour l'Angleterre, de quarante mille hommes.

« Mais l'armée est une épée qui a la gloire pour poignée; Jacques II ne pouvait la manier. L'Angleterre voyait avec anxiété la marche imprudente du roi, qui foulait aux pieds ses libertés, sa religion, ses privilèges municipaux et universitaires, et qui abandonnait en même temps sa gloire et sa prépondérance au dcfhors. Cependant tout restait dans l'ordre, tant est grande dans les sociétés malades celte force d'inertie qui résiste aux changements. Le peuple avait bien des larmes pour ceux qui échouaient dans leurs entreprises contre le gouveriiement; il avait bien des applaudissements et des cris

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crallôgrcsse ])Oiir eeux qui cchappaiciil par l'acquittement du jury aux vengeances du pouvoir; mais il était trop fatigué et trop divisé pour se secourir lui-même.

« L'Angleterre allait donc périr! Tant de sang répandu pour la liberté, tant de généreux efforts pour assurer les progrès de la civilisation ne devaient-ils aboutir qu'au despotisme et à la honte? On sentait qu'un tel résultat était impossible, sans cependant deviner de quel côté viendrait le salut. On ne resta pas longtemps sans l'apercevoir. Il existait en Hollande un homme »

Ce libérateur est Guillaume, incarnation nouvelle du duc de Monmouth, qui ensemble figurent apocalyptiquement, à eux deux, Louis-Napoléon. Commençons par le duc.

« Monmouth, fils naturel de Charles 11, connaissait Pesprit public et était aimé du peuple; un parti considérable avait même voulu le faire reconnaître héritier de la Couronne au détriment du duc d'Yorck.

« Exilé dans les Pays-Bas, le duc de Monmouth crut qu'il ne fallait pas laisser à Jacques II le temps d'accomplir ses projets liberticides, et résolut de le renverser dès la première année de son règne.

« Confiant dans son courage et dans la bonté de sa cause, il débarqua à Lime, dans le Dorselshire, suivi seulement de quatre-vingt-deux hommes. Dès que le peuple eut connaissance de ses proclamations, il accourut en foule sous ses drapeaux, et déjà son armée montait à plusieurs milliers d'hommes lorsqu'elle fut mise en déroute à Segmoore; luimême fut fait prisonnier, conduit à Londres et exécuté.

« Jacques II, effrayé du danger d'une expédition qui avait manqué de soulever tout le pays contre lui, ne se contenta pas de frapper les vaincus avec toute la sévérité des lois ; il voulut encore se venger en répandant sur le malheureux duc

]es bruits qui pouvaient le plus entacher sa mémoire. C'était trop cependant de lui arracher à la fois et la vie et l'honneur; mais rien n'irrite plus un pouvoir impopulaire que de voir'qu'un ennemi vaincu soit encore un danger.

« L'entreprise du duc de Monmouth flattait tous les intérêts du peuple anglais; pourquoi donc ne réussit-elle pas? Etait-il donc irrévocablement écrit, dans les destinées de l'Angleterre, qu'il fallait que vingt-huit ans s'écoulassent après la Restauration avant qu'un gouvernement national pût s'établir? Vingt-cinq ans n'avaient-ils pas suffi pour raffermir les croyances et retremper les courages? Cependant la mort du duc de Monmouth ne fut pas inutile; il avait frayé le chemin par où, trois ans plus tard, Guillaume devait marcher. La répression de cette révolte et de la tentative du comte d'Argyle, qui avait eu lieu quelque temps auparavant en Ecosse, ne firent qu'augmenter Taveuglement et la jactance de Jacques. Le don le plus funeste que la Providence puisse faire à un gouvernement qui lutte contre l'esprit national, c'est de lui accorder les faciles victoires; son triomphe l'enivre , el il prend pour un symptôme de force ce qui n'est qu'une faveur passagère de la fortune. »

<■( Guillaume, pénétré de cette conviction profonde, qui seule inspire les grandes choses, résolut de faire une descente dans ce pays et de le délivrer du joug qui l'opprimait.

« Quelles furent, dans d'aussi graves circonstances, les raisons qui le décidèrent à tenter une entreprise si périlleuse pour sa gloire si elle n'eût pas réussi? L'ambition personnelle, répondront ceux qui veulent sans cesse rabaisser les grands dévouements, en ne prêtant aux hommes que des sentiments vulgaires et des passions sordides. Non, de plus hautes pensées président aux grandes actions. Guillaume dut se dire : Je représente sur le continent la cause protestante qui s'appuie sur la liberté; cette cause a pour elle la majorité de la nation anglaise. Opprimé, j'irai la défendre. A la tête

LES LOISIRS I)K IIAM. 207

dc quelques troupes, je passerai le détroit en dépit des flottes de Louis XIV, et je me présenterai h. l'Angleterre comme libérateur. La révolution que j'opérer.'ii au moyen de mon armée aura cet avantage que, sans danger pour le repos du pays, la volonté nationale pourra se manifester librement; car j'aurai la force de contenir toutes les mauvaises passions qui surgissent toujours dans les convulsions politiques. Je renverserai un gouvernement en gardant intact le prestige de l'autorité; j'établirai la liberté sans désordre et le pouvoir sans violence. Pour justiiier mon initiative et mon intervention personnelle dans une lutte si grave, je ferai valoir, pour les uns, mon droit héréditaire; pour les autres mes principes; pour tous, les intérêts communs du protestantisme et le besoin de s'opposer à l'agrandissement de la France; mais je n'accepterai rien que du vote libre de la nation, car on n'impose jamais sa volonté ni sa personne à un grand peuple! »

« Plein de réserve et de dignité, il était resté impassible au milieu des passions qui s'agitaient, et n'était entré dans aucune intrigue avec les électeurs ni avec les membres du Parlement; on lui reprochait même des manières sèclies et peu prévenantes envers ceux dont il pouvait espérer l'appui ; mais la grande âme de Guillaume dédaignait une popularité qui ne s'acquiert que par des bassesses. »

