‹ Napoléon III, sa vie, ses œuvres et ses opinionsChapitre 24 sur 41 · LIVRE YIl · texte numérisé non relu

LIVRE YIl

L'ÉVASION -LE CA^'AL DE ISICAUAGUA - LA FRANCE EN RÉPU- BLIQUE-DÉCLARATIONS ET SERMENT -LE CITOYEN nUNCE PRÉSIDENT.

1846. — Louis-Nopolcon, entre autres travaux,^ avait commencé un ouvrage particulièrement historique, dont une partie a été publiée en deux volumes sous ce titre : Dupasse et de Vavenir de Varllllerle. Le point de départ de rauteur, c'est Tannée 1328 et la composition des armées à l'époque de la première apparition des âmes a feu. L'œuvre s'arrête à 1638, en pleine guerre de Trente ans; la suite a été annoncée, mais non donnée, bien que plusieurs personnes aient eu commission , — par exemple, feu M. Reinaud, de l'Institut, et, sauf erreur, M. Favé (1), — de fournir des matériaux pour les dernières parties. A cause de son caractère spécial, techniqun, ce livre fournit peu de chose à nos réflexions. Toutefois, en le composant par amour de la science et « pour adoucir l'amertume de sa captivité, » l'écrivain ne négligeait pas à cette occasion et sous un prétexte plausible, de nouer

(1) Cet officier a fait paraître en 1851 un écrit sous ce titre : Nouveau système d'arliUerie de campagne du prince Lows-Nupoléon Bonaparte.

quelques nouveaux rapports, soit avec des gens de lettres, soit avec des officiers. « J'ai, dit-il, trouvé quelques cœurs secs qui ne m'ont pas répondu; » mais de belles âmes se montrèrent plus sympathiques. Quant au gouvernement du roi, il ne mit nul obstacle au va-etvient de visites et de correspondances que paraissait nécessiter la préparation de l'ouvrage. M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, fit même envoyer à Ham tous les manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal qu'il plut au prince de demander en communication.

L'introduction présente, dans le cours de la dernière page, une ligne de points suspensifs après lesquels on lit :

K J'ai écrit cet avant-propos il y a un an; alors je comptais terminer mon ouvrage dans ma prison ; mais un devoir sacré m'appelle hors de France. »

Puis, au-dessous de la signature, ces mots : « Fort de Ham, le 24 mai 1846. )>

Cette date et ce préambule pourraient bien avoir été imaginés, comme certains miracles, après coup. Carie 24 mai Louis-Napoléon avait autre chose à faire que de penser à son livre. 11 préparait une évasion qui eut lieu le lendemain.

En août 1842, il avait écrit ces paroles sentimentales : c Je remercie tous les jours le ciel de me laisser sur ce sol français, objet de mon amour, et que je ne veux quitter à aucun prix, pas même pour la liberté. » Ce sont là des mots que le papier, qui souffre tout, ne refuse pas de laisser écrire, mais que le vent emporte à la première occasion.

Dès 1844, plusieurs amis du roi avaient conseillé une amnistie générale que Louis-Philippe ne repou*ssait pas

en principe; mais avec la lenteur propre aux vieillards, il ajournait continuellement sa résolution.

Vers le milieu d'août 1845, plusieurs ministres ou conseillers du roi recevaient la visite d'un Italien, M. Poggioli, qui se disait l'envoyé de l'ex-roi Louis pour solliciter la mise en liberté du captif de Ham. Sans vérifier bien à fond la qualité prise par M. Poggioli, les destinataires des lettres qu'il apportait firent entendre que le roi céderait probablement si on lui donnait quelques garanties. Ce fut alors que Louis-Napoléon écrivit en ces termes pour M. Duchâtel, ministre de l'intérieur, une demande de vacances :

« Monsieur,

cf Mon père, dont l'âge et les infirmités réclament mes soins, a demandé au gouvernement de m'autoriser à aller les lui rendre. Sa démarche n'a pas été suivie de résultat; d'après ce que j'entends dire, on exige de moi des garanties formelles. En pareille circonstance, ma détermination ne saurait être douteuse, et je suis prêt à faire tout ce qui sera compatible avec mon honneur, pour parvenir à offrir à mon père les consolations auxquelles il a droit de ma part.

« Je vous déclare donc, Monsieur, que, si le gouvernement français consent à me permettre le voyage de Florence pour y remplir ce devoir sacré, je promets, sur l'honneur, de revenir et de me remettre à sa disposition aussitôt qu'il m'en exprimera le désir.

« Recevez, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.

« Napoléon-Louis Bonaparte. »

La requête ne pouvait être, sous cette forme, légalement accueillie. « Quelles attaques; disaient les ministres, n'aurions-nous pas à subir de la part d'un député d'op-

m NAPOLÉON III.

position, si nous noas mettions ainsi à donner des congés temporaires à un prisonnier de distinction? Et si, pour un motif quelconque le prince ne revenait pas, quelle confusion ne serait-ce pas pour nous devant le public ? Mais il y a un moyen de tout arranger; que Louis-Napoléon adresse une requête au souverain. Le roi possède le droit constitutionnel de faire grâce; nous l'exhorterions sans doute à en user. »

M. Poggioli se rendit alors au château de Ham et fit |)art de l'état des choses au prince qui, le 14 janvier, écrivit à Louis-Philippe :

« Sire,

« Ce n'est pas sans une vive émotion que je viens m'adresser à Votre Majesté pour lui demander, comme une faveur, la permission de quitter la France, même pour uu temps trèscourt. Depuis cinq ans, le bonheur de respirer l'air de ma prtrie a compensé, pour moi, les tourments de la captivité ; mais l'âge et les infirmités de mon père récliàment impérieusement mes soins. Il a fait appel au concours de personnes bien connues par leur attachement à Voire Majesté, et il est de mon devoir de joindre mes eCTorls aux siens.

« Le conseil des ministres n'a pas pensé que la question fût de sa compétence. Je m'adresse donc à Voire Majesié^ plein de confiance dans l'humauilé de ses sentiments, et je soumets ma requête à sa haute et généreuse appréciation.

« Votre Majesté, j'en suis convaincu, comprendra une démarche qui, d'avance, engage ma gratitude, et touchée de l'isolement d'un proscrit qui a su gagner sur le trône l'estime de toute l'Europe, elle exaucera les vœux de mon père et les miens.

« Je prie Votre Majesté d'agréer l'expression de mon profond respect.

