‹ Napoléon III, sa vie, ses œuvres et ses opinionsChapitre 28 sur 41 · G NAPOLÉON HT · texte numérisé non relu

G NAPOLÉON HT

ans. Le gouvernement, pour résister à la grande démonstration annoncée, fit appel à la bonne volonté de tous les conservateurs en état de s'armer d'un bâton et de s'en servir : sous le nom de consîables spéciaux, on organisa ^nsi des troupes d'assommeurs prêtes à barrer le chemin du Parlement. Louis-Tsapoléon entra d-ans une de ces bandes de bàtonnistes volontaires, ornés d'un brassard. C'était pour lui une singulière fonction que celle-là, en une pareille cause, dans un débat solennel de la liberté contre le conservatisme. Mais elle lui donnait un faux air de garde national in parlibus, au moment où la garde nationale parisienne semblait représenter l'ordre contre l'anarchie. Parlons-en mieux. La république est naturellement la mort de la* démocratie autoritaire, — c'est-à-dire, en fin de compte, du nouvel impérialisme. Combattre le chartisme à Londres, c'était lutter.contre le républicanisme français et offrir aux réactionnaires français la figure d'un prince capable de mater par la force la démocratie radicale. Tel était l'aspect sous lequel il plaisait au prince de se montrer le 10 avril 1848; bientôt il allait s'accommoder de manière à ressembler au vieux Janus bifrons : autoritaire d'un côté, démocrate de l'autre. Sous celte face, il se présentait comme l'auteur du travail sur VExtinctioii du paupérisme.

A ce moment aussi un bruit commençait à se répandre en France parmi le peuple; c'est que l'Empereur de Russie, prévenu d'admiration pour Louis-Xapoléon, lui prêtait des millions de millions pour organiser les associations ouvrières et se faire déclarer le chef de la nation française. L'absurdité de cette nouvelle n'empêchait pas qu'une foule de citoyens pauvres n'y ajoutassent créance; et, le prêt mis à part, il y avait une certaine vérité dans

cette rumeur d'un appui donné par Nicolas au prince. Lorsque Louis-Philippe était debout, l'Empereur de Russie, qui le haïssait, n'avait pas refusé sa sympathie au prétendant. Au moment actuel, Louis-Napoléon pouvait encore se flatter de l'agrément du czar, s'il entreprenait d'arriver au pouvoir.

Il s'agit maintenant de tracer une à une les étapes qui l'y conduisirent. Nous les marquerons, du reste, d'un simple trait, ne nous arrêtant qu'aux endroits où Louis-Napoléon se manifesta plus particulièrement par des paroles publiques.

Vers le temps où Londres voyait se calmer l'agitation chartiste, la France allait procéder aux élections pour l'Assemblée nationale. Deux Bonaparte furent élus, mais Louis-Napoléon ne reçut pas cette fois le mandat de représentant, ce qui ne signifie point qu'il n'y eût pas déjà des menées actives en sa faveur. Une lettre de lui expliqua pourquoi il ne s'était présenté nulle part et se réservait.

« Londres, le II mai 1848.

« Mon cher monsieur Vieillard,

« Je n'ai pas encore répondu à la lettre que vous m'avez adressée de Sainl-Lô, parce que j'attendais votre . retour à Paris et l'occasion de vous expliquer ma conduite.

« Je n'ai pas voulu me présenter comme candidat aux élections, parce que je suis convaincu que ma position à l'Assemblée eût été extiêmement embarrassante. Mon nom, mes antécédents ont fait de moi, bon gré mal gré, non un chef de parli, mais un homme sur lequel s'attachent les regards de tous les mécontents. Tant que la société française ne sera pas rassise, tant que la Constitution ne sera pas fixée, je

sens que ma position en France sera très-difficile, très-en^ nuyeuse et même très-dangereuse pour moi.

« J'ai donc pris la ferme réso'ution de me tenir à l'écart et de résister à toutes les séductions que peut avoir pour moi le séjour de mon pays.

« Si la France avait besoin de moi, si mon rôle était tout tracé, si enfin je pouvais croire être utile à mon pays, je n'hésiterais pas à passer sur toutes ces questions secondaires pour remplir un devoir ; mais, dans les circonstances actuelles, je ne puis être bon à rien : je ne serais, tout au plus, qu'un embarras.