« Si le Parlement veut rechercher quelles sont les causes qui font échouer des entreprises importantes, s'il veut acquérir plus d'indépendance, s'il veut qu'on lui soumette les traités ou les négociations diplomatiques, s'il accuse les ministreSi s'il blâme les nominations, s'il dispute au roi la disposition des biens confisqués en Irlande, s'il veut même, par jalousie du pouvoir militaire, que Guillaume se sépare de ses vieux bataillons qui l'ont assisté dans tous ses combatSj le roi cède ; mais à son tour le chef politique est inébranlable lorsqu'il s'agit de l'honneur national ou de quelque grande mesure de justice. »

268 NAPOLÉON Ili.

Chateaubriand reçut en ej? do7}o un exemplaire des Fragments historiques où il était cité. Il remercia par un compliment plus que poli, disant : « Votre amour pour les libertés publiques, votre courage et vos malheurs mettraient, à mes yeux, tous les droits de votre côté si, pour conserver votre estime, je ne sentais que mon devoir est de rester fidèle à Henri V, comme je le suis à la gloire de Napoléon. » 15 juin 1841. — Nous supposons, du moins, que cette lettre, publiée par Louis-Napoléon, est authentique quoique étrange de la part de l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe, qui habillent si bien le grand Napoléon et sa gloire.

Il ne manquerait plus pour achever le tableau des inconséquences humaines que de retrouver quelque lettre de congratulation ou d'encouragement adressée au prince par un ministre de Louis-Philippe. Qui sait s'il n'eu existe pas? On voit, du moins, l'impérialisme toujours et encore célébré, exalté à cette époque par le gouvernement même. En 1841, on inaugure solennellement la restauration de la colonne de Boulogne ; et de 1840 à 1848, les représentations populaires du Cirque, à Paris, sont uniquement défrayées par des pièces dont Napoléon est le héros. Il est vrai qu'on interdisait ce personnage sur les autres scènes.

Le Parti conservateur. — En Angleterre, il existe un grand parti, riche en souvenirs de son courage, qui a le droit de porter fièrement le nom de conservateur. Mais en France î n'est-il pas ridicule de s'appeler ainsi dans un pays où rien n'est à sa place, et où tout doit être changé?

« Vous, conservateurs français, (c'est Louis-Napoléon qui

parle), de quoi pouvez-vous être fiers, vous qui n'avez, comme parti, aucun glorieux antécédent, et qui voulez aujourd'hui conserver ce qu'hier encore vous aidiez à renverser? Quelles sont les bases de cet édifice, sur lequel vous tremblez qu'un impie porte la main? que voulez-vous protéger contre l'esprit d'amélioration et de changement?

« Est-ce le trône? Mais il n'a ni fondation solide, ni prestige, ni influence

« Est-ce l'état matériel de la France, que vous trouvez si prospère que vous vouliez le conserver? Mais regardez autour de vous, et vous ne verrez que langueur dans les transactions commerciales, que stagnation de l'industrie, que misère chez le peuple, que corruption dans les hautes classes.

« Est-ce l'état moral qui vous plaît? Mais ne voyez-vous pas que nous marchons à une dissolution complète, et que le gain et la rapine sont les seules passions du jour?

(f Est-ce la paix intérieure qui sourit à voire esprit de conservation? Mais à chaque instant, cette paix est troublée; demain comme hier, comme il y a dix ans, l'émeute grondera dans les rues : vous êtes incapables de protéger la pro- Ijriété et la vie des citoyens contre la révolte qui renaît sans cesse. Et quand l'esprit révolutionnaire sommeille, c'est votre esprit craintif qu'il faut redouter; votre police va jeter le trouble dans nos familles, et votre violence outrage à chaque instant le foyer domestique.

« Quant à nos relations avec l'étranger, c'est là que le système de conservation peut encore moins s'expliquer. Nos représentants ne sont que tolérés dans les cours du Nord; dans les cours du Midi ils sont sans influence. Au Nord comme au Sud, notre politique est aussi louche qu'incertaine; en Orient comme en Occident, on ignore ce que nous voulons, et l'on doute même que nous puissions vouloir. Enfin, nulle part nous ne commandons le respect, nulle part nous n'inspirons de sympathie; nous serions la risée de l'Europe, et les puissances

voisines nous mépriseraient, si elles pouvaient oublier ce que nous avons été.

« Appelez-vous donc conservateurs tant que vous voudrez, hommes d'Etat à petite vue et à petite portée, nous rirons de pitié; car prêcher le maintien d'un état fébrile et maladif, au lieu de rechercher le remède efficace, c'est le propre de l'ineptie et de la sottise. »

L Opposition. — Elle n'a présentement ni système, ni passion, ni but, et les hommes qui veulent représenter la démocratie française « s'étonnent que le pays ne les suive pas dans leur marche nébuleuse, que leur drapeau sans couleur soit impuissant pour rallier les âmes généreuses! Sachez-le : comme le corps humain, une société ne prospère qu'autant que les parties dont, elle est composée remplissent chacune régulièrement leurs fonctions ; l'immobilité d'une seule enchaîne la ruine de toutes les autres. » Donc l'opposition devrait être plus énergique et plus pratique. — Progrès du Pcn;de-Calais, 1" avril 1843.