« Naî^oléon- Louis Bonaparte, »

I/I<WASI0N. 2Ï)3

Ainsi lo postniant ne tenait ancun compte des observations qui lui avaient été transmises ; il (icmandail tout juste au roi ce que le ministère avait considéré comme une faveur extra -constitutionnelle. Personnellement Louis-Philippe inclinait à passer par dessus cette irrégularité de forme; il avait même parlé en ce sens au prince de la MoskoAva, que l'on avait fait agir près de lui. Ses conseillers furent d'une autre opinion, et le commandant du fort reçut ordre de M. Duchàtel, d'avoir à répondre qu'accéder à la demande, « ce serait une grâce indirecte, et que pour maintenir l'exercice propre et spontané delà clémence royale, on voulait que cette grâce fut méritée et franchement avouée. »

Louis-Napoléon éprouva une vive contrariété de cette réponse, qui, pour parier familièrement, le mettait au pied du mur. 11 voulut essayer encore d'une autre voie de traverse : ce fut d'intéresser plusieurs députés à son désir de s'en aller sur parole. MM. de Las Cases et Vatry, des conservateurs, se firent ses patrons. Dupont de l'Eure , Lamartine , Odilon Barrot et d'autres plaidèrent une cause qui ne méritait pas des défenseurs si haut placés dans l'opinion. Soit commisération, soit simple dessein de contre-carrer le ministère, ils firent la faute de patronner, — eux, des libéraux, — un homme qui refusait évidemment de leur offrir pour premier titre à leur secours l'abandon de ses ambitions de prétendant. M. Thiers, dans une lettre qui sous la mesure des termes, était ou une preuve de légèreté ou une trahison envers Louis-Philippe, osa dire que « dans son opinion un ministre pouvait, sans engager sa responsabilité, se protêt à un arrangement du genre marqué par le prince. »

Louis-Napoléon protesta « (Ju'il ne pouvait demander

davantage, » et rejetant sur les ministres seuls la responsabilité du refus, suivant lui injurieux, qu'on lui opposait, il annonça la volonté a d'attendre, sans autre démarche, la décision du roi, dont il ignorait la résolution personnelle. M'en remettant à la destinée, ajoutait-il, je me résigne d'avance à ses arrêts. »

Il se trouva trente-trois députés pour inviter M. Odilon Barot à demander une audience au roi en vue d'exhorter ce prince à faire une niaiserie. L'entretien fut accordé, et le roi consentit à libérer le prétendant pourvu qu'il donnât « une garantie explicite. »

Mais justement c'était le point contentieux. On ne put aboutir. Une autre démarche tentée par un membre de la chambre des lords ne réussit pas davantage. A l'extrême limite Lous-Napoléon promettait de ne rester en Italie qu'une année et de s'embarquer ensuite pour l'Amérique ; mais il refusait de se lier par un acte exprès : le tout devait se traiter en propos de conversation. On eût voulu

la parole écrite : scripta manent Il disposa tout pour

lever le pied.

L'histoire possède des détails suffisants pour suivre les péripéties de cette disparition. C'est toute une comédie d'intrigue. Les scènes en ont été racontées dans une publication faite en Angleterre et en anglais .1846), d'après les documents communiqués au public, par l'intermédiaire de M. Fr. Briffault, — qui n'était, a-t-on dit, qu'un prêtenom du général Moutholon.

Ce petit volume commence par une lettre de Louis- Napoléon, qu'il a datée de Londres, le 20 juillet 1846. Elle figure également en fac simile dans l'édition française donnée à Paris, en 1849, sous ce titre : le Prisonnier de Ham. Voici donc les confidences de l'évadé,

telles qu'il les écrivit, dans son français d'alors, peu de semaines après l'aventure, mais non sans prendre le loisir d'arranger certaines circonstances :

« Il s'agissait d'abord d'arrêter un plan, et la première chose à faire était d'accoutumer graduellement l'esprit du gouverneur à l'idée d'une amnistie prochaifie, afin de le rendre moins empressé à la surveillance des projets du prisonnier. Il ne fut pas difficile, h l'aide de lettres écrites de Paris, de lui persuader que la grande mesure de clémence était fixée au mois de juin, un peu avant les élections, comme cela s'était déjà vu dans plusieurs circonstances.

« Parmi tous les plans qui s'offrirent à l'espoir du prince, il choisit et arrêta le plus simple, qui consistait à trouver un prétexte pour introduire des ouvriers dans la prison, de sorte à pouvoir s'habiller comme eux, et, à l'aide de ce déguisement, franchir les portes de la citadelle. Le hasard servit merveilleusement ce projet, car au moment où l'on cherchait un motif de travaux urgents à réclamer, le commandant vint lui-même annoncer que des ordres, arrivés de Paris, prescrivaient la réparation immédiate de l'escalier et des corridors. A cette époque, les cinq années d'emprisonnement auxquelles avait été condamné le docteur Gonneau venaient d'expirer; il était donc légalement libre, et pouvait, ainsi que le valet de chambre Thélin, aller à la ville quand il lui plaisait.

V Malgré la longue habitude des précautions de surveillance et leur apparente inutilité, le commandant ne les avait pas laissées tomber en désuétude. La garde était toujours doublée à la nuit, et au premier coup d'horloge sonnant dix heures, le whist cessait invariablement. Deux gardiens étaient au bas de l'escalier ; le commandant s'assurait de leur présence, fermait lui-même la porte du dehors, et en mettait la clef dans sa poche avec la régularité de lady Douglas au château de Lochleven.

« Le prince avait remarqué que l'un des deux gardiens, h certains jours de la semaine, s'absentait pour aller chercher les journaux, et laissait son camarade seul pendant près d'un quart d'heure. C'était ce court instant qu'il fallait mettre à profit en détournant l'attention de l'homme qui restait là livré à l'ennui de l'isolement. Quant aux sentinelles, il y avait peu de chose à en craindre. Personne d'ailleurs ne paraissait croire qu'une entreprise d'évasion pût s'exécuter autrement que par un secours extérieur. C'est dans ce sens que les consignes étaient données, et l'on empêchait avec un soin sévère l'approche de la forteresse. Toute personne qui entrait était strictement examinée; mais on laissait sortir sans soupçon.

« Voici quelles furent les dispositions prises : Charles Thélin, comme il l'avait déjà fait plusieurs fois, demanda la permission de se rendre à Saint-Quentin; au moment où il devait sortir, comme pour aller louer un cabriolet, le prince sortirait aussi lui-même, sous son déguisement d'ouvrier. Cette combinaison avait deux avantages : elle laissait à Thélin la faculté d'attirer seul les regards des gardiens et des soldats en jouant avec Ham, le chien du prince, auquel les gardiens et la garnison étaient fort gaiement accoutumés; et, de plus, elle lui permettait d'adresser utilement la parole à ceux qui seraient tentés de parler au prétendu ouvrier, lorsqu'il traverserait la cour.