« D'un autre côté, j'ai des intérêts personnels g-aves à sur" veiller en Angleterre : j'attendrai donc encore quelques mois ici que les affaires prennent en France une tournure plus calme et plus dessinée.

« J'ignore si vous me blâmerez de cette résolution ; mais si vous saviez combien de propositions ridicules me surviennent, même ici, vous comprendriez combien davantage à Paris je serais en butte à toutes sortes d'intrigues.

« Je ne veux me mêler de rien; je désire voir la République se fortitier en sagesse et en droits, et, en attendant, Fexil volontaire m'est très-doux, parce que je sais qu'il est volontaire.

« Recevez, etc.

G Louis-Napoléon Bonaparte. »

M. de Persigny se présentant aux électeurs de la Loire, — qui ne le nommèrent pas, — leur déclarait « que la République régulièrement constituée pourrait compter sur son dévouement le plus absolu. » Il paraît qu'elle ne fut pas « constituée régulièrement, » car il conspirait dès le lendemain de sod échec.

Bientôt après des élections complémentaires durent

avoir lieu. La propagande bonapartiste, cette fois, alla grand train (1).

Le 3 juin Louis-Napoléon fut élu par la Seine, l'Yonne, la Charente-Inférieure et la Corse. A Paris, il arriva septième entre Victor Hugo et Proudhon, avec 84,420 suffrages.

A la nouvelle de son élection, il envoie à ses électeurs ce remercîraent :

« Citoyens,

€ Vos suffrages me pénètrent de reconnaissance. Cette marque de sympathie, d'autant plus flatteuse que je ne l'avais point sollicitée, vient me trouver au moment oii je regrettais de rester inactif, alors que la patrie a besoin du concours de tous ses enfants pour sortir des circonstances difficiles où elle se trouve placée.

« Votre confiance m'impose des devoirs que je saurai remplir; nos intérêts, nos sentiments, nos vœux sont les mêmes, Enfant de Paris, aujourd'hui représentant du peuple, je joindrai mes efforts à ceux de mes collègues pour rétablir l'ordre, le crédit, le travail, pour assurer la paix extérieure, pour consolider les institutions démocratiques et concilier entre eux des intérêts qui semblent hostiles aujourd'hui, parce qu'ils se soupçonnent et se heurtent au lieu de marcher ensemble vers un but unique : la prospérité et la grandeur du pays.

« Le peuple est libre depuis le 24 février; il peut tout obtenir sans avoir recours à la force brutale.

« Rallions-nous donc autour de l'autel de la patrie sous le

(1) L'éditeur E. Picard publie un recueil de pièces intitulé : 1848, Avril, Mai, Juin; on y trouve p. 11 et 67 des échantillons du style adopté dans les affiches qui recommandaient à ce moment la candidature de Louis-Napoléon.

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drapeau de la République, et donnons au monde ce grand spectacle d'un peuple qui se régénère sans violence, sans guerre civile, sans anarchie.

« Recevez, mes chers concitoyens, l'assurance de mon dévouement et de mes sympathies.

« Louis-Napoléon Bonaparte.

(( Londres, le 11 mai 1818. »

Le 12 juin la Commission executive demandait à l'Assemblée nationale de maintenir contre Louis Bonaparte la loi de 1816, et d'annuler sa quadruple élection. Il envoya aussitôt cette protestation :

« Citoyens représentants,

« J'apprends, par les journaux, qu'on a proposé, dans les bureaux de l'Assemblée, de maintenir contre moi seul la loi d'exil qui frappe ma famille depuis 1816; je viens demander aux représentants du peuple pourquoi je mériterais une semblable peine.

« Serait-ce pour avoir toujours publiquement déclaré que, dans mes opinions, la France n'était l'apanage ni d'un homme, ni d'une famille, ni d'un parti?

[L'équivoque consistait ici en ce qu'un apanage est une institution féodale; tandis que le droit héréditaire des Bonaparte a sa source dans l'élection de 1804.]

« Serait-ce parce que, désirant faire triompher sans anarchie ni licence le principe de la souveraineté nationale, qui seul pouvait mettre un terme à nos dissensions, j'ai deux fois été victime de mon hostilité contre le gouvernement que vous avez renversé?

« Serait-ce pour avqir consenti, par déférence pour le Gouvernement provisoire, à retourner à l'étranger après être accouru à Paris au bruit de la Révolution?