Da Système électoral. — Celui de la Charte de 1830 paraît, non sans raison, vicieux à l'auteur. Le sien est l'élection des députés à deux degrés ou, pour mieux dire, à trois degrés : le système imaginé par Napoléon, consul à vie. « Tous les Français sont électeurs et éhgibles ; assemblés par canton, ils nomment, parmi les citoyens les plus imposés, les membres de la Légion d'honneur et les hommes qui ont rendu des services, les membres des collèges électoraux d'arrondissement qui choisissent les candidats députés, et ceux des collèges de département qui choisissent les candidats sénateurs. A son tour, le gouvernement choisit dans ces hstes d'arrondissement et de

(h'partomont les députés elles sénateurs qui lui agréent. Il va sans dire que tous les fonclionnairos sont (''ligil)les. » Une triste expérience a prouvé, sous le Consulat et le premier Empire, quelles chambres pouvaient sortir d'élections pareilles. L'élève du grand Napoléon trouve, au contraire, que c'était une organisation excellente, il n'en veut pas d'autre, et condamne particulièrement le suffrage universel direct.

« Lorsque le peuple vote en masse sur la place publique, et donne directement son suffrage, c'est pour ainsi dire tout le sang d'un corps qui aftlue vers la tête ; il y a malaise, congestion, étourdissement. Les intérêts mêmes du peuple y sont mal représentés, parce que ce n'est plus !a réflexion et le jugement qui élisent, mais la passion et l'entraînement du moment qui décident du choix. »

Louis-Napoléon ne prévoyait pas alors ce qu'il devrait au suffrage universel ; mais les soins qu'il a pris depuis pour le diriger et le réglementer prouvent qu'il ne croit pas moins que jadis au danger de laisser le peuple à sa propre inspiration.

Un éloge qu'il donne au chef de sa dynastie mérite d'être remarqué : « Napoléon, dit-il, établit dans ses institutions cette élasticité qui permet de modifier, de resserrer ou d'étendre le réseau politique, sans changer la base fondamentale 11 en était pour le système électoral comme pour le système des finances. Pour ce dernier, Napoléon avait inventé les centimes additionnels, qui permettaient d'élever ou d'abaisser le taux des impositions, suivant les besoins du Trésor, sans créer de nouveaux impots, dont l'établissement est toujours difficile. »

Cette élasticité dans le jeu du système est eu effet bien précieuse ; c'est elle qui permit plus tard à Louis-Napoléon, président de la République, de faire supprimer, par la loi du 31 mai, les électeurs par centaines de mille, et de se faire un titre de leur réinstallation, le 2 décembre 1851, pour justifier le coup d'Etat.

Améliorations à introduire dans nos mœurs et nos habitudes parlementaires. — Elles se ramenaient aux cinq points suivauls : 1° Réclamer le droit d'association ; 2° mettre plus de promptitude dans l'installation du Parlement et dans la discussion de l'adresse ; 3<^ exiger, de crainte de surprise, qu'un projet de loi ne soit valable qu'autant qu'il a été lu trois fois devant les chambres; 4° obliger un député qui veut s'absenter à s'arranger avec un député de l'opinion opposée, afin que les absences n'influent pas sur la force des partis ; 5^ enfin abolir la tribune et obliger chaque député à parler de sa place. »

Les Spécialités. — C'est une recommandation de prendre pour chaque ministère l'homme que désignent ses études et ses connaissances techniques. Il ne faut pas qu'on mette « un avocat à la tête des travaux publics, » ni que brusquement a le ministre du commerce passe à l'intérieur, etc. 11 résulte de cette anarchie que les bureaux seuls décident les questions importantes ; ce sont eux qui réellement administrent le pays. » Et c'est un mal. En conséquence, a la politique doit avoir son orateur (devant les chambres) ; mais les affaires doivent avoir leur ministre. » — On reconnaît dans cette dernière phrase le germe de l'institution a du ministre de la parole, » que nous avons vu fonctionner et qui n'a pas

donné de trop beaux fruits. Il est hors de propos d'ajouter que nous avons vu, en 1869, un avocat devenant ministre des travaux publics (M. Grossier) ; un minisire du commerce passant à l'intérieur (M. de Forcade).

De la Liberté individuelle en Angleterre. — 0 noble Briiania, que tes institutions sont belles. Du moins, chez les Anglais, l'individu est assuré de ne point pourrir administrativement en prison.

« Toutes les prisons et toutes les maisons de fous sont visitées régulièrement par des personnes dont le devoir est de rechercher les abus et de recueillir les plaintes. La personne qui détient les prisonniers, et à laquelle on adresse le mandat d'haheas corpus, doit faire ce que l'on appelle imreturn, c'està-dire un exposé par écrit des motifs de détention, afin que le juge ou la Cour décide la question. Le return du geôlier est lu en pleine Cour, et les motifs de l'emprisonnement sont discutés publiquement. C'est là, en effet, une garantie; bien que le public puisse être exclu de l'enquête préliminaire qu'on fait subir au prisonnier, cela n'arrive jamais, à moins qu'ils n'y ait des raisons importantes pour que les débats aient lieu à huis clos : et comme dans celte enquête on permet aux amis et à l'avocat de l'accusé de l'assister de leurs conseils, on peut dire que le prévenu subit devant le public un premier procès pour savoir s'il y a des motifs assez graves pour le mettre ou non en accusation. »

Mais que seraient ces garanties, si les maximes de la politique anglaise n'autorisaient l'opinion publique à contrôler sans cesse les actes du pouvoir ? « Il faut l'avouer, quelque bien faites que soient les lois, le pouvoir pourra les enfreindre ouïes faire tourner à son profit, si l'opinion publique n'est pas toujours prête à l'arrêter

lorsqu'il s'écarte de la justice. En effet, une loi ou une charte, privée de l'appui général de l'opinion, n'est qu'un chiffon de papier. Mais elle devient une arche sainte lorsque l'iniérêt public en garantit tous les mots, et qu'en effacer un, ou ne pas les exécuter tous, est pour le pouvoir un arrêt de mort. »