M II y avait déjà huit jours que duraient les travaux intérieurs, et ce laps de temps avait suffi pour que le prince se rendît bien compte du degré de surveillance exercé à l'égard des ouvriers. Il avait observé que les précautions étaient grandes à leur entrée ou à leur sortie en corps. Dans le premier cas, ils étaient examinés un à un par le sergent de garde et par un geôlier spécial. Le soir, à leur sortie, cet examen se faisait en présence du commandant lui-même. On suivait avec vigilance chacun de ceux qui se rendaient seuls dans quelque partie retirée de la citadelle; mais on ne faisait nulle

attention à roux qui, prenant la route directe de la porte extérieure, sortaient pour aller clierchcr des outils ou des matériaux. C'est donc à ce procédé net cl hardi que le prince crut (j^voir se fixer :

« 11 lut convenu que l'on choisirait un matin pour l'exécution du projet, non-seulement parce que lo commandant, dont toutes les préoccupations se concentraient sur la soirée, ne se levait pas de très-bonne haure, mais aussi parce que^ en outre de l'avantage de n'avoir affaire qu'à un seul gardien, on se donnait encore la possibilité de gagner Yalenciennes assez à temps pour prendre le convoi de quatre heures, au chemin de l'cr de Belgique.

« Tout fut disposé pour le samedi 23 mai. Par un contretemps qui parut d'abord fâcheux, le prince reçut, ce jour même, la visite de plusieurs personnes quMl avait connues en Angleterre et qu'il avait attendues plus tôt.

[Les permissions de voir le prisonnier étaient données par le ministre de l'intérieur, qui les accordait aisément. M. Louis Blanc a raconté, dans ses Révélalions politiques, qu'il put avoir, trois jours de suite, des conférences réglées avec Louis- Napoléon au fort de Ham. Ces entreliens ont été racontés par le visiteur lui-même, qui mérita, par son voyage et quelques preuves de sympathie, un exemplaire de VExtincHon du paupérisme, avec ces mots autographes : « A Louis Blanc, souvenir d'estime et d'amitié, de la part de l'auteur. — N.-L. B. » j

« Il fallut donc remettre le départ au mardi 25, quoiqu'on ne fût pas bien sûr qu'il restât alors assez d'ouvriers pour masquer la fuite, ni qu'un des deux gardiens du bas de l'escalier s'absentât. Le prince, cependant, pour tirer au moins quelque avantage de celte visite malencontreuse, pria ses amis de prêter leurs passe-ports à son valet de chambre qui allait demander des chevaux pour un petit voyage, ce qui fut fait avec empressement. Le dimanche se passa dans des anxiétés que l'on peut comprendre. Charles Thélin pria les ouvriers de placer quelques planches dans un recoin qui ser^

vait de cellier. La difficulté n'était pas seulement de passer sain et sauf à travers les soldats et les gardiens, il fallait encore éviter d"être vu par les ouvriers eux-mêmes, qui montaient et descendaient sans cesse, et que dirigeaient un entrepreneur et un officier du génie.

« De son côté, l'excellent et noble docteur Conneau se préparait au rôle qui devait favoriser l'évasion et en retarder la découverte.

« Enfin, le mardi 2o , de grand matin, lorsque tout était encore calme et silence dans l'intérieur du fort, le prince, le docteur Conneau et Charles Thélin, placés derrière les rideaux d'une fenêtre, attendirent, sans faire le moindre bruit, l'arrivée des ouvriers dans la citadelle. Un détestable hasard voulait que le seul soldat de la garnison qu'on eût peut-être intérêt à éviter se trouvât justement en faction à la porte du corps de logis. Cet homme, qui avait fait longtemps le service de planton près du commandant, avait contracté l'habitude d'une active surveillance, et il ne manquait jamais d'examiner les ouvriers dans leurs allées et venues, les questionnant parfois sur ce qu'ils allaient faire. C'était là un véritable danger. Très-heureusement, à l'occasion d'une revue, les gardes avaient été changées, et le grenadier fut relevé à six heures.

« Les ouvriers arrivèrent et subirent l'inspection accoutumée, en défilant au milieu d'une haie de soldats. Ils étaient moins nombreux que de coutume, et mieux mis que d'ordinaire, en raison du lundi. Comme le temps était superbe, ils n'avaient pas de sabots. C'étaient tous des maçons et des peintres, tandis que le prince s'était préparé à se vêtir comme un menuisier, et de la manière la moins élégante. C'étaient autant de contrariétés; mais les minutes s'écoulaient et eHes étaient précieuses.

« Le prince se hâta de couper ses moustaches, afin de produire un changement notable dans sa figure; et, quoiqu'il ne redoutât pas que les soldats, s'ils le reconnaissaient, fissent usage de leurs armes, comme l'ordre en était donné, il se

munit d'un poignard. Malgn') l'impriidoncc qu'il y avait h garder sur lui des papiers qui pouvaient le faire reconnaître ^ la frontière, il ne voulut pas se séparer de deux lettres, Tuue de sa mère et l'autre de l'Empereur, qu'il avait toujours gardées comme un talisman sacré. Celle de l'Empereur est adressée à la reine Ilortense et contient ce passage relatif à son neveu : « J'espère qu'il grandira pour se rendre digne des « destinées qui l'attendent. »

« Le prince s'était habillé comme de coutume; il portait des bottes et un pantalon gris. Il passa par dessus son gilet un grosse chemise de toile coupée à la ceinture, une cravate bleue, une blouse non-seulement propre, mais d'une coupe assez recherchée, et mit aussi un pantalon bleu sali et usé en apparence par le travail. Par dessus la première blouse, il en mit une en aussi mauvais état, après avoir rentré le bas de la première. Le reste du costume se composait d'un vieux tablier de toile bleue, d'une perruque noire à cheveux longs et d'une mauvaise casquette. Ainsi vêtu, les mains et le visage brunis par de la peinture, il se hala de prendre une tasse de café, chaussa ses sabots, plaça dans sa bouche une pipe de terre, et, l'épaule chargée d'un planche, il se mit en mesure de sortir.

« A sept heures moins un quart, Thélin appela tous les ouvriers qui se trouvaient sur l'escalier et les invita à venir prendre le coup du matin, disant à Laplace, son homme de peine, de placer les verres et les bouteilles sur la table de la salle à manger. Il accourut, aussitôt après, pour annoncer au prince que c'était le moment décisif, et descendit jusqu'aux deux gardiens Dupin et ïssali, auprès desquels se trouvait encore un ouvrier qui réparait la rampe. On se dit bonjour, et comme Thélin portait un paletot sur son bras, les gardiens lui souhaitèrent un bon voyage. Il prétendit avoir quelque chose à dire à ïssali, le tira à part hors du passage, et se plaça de manière à ce que son interlocuteur, pour l'entendre, fût obligé de tourner le dos au prince.