L'l<:VASION. 331

« Sernil-ce pour avoir refusé, par désintéressement [et autres motifs; voir ci-dessus la fin du 2" ^ de la lettre du i\ niaij, les candidatures à l'Assemblée qui m'étaient [)roposées, résolu de ne retourner en France que lorsque la nouvelle Constitution serait établie et la République affermie?

« Les mêmes raisons qui m'ont fait prendre les armes contre le gouvernement d§ Louis-Philippe me porteraient, si on réclamait mes services, à me dévouer à l'Assemblée, résultat du suffrage universel.

(f En présence d'un roi élu par deux cents députés, je pouvais me souvenir que j'étais l'héritier d'un Empire fondé par [juatre millions de Français.

« En présence de la souveraineté nationale, je ne peux et ie veux revendiquer que mes droits de citoyen français ^oui, mais il existe entre la souveraineté nationale et les Bolaparte un contrat bilatéral, à remettre quelque jour sur le bureau] ; piais ceux-là, je les réclamerai sans cesse, avec l'énergie que donne à un cœur honnête le sentiment de n'avoir jamais démérité de la patrie.

« Recevez, Messieurs, l'assurance de mes sentiments de liaute estime.

« Louis-Napoléon Bonaparte. »

L'Assemblée refusa de bannir le citoyen Louis-Napoléon Bonaparte. Mais la lettre suivante, qui fut lue après la séance du vote, fit voir qu'on s'était un peu hâté de croire que le prétendant fût venu à résipiscence.

u Londres, il juin 18i8.

« Monsieur le Président, « Je partais pour me rendre à mon poste, quand j'apprends que mon élection sert de prétexte à des troubles déplorables et à des erreurs. Je n'ai pas cherché l'honneur d'être représentant du peuple, parce que je savais les soupçons injurieux

dont j'étais l'objet. Je rechercherais encore moins le pouvoir. Si le peuple m'imposait des devoirs, je saurais les remplir.

« Mais je désavoue tous ceux qui me prêtent des intentions ambitieuses que je n'ai pas. Mon nom est un symbole d'ordre, de nationalité, de gloire, et ce serait avec la plus vive douleur que je le verrais servir à augmenter les troubles et les déchirements de la patrie. Pour éviter un tel malheur, je resterais plutôt "en exil.

« Je suis prêt à tous les sacrifices pour le bonheur de la» France.

« Ayez la bonté, Monsieur le Président, de donner communication de ma lettre à l'Assemblée. Je vous envoie une copie de mes remercîments aux électeurs.

« Recevez l'assurance de mes sentiments distingués. « Louis-Napoléon Bonaparte. »

Cette lettre du 14 juin, lue par le président à 'l'Assemblée , avait été si mal accueillie que Louis-Napoléon jugea prudent, pour édulcorer les passions, d'écrire ceci :

« Londres, le io juin 1848.

« Monsieur le Président,

« J'étais fier d'avoir été élu représentant à Paris et dans trois autres départements; c'était, à mes yeux, une ample réparation pour trente années d'exil et six ans de captivité; mais les soupçons injurieux qu'a fait naître mon élection, mais les troubles dont elle a été le prétexte, mais l'hostilité du Pouvoir exécutif, m'imposent le devoir de refuser un honneur qu'on croit avoir été obtenu par l'intrigue.

« Je désire l'ordre et le maintien d'une République sage, grande, intelligente; et puisque involontairement je favorise le désordre, je dépose, non sans de vifs regrets, ma démission entre vos mains.

« Bientôt, je l'espère, le calme renaîtra en France et me permettra de rentrer en France, comme le plus simple des citoyens, et aussi comme un des plus dévoués au repos et à la prospérité de son pays.