Malheusement, l'opinion publique, chez nous, est trop accommodante sur les questions relatives à la liberté. « Qu'on trouble la tranquillité des citoyens, qu'on viole leur domicile, qu'on leur fasse subir pendant des mois entiers un emprisonnement préventif, enfin qu!on méprise les garanties individuelles, quelques hommes généreux élèveront la voix, mais l'opinion publique restera calme et impassible Là gît la plus grande raison de la violence du pouvoir : il peut être arbitraire parce qu'il ne trouve pas de frein qui l'arrête. »

« Par un jour d'été, l'Empereur Napoléon, s'étant levé de plus grand matin qu'à l'ordinaire, traversa un des grands salons de réception des Tuileries, et fut très-étonné de trouver, en entrant, un immense feu allumé dans la cheminée et un enfant occupé à accumuler sur le foyer de grande bûches de hêtre. L'Empereur s'arrêta, interpella l'enfant sur le motif qui le portait à faire un si grand feu, au milieu de l'été, dans une salie qui n'était occupée que dans les jours de réception ; mais celui-ci lui répondit avec une grande naïveté sans le reconnaître : Monsieur, je fais des cendres pour mon père dont c'est le profit. Et bien ! la conduite de nos gouvernants, depuis i830, est en tout point semblable à celle de cet employé du palais des Tuileries, qui pour augmenter ses bénéfices, faisait brûler inutilement le bois confié à sa garde : eux aussi dilapident toutes les ressources de la France, dans toutes leurs enti-enrises; un intérêt sordide dominant toujours les intc-

rois gé.ni'raux, il iic reste de leur politique de quatorze ans que fou et l'uiuée. »

Vieille Ilisloire toujours nouvelle. — Le publicistc part de bon pour demander au gouvernement de Juillet un compte sévère de ses consommations inutiles, o Tous ses actes peuvent être compris sous ce titre : dilapidation des revenus publics et de l'honneur de la France. » Le ministère de la guerre et celui de la marine ont engouiïré des millions sans pouvoir mettre une armée sur pied, sans que la flotte soit en état de rien entreprendre de sérieux. On a fait une expédition au Mexique. Qu'en estil résulté ? « Un nouvel affaiblissement de'notre influence dans ce pays, et la preuve, c'est que peu de temps après, le Mexique persécuta de nouveau nos compatriotes et expulsa de ses marchés les produits français. » Ce factura se termine par cette fière prise à partie du gouvernement royal : « De toutes vos expéditions si pompeusement annoncées et si piteusement terminées, il ne reste pour le pays que fumée, et pour vous que cendres, que vous vendez au poids. »

Il est presque oiseux de noter qu'en cherchant partout la place pour des allusions qui lui fussent favorables, Louis-Napoléon a complètement faussé le caractère de la Révolution de 1688 ; il a tiraillé les faits, il les a forcés à dire ce qu'il lui plaisait. La révolution qu'il rêve et celle qu'il décrit ne se ressemblent pas plus qu'il n'est luimême l'image de Guillaume d'Orange. En effet, celui-ci débarqua, il est vrai, en armes, mais pour délivrer le pays et inaugurer le régime des lois, il n'eut pas une heure de dictature ; il laissa la nation entièrement libre du choix d'un nouveau gouvernement, et, sur le trOnç,

ne se réserva pas môme les pouvoirs d'un stathouder de la république de Hollande.

J'allais oublier de remarquer, à l'usage des lecteurs curieux de rapprochements bibliographiques, que M. Barchou de Penhoën, devançant Louis-Napoléon, avait écrit en 1833 un livre intitulé : Guillaume d'Orange et Louis-Philippe. Entre les deux ouvrages il y a bien quelques analogies, mais pas trop; celui de M. de Penhoën ne manque ni d'esprit, ni de justesse, ni même de profondeur.

Reprenons l'examen des écrits de Ham.

Le Clergé et VÈlat. — Exhortation aux prêtres de se montrer tolérants et libéraux; mais le Gouvernement doit avoir la haute main sur l'enseignement universitaire « en donnant l'impulsion à la vraie philosophie. » L'idée de cette impulsion-là fait sourire tout philosophe sincère qui sait ce qu'est la philosophie commandée, celle qu'on a vu enseigner depuis 1851 au nom de l'Etat.

Les Nobles. — A propos de la collation du titre de duc au chancelier Pasquier. « Combien de temps les hommes courront-ils après le reflet d'une chose disparue? De l'ancienne noblesse, riche en terres, riche en autorité, il ne subsiste qu'une lueur. Cependant le souverain s'est encore conservé le droit de donner des grades dans cette armée nobiliaire qui a disparu. Or, il est aussi illogique de créer des ducs sans duchés que de nommer des colonels sans régiments. Napoléon avait su prendre, lui, toutes les mesures pour reconstituer sérieusement la noblesse; mauvaise idée, mais qui du moins n'était pas vaine : avec le baptême de la gloire, les vastes propriétés attribuées aux anoblis, avec les majorais, son plan se

comprenait. Aajourd'hui il faut anoblir les trente-cinq millions de Français en leur donnant l'instruction, la morale, l'aisance. »

Études mathématiques de Napoléon. — Le grand homme aimait les mathématiques; il en aimait le langage, qui lui servait aisément pour des comparaisons saisissantes. Une fois, formulantes règles de notre conduite, il disait : (( Daos tout ce qu'on entreprend, il faut donner les deux tiers à la raison et l'autre tiers au hasard. Augmentez la première fraction! vous serez pusillanime. Augmentez la seconde! vous serez téméraire. » A Sainte-Hélène, il rêvait avec des chiffres comme un poëte avec des vers. En résumé, il avait bien appris les mathématiques et mettait cette science au-dessus de toutes les autres. Secouant le préjugé d'antiques habitudes, il sut préférer aux langues mortes les sciences physiques et mathématiques qui « doivent être le but de notre société actuelle; car elles forment des travailleurs au lieu de créer des oisifs. En politique, comme en éducation, remplacer l'édifice de Charlemagne, telle était la mission de l'Empereur; mais le temps lui a manqué en cela comme en toute chose. » — Progrès du Vas -de -Calais^ 6 décembre 1842.