302 >'APOLEOr^ IIÎ.

« Pendant ce temps, le docteur Conneau s'était empressé d'arrêter quelques ouvriers qui, après le petit régal servi par Laplace, regagnaient l'escalier où ils n'auraient pas manqué de rencontrer le prince. Lorsque celui-ci fut au bas de la dernière marche, il se trouva face à face avec le gardien Dupin, qui se retira vivement pour éviter la planche dont la saillie en avant masquait le profil de Napoléon-Louis et s'opposait à ce qu'on le vît de ce côté. Le prince passa donc inaperçu et entra dans la cour oii un ouvrier, qui était descendu derrière lui, le suivit de très-près, paraissant disposé à lui adresser la parole. C'était un garçon serrurier; Thélin se hâta de l'appeler et trouva un prétexte pour le faire remonter dans l'appartement.

« Lorsque le prince passa devant la première sentinelle, il laissa tomber la pipe de sa bouche et se baissa pour la ramasser. Le soldat le regarda machinalement et continua ses pas monotones. A la porte de la cantine, le prince passa tout près de l'officier de garde qui lisait une lettre. L'officier du génie et l'entrepreneur des travaux étaient à peu de distance examinant des papiers. Plus loin, un groupe de soldats se tenait au soleil devant le poste. Le tambour jeta un regard railleur sur l'homme à la planche, mais le factionnaire ne lui accorda pas la moindre attention. Le portier était à l'entrée de sa loge, mais il ne regarda que Thélin, qui suivait de très-près, tenant en laisse le chien du prince. Le sergent qui était à l'entrée du passage tourna vivement les yeux sur le faux ouvrier, mais un mouvement de la planche le força à se rejeter en arrière. Il ouvrit la porte et le prince franchit le seuil; Thélin sortit à son tour en disant bonjour au portier.

« Entre les deux ponts-levis, le prince rencontra deux ouvriers venant droit à lui du côté où la planche laissaft son visage découvert. Ils le regardèrent de loin avec attention et exprimèrent à haute voix leur surprise de ne pas le connaître. Le prince alors, comme un homme fatigué de porter un poids sur l'épaule droite, fit passer la planche à gauche;

les doux liommcs cependant jjaraissaicnt animés d'une telle curiosité qu'il crut un moment tout à fait impossible d'éviter leur examen; mais à quelques pas d'eux et lorsqu'il s'attendait ù une question, il eut le plaisir d'en entendre un qui disait à l'autre : « Ah! c'est Bcrthou ! »

(( Le succès était dès lors complet. Le prince se trouvai enfin libre, hors de ces murailles détestées dans Penccintc desquelles il avait langui cinq ans et neuf mois. Quoiqu'il ne connût les environs que par la carte de la vilie, ce n'était pas le moment d'hésiter sur le chemin à suivre. Il prit celui qui côtoie les remparts et aboutit sur la grande route de Saint- Quentin. Thélin s'était hâté d'aller prendre à Hani le cabriolet qu'il avait retenu la veille au soir, et qu'il devait con* duire lui-même.

« Nous n'entreprendrons pas de décrire les pensées tumultueuses qui se pressaient alors dans le cœur du fugitif. 1! faut pour les comprendre avoir traversé ces grandes crises de la vie. Bornons-nous à dire qu'il précipita le pas, la tête en feu, et qu'il ne s'arrêta qu'à l'aspect d'un cimetière où la vue d'une croix vint lui rappeler la source inefTable de tout bonheur. Il se prosterna devant Femblème de rétorncUe rédemption, et offrit ses vives actions de grâces au Tout- Puissant, dont la main l'avait guidé au milieu de tant de périls.

« Le roulement d'une voiture qui s'approchait vint tirer le prince de son recueillement, et il reconnut Charles Thôiin. Au moment de jeter sa planche, il en fut empêché par un autre cabriolet venant de Saint-Quentin, et qu'il voulut laisser passer de peur de remarque fâcheuse. Enfin, lorsque la route fut libre, il s'élança dans la voiture, secoua la poussière qui le couvrait, lança ses sabots dans un fossé, et, pour avoir l'air d'un cocher, prit le fouet et les rênes. Les deux voyageurs furent un instant émus à l'aspect de deux gendarmes à cheval, débouchant du village de Saint-Sulpice; mais heureusement

m NAPOLÉON Ili.

ces dangereux voisins prirent la route de Péronne avant d'être à portée du cabriolet.

« On parcourut rapidement les cinq lieues qui séparent Saint-Quentin de Ham. Chaque fois qu'on changeait de cheval, Thélin cachait le mieux possible sa figure sous son mouchoir. On 'a cependant assuré depuis qu'il avait été reconnu par plusieurs personnes, et entre autres par le commissaire de police, qui revenait de Saint-Quentin, et qu'une vieille femme avait témoigné tou. haut son élonnement de voir le valet de chambre du prince en compagnie d'un homme aussi mal vêtu.

« A l'entrée de la ville, le prince ota ses grossiers vêtements de dessus en ayant soin de conserver sa perruque, et mit pied à terre pour faire le tour des murs et attendre Thélin sur la route de Cambrai. Celui-ci se rendit à la poste où le maître, M. Abric, ne se trouvait pas; mais comme il était bien connu de M™^ Abric, il la pria de lui faire apprêter une chaise de poste avec deux chevaux et d'y mettre de la promptitude, parce qu'il avait grande hâte d'arriver à Cambrai pour en revenir de bonne heure. 11 devait laisser, disait-il, le cabriolet et le cheval qu'il reprendrait au retour. La bonne ]\lme Abric mit à tout cela le plus grand empressement, et fit préparer la petite voiture de son mari. 11 fallut, bon gré mal gré, que Thélin acceptât une tranche de pâté pendant que les postillons étaient à l'œuvre; il s'excusa pourtant de le manger et Tcnveloppa soigneusement, ce qui fit, quelques minutes après, un excellent déjeûner pour le prince, qui en avait grand besoin.

« La piudence conseillait à Thélin de ne pas trop presser les gens de la poste de peur d'éveiller les soupçons : de sorte que le prince avait depuis longtemps contourné la ville et restait sur la route à attendre la voiture lorsqu'il en rencontra une qui se dirigeait vers lui. Craignant d'être en arrière de Thélin, dont il ne prévoyait pas les retards, il demanda au voyageur s'il ne s'était pas croisé avec une chaise de poste.