« Recevez, Monsieur le Président, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

« Louis-Napoléon Bonaparte. »

L'élection de Corse ne fut connue officiellement à Paris qu'après la démission contenue dans la lettre du 15 juin. Pour prévenir le rapport qui serait fait sur celte élection, le prince envoya une nouvelle pièce, confirmant la précédente, et dont voici le passage essentiel :

« Sans renoncer à l'honneur d'être un jour représentant du peuple, je crois devoir attendre, pour rentrer dans le sein de ma patrie, que ma présence en France ne puisse, en aucune manière, servir de prétexte aux ennemis de la République. Je veux que mon désintéressement prouve la sincérité de mon patriotisme; je veux que ceux qui m'accusent d'ambition soient convaincus de leur erreur.* »

Vinrent les batailles de juin. Le bonapartisme y eut sa part considérable; le meurtrier du général de Bréa, Lahr, était, par exemple, en plein un adepte de Louis-Napoléon. Le prince lui-même résidait sans doute à Londres de sa personne: mais son esprit et ses ordres circulaient dans Paris. Sur ce point, le temps approche où l'histoire saura et dira tout sur la combinaison des matières inflammables qui mirent notre pays en feu; ou plutôt, elle le sait déjà; mais la liberté manque pour exprimer la vérité complète (1).

(1) Du il au 23 juin parut le Napoléon républicain; du 12 au

De nouvelles élections partielles se préparaient. Un vieux général retraité, M. Piat, veut organiser un comité dont l'objet sera de faire nommer le prince. Mais celui-ci accepte-t-il d'être candidat? M. Piat s'en informe auprès de Louis-Napoléon, qui envoie cette réponse :

« Général,

« Vous me demandez si j'accepterais le mandat de représentant du peuple dans le cas où je serais réélu; je vous réponds oui, sans hésiter.

« Aujourd'hui qu'il a été démontré sans réplique que mon élection dans quatre départements (non compris la Corse) n'a pas été le résultat d'une intrigue, et que je suis resté étranger à toute manifestation, à toute manœuvre politique, je croirais manquer à mon devoir si je ne répondais pas à l'appel de mes concitoyens.

« Mon nom ne peut plus être un prétexte de désordres. Il me tarde donc de rentrer en France et de m'asseoir au milieu des représentants du peuple qui veulent organiser la République sur des bases larges et solides. Pour rendre le retour des gouvernements passés impossible, il n'y a qu'un moyen, c'est de faire mieux qu'eux; car, vous le savez, général, « on ne détruit réellement que ce qu'on remplace (1). »

« Recevez, général, la nouvelle assurance de mes sentiments d'estime et d'amitié.

« Loui5-Napoléo>- Bonaparte. »

Les mêmes promesses républicaines se lisent dans une

24 juin, le Napoléonien. Voir un spécimen de cette deuxième feuille à la page 12 du recueil déjà mentionné de l'éditeur E. Picard.

(1) Le général, comme Louis-Napoléon lui-même, savait peutêtre en effet cet apophthegme du premier Napoléon pour l'avoir lu dans uu des articles datés de Ham.

L'ÉVASION. 33îi

lettre publique que le candidat adressait à son oncle Jérôme et qu'il datait de Londres, 27 août 184-8.

Louis-Napoléon est ilcrativement nommé par les suffrages de ses fidMes, qu'il remercie, — ou laisse remercier en son nom, — dans une proclamation toute débordante de républicanisme : < La République démocratique (y est-il dit) sera l'objet de mon culte, j'en serai le prêtre. »

Il vient prendre sa place à l'Assemblée nationale le 26 septembre 1848. Son admission prononcée, il s'exprime en ces termes :

« Citoyens représentants,

« Il ne m'est pas permis de garder le silence après leS calomnies dont j'ai été l'objet.

« J'ai besoin d'exprimer ici hautement, et dès le premier Jour cil il m'est permis de siéger parmi vous, les vrais sentiments qui m'animent et qui m'ont toujours animé.

« Après trente-trois années de proscription et d'exil, je retrouve enfin ma patrie et tous mes droits de citoyen!

« La République m'a fait ce bonheur; que la République reçoive mon serment de reconnaissance, mon serment de dévouement, et que les généreux compatriotes qui m'ont porté dans cette enceinte soient certains que je m'efforcerai de justifier leurs suffrages en travaillant avec vous au maintien de la tranquillité, ce premier besoin du pays, et au développement des institutions démocratiques que le peuple a droit de réclamer.

« Longtemps je n'ai pu consacrer à la France que les méditations de l'exil et de la captivité. Aujourd'hui la carrière où vous marchez m'est ouverte : recevez-moi dans vos rangs, mes chers collègues, avec le même sentiment d'affectueuse confiance que j'y apporte.

« Ma conduite, toujours inspirée par le devoir, toujours

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