Pour joindre la pratique à la théorie, pour montrer qu'à l'exemple du premier Napoléon, il s'était rendu apte aux études scientifiques, le prince entra, un jour, en communication avec une compagnie éminemment savante. Une note de moins de deux pages, il est vrai, fut adressée du fort de Ham à l'Académie des sciences et insérée obligeamment dans les Comptes rendus. L'auteur y expose qu'il a construit une pile composée d'éléments

à un seul métal, dont les effets donnent raison à la théorie chimique. Mais, suivant la remarque d'Arago, cela avait déjà été fait, et cela avait déjà été dit par M. Becquerel. La note du prince Louis Bonaparte n'apprenait donc rien aux physiciens. 3Iais ici la pile était peu de chose; l'effet moral importait beaucoup plus.

Analyse de la question des sucres. — Ce travail est plus qu'an article de journal; c'est une assez grosse brochure, composée en 1842, avec l'aide des volumes de M. Lestiboudois, de M. Molroguier et autres sur cette question alors agitée dans les Chambres et dans le pays : « Comment faut-il régler la concurrence entre la production coloniale et la production continentale de la France? Quel droit faut-il imposer sur les sucres étrangers? » Visité fréquemment par des industriels de nos départements du Nord, désireux de leur plaire et de se ménager des amis parmi eux, le prisonnier de Ham inclina du côté de la betterave et dit des choses dures à la canne à sucre. Mais que celle-ci le sache bien, le publiciste ne cède pas, en la morigénant, à d'autre passion que celle de l'impartialité. « La prospérité des colonies, s'écrie-t-il, ne m'est pas moins à cœur que le développement de l'industrie indigène, et si d'un coté la fabrication du sucre a droit à toutes mes sympathies comme création impériale, d'un autre côté je ce puis oublier que ma grand'mère l'Impératrice Joséphine est née dans les îles où retentissent aujourd'hui les plaintes contre la concurrence des produits de la métropole... Si je croyais l'invention d'Achard contraire au bien-être du plus grand nombre, je l'attaquerais malgré son origine impériale; je suis citoyen avant d'être Bonaparte. » Sa conviction est que l'indus-

trie sucrière, « fille de l'Empereur, » se trouva contrainte en 1813 d'avoir l'air de se dérober aux regards, et de subir le sort du drapeau d'Austerlitz qui, comme elle, oblige de se cacher, conservait cependant tout un avenir de gloire. » Il est temps de la relever, de la défendre contre un système qui, depuis 1830, prépare la destruction des fabriques indigènes aussi bien que la ruine des colonies, « système arrêté, conçu avec machiavélisme, poursuivi avec persévérance. » Le gouvernement de Juillet fait mine de vouloir favoriser les colonies en déprimant la betterave ; de fait, il prépare sciemment lïnvasion de nos marchés par les sucres exotiques : il est là, comme en tout, du parti de l'étranger. En général, l'agricullure est préférable à l'industrie qu'il ne faut pourtant pas mépriser, bien qu'elle ait l'inconvénient de faire la fortune de fabricants hauts-barons qui tiennent à leur merci des centaines d'ouvriers artisans de la fortune de ces patrons cupides. Mais la fabrication du sucre indigène a le mérite de représenter tout ensemble, de réunir le travail agricole et le travail manufacturier. C'est en conséquence un intérêt majeur qui commande de la protéger. L'écrivain n'hésite pas à se déclarer le partisan des doctrines protectionnistes. A l'ombre de la protection peuvent vivre heureusement près de deux millions d'ouvriers. La prohibition avec ses droits prohibitifs a doté la France d'une foule d'industries; mais le gouvernement actuel est tout prêt à les égorger sur l'autel de l'alliance anglaise. Du reste, ses théories sont dénuées, comme celles de la majorité du public, de toute certitude : il manque à la France les lumières de ce Conseil d'Etat de Napo^ léon, de cette assemblée qui préparait mûrement tant de sages lois maintenant méconnues ou abolies. Conclusion :

280 NAPOLÉO.N ill,

il est impossible d'augmenter l'impôt actuellement payé par rindustiie sucrière continentale; mais pour que les colonies ne puissent crier qu'on les opprime, pour leur fournir un avantage qui les apaise, n'y a-t-il rien à faire? Si, vraiment. On doit frapper d'une surtaxe les sucres étrangers; mais surtout assurer chez elles l'avenir de la production en déclarant le maintien de l'esclavage.

La Traite des nègres. — La vouloir abolir est la folle pensée de philanthropes à théories plus brillantes que justifiables. Tout devrait se réduire en ceci : veiller que la traite se fasse avec humanité. — Progrès du Pas-de- Calais^ 4 février 1843.

Opinion de l'Empereur sur les rapports de la France avec les puissances de l'Europe. — Laquelle vaut mieux de l'alliance anglaise ou de l'alliance russe ? Question presque oiseuse. La France n'a presque besoin de personne et peut résister à toute l'Europe. « Ni l'occupation de Paris en 1814, ni la bataille de Waterloo ne condamnaient la France à passer sous les fourches caudines. Le général Bonaparte l'aurait sauvée, l'Empereur la perdit en abdiquant. » — Progrès du Pas-de-Calais, 22 mars 1843.