L'ÉVASÏON. m

Celui-ci répondit que non et continua sa route. C'était le procureur du roi de Saint-Quentin.

« La petite voiture de M. Abric, attelée de deux vigoureux chevaux, se montra enfin, annoncée par les joyeux aboiements du chien Ham. On prit le galop, et, depuis ce moment, tout danger disparut. Il n'était encore que neuf heures; en supposant l'évasion déjà connue dans la forteresse, les premières mesures à prendre devaient entraîner, dans leur inévitable désordre, une perte de temps suffisante pour que les voyageurs fussent déjà, hors d'atteinte. Ou n'en pressait pas moins le postillon qui, à bout de ressources nouvelles de fouet et d'éperon, finit par se fâcher et répondit une grossière apostrophe peu en rapport avec la situation historique à laquelle il se trouvait mêlé : « Vous m'embêtez, a

f( On entra dans Yalenciennes à deux heures moins un quart. Là seulement on devait demander les passe-ports, et Charles Thélin exhiba celui qu'avait donné le voyageur anglais.

« Comme le convoi de Bruxelles ne partait qu'à quatre heures, le prince eut un moment l'idée de prendre des chevaux de poste pour gagner la frontière; mais cette façon de voyager étant devenue si rare qu'elle pouvait donner lieu à des remarques, il y renonça et attendit patiemment à la station. Les yeux de Thélin étaient constamment tournés vers le coté d'où pouvaient venir des gendarmes. Tout à coup il s'entend nommer et en reconnaît un de Ham, habillé en bourgeois. Sans se déconcerter, il lui témoigna grand plaisir à le voir, et apprit de lui qu'il avait quitté le service pour prendre un petit emploi dans l'administration du chemin de fer du Nord. Cet homme demanda des nouvelles du prince, qu'il ne croyait pas si près de lui.

« Le fugitif arriva enfin à Bruxelles, à Ostende et en Angleterre. »

Le récit de cette évasion serait incomplet si nous

n'ajoulions ce qui se passait à Ham depuis le départ du priDce.

« Le docteur Conneau commença par fermer la porte de la chambre qui donnait dans le salon, où il alluma un grand feu malgré la chaleur du jour, prenant pour prétexte une indisposition du prince. Il en parla à l'homme de peine, qui put voir une cafetière placée dans l'âtre. Vers huit heures, un paquet de plants de violettes arriva par la diligence ; le docteur pria le gardien de préparer plusieurs pots à fleurs, d'y mettre de la terre, et l'éloigna ainsi du salon. A huit heures et demie, l'on vint demander où le déjeûner devait être servi. Le docteur répondit que ce serait dans sa propre chambre et qu'il n'y aurait pas besoin de prendre la grande table, attendu que le général Montholon gardait aussi le lit. 11 ajouta que le prince avait pris médecine, et, pour qu'on n'eût pas à en douter, il en prit une lui-même; mais l'efTet en ayant été nul, il inventa un mélange de café et de croûtes de pain brûlé qu'il étendit d'acide nitrique, et l'odorat des gardiens suffit à les persuader sans qu'ils songeassent à concevoir le moindre soupçon de cette chimie.

« Bientôt après le commandant s'informa des nouvelles du prince, et Conneau lui répondit qu'il se trouvait mieux et fut forcé d'accepter un domestique pour suppléer Thélin qu'on savait absent. Cet homme fut chargé de faire le lit du prince, qui était supposé étendu sur un sofa dans le salon.

« Tout alla bien jusqu'à sept heures et quart du soir. A ce moment le commandant se présenta quelque peu rembruni : u Le prince est un peu mieux, lui dit Conneau. » — « S'il est « mieux, répliqua le commandant, je peux lui parler; il faut « que je lui parle. »

« Un mannequin était dans le lit avec l'apparence de la tête tournée du cûté du mur. Le docteur appela le prince qui, l'on peut bien se limaginer, ne répondit pas. Alors, faisant un signe, le docteur indiqua que le malade était endormi.

Pou satisfait par celte pantomime, le commandant s'assi* (lan>^ le ^^alou en disant que ce sommeil ne durerait pas toujours et qu'il allait en attendre la fin. En môifie temps il remarqua que l'heure d'arrivée de la diligence était passée et qu'il était singulier que Thélin ne parût pas. A quoi le docteur répondit que celui-ci avait pris un cabriolet et s'en servait, sans doute, pour revenir. Le commandant se leva tout d'un coup et dit : « Le prince a remué ; le voilà qui s'éveille !» Conneau assura n'avoir rien entendu et demanda que le repos du malade ne fût pas troublé. Riais le commandant était déjà dans la chambre et s'était approché du lit où il découvrit la ruse. « Àh! mon Dieu, s'écria-t-il, le prince est parti!... » Puis il sortit précipitamment après avoir demandé quels étaient les hommes de garde dans la matinée.

« Ce pauvre commandant fut arrêté, ainsi que les gardiens et le docteur, au premier moment de la nouvelle.

« Le docteur fut condamné par le tribunal correctionnel à trois mois de prison, et Thélin à six mois par contumace. »

Le prince est loin d'avoir tout dit par la plume de M. Fr. Brifîault, et même il a changé ou ajouté certaines particularités; il ne serait pas impossible de trouver des témoins encore vivants qui modifieraient un peu cette relation. Si on voulait, au surplus, l'opposer à lui-même, on signalerait aisément quelques discordances du récit précédent et de celui qu'il avait plus anciennement envoyé à M. Degeorge. Dans la lettre bien connue au rédacteur en chef du Progrès, l'on ne voit pas l'action de grâces au Tout-Puissant ; Berthou s'appelle Bernard; le fugitif ne contourne pas Saint-Quentin, mais il traverse cette ville; du commissaire de police, des gendarmes, du procureur du roi, pas un mot; le passe-port n'est pas anglais, mais belge. 11 y a bien d'autres contrariétés historiques, mais cela n'est pas si grave qu'il faille s'y arrêter.

Nous n'insisterons pas davantage sur les singularités de cette prison d'Etat où l'on peut dire des sentinelles : « Il y a peu de chose à en craindre ; » d'où on laisse sortir sans soupçon. L'étonnante geôle! On y relève de faction tout à point le seul soldat qui pourrait remplir sa consigne; les prisonniers y ont à discrétion poignard, perruque, costumes de travestissement, tout ce qu'il faut pour une évasion de théâtre. Le tambour de garde rit en voyant le prisonnier qui part; l'officier de surveillance lit une lettre quand il faudrait inspecter; le portier évite de regarder le fugitif! Quels sont donc ces mystères? Cela ne rappelle-t-il pas quelque opéra bouffe où l'on se moque des verrous et des grilles? Seulement Bartholo se nomme ici Louis-Philippe. Y aurait-il eu aussi une Rosine de Ham?... Ma foi, je ne sais et je ne le cherche point. J'aime mieux dire l'immixtion, oubliée par le livre de M. Fr. Briffault, de M. Calixte Souplet, le rédacteur en chef du Guetteur, dans les agencements de la fuite. On s'explique que des raisons de prudence aient empêché de rapporter en 1846, dans l'édition anglaise, ce qui concernait cet honorable écrivain : il était venu avec son cabriolet attendre le prince aux abords du château, et ce fut sa voiture qui brûla le pavé de la route jusqu'à Saint- Quentin. Mais pourquoi la traduction française, de 1849, ne mentionne-t-elle pas cette aide généreuse, alors qu'elle ne pouvait plus attirer à M. Souplet des démêlés avec la justice locale? C'est qu'en 1849 déjà, le loyal journaliste était revenu de son erreur sur le compte du prisonnier de Ham; instruit par l'expérience de la valeur des principes égalitaires que le prince lui avait jadis montrés, il venait de rompre avec lui toute liaison. Refusant le prix de son ancienne complaisance, il s'écartait systématiquement

du prétendant, et vingt fois prié de venir près de lui, répondait par un silence opiniâtre à cette tentative d'embauchage. Le voile que la pitié lui avait autrefois mis sur les yeux se déchirait : lui, républicain, il ne consentait plus à serrer la main de l'homme qui l'aurait voulu pour comparse dans la troupe de ses courtisans. M. Souplet se vit ôter son journal, mais ne fut pas pour cela subjugué. Il n'implora aucune grâce, et ne pouvant plus se servir de la plume que l'on brisait entre ses doigts, il se mit à travailler obscurément dans l'industrie. Obscurément? j'ai tort; l'estime de sa ville tout entière lui formait comme une éclatante couronne qui valait mieux que le laurier impérial gravé par le burin sur la monnaie française. Toi, le sage, toi qui n'es plus, toi le modèle du citoyen libre, il ne sera pas dit que j'aie laissé passer ton nom sans le recommander au souvenir de toutes les âmes fières. Honnête homme, les honnêtes gens saluent ta mémoire I

A peine arrivé en Angleterre, Louis-Napoléon s'empressa de notifier son retour à des gens qui ne s'en souciaient guère, sir Robert Peel, lord Aberdeen et quelques autres. Les journaux du temps ont publié cette lettre qu'il écrivit à l'ambassadeur de France, M. de Saint- Aulaire :

(( Londres, 28 mai 1846.

« Monsieur,

« Je viens déclarer avec franchise à l'homme qui a été l'ami de ma mère qu'en m'échappant de ma prison je n'ai cédé à aucun projet de renouveler, contre le gouvernement français, des tentatives qui m'ont été si désastreuses. Ma seule idée a été de revoir mon vieux père.

c( Avant de me résoudre à cet extrême parti de la fuite.

3i0 * NAPOLÉON ITI.

j'ai épuisé tous les moyens de sollicitations pour obtenir la permission d'aller à Florence, en oQ'rant toutes les garanties compatibles avec mon honneur. Mes démarches ayant été repoussées, j*ai fait ce que firent les ducs de Guise et de Nemours, sous le règne de Henri lY, dans des circonstances semblables.

<i Je vous p-rie, Monsieur, d'informer le gouvernement français de mes intentions pacifiques, et j'espère que cette déclaration toute spontanée pourra servir à abréger la captivité de mes amis qui sont encore «i prison.

« Je suis, etc.

« N.-L. Bonaparte. »

Un fonds de lecture se manifeste dans tous les écrits de Louis-Napoléon; les nonas de Guise et de Nemours arrivent là pour preuve; mais tout ce qu'il retient de l'histoire se rapporte essentiellement à des analogies de situation entre les hommes qu'il mentionne et lui-même. La sienne rappelait sans doute de loin celle de Charles- Emmanuel, duc de Nemours, qui parvint à s'échapper des mains non d'Henri IV, mais de Henri 111, et plus tard essaya de se faire nommer roi de France par les États- Généraux. Est-ce à ces deux endroits de la vie du prince qu'il faisait allusion, ou voulait-il rappeler qu'en 1593 Nemours, s'étant esquivé du château de Pierre-en-Scisé où Henri IV l'assiégeait, se confina et mourut paisiblement à Anneci. Ce nom de Nemours avait donc une signification équivoque et disait sous voile aussi bien : « Je lutterai, » que « je désarme et je renonce. » Quant au duc de Guise, après avoir pris les armes contre Henri IV, il fit son accommodement, et reçut, pour prix de sa soumission, le gouvernement de Provence. Le mentionner, était-ce insinuer qu'il était prêt à entrer en arrangement? Louis-Phi-

L'ÉVAsrON. 3HI

lippe n'était pas moins cirrieux que Louis-Napoléon do ces anecdotes princières; peut-être, sous coulcuf d'histoire, celui-ci proposait-il à celui-là une soumission raisonnée et compensée.

A ce moment si peu distant de sa chute, le roi de Juillet se croyait en pleine prospérité. Loin d'être fâché de l'évasion du prétendant, il n'en lit que rire et gracia presque aussitôt le général Montholon. Bientôt aussi M, Conneau fut hors d'affaire.

On a dit depuis, — mais que ne dit-on pas? — on a assuré qu'un peu après son élévation à la présidence, Louis-Napoléon s'était- fait remettre les feuilles de son dossier judiciaire, et qu'il y aurait vu, par des pièces probantes, non pas seulement que le gouvernement royal savait comme lui-même les rivalités existant autour de sa personne (quelques-uns de ses amis le maintenaient dans la direction de l'Empire, d'autres voulaient l'attraire à la République), mais encore qu'il était trompé par plusieurs de ses confidents. On prétend que cette évasion, objet pour lui de transes si émouvantes, était prévue, réglée, ménagée minute à minute par la police de Louis Philippe. D'autres affirment que ce récit a été répandu par la police elle-même pour faire croire qu'elle lient partout le fil des actions humaines en France.

Louis-Napoléon était sorti de prison, disait-il, pour obéir à l'impérieux devoir de se rendre auprès d'un père mourant qui le réclamait avec instances. On eût pu s'attendre, par conséquent, à ce qu'il se rendît sur-le-champ à Florence; mais comment se rendre, grand Dieu! jusqu'en Italie? Comment avoir des passe-ports?