La Paix, — a Le gouvernement de «luillet assuret-il la paix et la rend-il profitable au pays? Voilà ce qu'il est important d'examiner, » Louis-Philippe ne sait ni garder la paix ni faire la guerre. Or, rien ne contribue davantage à envenimer les questions^ à aggraver les situations, à fausser les esprits qu'une politique bâtarde, sans dignité et sans suite, qui ne sait pas ce qu'elle veut parce quelle n'ose jamais vouloir. » Le but de la poli-

tique française devrait ctrc de reprendre la politique imaginée par Henri IV ; à savoir : d'établir l'équilibre européen. Il faut que toutes les nations soient égales en puissance. Voilà un dessein qu'il serait noble de poursuivre, et que Louis-Napoléon a lui-même essayé d'accomplir à plusieurs reprises en mettant sur le tapis son projet de Congrès européen ; mais les puissances ont toujours mal répondu à ses ouvertures sur ce sujet. Quelque jour peut-être on les verra plus accommodantes. Quoi qu'il en arrive, il disait, lui, au roi Louis-Philippe : « Vous avez compromis l'avenir de la France, en la laissant isolée en Europe, et en épuisant le pays par des travaux de guerre, qui n'ont pas même la guerre pour objet ; à l'intérieur, vous nous avez divisés ; à l'extérieur^ vous avez réuni tous nos ennemis dans un même sentiment de défiance et de haine. »

l)e V Organisation militaire en France. -—Elle est détestable, elle ruine le pays : il nous faut le système prussien, c'est-à-dire l'armement de toute la jeunesse valide, sans excepter personne. On ne doit permettre le remplacement sous aucune forme. « Je suis intraitable pour les exemptions, disait Napoléon, elles seraient des crimes; comment charger sa conscience d'avoir fait tuer l'un au détriment de l'autre? Je ne sais même pas si j'exempterais mon fils! »

L'armée active ne devrait avoir que déjeunes officiers. Dès qu'un militaire vieillit, il conviendrait de lui trouver un poste dans la garde nationale.

Ce qu'on vient de lire représente la substance d'un premier article sur ce sujet; mais il y en a quatre autres. Tous réunis, ils contiennent à peu près les idées qui ont

282 NAPOLbION III.

présidé depuis à rorganisalion de la garde mobile. L'Empereur, comme jadis le publiciste, a copié le régime prussien. Mais le théoricien affirmait qu'avec 239 millions de francs on aurait, toujours disponibles, quiuze cent mille hommes. Dans la pratique, il en coûtera quelques deniers de plus. Louis-Napoléon reprochait, en ce lemps-là, au gouvernement de n'oser confier des armes à toutes les localités indistinctement. 11 voudra sans doute se montrer plus hardi et faire voir « qu'il est assez sûr de l'assentiment général » pour confier des fusils à toute la jeunesse.

Des gouvernements et de leurs soutiens. — Il faut à tout édifice des bases solides. Un gouvernement doit puiser sa force morale dans un principe, et sa force physique dans une organisation. Celle-ci en France doit être démocratique, combattre l'individualisme, c'est-à-dire l'isolement de l'individu, enrégimenter tout le peuple dans un vaste système précis et régulier. Le premier Consul disait un jour au Conseil d'Etat : « Je vois bien un pouvoir législatif et administratif; mais le reste de la nation,

qu'est-ce? Des grains de sable » Et ces grains de

sable qui, dispersés, ne sont que poussière, il pensait qu'en les réunissant on formerait un roc inébranlable. C'est à une pareille œuvre qu'il est urgent de s'appliquer en conquérant le droit d'association.

Cette idée, contenue dans un article imprimé le i octobre 18-43 par h Progrès du Pas-de-Calais, était le premier germe ou la première annonce d'une innovation sociale qui fut ensuite crayonnée dans une brochure en date du mois de mai 18 il-. L'opuscule eut pour titre : l'Extinction du paupérisme. Sous un mince format j

œuvre importante. Que l'on veuille bien ne pas s'y tromper : c'est ici non le compliment d'un adulateur, mais la constatation d'un fait. Aucun écrit compose sous le nom et suivant la pensée de Louis-Napoléon n'a mieux servi sa cause. De plus, il est là presque tout entier. Si l'on pouvait commenter chaque mot de cette brochure devant des moralistes, ils y apercevraient toute l'intensité d'une ambition suraiguë et cette multiplicité de moyens qu'elle donne à celui qui en est. atteint.

D'abord le choix du sujet annonce que l'auteur a saisi un des côtés les plus faibles du gouvernement de Juillet. Louis-Philippe et ses conseillers n'ont jamais su le premier mot du problême capital de leur époque, celui de l'organisation industrielle. Par ignorance, préjugé, défiance absurde, ils ont méconnu Toccasion unique ofTerte à leur médiocrité d'esprit par la fortune complaisante qui leur mettait en main un instrument de règne très-commode, très-assuré. Rien n'était plus aisé pour eux que de lier à leur durée politique l'existence même du peuple. Ils pouvaient, par deux ou trois articles de loi, se ménager la plus longue vie qu'une dynastie moderne doive espérer; cela consistait, je ne dis pas à donner, mais à promettre au peuple son avènement graduel au bienêtre. Sur la simple assurance que le gouvernement ne s'opposerait point au progrès matériel et empêcherait qu'on n'y mît obstacle, les fondations durables de la nouvelle monarchie se seraient élevées et consolidées d'ellesmêmes. Les pauvres sont crédules, lorsque c'est un prince qui leur parle; ils lui tiennent compte des apparences de la bonne volonté comme d'un acte positif en leur faveur. Si donc le roi avait annoncé, du haut de son trône, qu'il connaissait les souffrances du peuple, on

^4 HAPOLtiON ïlf.

l'aurait béni pour cette seule parole. Mais que, joignant à l'expression d'un sentiment de sympathie, l'annonce qu'il allait faire ouvrir une enquête sociale où tout citoyen serait admis à déposer , la reconnaissance eût été de l'enthousiasme. Si surtout il avait laissé entendre qu'il s'était fait lui-même des vues réalisables, un plan pour l'amélioration de l'état du plus grand nombre , il devenait un Dieu.