A d'autres époques, le prince en avait toujours trois ou

quatre de rechange dans sa poche et de tout pays ; à cette heure, il en manquait. Funeste contre-temps!

Mais il semble que la difficulté de s'en procurer un, même à son nom, ne fût pas si considérable.

Il y avait un premier moyen. C'était de l'aller prendre, tout simplement, à l'ambassade française. Un banni n'a pas perdu, par le fait de son bannissement, tous les droits du citoyen. Nul ministre de la France à l'étranger ne pouvait lui refuser cette pancarte. Alla-t-il l'exiger? Pas que je sache.

S'il en avait demandé un à l'Angleterre ou au représentant des Etats-Unis, on ne le lui eût pas davantage marchandé.

Au heu de suivre l'une ou l'autre de ces voies, le prince s'en vint trouver directement l'ambassadeur d'Autriche à Londres, qui représentait en même temps la cour de Toscane. Ce fut de ce ministre qu'il prétendit obtenir un passe-port. On lui répondit avec assez de raison : « Vous n'êtes ni sujet autrichien, ni sujet toscan; vous nous êtes étranger, ou plutôt suspect, comme ancien carbonaro; ce n'est pas à nous que voire requête doit s'adresser. » L^ plupart des ambassades ne délivrent, en effet, de pareilles pièces qu'à des régnicoles; aux étrangers elles n'accordent que le visa.

Les amis du prince ont prétendu que Léopold de Toscane, sollicité, avait excipé de sa peur de déplaire au gouvernement français et répondu qu'il ne laisserait pas Louis-Napoléon pendant vingt-quatre heures à Florence. Nous n'en croyons pas un mot, et notre incrédulité à cet égard provient de ce que, sur un autre, ils se sont moqués du public en imprimant une bourde. « Le gouvernement belge, ont-ils osé dire, inscrivait alors le nom du prince

parmi ceux dos fugitifs que les traites soumettaient à Tex- Iradilion. » Quels traités? La loi belge ne permettait pas une telle rigueur, et Léopold pr ne l'eût pas inconslitutionncUement ordonnée. Aucun de ses ministres ne se serait permis alors un acte si extraordinaire.

Le 25 juillet, Louis de Hollande achevait paisiblement de mourir, sans réclamer un fils qui avait été de tout temps étranger à sa vie.

Sans doute, Louis-Napoléon dut se plonger dans une amcre douleur; mais il en sortit bientôt pour entreprendre une affaire.

Quelques années auparavant, un faiseur de projets qui n'était pas un sot, avait exhumé le vieux projet, réalisable ou non, mais séduisant, de construire un canal de communication entre l'océan Atlantique et le Pacifique. Pour donner quelque consistance à ce projet, dont la mise en train exigeait des capitaux considérables, on chercha quel nom connu il serait à propos d'inscrire en tête du prospectus de l'entreprise. Comme il était grandement question d'une amnistie en France, on jeta les yeux sur le Napoléon de Ham, et des pourparlers s'ouvrirent, en 1844, à ce sujet. M. Castellan, agent des Etats de Guatimala, San Salvador et Honduras, obtint des ministres de Louis-Philippe l'autorisation de venir conférer à Ham avec Louis-Napoléon. Celui-ci accepta, en principe, l'idée de ce canal qui se serait formé au moyen des eaux du lac de Léon et du lac de Nicaragua; il accepta, en outre, d'être le directeur des travaux. Un décret du gouvernement des Etats, daté du 8 janvier 1846, ordonna, en conséquence, la construction du canal Napoléon; un nouvel agent fut expédié à Ham pour signer avec le prince un traité définitif.

Peu après son iustal'ation à Londres, Louis-Napoléon fit donc un appel public à tous les capitalistes des deux mondes. « Tout en prenant part à une entreprise glorieuse, — disait-il dans le mémoire destiné à lancer l'affaire,— ils ont la certitude d'en recueillir de grands avantages pécuniaires. » Mais s'il invoquait l'appui des liommes d'argent, il demandait également l'appui de tous les hopjmes d'Etat, et encore de « tous les hommes intelligents et religieux. » Religieux ?

Hélas! ceux-ci même n'eurent pas la charité de boursiller. Le canal fut noyé sous l'indifférence générale. Il s'est bien vengé depuis; c'est ce maudit canal en projet qui fit naître chez Louis-Napoléon l'idée de quelques études sur l'Amérique centrale; c'est le Nicaragua qui le mit en rapports avec plusieurs cahalleros de ces pays lointains et devint ainsi la cause première de l'expédition impériale du 3Iexique. A près de vingt ans de date, l'isthme de Panama ou son voisinage furent encore visés et manques ; mais la seconde fois il devait nous en coûter plus que la première.

Malgré ses desseins de recommencer, dans une autre hémisphère, des travaux pareils à ceux qui ont rendu célèbres en Egypte les noms de 3îœris et de Thoutmosis, Louis-Napoléon avait l'œil à son autre et constant objet : la couronne impériale.

Il fît paraître, avons-nous dit, U Prisonnier de Ham h la fin de 1846. Une des dernières pages de cette apologie est consacrée à établir qu'il ne devait rien à Louis-Philippe. Voici quelle fut l'occasion.

Dans un volume qui venait d'être publié de son Histoire de r Europe depuis l* avènement de Louis-Philippe^ M. Capefigue avait dit : « On se rappelle qu'après l'ar-

restation des conjurés de Strasbourg, une décision souveraine avait été prise à l'égard de Louis Bonaparte, qui consentait à un exil aux Etats-Unis en échange d'un jugement et d'une longue captivité... 11 donnait sa parole de ne pas rompre son ban (1). »

Le 10 novembre, la rectification ci-dessous lui fut adressée de Londres :

« Londres, 10 novembre 18i6.

« Monsieur,

« La grave accusation formulée contre moi dans le deuxième volume de votre Histoire de VEurope me force à m'adresser à vous pour réfuter une calomnie déjà vieille, que je ne m'attendais pas à voir remettre en lumière par l'historien de Charlemagne à qui je devais le souvenir de quelques mots flatteurs.

« Vous croyez que, lorsqu'on 1836 je fus expulsé de France, malgré mes protestations, j'ai donné ma parole de rester perpétuellement exilé en Amérique, et que cette parole a été violée par mon retour en Europe. Je renouvelle ici le démenti formel que j'ai si souvent donné à cette fausse allégation.

« En 1836, le gouvernement français n'a pas même cherché à prendre ses sûretés avec moi, parce qu'il savait trop bien que je préférais de beaucoup un jugement solennel à ma mise en liberté. 11 n'a donc rien exigé de moi, parce qu'il ne pouvait le faii-c, et je n'ai rien promis, parce que je n'ai rien demandé.

« En 1840, veuillez vous en souvenir, M. Franck-Carré remplissant les fonctions de procureur général près la Cour des Pairs, fut forcé de déclarer lui-même que j'avais été mis

(1) Ailleurs, il a ùté déjà parlé du problème relalifà cette pai'ole donnée.

3iti NAPOLÉON Ili.

en liberté sans conditions. Vous trouverez ces propres paroles dans le Moniteur du mois de septembre. Vous vous en rapporterez, je l'espère, à un homme qui s'exprimait ainsi en lisant mon acte d'accusation. Je pus donc avec une conscience très-libre repartir pour l'Europe en 1837, et y venir fermer les yeux de ma mère.

« Si la préoccupation de ce pieux devoir m'avait fait oublier une promesse jurée, le gouvernement français n'aurait pas eu besoin, après la mort de ma mère,.de réunir un corps d'armée sur la frontière de Suisse pour décider mon expulsion; il n'aurait eu besoin que de me rappeler ma parole. Si, d'ailleurs, j'y avais manqué une première fois, on ne me l'eût pas demandée une seconde, comme on l'a fait pendant mon séjour à Ham, lorsque l'on discutait les conditions de mon élargissement. Si je m'étais fait, comme vous semblez le croire, un jeu de ma parole, j'aurais souscrit à cette exigence, tandis que j'ai mieux aimé rester six ans captif et courir les risques d'une évasion que de me soumettre à des conditions que mon honneur repoussait.

« Permis à vous, Monsieur, de blâmer ma conduite politique, de torturer mes actes et de fausser mes intentions; je ne m'en plaindrai pas : vous usez de voire droit déjuge, mais je ne permettrai jamais à personne d'attaquer ma loyauté, que j'ai su, grâce à Dieu, garder intacte au milieu de tant de cruelles épreuves.

« J'attends avec conCance, Monsieur, que vous donniez à cette lettre une aussi grande publicité qu'à vos propres écrits.

« Recevez l'assurance de ma considération distinguée.

« Napoléon-Lolis. »

Ce plaidoyer a pour contre-partie naturelle les articles insérés jadis au Moniteiu^j sous Louis-Philippe, et qui affirmaient rengagement pris par Louis Bonaparte, de ne

I/ÉVASÏON. 317

pas revenir en Kurope. Où est la vérité? Ailleurs que dans les dires des deux parties.

Lorsque la reine Hortense, arrivée précipitamment à Paris, eut obtenu une audience de Louis-Philippe, l'entrelien qui s'engagea entre elle et le roi laissa voir bientôt à l'adroite solliciteuse que Louis-Philippe, très-soucieux à cause de cette échauffourée, n'avait nulle envie de pousser les choses aux dernières rigueurs. Assurée de ce point et voyant bien que le roi ferait peut-être procéder au jugement de la conspiration par la Cour des Pairs, mais sans y réclamer la mort d'aucun des conjurés, la mère, tout en gardant son rôle de suppliante, évita de rien promettre de positif au nom de son fils ; elle se borna, évidemment, à l'engagement de le morigéner, de le pénétrer de reconnaissance pour la bonté du roi. Celui-ci ne pouvait prescrire aucune condition. Il sentait que, dans l'occurrence présente, une première concession entraînait tout, et qu'il fallait se contenter de prendre avantage, devant l'opinion publique, d'un acte de clémence. Au bénéficiaire, qui sauvait sa tète du jeu, restait le soin de ne pas se donner un jour l'apparence de l'ingratitude, c'est-à-dire d'une bassesse. D'après les calculs du roi, une seconde entreprise déshonorerait sou jeune adversaire.

Il n*y eut donc pas effectivement de condition fixée au départ du prisonnier. Lui, de son côté, ne se jugea engagé à rien, du moment qu'on ne le faisait pas fusiller et qu'il ne s'agissait plus que de vivre en prison. Il y a si peu de prisons perpétuelles!

Son profit aurait été plutôt de comparaître solennelle- I ment devant des juges, et (la vie sauve) de poser haute-

ment devant la Cour des Pairs, la France et l'Europe, sa candidature au trône de France.

Enlevé administrativement, déporté, mais libre, il gagnait encore de pouvoir dire ce qu'il a dit ensuite : « Quels juges m'ont condamné? »

Plus tard, après l'affaire de Boulogne , suivie, celle-là, d'un procès solennel, après l'arrêt de la Cour des Pairs, une autre ressource lui fut offerte ; c'était de se prétendre frappé par un tribunal d'exception, et d'assurer qu'il ne l'aurait pas été par des juges du droit commun. A son estime, ni dfes pairs de France, ni une Haute Cour quelconque, ni des magistrats, n'avaient de droits sur lui. Des

jurés seuls auraient pu prononcer sur son entreprise à

condition pourtant de l'absoudre et de la couronner. En effet, des princes sont des personnes à part; le droit commun n'est fait pour eux que s'il leur est favorable.

Princes, les Bonaparte le sont évidemment, et des plus sacrés. C'est une abomination de leur refuser ce caractère. N'ont-ils pas eu des couronnes dans la famille? Des rois d'antique souche ne les ont-ils pas nommés leurs frères? Louis-Philippe, moins que tout autre, pouvait leur refuser les immunités priucières. Est-ce que sa propre mère n'avait pas baisé la main de Napoléon et celle d'Hortense?

Dans cette façon de raisonner, il y avait bien quelque chose de vrai; on ne saurait nier que la duchesse douairière d'Orléans n'eût reconnu l'Empereur comme un souverain légiti.ne. Louis-Napoléon en possédait une preuve, qu'il avait longtemps tenue en réserve, ilais à la fln il la livra au public, pour bien faire voir ce que le roi de Juillet devait aux Bonaparte. Le quatorzième chapitre du Prisonnier de Ham renouvela une confidence écrite déjà

L'ÉVASION. :m

dans les mémoires de l'cx-rcinc publiés en 1833, et qui n'avait pas été alors très-remarquée. En mars 181 5, au moment de la fuite précipitée des Bourbons, ]\I""' d'Orléans n'avait pu faire ses paquets assez vile pour s'éloigner comme ses parents; elle s'était trouvée surprise à Paris par la rentrée de l'Empereur. Au lieu de se dissimuler, de se dérober en secret, s'il était possible, la douairière prit son parti d'une démarche auprès de Napoléon; bien plus, elle sollicita des secours du Trésor. Les trois lettres suivantes en font foi. Elles étaient adressées à la reine Hortense.

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