En m'exp rimant ainsi, je n'oublie pas ce qu'il y avait d'énergie, de fierté, de grandeur chez beaucoup de patriotes et que la bienveillance du roi leur eût paru suspecte, intéressée. Mais les républicains d'alors eussent été désarmés par la foule, noyés dans le flot de la satisfaction commune le jour où le roi eût dit :"(« La France pâtit; il convient que je cherche de bonne foi avec elle les causes et le remède de ses douleurs. » L'affamé, en attendant un repas substantiel, s'amuserait même avec quelque viande creuse; l'espoir trompe l'appélit. En outre, ne l'oubliez pas, les masses populaires avaient été dès longtemps habituées à croire que tout progrès vient d'en haut.

Pourquoi Louis-Philippe n'eut-il jamais (on peut le conjecturer) la moindre velléité d'une manifestation de ce genre? Homme d'expérience, parfois spirituel, désireux de popularité, il avait ces deux infirmités dangereuses : ne vouloir rien lire de ce qui s'imprimait de son temps, excepté les journaux purement politiques; ne croire à rien, en matière d'économie politique, qu'à la conservation : tout changement apporté aux bases de l'ordre social consacré par les Codes lui semblait un funeste ébranlement de l'édifice. Ce conspirateur arrivé n'avait foi que dans l'habileté, secondaire chez un homme d'Etat,

qui ^consiste à se faire des amis personnels. Autour de lui régnait l'iiabitudc, qu'il avait également, de jouer avec les mots et de ne se servir que des idées, les plus banales. Faut-il dire ce gros mot trop vrai : Louis-Philippe, ses ministres, son parlement, tout était '^< borné,» en matière de science sociale. Nulle entente, nulle prévoyance, nul pressentiment. J'ajouterai même que, dans les rangs de l'opposition, personne, même les plus habiles, n'en savait plus que le Roi. Heureux encore ceux des opposants qui, à la différence du prince, avaient le sentiment de leur ignorance et cherchaient la lumière! Même en courant à l'étourdie vers défausses lueurs, même en inventant de toutes pièces des systèmes capricieux et d'une ingénuité barbare, ils montraient au moins quelque philanthropie. Si j'ai tort, qu'un seul homme de cette époque, un seul témoin survivant se lève et me contredise par une seule preuve, et je me rétracte.

Toujours est-il que, grâce à l'apathie, à l'indifférence ou à l'aveuglement des philippistes, il existait une chance d'obtenir l'amitié du peuple : c'était d'annoncer un système quelconque d'amélioration sociale.

Cette chance, plusieurs citoyens l'avaient rencontrée, et leur crédit y avait gagné. Louis-Napoléon s'en aperçut ou on l'en avertit. L'exemple lui parut encourageant. De là cette plaquette sur CExlinction du paupérisme,

« 11 est naturel dans le malheur, disait le préambule, de songer à ceux qui souffrent. » Le prétendant liait donc immédiatement sa cause à celle du peuple, qu'il allait essayer d'éblouir par un projet de loi agraire.

Passant en revue rapidement l'agriculture, l'industrie, le commerce intérieur, le commerce extérieur, l'impôt, il faisait le procès à toutes choses, et s'écriait : « La

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classe ouvrière ne possède rien, il faut la rendre propriétaire. »

Si vous ou moi, nous écrivions ces mots, nul n'y prendrait garde; si ce n'est peut-être quelque agent du parquet. Venant d'un prince, ce poncif s'appelle un programme et devient un miroir aux alouettes.

Mais ce n'est pas tout de dire : « Il faut... « Comment ferez-vous? Un prétendant ne peut répondre autre chose que ceci : « Si j'étais le maître, je promulguerais une loi. »

Quel devait être l'objet de la loi, suivant Louis-Napoléon? Se saisir de toutes les terres incultes, formant au bas mot six millions d'hectares, d'après son calcul, et les livrer, en échange d'une rente moyenne de 8 francs par hectare, à une immense association populaire, tout ensemble agricole et industrielle, qui recevrait de l'Etat un prêt de 300 millions. Elle s'organiserait en sections, sur le modèle des régiments de l'armée, des prud'hommes remplissant le rôle de sous-ofûciers ; elle engloberait dans cette vaste organisation vingt-cinq millions d'ouvriers et de cultivateurs. Son point d'appui et son réservoir se trouveraient dans des colonies agricoles, qui seraient chargées de pourvoir à l'alimentation de tous les associés comme elles serviraient de refuge à tout ouvrier industriel momentanément sans emploi. Ces colonies (( produiraient, d'après l'hypothèse, le même effet bienfaisant que ces monastères, qui vinrent, au Moyen Age, planter au milieu des forêts, des gens de guerre et des serfs, des germes de lumière, de paix, de civilisation. »

« Mais, — objectez-vous, — ces colonies agricoles qui sont en même temps des ouvroirs, des régiments, des monastères, des asiles, écraseront à la longue les petits

propriétaires, comme rassocialion, en tant que productrice iiiduslrielle, écrasera les petits fabricants. Je ne dis pas non, et j'avoue qu'il y a même dans le projet du prince un article inquiétant, que voici : a Tout chef de fabrique ou de ferme, tout entrepreneur quelconque, serait obligé par une loi, dès qu'il emploierait plus de dix ouvriers, d'avoir un prud'homme pour les diriger, et de lui donner un salaire double de celui des simples ouvriers. » Ainsi l'expropriation entrait, sous la figure du prud'homme, dans tous les ateliers non soumis directement à l'association. Du moment qu'un chef de fabiiquc ne dirige plus et résigne l'autorité à uu gérant qui lui est imposé, que devient sa propriété?

On dira : « Peu importe, si c'est l'intérêt du plus grand nombre. » Je dirai à mon tour : « Le premier intérêt du plus grand nombre est que l'Etat n'attire pas à lui la direction totale de l'industrie; parce que l'Etat, c'est la bureaucratie, et que la bureaucratie, c'est le fonctionnement chinois. » Dans l'Empire du Milieu, le chef du peuple est supposé fils du Ciel, vice-roi de la Cour céleste délégué à l'administration de la terre. Bref, à côté du droit au pain pour le peuple, ce qui est un droit incontestable, il y aurait le droit au règne pour l'inventeur de l'association. Chef unique de l'armée, chef de tous les producteurs, ce mécanicien tiendrait les manivelles régulatrices, ici et là; il mènerait tout. Merci.

La force des choses a opposé depuis une résistance invincible à l'application intégrale de ce projet d'asservissement universel, sous couleur d'universel bien-être; mais cette brochure n'en a pas moins en partie fait l'Empire. Peu de gens la connurent dans son texte; beaucoup en entendirent raconter quelque chose, et des milliers d'hommes

la commentant, sur le peu qu'ils en savaient, accommodèrent l'idée au tour personnel de leur imagination. Moins on la lisait, plus on lui supposait de valeur humanitaire. C'est le propre des Evangiles destinés à agir sur la foule de n'être point fixés dans leur texte, et les hommes ne se passionnent bien que pour une idée dont ils ignorent le trait précis et le contour exact.

L'Extinction du paupérisme n'a rien éteint, mais elle a mis en feu notre pays. Tel fut le meilleur engin de guerre, forgé pendant les heures de captivité. L'ingénieur avait, sans doute, la main grossière, mais le cheval de Troie n'était pas non plus, je suppose, un. chefd'œuvre de mécanique. Il suffisait que les Troyens, le voyant, fussent assolés. Eh ! bonnes gens, quelles sont donc vos lunettes? La misère et l'ignorance seront-elles toujours chargées de les tailler pour vos yeux, et ne verrez-vous jamais qu'un homme n'invente pas un ordre social? C'est à la société de se faire elle-même et par elle-même. L'État ne peut remplir d'autre fonction que celle de justicier. Si vous lui demandez plus, vous vendez vos droits pour un plat de pommes de terre, et c'est lui qui mange la chair succulente de vos troupeaux.

Mais d'autres que les simples s'y sont trompés en ce temps-là, et depuis. Louis-Napoléon, interrogé par le rédacteur du Journal du Loiret sur ce qu'il fallait croire de ses prétentions impériahstes, avait répondu en ces termes :

(( Fort de Ham, 21 octobre 18-43.

« Monsieur,

« Je réponds sans hésiter à la bienveillante interpellation que vous m'adressez dans votre numéro du 8.

« Jo n'ai jamais cru, jo ne croirai jamais que la France soit l'apanai^^e d'un homme ou d'une famille, je n'ai jamais revendiqué d'autres droits que ceux de citoyen français, et je n'aurai jamais d'autre désir que celui de voir le peuple entier choisir en toute liberté la forme de gouvernement qui lui convient.

« Issu d'une famille qui doit son élévation à la volonté nationale, je mentirais à mon orit^ine, à ma nature et presque au bon sens, si je ne reconnaissais pas la souveraineté du peuple comme la base de toute organisation politique.

« Jusqu'ici mes actions et mes prétentions s'accordent avec cette manière de voir. Si l'on ne m'a pas compris, c'est qu'on ne cherche pas à expliquer les défaites, mais plutôt à les dénaturer.

« C'est vrai, j'ai recherché une haute position, mais publiquement. J'avais une haute ambition, mais je la pouvais avouer : L'ambition de réunir autour de mon nom populaire tous les partisans de la souveraineté du peuple, tous ceux qui voulaient la gloire et la liberté. Si je me suis trompé, l'opinion publique doit-elle m'en vouloir? La France peut-elle m'en punir? Croyez bien, monsieur, que, quel que soit le sort que me réserve la destinée, on ne pourra jamais dire de moi que, dans l'exil ou dans ma prison, je n'ai rien appris et rien oublié.

« Agréez l'assurance de ma considération.

« Louis-Napoléon Bonaparte. »

On accepta pour bonne cette déclaration ambiguë. Après l'apparition de l'essai sur VExlinction du paupérisme, M. Degeorge écrivit dans le Progrès : a Louis- Napoléon n'est plus à nos yeux un prétendant, mais un membre de notre parti, un soldat de notre drapeau. » Parmi ceux qui restaient en défiance contre le système préconisé par Louis-Napoléon, bien peu découvrirent

l'autocratie fature, qui s'y annonçait pourtant avec peu de réserve. Nous sommes tous aujourd'liui si pressés d'affiires que nous ne prenons plus le temps de lire ou d'observer avec profit. On parle, on écrivaille ensuite avec la même légèreté. Béranger envoya ses félicitations pour une œuvre si fortement appuyée, disait-il, « d'arguments irrésistibles. » Une femme du plus grand talent et qui souvent à celte époque fut la pythie éloquente du socialisme mystique, éjrivait au prince, le 26 novembre 18 ii, en parlant de Napoléon : « Son règne illustre n'est plus de ce monde, et l'héritier de son nom, penché sur les livres, médite attendri sur le sort des prolétaires!... »

c( Attendri ! » Ai-je besoin de dire que ces lignes sont de George Sand, qui a rêvé tant de romans ?

La lettre se terminait par ces mois : « Parlez-nous donc souvent de délivrance et d'affranchissement, noble captif! Le peuple est, comme vous, dans les fers : le Napoléon d'aujourd'hui est celui qui personnifie les douleurs du peuple, comme l'autre personnifiait ses gloires, y

L'auteur de VExtinction du paupérisme n'avait pas perdu son encre, ou le prix, de l'encre qu'on avait employée à écrire pour lui sa brochure. Si l'auteur de Lélia s'exprimait ainsi, ne fùl-ce que par commisération et complaisance, comment le plébéien illettré n'aurait-il pas cru que \e prince tenait dans la poche de son gilet la clef d'or de la vérité? Il devait se servir d'abord de la clef des champs, comme on va voir.

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